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Full text of "La guerre en Russie et en Sibérie"

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Dessin de Ii.ia Iéfimovitch rSÉPiXE. 



LA GUERRE 



EN 



RUSSIE ET EIX SIBERIE 



DU MÊME AUTEUR 

Les Alleniamh en Belgique. (Notes d'un témoin hollandais), Ber- 
per-Levrault, Paris. 

Études philosophiques : 

Le Problème de la Paix mondiale. Yersiuys, Amsterdam. 

L'Église catholique el le Transformisme, Versluys, Amsterdam. 

Histoire critique de la Demonstratio ontologica de existentia Dei. 
Versluys, Amsterdam. 



Copyright hy « Editions Bossard », Paris, 192a. 



LUDOVIC-H. GRONDIJS 



LA GUERRE 



EJ\ 



RUSSIE ET EN SIBERIE 

AVANT-PROPOS 

DE 

M. Maurice PALÉOLOGUE 

AMBASSADEUR DE FRANCE 

PRÉFACE 

DE 

M. Emile HAUMANT 

PROFESSEUR A LA SORBONNE 

ILLUSTRÉ DE 64 PHOTOGRAPHIES 
ET DE 10 CARTES 




EDITIONS BOSSARD 

43, RUE MADAME, 43 

PARIS 

1922 



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AVANT-PROPOS 



C'est ici, comme dirait Montaigne, un livre de bonne 
foy ». C'est mieux encore au point de vue historique : 
c'est un livre impartial et remarquablement documenté. 

L'auteur, M. L.-H. Grondijs, est sujet néerlandais. Après 
de fortes études scientifiques et philosophiques, il se distingua 
par une collaboration à la Revue philosophique de Harlem, 
qui centralise en quelque sorte le mouvement des idées aux 
Pays-Bas. 

Il se trouvait à Louvain, quand l'Allemagne se rua sur la 
Belgique. Immédiatement sa vocation se décida : il allait suivre 
et observer, en témoin direct et quotidien, la tragédie épou- 
vantable qui venait de s'ouvrir dans l'histoire du monde. 

Sa formation intellectuelle le préparait excellemment à ce 
rôle. Physicien et philosophe, il savait exactement observer 
les faits, et les relier par une interprétation générale. Sa natio- 
nalité néerlandaise et tout l'atavisme de sérieux, de droiture, de 
conscience qu'elle implique, lui assuraient en outre le privi- 
lège de l'impartialité. 

C'est sur le front français qu'il s'initia aux règles de son 
nouveau métier; car pour être un bon « correspondant de 
guerre », il faut une instruction spéciale : il y a tout un 
apprentissage à faire, tout un entraînement physique, intel- 
lectuel et moral à s'imposer. 

Au mois de juin 191 5, M. Grondijs arriva à Pétrograd, 
c'est de ce jour que datent nos relations. 

Il part aussitôt pour les armées combattantes, se fait attacher 
successivement à plusieurs régiments de première ligne et par- 
ticipe ainsi à la vie intime, si dure et si héroïque des soldats 
fusses. Quand je dis qu'il participe à leur vie, j'entends qu'il 
prend toute sa part de leurs souffrances et de leurs périls, il 



VI AVANT-PROPOS 

est dans leurs rangs, lorsqu'ils subissent sans fléchir, calmes 
et résignés, les effroyables ouragans de la canonnade alle- 
mande; il se glissse parmi eux quand ils s'avancent en éclai- 
reurs; il tient à honneur de ne pas les quitter quand ils dé- 
ferlent, en vagues d'assaut, sur les tranchées de l'ennemi. 

Mais, chez M. Grondijs, le combattant n'oublie jamais qu'il 
est observateur. S'il se bat, c'est afin de mieux observer. De là, 
cette quantité de notations intéressantes, originales, impré- 
vues, qui nous font pour ainsi dire pénétrer jusque dans l'âme 
du soldat russe. A lire ces pages d'une vérité si profonde, d'un 
relief si vif, on ne peut s'interdire de penser souvent aux mer- 
veilleuses descriptions de Tolstoï dans Guerre et Paix. 

Après un voyage en France, oii il visite nos armées de Cham- 
pagne et de Verdun, M. Grondijs revient en Russie. Mais ce 
ne sont plus les troupes combattantes qui s'imposent à sa 
curiosité : c'est la révolution. Il assiste, dans les rues de Pétro- 
grad, à l'écroulement du régime tsariste. Puis, sitôt la catas- 
trophe accomplie, il retourne au front; car c'est là que se 
prépare le drame le plus poignant, c'est-à-dire la propagande 
anarchiste dans les troupes, la destruction de la discipline, la 
dissolution de l'armée, l'écroulement définitif de la puissance 
russe. 

Quelques mois plus tard, il rejoint, sur le Don, l'armée du 
général Kornilow, dont les bataillon^ sont uniquement com- 
posés d'officiers. 

Capturé au Caucase, il est ramené à Moscou, s'en échappe 
et rentre en France par l'Océan Arctique. 

Mais il ne reste pas longtemps inactif, car le voici mainte- 
nant attaché, avec le grade de capitaine, à la Mission militaire 
française en Sibérie. 

Là, sous les ordres du général Janin, il court la triste aven- 
ture de l'amiral Koltchak. Enfin, après une dangereuse explo- 
ration sur la frontière mongole, il accompagne les Japonais 
dans une chasse aux cosaques rouges à travers les collines du 
ïransbaïkal. 

M. Grondijs a donc promené sa curiosité courageuse et clair- 
voyante sur tous les théâtres d'opérations, de la Vistule au 



AVANT-PROPOS VII 

Caucase, du Dniester à l'Océan Pacifique. Il s'est donné ainsi 
l'occasion d'étudier la guerre sous tous ses aspects, d'observer 
l'officier et le soldat russes dans tous leurs caractères et toutes 
leurs physionomies, dans toutes leurs façons d'agir, de sentir 
et de penser. 

La série de tableaux et d'esquisses, de narrations et d'anec- 
dotes, que l'auteur vient de réunir en volume, ne compose pas 
seulement une lecture d'un vif attrait, où les impressions 
psychologiques et pittoresques animent sans cesse le récit. Par 
son intelligence exacte, compréhensive et pénétrante, M. Gron- 
dijs a préparé aux historiens futurs une documentation de 
premier ordre. 

Maurice PALÉOLOGUE, 

Ambassadeur de France. 



PRÉFACE 



DAi>s les lignes éloquentes qui précèdent, M. Grondijs a 
été trop bien présenté pour qu'il y ait lieu de revenir 
sur sa personnalité; le lecteur sait déjà qu'il n'est pas 
le Hollandais qu'on situe naturellement derrière un comptoir 
ou devant un parterre de tulipes. Il se détache, lui, du fond 
des steppes ensanglantées qu'il a parcourues, des Karpathes 
au Pacifique, pour son plaisir d'abord, et si glorieuœ que soit 
le passé militaire de la Hollande, il n'explique pas à lui seul 
cet amour des combats. Le fait est que M. Grondijs n'est pas 
tout uniment d'Amsterdam ou de la Haye; par une de ses 
ascendances, il tient aux castes guerrières de l'Extrême-Orient, 
et ce détait n'est pas inutile à l'intelligence de son livre. 

a Livre de bonne foi », a justement dit M. Paléologue. 
J'ajouterai que cette bonne foi n'est pas l'objectivité froide 
qu'on attendrait du professeur qu'a été d'abord M. Grondijs, 
mais plutôt la spontanéité du combattant qui, tout chaud 
encore de la bataille, nous livre ses impressions sur les faits 
et les gens, sans aucune de ces réserves prudentes qu'on n« 
trouve qu'installé dans un fauteuil. Parle-t-il de l'ancien 
régime russe, il ne se croit pas tenu de prendre un air navré. 
Est-ce de la démocratie, en bon « samouraï », il la traite sans 
aucun respect. Est-ce des bolcheviks ou d'autres révolution- 
naires, il n'a d'indulgence que pour ceux dont il a reconnu 
la sincérité et le courage personnel. Est-ce de leurs adver- 
saires enfin, il note leurs fautes et flétrit leurs défaillances. 
C'est dire que son livre ne recueillera pas que des éloges. A 
gauche, on en qualifiera l'auteur — on l'a déjà qualifié — de 
Carde Blanc, voire de « Cent-Noir ». A droite, on lui repro- 



X PREFACE 

chera d'avoir été passionné, injuste, de n'avoir pas assez tenu 
compte des dures nécessités du moment. Et d'aucuns le soup- 
çonneront de secrète russophobie, en dépit de son mariage, 
entre deux batailles, avec une Eusse ! 

Ces accusations ou ces soupçons, nous pouvons ne pas nous 
y arrêter; des pages de M. Grondijs il se dégage une telle 
expression de sincérité que personne, en France, ne lui croira 
de parti pris — sinon, peut-être, en faveur du courage mal- 
heureux. Ce qui nous importe, c'est de savoir si, indubi- 
tablement sincère, il a bien vu. 

Il a choisi pour cela les meilleurs endroits. S'il a vécu avec 
des états-majors, il s'est trouvé plus souvent aux avant-postes, 
avec les régiments de l'ancienne armée, et il les a accompagnés 
dans des attaques dont il a rapporté des croix de Saint-Georges 
et d'antres. En 1917 il a marché à l'ennemi avec la « division 
.sauvage )) qui a été un moment l'espoir de la Russie. Puis, tout 
étant perdu sur le front, même l'honneur, il a rejoint la poi- 
gnée de volontaires qui menaient, par les steppes du Don et de 
la Kouban, une épopée — selon le mot de l'un d'eux — de 
<( cadets de Gascogne ». Plus tard, il a vu l'avance, puis le 
recul de l'armée de Koltchak, et enfin les exploits et surtout les 
crimes des bandes de l'ataman Sémeonof. Or, sur presque tous 
ces actes de la tragédie russe, nous avons déjà des informa- 
lions; nous pouvons « recouper » celles de M. Grondijs, et 
toujours nous le constatons observateur aussi méthodique et 
consciencieux que jadis au laboratoire. Il est seul à relater 
certains faits, mais ce n'est pas sa faute s'il s'en est trouvé le 
.seul témoin qui sût écrire, ou s'il survit seul à l'aventure. Il a 
d'ailleurs pris soin de distinguer ce qu'il a vu, ce qu'il affirme, 
de ce qu'il n'a su que par ouï-dire. Ajoutons qu'il ne sacrifie 
pas au désir de dramatiser — de combien d'horreurs de plus 
il aurait pu charger ses pages, s'il avait recherché le succès 
facile de l'émotion ! — et pas .davantage à celui des « révé- 
lations » tapageuses. Arrivé à tel épisode encore obscur et 
toujours douloureux, il s'abstient de verser au débat des pièces 
qui seraient incomplètes. Le samouraï a peut-être ses senti- 
ments, inais l'homme de science n'est pas fixé. 



1' R É F A C E XI 

Cette prudence ne l'n pas empêchr de couper son récit de 
réflexions générales, et peut-être dira-t-on qu'en cela 
il est sorti de son rôle- d'observateur. Mais, jeté par le 
sort dans « le pays de tous les imprévus », amené à l'aimer, 
intéressé d'ailleurs, et de .longue date, à tous les problèmes 
historiques et philosophiques, pouvait-il mettre bout à bout 
des milliers de faits sans essayer d'en tirer une leçon ? Il est 
hanté par le contraste du soldat russe qu'il avait connu en 
1915 et 1916, et de la loque humaine ou de la brute sangui- 
naire qu'a fait surgir la révolution; comment en ce plomb 
vil l'or pur s'est-il changé? A cette question chacune de ses 
brèves réflexions, le soir, dans la tranchée ou sous une hutte 
sibérienne, est le commencement d'une réponse générale que 
le lecteur aura peu de peine ci dégager. Ce n'est pas .sans motif 
(}ue M. Crondijs insi.sfe .sur la pa.ssivité des masses, sur ces 
figures qu'au premier abord on croirait énergiques, et qui 
décèlent, un instant après, une mollesse prête à s'épanouir en 
inertie; pas .sans motif non plus qu'il note, cent fois, la docilité 
de ces masses aux ordres de l'étranger ou de l'allogène, Letton, 
.Juif, AUemand. La cause de cette étrange mentalité, 
M. Grondiis incline évidemment à la chercher dans l'histoire 
plutôt que dans un myslérieux tréfonds psychologique, mais, 
à vrai dire, elle a moins d'importance que son effet, pour 
l'Europe comme pour la Russie et c'est pour cela qu'il faut 
recommander ce livre, non seulement aux amateurs d'aven- 
tures brillamment contées, mais encore aux hommes d'Etat qui 
contemplent avec sérénité le traité germano-bolchevik de 
Rapallo. 

ÉMiLK HAUMANT, 
Profossoiir à la Porbonnc. 



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1^ 




Le ïrcnéral AT.l'lM'IF.F 



PREMIERE PARTIE 

SOUS LE TSAR 



Rendons-leur justice ! Leur sacrifice 4 été 
complet, sans réserve, sans regrets tardifs. 
Leur renommée est restée grande et pure. Ils 
ont connu la vraie gloire, cl quand une civi- 
lisation plus avancée aura pénétré dans tous 
leurs rangs, ce grand peuple aura son grand 
siècle et tiendra à son tour ce sceptre de gloire, 
qu'il semble que les nations de la terre doivent 
se céder successivement. 

(Comte DE SiÎGUR, Campayne de Bussie.) 



I 



CHAPITRE PREMIER 



LES AIGLES DU TSAR 



Quand je me rendis au front russe, en juillet 1915, j'avais 
déjà assisté à d'importants événements sur le front occidental. 
J'avais été témoin du sac de Louvain par les troupes du major 
von Manteuffel à la. fin d'août 191U (^) ; j'avais assisté en 
octobre 191h au siège, au bombardement, puis à l'occupation 
d'Anvers (-). J'avais visité (décembre 191U-mai 1915) d'im- 
portants secteurs du front français (^). Mais un correspondant 
de guerre, auquel on refuse de vivre parmi la troupe combat- 
tante, voit en. somme très peu de la guerre. Les visites de jour- 
nalistes, en groupes nombreux, au front, n'apprennent jamais 
rien qui vaille. Quoique pourvu de permis personnels et rela- 
tivement étendus, je n'avais pu obtenir qu'on me fît participer 
aux opérations en première ligne. Encouragé par M. Delcassé, 
qui fut ministre des Affaires étrangères, j'espérai mieux réussir 
en Russie. 

A Petrograd, je me heurtai, au début, aux mêmes difficultés. 
Le ministère des Affaires étrangères fut assiégé par une qua- 
rantaine de journalistes qui eurent l'ambition, non de vivre 



(^} Voir mon Allemands en Belgiqur. Ik'rger-Levniult, Pages d'his- 
toire, n" 34- 

(-) J'assistai aux combats entre les forts 3 et /j de la deuxième ligne, 
puis à ceux devant Tisrnionde, parmi les troupes de la fi'' division. Le 
bombardement ftit particulièrement passionnant. Mes impressions 
n'ont paru que dans les journaux. 

(^j Un passeport du G.Q.G. me permit de faire une enquête sur le*; 
traces de roeciq)alion allemande dans les deux riianqjagnes. J'c>is 
un intéressant séjour à Reims bombardé, et visitai les terrains de la 
bataille d'Arras et de quelques autres batailles. 



4 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

dans l'armée, mais d'y faire de courts séjours. Le Grand Quar- 
tier Général refusait les permissions de recueillir des rensei- 
gnements dans la zone militaire à des personnes dont il lui 
serait impossible de contrôler les agissements et les dépêches, 
dès qu'elles seraient rentrées dans la zone civile. Ne voulant 
pas proposer des exceptions, les bureaux des Affaires étran- 
gères éconduisirent tout le monde, et le plus poliment possible. 

Je réussis à obtenir du grand-duc Nicolas Nicdif.aiévitch — 
quelques jours avant son envoi en Caucase — un permis qui 
m'incorporait comme correspondant militaire ('*) à l'armée 
russe. Tous mes déplacements seraient réglés par les états- 
majors. Les régiments en première ligne où je séjournerais 
seraient désignés, mais on me désignerait ceux où un séjour en 
vaudrait la peine. Je ne les quitterais — l'opération terminée 
— pour un autre qui entrerait en nciion, que sur l'ordre d'en 
haut. 

Il y eut dans l'armée russe quelques étrangers qui y occu- 
paient des fonctions quelconques. Le seul collègue qui eût 
un passeport militaire analogue et que j'eus le plaisir de ren- 
contrer de temps en temps, fut l'Américain Stanley Washburne, 
le correspondant militaire en Russie du Times. Je me fais un 
plaisir de lui rendre hommage comme à un des quatre ou cinq 
meilleurs correspondants de guerre existants et un véritable 
gentilhomme. 

En m' approchant du front, je fis de courts séjours dans un 
grand nombre de quartiers généraux, en commençant par la 
Stavka, et en descendant par des états-jnujors consécutifs jus- 
qu'au régiment. 

A la Stavka, le général marquis de Laguiche, qui avait eu les 
relations les plus amicales avec le grand-duc, me présenta au 
général Alexéief, et au prince Koudaclief, directeur de la Chan- 
cellerie diplomatique. Je profitai peu de ce cercle si profon- 
dément intéressant, n'y faisant que passer. Le général Alexéief 



(/*) Du journal anglais \e Daily Telcgraph. 



SOUSLETSAR D 

me dir'ujea sur le groupe d'armées du Sud-Ouest, où on espérait 
— la retraite étant définitivement arrêtée — reprendre l'offen- 
sive. 

A Berditchef, le général Ivanof, commandant les armées du 
Sud-Ouest, m'assigna, un coupé dans son train personnel, où 
j'habitai parmi sa suite. Il travaillait généralement en ville 
et ne venait souper avec nous que quand il y avait des liâtes. 
Il parlait peu, et les repas qu'il présidait furent assez silen- 
cieux. Il avait une figure de patriarche et des yeux paternels 
ei rusés, qui nous regardaient attentivement, mais à la déro- 
bée. Il était de la vieille école, il avait de l'ancien régime, qui 
fut incomparable pour animer les hommes, toutes les vertus 
et très peu de défauts. De l'adoration — une grande qualité — 
pour la Couronne, une haute conception du devoir, une mé- 
moire immense, une intelligence moins brillante que sûre. Il 
faisait la guerre scientifiquement, sans grande passion, et il ne 
commença à détester l'ennemi qu'après quelques atrocités et 
vexations qu'on lui avait rapportées. 

Parmi sa suite, je distinguai surtout le général prince 
Bariatinsky, ami du tsar, ancien attaché à Rome, homme prc^ 
fondement cultivé. Lui et quelques officiers de moindre grade, 
les princes BadziuùH, Kourakine, Obolienski m'exposèrent leurs 
opinions sur la Russie, qui me semblent encore aujourd'hui, 
après le cauchemar ridicule de la> révolution, assez sensées. 

Le colonel Davidof m'accompagna à Rovno pour me pré- 
senter au général Broussilof qui y commandait la. 8" armée. 
Celui-ci me prit en amitié, et après que j'eas pour la première 
fois accompagné une attaque à la baïonnette, il m'incorpora 
au petit cercle qui partageait trois fois par jour ses repas. 
Nous étions généralement six ou sept : le chef d'état-major, 
général Soukhomline, le vieux général Palybine, souvent son 
neveu Palybine, le beau-père du chef et un général dont je ne 
me rappelle plus le nom. .J'y rencontrai aussi l'excellrnl capi- 
taine japonais Hashimoso, estimé de tout le monde. 

Au- milieu da mois de septembre 1915, la situation dans 
laquelle se trouvait l'armée russe commença à s'éclaircir. Le 



6 LA GUE RUE RUSSO-SIBERIENNE 

moral de la troupe avait peu. souffert, mais je vis dans certaines 
unités la moitié des soldats marcher sans fusils. Je visitai des 
divisions qui ne disposaient que d'une seule haUerie de cam- 
pagne. Peu de mitrailleuses. Et cependant il fallait reprendre 
Voffensive, pour redresser le soldat rosse qui allait s'habituer 
à la retraite, et pour arrêter l'avance trop facile de Vennemi. 
Il fallait aussi fixer et fortifier les positions, où les armées 
s'assoupiraient sous la neige. 

En attendant, le général Brou.ssilof essaya d'exploiter contre 
l'ennemi, embourbé dans les marécages de Pinsk, les extraor- 
dinaires qualités de la cavalerie irrégulière russe : à défaut 
d'une discipline rigide chez tous les individus, — prédisposés 
au métier militaire par une guerre éternelle, — de la souplesse 
et de l'indépendance dans le jugement, des instincts très sûrs 
de prudence et de vigueur dans la manœuvre et l'attaque, et 
une grande uniformité de méthodes, exigeant du chef un tni- 
nimutn de pression et presque exclusivement l'exemple. 



I. — Les Aigles du tsar. 

Automne 191 5. 

Les corps de partisans, qu'on vient de formel' dans l'armée 
russe, ne sont pas — ce que le nom ferait soupçonner — des 
troupes irrégulières. Leur organisation, très récente, corres- 
pond à la nouvelle phase de la guerre. 

L'armée ennemie s'enfonce dans les immenses plaines de 
l'empire. Elle s'éloigne de ses bases de ravitaillement, de ses 
centres d'approvisionnement : elle n'en trouvera pas dans le 
pays qu'elle envahit. Les paysans ont fui. Les cosaques n'ont 
laissé ni une usine ni un moulin. Il n'y a plus une bourgade 
où on puisse trouver un abri, du repos. J'ai passé devant de 
petites maisons de campagne qui risquaient d'être occupées le 



SOUSLETSAK / 

mois suivant : tous les meubles, étaient dôjà l)iùlé'î par les 
détachements cosaques spécialement affectés à ce but. Dans 
les chambres vides, l'envahisseur ne découvrirait ni une boite 
de paille, ni un ^^ramme de cuivre. 

Il faut se rendre compte de ce qu'est cette Volhynic (jue je 
viens de traverser. L'ennemi y occupe une terre qui, même 
avant la guerre, offrait peu d'agréments à l'habitant ou au 
voyageur. Pendant des jours entiers, on peut parcourir le pays 
sans y rien voir, sinon des bois et des marais. Pas de chaussées. 
Les chênes et les l)ouleaux couvrent des espaces immenses, cou- 
pés par des routes qui comptent parmi les plus mauvaises au 
monde, et qui ne sont que de larges bandes i)rises sur les 
champs dont elles gardent le profd irrégulier, la boue et, par 
temps sec, la terrible poussière. Après la pluie, les voies sont 
remplies d'eau. Les voitures y enfoncent jusquà la caisse, 
jusqu'aux pieds du voyageur. Pendant le dégel, on ne peut plus 
passer : la neige fondue forme des lacs que le sol n'absorbe 
que lentement. 

A l'été, les marais se cachent sous une verdurc de mousses 
et d'herbes et ressemblent à de tendres prairies couvertes de 
Heurs. Combien de fois ne nous sommes-nous pas trompés ! 

Souvent, en galopant avec des camarades russes, j'en 
ai fait l'épreuve pour mon compte. Les jamlies de nos 
chevaux s'enfoncèrent brusquement. En poussant nos mon- 
tures à coups d'éperon, nous ne réussissions qu'à leur faire da- 
vantage perdre l'équilibre sur ce terrain mouvant. C'étaient 
de bonnes bêtes; elles essayaient de se dégager en levant très 
haut les pieds, puis en sautant. Mais chaque bond les faisait 
euforcer plus profondément, l^llcs se cabraient, l'icil eu déses- 
poir, la narine frémissante, puis, brusqucnieni, perdaient cou- 
rage, et, ne senlant rien sous leurs sabot^, se coucliaient, le 
ventre sur l'herbe. Loisque nous réussissions cniiu à les sortir 
du marais, leurs jambes étaient couvertes d'une boue noire et 
gluante que nous n'avions pu soupçonner sous le tapis de 
verdure, utilisable pour le piéton. 

Imaginez-vous l'état de tels marais, après plusieur'^ seniair.cs 



10 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

de pluie. Vous comprendrez alors que l'ennemi ne puisse occu- 
per qu'une partie d'une semblable régioa et que les voies de 
communica lions dont il dispose soient limitées. Après quelques 
expériences avec des canons qui s'enfoncent et disparaissent à 
jamais, ou avec des chariots à (jni il faut de longues heures pour 
sortir d'un sentier de Volhynie, Icnnemi se tiendra aux grandes 
roules qui sont rares, comme on en peut juger d'un coup d'œil 
sur la carte. Et encore serait-il impossible d'utiliser des ca- 
mions automobiles qui s'enfonceraient dans le sable, comme 
dans la boue au printemps et à l'automne. 

Dans un pays où tout se dérobe devant lui, l'ennemi se sent 
trop isolé. En ne rencontrant dans les plaines immenses que 
la destruction et l'abandon, il ne trouve rien qui lui repose 
l'esprit par le rappeJ de la patrie qu'il a dû quitter et qu'il 
regrette. Tous les prisonniers nous en font l'aveu. Que les 
coavois de vivres, de munitions arrivent avec une journée de 
retard, c'est alors la privation qui s'ajoute à la solitude et au 
danger et qui achève de déprim&r l'envahisseur... 

Supposez maintenant que des hommes détemxinés se glissent 
à travers les lignes et commencent à peupler les forêts que 
l'ennemi a laissées derrière lui. Qu'ils se tiennent dans ces 
marais redoutés, dans ces bois qu'on ne peut occuper que par- 
tiellement, qu'ils mettent en danger — nuit et jour — les 
lignes de communication, de ravitaillement, surprennent les 
messages, écoutetit ses conversations téléphoniques, guettant 
ses détachements, les suivent à la piste, les entourent de leur 
menace, lesachèvent s'ils s'arrêtent, s'ils s'égarent, s'ils fuient... 

Ce sont les partisans — les aigles du tsar comme on les 
appelle parfois en ce langage fleuri qu'aiment les cosaques. 
Po«r remplir leur mission, ils opèrent séparément, ou par font 
petits groupes, mais savent se retrouver quand il le faut. Sépa- 
rés eux-mêmes de toute base, isolés comme des brigands, ils 
« travaillent », animes par la plus farouche détermination, par 
le plus profond dédain de la mort. 



LE T S A U 



DÉPART DE PARTISANS. 



11 



Prévenu qu'une troupe de 5oo partisans allait partir pour 
percer les lignes ennemies et entreprendre sa terrible mission, 
je me rendis, un matin, au commencement d'octobre igiô, 
vers un champ de manœuvres, à la ville de Rovno, où la 
cérémonie du départ était préparée. 

A gauche une troupe de cavaliers de l'arme régulière, à 
droite une troupe égale de cosaques. Les cavaliers appartenaient 
aux jeunes classes actives, la Russie n'ayant pas appelé ses ré- 
serves de cavalerie de ligne. Les cosaques — tous mobilisés 
sans distinction d'âge — représentaient divers gouvernements 
et tous les âges : jeunes et vieux avaient spontanément ré- 
pondu à l'appel quand on a demandé des «partisans ». 

Il y a surtout des jeunes, et souvent presque encore des 
enfants. Ces adolescents, pour lesquels il semble que la vie 
devrait avoir le plus de valeur, y attachent le minimum d'im- 
portance. Ce n'est décidément qu'à son déclin, à l'heure où 
l'existence perd ses charmes, que l'homme se cramponne à la 
terre et se refuse de mourir. 

Chez les cosaques, je remarque les types les plus divers : 
cosaques du Don qui sont souvent de purs Russes, cosaques de 
l'Oural, d'autres qui arrivent des frontières de la Chine. Ils 
ont des nez pareils à des becs d'oiseau de proie, des crânes rasés, 
de fortes moustaches. Les uns sont souples, comme serpents, 
les autres ont des carrures de buffle. Tous portent de grands 
bonnets d'astrakan ou de mouton ou de fourrures rares. 

Le détachement est silencieux, presque solennel. La tenue 
des hommes est magnifique et pleine d'amour-propre, mais 
extrêmement simple. On ne se grise pas avec de la gaieté ou 
du cynisme. Personne ne « crâne », ne pose à l'héroïsme devant 
l'infanterie rassemblée. 

Le prêtre qui doit célébrer la cérémonie a fait placer par 
son assistant une petite table devant le front du détachement. 
On attend, pour célébrer le service divin, l'arrivée du général 
qui a organisé le corps des partisans. Quand son approche est 



12 LA GUERRE R U S S O - S I B É R I E H N E 

signalée, les 5oo volontaires rangent leurs chevaux en un 
énorme demi-cercle. Le général arrive, se place au centre de 
la troupe et crie à haute voix : 

« Je vous souhaite Iwmne sanlé, les partisans! » 
Les cavaliers tendent leurs lances, les sabres des cosaques 
brillent au clair, et dans un tonnerre les hommes répondent 
en chœur : 

« Nous vous souhaitons bonne santé, Votre Excellence! » 
Puis, après le cliquetis des sabres remis au fourreau, le 
prêtre commence le service religieux, auquel tous assistent, 
nu-tête, dans un silence et un recueillement profonds. 

Le chant de l'officiant s'élève, avec la gravité d'une magni- 
fique voix de basse. Les réponses du diacre apportent à la 
cérémonie une note plus légère et plus chantante. Les hommes, 
et surtout les cosaques, se signent, à larges gestes des bras, et 
en penchant leurs têtes jusqu'à toucher la crinière de leurs 
chevaux. A la fin de l'office, le prêtre souhaite aux partisans 
un bon retour, et ceux-ci répondent par cette prière si connue 
et toujours si émouvante : 

Spassi Gospodi lioudi Tvoia i blagoslovi dostoianie Tvoie... 

« Sauve, ô Dieu, Tes gens et bénis tout ce qui est Tien. 

« Donne la victoire à notre Empereur très chrétien Nicolas 
Alexandrovitch, sur ses ennemis, et conserve par Ta sainte 
Croix, tout ce qui vit. » 

Le général crie : 

« Hourrah, pour le tsar I » 

Et ce cri est répété plus de dix fois, avec une telle ardeur, 
que j'ai le cœur serré d'émotion. Le dernier enthousiasme de 
ces jeunes hommes dans la fleur de l'âge partant pour l'aven- 
ture et la mort, est pour leur ïlmpereur. L'extase monte comme 
une vague dans leur cœur, et s'éteint sur leurs visages, rede- 
venus impassibles. Ils mourront : l'Empereur et la Sainte Rus- 
sie vivront. ^ 

J'échange quelques paroles avec leurs officiers qui, dans 



sous LE TSAR 



13 



leurs uniformes pittoresques, avec leurs longues culottes col- 
lantes et leurs courts manteaux, semblent surgir de l'époque 
napoléonienne. Je n'oublierai jamais les traits do l'un d'eux : 
un visage d'enfant inquiet, long, mince, sous un énorme 
bonnet de fourrure grise, un garçon élégant, parlant plu- 
sieurs langues. Sous son extérieur d'adolescent ou de jeune 
fille, il a un regard si résolu, si implacable qu'il est difficile 
d'en détourner les yeux. Je dis au revoir aux officiers et à 
quelques soldats. L'un des derniers répond : 

« La plupart ne reviendront pas. » Et les autres approuvent 
du regard. 

Ne sont-ils entraînés que par le goût de l'aventure, ou le 
parfum du sacrifice pour une grande cause se dégage-t-il déjà 
de leurs âmes ? Partent-ils vraiment sans espoir et sont-ils 
décidés à mourir en étreignant le cadavre d'un ennemi haï, 
ou bien reste-t-il encore en eux une espérance qui survit à 
faibles coups d'ailes ? 

L'adversaire les traitera sans merci, car, eux-mêmes, ils ne 
peuvent faire de prisonniers. Ils partent sans nourriture, car, 
pour être légers comme des oiseaux, ils doivent chercher leur 
nourriture dans les champs ou dans le sac de l'ennemi abattu. 
Ils partent sans campement, ils coucheront dans les bois, par 
pluie ou beau temps, toujours seuls avec leur cheval et leur 
lance. Aucune ambulance ne les accompagne. Quand ils seront 
blessés, nulle douce main ne pansera leura plaies ; ils mour- 
ront dans leur sang ou un ennemi impitoyable les achèvera... 

Un commandement bref résonne dans la plaine. Les parti- 
sans défilent devant le général qui salue ; ils tournent à droite 
et disparaissent dans la direction de l'ennemi. 

Ce sont les héritiers de ces parlisans qui poursuivirent l'ar- 
rière-gardc de la Grande Armée. Mais leur tâche est plus 
lourde. En 1S12, ils combattaient une arméo en retraite, donc 
ils combattaient chez eux. Aujourd'hui, pour approcher de 
l'envahisseur, ils coupent derrière eux toute chance d'échapper. 
Ils. se glisseront, sales et défigurés, à travers les forêts obscures 



14 LA GCERRE RUSSO-SIBERIENNE 

et les marais perfides. Ils vont harasser l'ennemi partout où 
ils le pourront. Libres, ils se battront à leur guise, seuls ou 
en groupes. Ils pourront choisir, eux-mêmes, la scène de leur 
mort. 

...Les derniers cosaques passent devant moi. Ils sont fiers 
comme des princes, et certains sont vraiment de magnifique* 
guerriers. L'un d'eux porte un accordéon sous le bras ; son 
voisin deux lances. La foule est silencieuse. Longtemps nous 
suivons des yeux ces figures et ces silhouettes qui s'estompent 
t me semblent déjà des ombres s'éloignant vers la inort C). 



(^) L'ennemi n'a jamais voulu admettre le caractère régulier de ces 
troupes qui ne pouvaient d'ailleurs utilement opérer qu'en Volhynie, 
dans les régions des marais. Les Russes retrouvaient souvent des par- 
tisans blessés achevés d'un coup de feu à bout portant ; d'autres furent 
pendus par l'Allemand. Les partisans ont rendu de grands services à 
leur armée, en inquiétant l'adversaire par d'innombrables petits 
coups très osés et d'un effet très sûr. Parfois, ils opéraient en masse. 
Ainsi purent-ils, si je ne me trompe, en novembre rgiS, tailler en 
pièces un régiment entier et faire prisonniers deux généraux alle- 
mands, chefs de division et de brigade, à une dizaine de kilomètres 
en arrière du front, sans que les postes avancés n'en aient rien su. 



CHAPITRE II 



LA PRISE DE TCHARTORISK 



Pour m accompagner au front et me présenter aux êtats- 
majors inférieurs, le général Broussilof désigna le chef de son 
escorte, le « rotmistr n comte Baranof. C'était un homme ins- 
truit, d'une politesse parfaite, et dont Vintroduction orale 
me fut plus utile que le grand permis de la S'tavka. 

Après quelques courtes visites sans importance aux tran- 
chées de première ligne, j'allai assister à un combat, dans le 
rayon, de la 2" division de chasseurs. Mon voyage, à cheval et 
en voiture, passa par Vétat-major du 30^ corps, où le comman- 
dant, général ZaïontchUovsl:y, me donna l'hospitalité pendant 
deux jours. 

La façon dont ma vii^ite avait été annoncée m assura 
sa confiance, et il m'expliqua toute la manœuvre qui alla., dans 
la région de la rivière Styr, renverser la liaison entre les hel- 
Ugérants. Dirigé d'abord sur la T division de chasseurs (géné- 
ral Belisor), je me rendis au V régiment de chasseurs, dont 
on espérait une belle manœuvre. Il occupait une ligne de tran- 
chées en Ipeine forêt, près du village Matvéiky. Je trouvai les 
officiers pleins d'ardeur, les hommes prêts au sacrifice suprême. 
Le chef du régiment, qui ne fut rien moins cpie brave, actif 
et intelligent, ne sut pas profi,ter de ces dispositions, et la 
manœuvre manqua, ou à peu près. J'accompagnai l'attaque (i), 
et pus faire quelques observations sur le soldat russe au feu, 
mais la manœuvre manqua d'intérêt, et j'en, épargnerai le récit 
au lecteur. 



(^) L'Illualnition en a publiô le n'cil in extenso. Gette action me 
valut la Croix de Stanislas de 3" classe. 



16 LA G U E I? U E R U S S O - S I B É R I E U -N E 

L'ennemi amena des réserves sur celte partie du front, çt 
l'opéralion éhanchée s'éteignit. Retourné à Rovno, je manifes- 
tai le désir de quitter le front de la 8^ armée, devenu trop 
calme. Un soir, au début du mois d'octobre, je pris congé du 
vieux chef, nous bûmes à la santé de l'empereur, à celle du 
grand-duc son oncle, du général Broussilof, des autres per- 
sonnes présentes, de leurs femmes, tantes, cousines, nièces, etc., 
comme il est d'habitude dans V armée' russe. Revenu dans mon 
hôtel, je donnai des ordres à mon ordonnance pour le départ, et 
je m'endormis profondément. Quelle ne fut pas ma surprise, 
quand, réveillé brusquement, je vis la lumière d'une lanterne 
sourde dirigée sur mon visage. .Je fis le geste de chercher une 
arme, mais la voix du vieux général Palybine, une voix encore 
mal assurée, me tranquillisa : le général Broussilof- me proposait 
de différer mon départ : je trouverais dans son armée ce que 
' j'allais chercher ailleurs. 

Le matin suivant, après le petit déjeuner que je pi'is, comme 
d'habitude, dans le xvagon-resiaurant du général, il m'expliqua 
la manœuvre qui allait dégager l'armée du général Liéchtch, et 
porter noire front jusqu'au delà de Kolki. Chaque comman- 
dant de corps d'armée et de division dans la 8^ armée l'avait 
supplié de lui accorder l'opération centrale. Elle serait faite 
par le -W^ corps du général Voronine, ancien attaché militaire 
à Vienne et surtout par la W division de chasseurs (divi- 
sion de fer), commandée par le général-major Dénikine. Le 
général Zalonlchhovsh-y, qui allait faire un dernier effort chez 
traversée du Stir. .J'en serais. J'aurais deux jours pour m'y 
rendre. Des chevaux seraient mis à ma disposition. L'état des 
routes — tantôt la boue, tantôt le sable — ne permettait pas 
l'emploi de l'auto. 

Le capitaine Raranof et moi, nous rencontrâmes en route le 
général Zaïontchkovshy, qui alla faire un dernier effort chez 
le vieux chef, pour se faire accorder une partie des abondantes 
troupes de réserve, que le général Broussilof avait su obtenir 
du général Jvanof. 



'd 




sous L I-: T s A II 



La si l'UM'io.N. 



Au comnienccnR'iil. du mois d'oelobrc 191"), la .situation 
militaire près de la ville do Rovno, sur le front de la 
8'^ armée, était la suivante : 
Les troupes autrichiennes, renforcées par des régiments 
allemands, occupaient de forts retranchements dans les 




td>tion6 Bossard 



forêts de Volhynie. Les Uusses, après avoir arrêté leur a\ancc, 
s'étaient creusé des tranchées et exerçaient une pression inces- 
sante sur l'ennemi. De temps en temps, ils exéculaicnl un Ixmd 
en avant, et enseignaient à l'ennemi la inudciicc. 

L'armée du général Broussilof se tenait sni' la rive orientale 



18 LA GUERRE RVSS0-SIBÉRIE?<NE 

ilu Slvr. Los Aulricliirns, établis sur raulre rive, construisirent 
partout des ponts ef envoyèrent en reconnaissance de fortes 
patrouilles, pour inquiéter les Russes, et pour préparer de 
nouvelles positions. 

Le Styr forme, entre les villages Novasiolky et Tchartorisk, 
un saillant qui pénétrait dans le front nisse. Les Russes ne 
bougeant pas de leurs positions de la rive Est, les Autrichiens 
et les Allemands creusèrent des tranchées le long de la chaus- 
*iée qui mène vers Tchartorisk et s'établii'ent fortement dans 
celte dernière ville. Ensuite, ils franchirent la rivière, creu- 
sèrent des tranchées au Sud de Novasiolky et s'apprêtèrent à 
occuper définitivement l'autre rive. 

Ces manœuvres menaçaient sérieusement le front russe. Si 
l'ennemi réussissait à faire passer des effectifs suffisants sur la 
rive gauche du fleuve, l'armée du général Léchtch se trouverait 
dangereusement menacée sur son flanc gauche. Laie actioii 
immédiate s'imposait. 

Le général Broussilof, sur la prière de son collègue, prépara 
une manœuA-re, singulièrement favorisée par la nature même 
du terrain, oii l'ennemi faisait sentir sa pression. 

L'Est et le Nord-Ouest de Tchartorisk sont dépourvus de 
forêts. Des collines peu élevées bornent le. paysage. Les Alle- 
mands y avaient établi des retranchements qui étaient comme 
de petites forteresses, mais la plaine dét'oûverte ne permet pas 
aussi aisément que la forêt, à un ennemi, dispersé sur un front 
trop large, de: se cramponner aux plis du terrain. L'avance 
dans les forêts avait toujours échoué ])ar suite des mêmes dif- 
ficultés. Les bois étant épais, les patrouilles tombaient dans des 
guets-apens ou se heurtaient tout simplement à des tranchées 
dissimulées, d'où elles étaient fauchées par les mitrailleuses. 

Au contraire, la nature de la plaine autour de Tchartorisk 
rendait possible un bond en avant de plusieurs verstes, si l'on 
voulait en prendre la peine et y mettre le prix. 

Le général Broussilof me désigna le corps d'armée auquel 
serait confié le rôle le plus important, c<'lui du général Voro- 



sous LE r S A R 



V.) 



ninc (i), ri me donna quelques explications sur l'opération 
préparée. Le C.A. du jj^énéral Zaïontchkovsky exécuterait une 
démonstration pour détourner l'attention de l'ennemi. 

2. La PaÉPARATION DU COMBAT. 

Pour donner une idée des diflicultés des communications et 
des transports, il suffît de dire qu'une distance de 90 kilomètres 
sépare l'état-major de l'armée de celui du C.Â., que de ce 
dernier aux dÏTisions, il y a encore 10 kilomètres, que les che- 
mins de fer manquent et que les automobiles ne peuvent pas 
circuler, étant donné la nature du terrain. 

La division que j'accompagnerai est la «division de fer» 
(4* de chasseurs, qui a remporté, pendant la guerre turque 
de 1877, d'impérissables lauriers). 

Accompagné du comte Baranof, je pars sur un cheval de 
cosaque, suivi de deux cosaques de l'escorte du générai. 

A Osnitsa, nous sortons des bois et jïénétrons dans la plaine 
qui s'étend autour de Tchartorisk. Elle est do-minée par lar- 
tillerie allemande et partout trowée par les obus. Mais l'ennemi 
ne tire pas sur des homines isolés. 

Quand j'arrive à la division, il est quatre heures. Le com- 
mandant, général Dénikine, me conseille d'aller immédiate- 
ment rejoindre le 16'' régiment qui, dans deux heures, essayera 
de franchir le Styr. lo pars donc sans perdre de temps, accom- 
pagné seulement d'un cosaque et d'un soldat que le colonel 
Jîirioukof, averti, a envoyé au-devant de moi. 

Le ciel est couvert et une demi-ofoscurité règne dans la forêt. 
Après une heure de marche dans des sentiers qui sinuent à 
travers les fourrés, heure pendant laquelle je dois constam- 
ment courber la tète sur le cou de mon cheval afin d'éviter les 
branches de sapin, nous arrivons dans une petite clairière où 
les feux sont allumés. Je trouve le colonel Birioukof avec son 
aide de camp, installés à côté de lenirs appareils de téléphone, 
dans un tro« énorme. Ce colonel, qui compte parmi les ineil- 



{'■) Au( ica altiiché mililaire à Vienni». 



20 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

leurs officici's supérieurs de l'armée russe, est un homme ins- 
truit et distingué. Il m'offre l'hospitalité, et nous partons aus- 
sitôt pour le théâtre des opérations. 

On a apporté aujourd'hui les matériaux de construction pour 
les ponts aussi près que possible de la rivière. Dans une heure, 
on commencera à jeter les ponts, et si l'ennemi n'y met pas 
obstacle, à 9 heures, nous traverserons la rivière. 

Nous nous arrêtons dans une petite ferme située au milieu 
de la forêt et qui, avant la guerre, était probablement habitée 
par le forestier. L'unique pièce nous sert de bureau, de cuisine, 
de salle à manger et de chambre à coucher. Une chandelle 
éclaire une de ces scènes qui se fixent profondément dans la 
mémoire. Un jeune garçonnet et un chien, qui se tiennent 
embrassés, sont couchés sur un tas de paille près du poêle. Un 
soldat-cuisinier ranime le feu qui brûle cependant fort bien, 
et dont une subite lueur me fait soudain découvrir une jeune 
femme pauvrement vêtue qui attend les restes de notre repas. 
Un groupe de cosaques au large visage et aux yeux brillants, 
coiffés de leurs grands bonnets de peau de mouton, encom- 
brent la porte et nous regardent avec curiosité. Tandis que 
tous ces gens parlent à voix basse, le téléphone fonctionne, le 
colonel rédige des ordres tout en achevant un repas d'une 
remarquable frugalité. 

Il est 7 heures. Un chef de bataillon nous apprend, par 
téléphone, que le génie a achevé le pont et qu'on va, à l'ins- 
tant, procéder au passage du Styr. Nous montons à cheval et, 
entrons dans les ténèbres épaisse^ de la forêt. 

Les arrière-gardes et les réserves sont campées autour d'énor- 
mes feux ; sur les branches de pin, que les flammes agitent, la 
résine grésille et dégage de fortes senteurs. Au-dessus de cha- 
que foyer, les flammes vacillantes qui illuminent les bran- 
chages des arbres, tendent comme des draperies de lumière. 

Autour des fagots sont accroupis les êtres humains à l'aspect 
le plus étrange, des types bizarres tels que, seule, en produit 
la Russie. Sur des visages magnifiques de rude intrépidité et 
trempés d'endurance, d'énormes bonnets de fourrure qui évo- 



sous L E T S A « 



21 



quent des époques primitives. Des peaux de mouton blanches 
ou d'un rose délicat, detincelants kinjals (') iiltiiriit nos 
regards, tandis que nous passons rapidement. 

Ces gens parlent peu et se reposent dans des attitudes si non- 
chalantes que l'on a de la peine à se figurer cpie, dans peu 
d'instants, cette même foret retentira du fracas de la bataille. 
Ils nous regardent à peine. Un sous-oiïicier qui reconnaît mon 
compagnon, se dresse sur ses pieds et crie d'une voix forte : 
(( Garde à vous! )) {Sniirno). Les visages se tournent, curieux, 
et, dans les yeux, passent des éclairs. Les hommes se lèvent à 
regret, mais ils se recouchent dès que le colonel a prononcé le 
mol qu'ils atterident : « Volno! » Les grands corps retombent 
et reprennent les poses allongées qui les faisaient ressembler 
à des serpents roules aussi près que possible de la chaleur 
bienfaisante dans une nuit qui s'annonce froide. 

A travers la forêt, aucun sentier ne sillonne, nous nous 
heurtons aux branches et aux fils téléphoniques, éternellement 
suspendus trop bas. Je remarque, à ma grande surprise, qu'à 
un kilomètre du camp, les lueurs des feux sont invisibles, 
tant la forêt est épaisse. 

Nous approchons de la lisière du bois. Nos yeux, accoutumés 
à l'obscurité, aperçoivent au loin, entre les arbres, un coin du 
ciel. Aucun bruit nulle part. Les Allemands sont campés non 
loin dei la rivière et le succès de l'entreprise dépend de la 
prudence que les nôtres observeront. Tout à coup, mon cheval 
fait un petit saut à gauche, et j'entends un chuchotement de 
voix près de moi. 

Des centaines de formes grises couvrent le sol et ne laissent 
libre qu'un étroit sentier où nos chevaux peuvent à peine 
passer. Les chefs de bataillon s'approchent de nous. En dehors 
du colonel Birioukof, le lieutenant-colonel ipii s'entretient avec 
nous est le seul officier qui ait commencé la guerre dans notre 
régiment. Un autre chef de bataillon est le prai^oa-chtchik Sévas- 
tianof ; j'apprends avec étonnement qu'il commande des of- 



(^) KinjuJs, longs poignards caiicasiciis an i)()ign('t (.laniasqniin'. 



22 LA GUERRE RUSSO- SIBERIEN NE 

ficiers qui ont quatre galons de plus que lui. J'aurai l'occasion 
de reparler de lui. 

Le colonel s'approche avec moi de la rive et inspecte les 
préparatifs, faits pour jeter les ponts. Des ssics à air flottent sur 
le courant rapide, liés par des planches. Ces points semblent 
assez fragiles, mais on m'assure que le génie a miesuré la pro- 
fondeur de la rivière qui compte ici lo mètres, ce cpii rond 
difficile la construction d'un pont à bases fixes. Quelques cen- 
taines de mMres à notre gauche, un second pont a été posé, 
qu'un autre régiment — ie i3% du colonel Markof — fran- 
chira au miême moment que nous. 

Jusqu'ici, le travail ne semble pas avoir été remarqué par 
l'ennemi. On me dit qu'il serait pourtant possible qu'il méditât 
une surprise. 

3. — Traversée du Styr. 

Il est 9 heures au moment où je prends rang dans la pre- 
mière compagnie qui traversera le pont. La nuit est froide et 
sombre. Un vent glacial secoue les roseaux qui murmurent le 
long de la rivière. Les eaux, ridées par son souffle, reflètent 
les fusées qui montent et descendent. 

Les hommes appartenant aux bataillons qui vont passer le 
Styr après nous, dès que nous serons établis sur l'autre bord, 
sont couchés parmi les roseaux ; on éveille ceux qui ronflent. 
Toute notre rive semble animée d'une vie mystérieuse et in- 
tense. Je suis des yeux, dans leur marche lente et méditative, 
ces soldats anonymes, dans leurs capotes grises, et cherche à 
distinguer les yeux dans ces visages impassibles, aux traits si 
fortement dessinés. Un soldat qui parle à haute voix reçoit un 
coup de poing de son voisin : ((Tais-toi, imbécile ! » 

A notre gauche, le ciel est tout illuminé. Les fusées jaillissent 
sans cesse, font briller un moment les baïonnettes et descen- 
dent lentement en laissant des traces lumineuses dans le ciel. 
Les lueurs produites par le tir des batteries incendient les 
nuages, et le fracas des explosions nous parvient, incessant, 
avec sa terrifiante intensité, assourdie par l'éloignement, mêlé 



sous 



23 



au crépitement des fusillades, au bruit automatique et impi- 
toyable des mitrailleuses, pareil à un chœur de gigantesques 
horloges qui ne cesseraient de marquer des morts. 

El quand tous ces bruits cessent, par grand hasard, on 
entend très loin un tonnerre prolongé, qui semble venir de 
partout, et qui est l'écho d'autres batailles sur des parties plus 
éloignées du front. Tous ces combats sont des démonstrations 
destinées à dissimuler notre manœuvre, ou du moins à em- 
pêcher l'ennemi de dégager des troupes de secours pour sou- 
lager celles qui sont en face de nous, quand notre action aura 
commencé. 

Après avoir descendu la rive glissante, nous mettons le pied 
sur les plancnes irrégulièrement attachées aux sacs C). Le pont 
a vingt mètres de long et ne peut porter que seize hommes à la 
fois. -\os yeux fouillent l'autre bord, les ombres vagues des 
roseaux et celles, plus incertaines encore, des broussailles qui 
sont derrière. 

Mais toute notre attention est captivée par là traversée même. 
Les planches ne sont guère stables, au-dessus de cette eau noire 
et profonde, emportée par un courant vif (pii secoue obstiné- 
ment ce fragile appareil de petits sacs et de planches tour- 
nantes. Ou trébuche sur lune et saute sur une autre. Soudain, 
toute une file de soldats s'arrête brusquement et voilà que nos 
pieds entrent dans l'eau. 

Chaque fo'is qu'un soldat arrive sur l'autre rive, au pied 
dune berge élevée, il fait un saut bnjsque mais étonnamment 
agile pour un corps qu'on se figurait lourd. Sur l'autre rive, 
nous entrons dans la solitude. Silencieux et méfiants, nous 
formons un groupe dense et formidable par la qualité et la 
détermination des hommes dont le nombre augmente sans 
cesse. 

Un sous-officier et quelques hommes, envoyés en recon- 
naissance, reviennent ; ils n'ont rien découvert aiLx environs. 
Ils repartent aussitôt chercher les positions .ennemies. Le capi- 



(^) « Fiotleors t'oliiiusky n. 



24 LA GUEKRE KUSSO-SIBÉRIENNE 

taine que j'accompagne, enveloppé d'une noire peau de mou- 
ton, bordée de franges de fourrure grise, a installé son poste 
de commandement derrière une meule de foin qui nous pro- 
tège contre la bise glaciale. On nous jette un© énorme bourkn 
sur les pieds. Les hommes affluent encore, arrivant toujours de 
l'autre rive. A côté de moi, retentissent les coups de téléphone. 
Tout au loin, une lueur d'incendie tremble au-dessus de cette 
bataille, qui gronde de plus en plus fort et s'approche de nous. 

La reconnaissance est revenue. L'ennemi est blotti contre 
la chaussée qui s'étend juscpi'à Tchartorisk, et ses tranchées, 
bien gardées, se trouvent à mille pas d'ici C). Il est maintenant 
averti par les ombres qui se sont glissées près de ses positions. 
A notre gauche, le iS** régiment, du colonel Markof, déploie 
également ses colonnes, pour les diriger tout de suite sur 
Novasiolky. Plus au Nord, vers Khransk, la cavalerie est en 
train d'achever son mouvement tournant, et menace déjà le 
flanc gauche de l'ennemi. Quant à nous, nous creuserons des 
contre-tranchées 'à petite dislance et commencerons l'assaut 
dès que nous disposerons de plus amples informations. 

Je reprends, à regret, mon chemin, par la passerelle de sacs 
et planches. On prépare, sur un' autre point, la construction 
d'un pont fixe, par lequel, demain, passeront canons, caisses 
à munitions, cuisines roulantes, voitures pour les blessés. 

Je trouve le colonel au téléphone, faisant son rapport au 
général Dénikine, attendant des ordres. Enfin, à i heure et 
demie, nous entrons, par im sentier de chasseur, dans la fo- 



(^) La négligence du commandement allemand est évidemment 
grave : une zone plate, couverte de broussailles et roseaux, large d'un 
demi-kilomètre, entre ses positions avancées et le Styr, les postes de 
sentinelles mal placés ou manquant, aucun service régulier de pa- 
trouilles. Mais toute l'Europe nous suppose un moral bien jikis bas 
qu'il ne l'est en réalité, et l'état-major russe n'a — pour cause — 
rien fait pour démentir les rumeurs pessimistes à l'étranger. Nous 
occupons une forêt immense, inhabitép, où il n'y a aucun va-ct- 
A'ient de civils, et où l'espionnage de part et d'autre est quasi-impos- 
sible. L'ennemi croit posséder l'initiative, et prépare une action. 
La concentration de nos réserves a été rapide, et le secret en a été 
bien gardé. Nous vivons un de ces moments où l'absence de cliaque 
service de presse régulier dans l'armée se fait favorablement sentir. 



2'-f 




s O U s L E T s A R ZO 

rèt, OÙ règne uiu' épaisse obscurité. Nous nous égarons et 
errons qufilque Irnips parmi ces pins et ces cliénos ti^us sem- 
blables. Deux heures ont sonné de])uis longtemps ipiand nous 
nous jetons sur une botte de paille, tout habillés et gielottants 
sous nos manteaux. 

4. — Hésitations. — Bombardement d'un état-major allemand. 

A 4 heures, mon hôte me réveille déjà, une tasse de thé 
bouillant à la main. Il faut que nous déménagions à l'instant. 
Le front qu'occupe notre régiment ayant été porté en avant, 
le colonel doit le suivre. Notre pauvre <( izba », qui est la seule 
habitation dans l'immense foret, sera occupée par le général 
Dénikine. 

En nous rendant à notre nouveau poste de commandement, 
nous croisons un bataillon entier, appartenant à un autre 
régiment de notre division. Il aurait dû faire la traversée du 
Styr, comme nous, à 9 heures, dans la soirée d'hier, mais il 
semble que le commandant ait préféré se reposer d'abord et 
attendre l'aube. Le colonel Birioukof prétend que de telles in- 
fractions à la discipline et aux ordres des supérieurs ne sont 
pas rares et sont encouragées par une trop grande faiblesse 
<:'nvers les coupables. 

Un grand trou, creusé en pleine foret, à proximité du fleuve, 
voilà notre nouveau poste de commandement. Quatre poutres 
soutiennent le plafond, d'où de minuscules avalanches de sable 
se produisent aux moments les plus imprévus et provoquent 
toujours les mêmes explosions d'hilarité chez nos deux télé- 
phonistes. Quelques moments après notre installation, notre 
« cheminée » s'effondre, et avec elle tout espoir de nous chauf- 
fer pendant la prochaine nuit. 

Autour du poste, la vie est gaie. Un campe au hasard des 
lieux. Des Sibériens à forte carrure font bouillir (]uelque 
chose qui sent bon. Leur esprit est un fort curieux mélange 
d'indolence et de vivacité. Leur gaîté est sincère, mais peu 
communicative. Rapprochés les uns des autres, ils continuent 



26 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

cette vie isolée qu'ils ont menée dans les déserts sibériens. Je 
suis pourtant frappé par la facilité et la bonne grâce avec les- 
quelles ces gens simples se rendent service les uns les autres. 
Leur com{)laisance naturelle envers les camarades, et à plus 
forte raison envers leurs supérieurs, m'enchante. 

Près de nous, une batterie se met à tirer. Nos hommes, fort 
amusés, se clignent de l'œil. Mais quand l'ennemi répond, et 
deux obus éclatent dans la forêt, non loin de nous, mais sans 
toucher personne, ce sont chez tous des hurlements de joie : 
« O cochons, que vous tirez mal ! » 

La sonnerie téléphonique retentit sans cesse. L'ennemi est 
en éveil. Nos troupes, cramponnées au terrain en face de lui, 
ne peuvent sortir sans qu'un feu infernal ne réponde. Le suc- 
cès de notre manœuvre dépend, en premier lieu, de la prise 
de la position allemande. Le lieutenant-colonel, commandant 
un bataillon, sorti, il y a une demi-heure, pour assaillir l'en- 
nemi, a été tué raide et ses hommes ont été décimés. Le colonel 
Birioukof est, à partir d'aujourd'hui, le seul officier du régi- 
raient appartenant à la brillante équipe qui, à la déclaration de 
la guerre, est entrée en campagne avec tant d'espérance. 

Deux batteries vont prendre Tchartorisk sous le feu, et je 
me rends, ventre à terre, au poste d'observation, installé à la 
lisière de la forêt et séparé du village seulement par une 
plaine relativement étroite et la rivière. De l'autre côté du Slyr. 
tout près, c'est Tchartorisk. C'est la série interminable de 
maisonnettes, de fermes, de petits jardins, de vergers, où, 
avec les feuilles pourprées et les parfums des arbustes, meurt 
l'automne. Le profil inquiet du village, bâti au hasard le long 
du fleuve, est surmonté de la triste silhouette d'une église 
orthodoxe, trouée par les obus. 

Quelques tranchées, près du village, ont été abandonnées 
récemment ; je vois dans l'une d'elles un corps étendu dans 
un dernier effort pour en sortir, les bras cramponnés au pa- 
rapet. 

On croit qu'une jolie maison, près de la chaussée, est le quar- 
tier d'un état-major et on décide d'y diriger le feu. Qu'elle 



SOI 



27 



est blanche et gaie, avec ses deux étages, son jardin fkuri, ses 
abricotiers ou ses pêchers, qui grimpent contre la façade, 
serréïi entre les fenêtres hautes et larges ! Un bref con>man- 
dcnient, des chiffres, et immédiatement après, de loiigs sif- 
flemenls, le bourdonnement de tout un essaim d'insectes au- 
dessus de nos tètes. Puis c'est là-bas une lueur, de tout petits 
nuages aux contours nets, et voilà subitement la llamme 
rouge qui sort du toit. Ensuite, nous apercevons de petites 
orabres qui quittent la maison en feu et qui courent à toutes 
jambes, [)oitrsuivies par nos shrapnols. 



5. — Scènes de guerre. — Passions du combat. 

De bonnes nouvelles : pendant la nuit, un régiment qui 
venait de franchir le Slyr s'est emparé du village Novasiolky, 
et d'une garnison allemande de deux compagnies. La tran- 
chée au Sud du Styr se trouvanl eiilre deux feux, les occupants 
se sont rendus après une courte résistance. 

Le soleil a percé les nuages et rempli toute la forêt d'une 
atmosphère de fête. Partout une activilé bruyante. Les soldats 
pendent, toujours trop bas, des fils de téléphone aux branches 
des arbres. Des compagnies en marche pour relever celles qui 
(Mit fait l'assaut, un drapeau que tout le monde salue, le gé- 
néral Dénikine avec son état-major qui va inspecter le terrain 
pris. Les chevaux sont magnifiques et bien entretenus, c'est 
une animation qui, sous ce soleil d'octobre, semble presque de 
la gaîté. 

Pins près des scènes de combat, parmi les incroyables 
quantités de fusils, i)ièces d'imiformc. boites de cartouches et de 
greuades. que l'ennemi a abandonnées, quelques installations 
d'ambulance. On a allumé d'énormes feux, autour desquels se 
sont improvisés les plus curieux rassemblements qu'on puisse 
imaginer, .\ssis, des cosaques, des Circassiens, presque des 
Orientaux, attisent le feu. A leur côté, des ambulanciers pro- 
diguant leurs soins aux blessés, qui sont assis sur des boîtes de 



28 LA GUERRE R U S S O - S I B É R I E N .N E 

la Croix-Rouge, ou se tiennent debout, le torse nu, la tèle 
pâle, mais toujours étonnamment silencieux. 

Des convois de prisonniers autrichiens, chétifs, abattus, mal 
nourris, conduits par leurs officiers qu'on voit marcher, la 
tête courbée, les yeux fixés à terre. 

Et encore et toujours des voitures pleines de blessés. Très 
peu d'Autrichiens, presque tous sont Russes, tombés à l'assaut. 
Les Autrichiens, protégés dans leurs tranchées, les fusillent 
et mitraillent à distance, jusqu'au moment oiî la vague irré- 
sistible des assaillants va les engloutir, et les terribles baïon- 
nettes russes, et tous ces visages crispés de toutes les passions du 
combat, se dressent devant eux. Alors, ce sont des cris telle- 
ment éperdus, la soumission est si lamentable et si générale 
que les assaillants eux-mêmes en sont désarmés. 

Dans ime simple iclièga tirée par deux chevaux, un jeune 
officier est assis entre deux soldats grièvement blessés et cou- 
chés tout de leur long. Il nous reconnaît, nous salue avec de 
grands gestes du bras resté intact et arrête la voiture. Son autre 
bras est brisé par une balle, et un éclat d'obus lui a causé une 
très grave blessure qu'on vient de panser sur le champ de 
bataille. Les passions du combat qui l'agitaient se sont chan- 
gées en ime joie débordante d'avoir tué ses adversaires au 
corps à corps et de se retrouver, après la terrible épreuve, 
devant l'éternelle merveille de la nature où l'herbe et de rares 
fleurs attardées répandent de doux parfums dans la charitable 
lumière d'un soleil généreux. 

Dans son bonheur, que ses blessures n'ont encore pu abat- 
tre, il parle abondamment et se répand en paroles enthousiastes 
avec des gestes désordonnés. Nous sommes singulièrement 
émus par cette frénésie de la félicité qu'il nous communique 
d'une voix tremblante de joie, et parfois étouffée par les 
larmes qui coulent sur ses joues colorées par un commence- 
ment de fièvre. Combien ce joli dérèglement de l'esprit — 
ainsi que chez une femme le léger désordre du regard et la 
couleur changeante des joues — trahit la violence des passions 
subies et maîtrisées ! 



sous LE T S A II 



29 



Nous lui faisons dos gestes d'adieu. Il agite sa main et, dans 
son visage ennobli par l'épreuve et la souffrance, nous voyons 
les yeux en fièvre qui nous suivent et qui pleurent de joie. 

Sous les arbres, coucbées sur l'herbe, des milliers de capotes 
grises, dans un désordre inimaginalde. Nos chevaux se frayent 
difTicilcment un chemin parmi ces soldats qui n'aiment pas à 
se déranger. Ce sont les léserves qui attendent le signal du 
départ et qui entreront probablement dans la mêlée avant ce 
soir. L'ennemi s'est repris, il bombarde Novasiolky que les 
Russes occupent depuis cette nuit. 

A travers les feuillages, brille une ligne blanche, irrégulicre: 
la tranchée autrichienne qu'on vient de prendre. Mon cheval 
a subitement peur d'un cadavre étendu près du sentier et caché 
dans les hautes herbes. Les bras rigides sont tendus vers le 
ciel, et tout lé corps est tordu dans un dernier spasme de 
douleur. Plus loin, ce sont toujoux's des cadavres, tous des 
Russes. Au milieu de la clairière, un jeune garçon, joli, bien 
bàli, et qu'une balle au cœur a tué. Ses sourcils sont légèrement 
froncés, et on lit dans ses yeux fixes et les lèvres entr'ouvertes 
un immense étonnement. On creuse déjà les tombeaux, on 
taille les croix. Il faut se hâter, la bataille appelle, il faut 
rendre ces morts à la terre, à laquelle, déjà, ils appartiennent. 
On emporte le joli soldat et, près de nous, on ensevelit son 
doux visage que l'œil miaternel ne contemplerai plus jamais. 

Nous franchissons à cheval un l)ras du Styr et entrons dans 
la plaine ouverte. Les Allemands, qui occupent maintenant la 
lisière de la forêt, en face, tirent sur nous, et les balles, venant 
de trop loin, se perdent, avec un bruit musical et lugubre. Le 
général Dénikine qui, non loin de nous, observe le terrain, 
nous ordonne de retourner : les règlements obligent d'épar- 
gner nos chevaux qui sont pur sang. 

Encore des cadavres parmi les roseaux. Ici, on ne s'est pas 
battu. Ce sont probablement des blessés qui ont cherché à se 
sauver, en se cachant derrière la berge peu élevée. Le soleil, 
déjà près de l'horizon, jette une lumière rose et or sur la 
forêt, dont il fait resplendir les cimes. Sur l'herbe, gît, dans 



30 LA GUERRE RUSS0-SIBÉRIEN>'E 

une pose méditative, une forme humaine, dont la face est em- 
p>ourprée par ie soleiL Quand nous so-mmes tout près, nous 
voyons un visage couvert d'une couche de sang échappé d'une 
énorme blessure à la tète. Où le malheureux a-t-il trouvé les 
forces nécessaires pour se tramer si loin des tranchées, si 
près de cette eau qu'il cherchait et qu'il n'a pu atteindre ? 

6. — L'esprit de sacrifice. — Prisonniers allemands. 

La situation n a pas changé. En face des Allemands, à une 
distance ^e cent mètres, ïios troupes sont enterrées. Personne 
ne peut lever la tète sans être accueilli par de vives fusillades. 
Il faut attendre la nuit. L'attaque est fixée à 4 heures du matin. 

Il est étonnant, le colonel Birioukof. I^ téléplione ne s'arrête 
pas. Le général Déniiiine, qui commande et avec qui il faut 
parfois discuter, les compagnies établies de l'autre côté du 
Styr, les batteries, les commandants des régiments voisins, 
tout cela sonne, et parle, et les aides de camp partent dans les 
diverses directions. Un régiment qui représente une si petite 
unité dans nos gigantesques armées,, peut acquérir, par la 
force des choses, un poids considérable. C'est le i6^ réginneïit" 
qui résumera, par l'attaque finale, les préparatifs de notre 
division, et même, pour une partie, ceux des divisions voi- 
sines. Le colonel, se permettant à peine quelques moments 
pour dormir ou se nourrir, a tantôt l'oreille au téléphone, 
tantôt court, à cheval, Aoir si ses ordres ont été exécutés. 

On vient de nous rapporter un fait d'armes qui est un glo- 
rieux pendant d'un exploit gaulois que César raconte dans ses 
Commentaires. Pendant le siège d'une ville gauloise, un soldat 
ennemi sortit de l'enceinte jx)ur incendier une des palissades 
de bois que les Romains avaient élevées contre un mur de la 
ville. Il fut transpercé par une flèche, tirée d'un scorpion. 
Sans hésiter, un deuxième prit sa place et subit le même sort. 
Un troisième, un quatrième le suivirent. On compta ainsi, en 
un temps très court, dix-sept cadavres — si je ne nie trompe 
pas — entassés au même endroit. 



s O U s L E T s A R 31 

Quelque part, entre le lleuve et nos tranchées avancées, le 
fil téléphonique qui les relie an poste de commandement a été 
(•oupé par un obus, au milieu de la plaine. Le soldat envoyé 
pour le réparer a été tué net, dun seul coup de fusil. Le 
deuxième, le troisième ont été tués ou grièvement blessés. 
Alors le commandant de bataillon a demandé des volontaires 
qui ne cessent de s'offrir. On nous téléphone que le onzième 
vient de se rendre vers le dangereux endroit. 

Partout maintenant, dans la nuit tombante, on allume des 
feux splendides et i)ittoresques. Les Allemands ont cessé l'inu- 
tile bombardement de Novasiolky en flammes, et on n'entend 
plus que les coups de fusil et les explosions de grenades > 
main. 

Xous sommes trois dans notre petit souterrain, le colonel, 
son aide de camp et moi. Nous mangeons avec les mains 
comme des demi-sauvages, couchés tout du long sur la paille 
et serrés fraternellement l'un contre l'autre. Au milieu des 
bruits du camp, des murmures de voix musicales aux accents 
rudes, du hennissement des chevaux, des airs doucement fre- 
donnés, un sommeil lourd descend sur nos yeux lassés. Mais 
quand, dans le silence de la nuit, un bruit de voix nous 
réveille, nous apercevons chaque fois le colonel, assis près de 
l'appareil, écrivant des ordres ou s'apprètant à partir pour 
surveiller les préparatifs et animer le courage des troupes. 

Il est 5 heures quand je me réveille en sursaut. Au loin, de 
l'autre côté du Styr, on entend de vives fusillades et le bruit 
plus sourd des grenades. Les nouvelles sont bonnes. Une partie 
de la tranchée principale est prise et on a cerné les autres 
défenseurs. Quelques compagnies prennent la droite pour atta- 
quer 'l'cliarlorisk, une force plus importanle marclie vers le 
Nord, pour coopérer avec les troupes (pii ont franchi le Slvr 
près de Khransk. 

\u moment où nous allons monter pour assister à la prise 
du village, un bruit confus de voix nous arrive. Au milieu 
des arbres, un groupe d'hommes en « feldgrau » sans armes, 
acconipagnés de quelques soldats, arrive. Un lieutenant aile- 



32 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

mand nous donne toutes les informations qu'on lui demande, ' 
C'est un « Reservcofiizier », physicien de Goettingue, fds de pro- 
fesseur. Il rit beaucoup, nous raconte nombre de choses que 
nous ne hii avons pas demandées et qui sont autant de capta- 
iiones benevolrntiae. Il fait des plaisanteries à ses inférieurs, 
sur la prise de leur tranchée, et, rassuré par l'attitude cor- 
recte des Russes, devient bruyant. Mais, quand l'un de nous 
lui demande — en le fixant d'un ceil froid — s'il a été en 
Belgique, ajoutant qu'il est Belge lui-même, le lieutenant 
allemand perd subitement l'usage de la parole. 

La prise est bonne : ces hommes appartiennent tous au ré- 
gyuent des grenadiers du kronprinz, de Kœnigsbcrg. De nou- 
veaux convois de prisonniers arrivent. Les- ofTiciers qui, cette 
fois, appartiennent à l'active, évitent de nous regarder et, en 
réponse aux questions qu'on leur pose, crient seulement : 
« Nein, nein ! » Leur morgue habituelle prête maintenant à 
leur correction une nuance d'insolence déplaisante. Ce sont 
plusieurs lieutcnant_s, parmi lesquels deux von Biilow. Ils se 
sont rendus en demandant grâce. On les a convenablement 
traités et on n'a pas exigé qu'ils s'humilient. Toutefois, leur 
impolitesse surprend. Ils ne saluent même pas notre colonel, 
qui se trouve au milieu de ses officiers. Je le regarde avec 
étonneinent : « — Ne pourrait-on pas les frapper sur les 
doigts :' )) Il répond d'un air indifférent : <( — Que voulez- vous ? 
Ils sont toujours ainsi, dès que le danger est passé ! » 

Leur allitude, toutefois, nous plaît mieux que la pleutrerie 
de l'autre, celui de Goettingue. 

7. — Sur le champ de bataille. 

A côté du pont fragile, composé de sacs et de planches, on 
vient d'en bâtir un autre, qui repose sur des poutres solides 
et qui peut supporter canons et voitures de nuinitions. 

Les blessés passent, en un cortège triste mais non déprimant. 
Les blessures qu'on devine parfois horribles, sous les bandages, 
n'ont pas encore éteint la détermination qui brille dans les 



32^' 




Di''pait de partisans. Les cosaques, nu-tètc, assistent au service reiifïleux. 




(Ii'ni'iMiix .\r.i:\r:n:r et h'ANor 



sous LE T S A H 33 

yeux. L'entrain, le courage, l'énergie ne disparaissent que 
dans les hôpitaux, et ce n'est que là qu'il faut cacher les 
blessés aux combattants. 

La vue des morts n'effraye pas. Un crâne, ouvert par un 
obus, et ensuite vidé par l'explosion, semble nettoyé par un 
préparateur. Plus loin, chez un autre, ventre et intestins ont 
disparu, et une partie de la colonne vertébrale est visible, dans 
une masse informe et rouge. Rien, dans ces spectacles, n'émeut 
des soldats qui ne pourraient supporter la vue d'un blessé sur 
une table d'opération. Chez nous tous, à l'aspect des blessures, 
rien que de l'indifférence ou de la curiosité. Les souffrances 
sous lesquelles la volonté s'abat vaincue, peuvent révolter, les 
dangers peuvent exaspérer, mais la mort qui descend, subite 
ou lente, en respectant ou en brisant la forme humaine, ne 
nous émeut plus. 

Un soldat sort d'un groupe de blessés et m'aborde. Il me 
parle avec une abondance de paroles chaleureuses et respec- 
tueuses. Un des officiers m'explique ce qu'il dit. Il a pris part, 
à côté de moi, à une attaque du 7® régiment de chasseurs, à 
Matvéiky. Je serre la main du pauvre diable qui embrasse la 
mienne. Un peu plus loin, je trouve le colonel Kvitkine que 
j'avais vu, la dernière fois, rassemblant ses hommes, en face 
des tranchées magyares, sous un feu infernal. Nous nous em- 
brassons sans dire un mot. Je comprends maintenant la 
camaraderie qui, mieux que l'amitié, est la vertu la plus 
noblement masculine et qui règne sur les champs dç bataille. 

La plaine, entre les tranchées allemande et russe, est parse- 
mée de toutes petites tranchées individuelles, pas plus larges 
qu'un demi-mètre, et dont quelques-unes cachent un cadavre 
russe, un trou noir au front. Notre imagination peut suivre, 
à travers la nuit obscure et sinistre, l'avance du régiment, 
réglée par l'effort individuel de ces splendidcs soldats — aux- 
quels on se plaît parfois à refuser le don de l'initiative — et 
qui se sont portés en avant, chacun isolément, jusqu'aux 
dernières tranchées qui, à certains endroits, se trouvent à 
5 mètres de la ligne ennemie. 

3 



34 la guerre russo-siberienne 

8. — La prise du village. ''' 

Les derniers soldats du régiment des grenadiers du kron- 
prinz se sont cachés dans les maisons du village et, de là, 
tirent sur les Russes qui avancent, à découvert, par la longue 
rue. L'ennemi ne se rend qu'au moment où les j^ortes sont 
enfoncées. Aussi les pertes russes atteignent-elles le tiers des 
effectifs engagés. 

Les blessés attendent l'arrivée des ambulanciers. Un gros 
Allemand, tout en sang, se traîne le long des maisons. Son 
corps est secoué de tremblements convulsifs et ses yeux fuyants 
nous regardent avec une expression de terreur indicible. 

Dans l'herbe, est couché un Russe que nous croyons mort. 
Mais quand nous nous approchons, il ouvre tout doucement 
ses petits yeux étonnés et fiévreux, et un sourire éclaire son 
bon visage de vieux paysan. 

- Dans la rue principale, un soldat allemand assis sur une 
chaise. Des mains charitables, des mains russes ont allumé, 
avec des débris de meubles, un feu pour le chauffer. Nous lui 
retirons une botte pleine d'eau qui le fait souffrir et brisons 
une table et des chaises' pour qu'il puisse attiser le feu. Lui- 
aussi souffre moins de ses trois horribles blessures que du 
froid. Au risque de se brûler, il penche son corps et sa grosse 
tète barbue sur les flammes. 

Sur la grande place, en face de l'église orthodoxe, dans un 
coin, tout le cuivre du village est rassemblé : chandeliers, 
samovars, ustensiles de cuisine, le tout destiné à être envoyé 
en Allemagne. 

Le clocher, qui avait servi de poste d'observation pour l'ar- 
tillerie ennemie, a été démoli par les obus russes. A l'intérieur 
de l'église, nous voyons les grands candélabres, les icônes 
dorés, tous les objets du culte, en or ou argent, intacts. On 
n'a, évidemment, rien voulu troubler 'dans cette maison de 
Dieu dont, pourtant, les portes étaient ouvertes, et on a laissé 
chaque objet à sa place. Mais un grand portrait de Nicolas II 
au vestibule a été tailladé à coups de baïonnette. 



sous LE 



35 



Autour d'un feu gigantesque, allumé en face de l'église, 
sont assis des soldats russes et des prisonniers (iirf)n a cueillis 
dans les taillis, dans les meules de foin. On ne se parle pas, 
parce qu'on ne se comprendrait pas, mais il n'y a aucune 
trace de haine. De superbes Sibériens distribuent le café, sans 
oublier les Allemands qui, d'abord abattus et craintifs, se 
mettent à l'aise, qui regardent leurs adversaires à la dérobée 
et puis essaient d'attirer leur attention. Mais les Russes, abso- 
lument indifférents à la j^résence de leurs prisonniers, n'éprou- 
vent aucune curiosité. Aussi les uns et les autres s'enfoncent- 
ils dans une profonde rêverie. 

Le colonel Birioukof nous rejoint et, au niéiiic moment, 
arrive le premier obusier pris aux Allemands. Bientôt après, 
les troupes ennemies en retraite sont poursuivies par leurs 
propres obus. 

g. — Le praporciitchik Sévastianof, chef de bataillon. 
L'instinct des cosaques. 

Au Nord, le combat continue autour d'une petite colline où 
l'ennemi s'est établi et que les soldais de notre régiment et la 
cavalerie du C.A. voisin ont cernée. 

Je pars avec le sous-lieutenant Sévastianof, visiter nos nou- 
velles positions. C'est un charmant garçon, bien pris, intré- 
pide. Ayant été choisi pour commander un bataillon de notre 
régiment, il a eu, pendant trois jours, des capitaines sous ses 
ordres. Nous parlons à cheval, accompagnés d'un autre officier 
que, dans notre ardeur, nous laissons bientôt derrière nous. 
Sévastianof, cpii seia j)r(ii|)osé ])our la croix de Saint-Georges, 
se conduit exactement comme un écolier en congé. En lon- 
geant le Styr, nous faisons, en galopant, un long détour et 
risquons plusieurs fois de rester engagés dans des marais, oii 
les jambes de nos chevaux s'enfoncent profondément. 

Les soldats russes, après s'être battus pendant deux jours, 
avec à peine quelques heures de sommeil, sont occupés à 
creuser de nouvelles tranchées et à jeter des [)onts sur les 



36 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

étangs et les minuscules marais avec lesquels le Styr commu- 
nique chaque fois que ses eaux montent. 

Le ïoJit est lentement descendu sur les plaines abandonnées, 
que traversent les eaux rapides du Styr, entre buissons et forêts 
étendues, et entre des rangées de ruines fumantes. Les villa- 
geois, qui s'étaient cachés dans les forêts environnantes, pen- 
dant l'occupation ennemie, reviennent, hommes, femmes, en- 
fants, chargés de ballots. 

Le colonel Birioukof avait espéré pouvoir nous offrir de bons 
lits, après deux jours de fatigues. Mais le téléphone sonne. Il 
faut repartir à l'instant même. La victoire est complète, l'en- 
nemi est partout en pleine fuite. Il faut le harceler, le pousser 
aussi loin que possible, et ne lui laisser aucune possibilité de 
se retrancher, à nouveau, dans les forêts. 

Moi, je vais rejoindre mon^ auto, qui m'attend, à" 20 kilo- 
mètres d'ici. Après avoir pris congé de mon excellent hôte, je 
me lance dans la sombre nuit, accompagné d'un cosaque,, 
auquel on attribue un instinct infaillible d'orientation. 

Les bataillons partent vers les forêts au nord de Novasiolky. 
Dans l'obscurité, leurs groupes compacts surgissent à chaque 
moment devant nous, et nous entendons partout, à droite et 
à gauche, le bruit étouffé de leur marche. 

Mou excellent cosaque s'égare dans la plaine, et nous voilà 
à minuit quelque part dans les landes, parsemées de rares 
pins, sans route ni piste d'aucune sorte. A droite, l'incendie- 
de Novasiolky éclaire le ciel. Je trouve, pour cette nuit, un 
accueil charitable dans une ferme, à Bolchaia-Osnitsa, qu'oc- 
cupent fonctionnaires de la C.R., médecins et quelques blessés. 
Le matin suivant, mon cosaque, que tout le monde raille, se 
défend d'un air fort maussade : l'animal prétend que, si nous 
nous sommes égarés, c'est par ma faute. Je hausse les épaules. 
Je ne me fie plus à ses facultés occultes. La carte me suffît. 



10. — Prisonniers de guerre. 
Arrivé à l'état-major du 4o® C.A., j'apprends que notre 



sous LE TSAR 



37 



front a été avancé de lo kilomètres et que notre butin de 
guerre comporte 9 canons de divers calibres, ainsi que 9.000 
prisonniers. Pour interroger ces prisonniers, il a fallu recou- 
rir aux services d'une quinzaine d'interprètes. Et encore ne, se 
parle-t-on souvent que par gestes. 

Nous assistons, le jour suivant, au défilé des prisonniers de 
guerre. Des soldats hâves, en guenilles, mal soignés, redevenus 
paysans, crient aux villageois qu'ils sont des leurs, qu'ils ne 
sont pas des ennemis. Ce sont des Roussines et Tchèques et 
Croates et Serbes et cent autres races autrichiennes pour qui 
la reddition signifie la fin de leur nationalité artificielle. Tous 
remplissent leurs bouteilles de l'eau claire que les femmes leur 
tendent. 

Au loin résonnent des chants allemands, scandés en chœur, 
chantés d'une façon impressionnante. Le contraste être les 
cris de concilialion des pauvres Autrichiens et ce chant, de 
plus en plus distinct, ce contraste est si grand, que le comte 
Baranof et moi, nous décidons à attendre le choeur que cache 
un tournant de la route. Enfin les voici ! ce sont les Allemands, 
maintenus par leurs sous-officiers dans une attitude très mili- 
taire, et soigneusement séparés de leurs alliés. Tout leur dé- 
dain pour leurs a Oesterreichisclu n Kamaradc » e-t là, dans 
cette séparation blessante. Nous les arrêtons ; tous ont des mots 
vifs et méprisants pour caractériser l'armée autrichienne. Le 
malheur commun n'efface pas leur dédain et n'adoucit nulle- 
ment leurs rancunes. Les consolations de la chanson ne sont 
que pour eux, non pour ces « vieilles femmes », ces « chiens 
-de cochons » là-bas, si bien vaincus qu'ils ne sont plus des 
militaires et que leur uniforme semble déjà un déguisement. 
Les Allemands marchent « in Reih und Glied », la tète redres- 
sée, misérables et vaincus, mais essayant de sauver dans l'in- 
fortune la seule consolation qui leur restera : l'orgueil de leur 
race et de leur uniforme. 

Et sous l'œil vigilant de quekiues magnifiques cosaques ar- 
més jusqu'aux dents, peu sympathiques au convoi, mais ne 
trouvant rien à dire contre des gens aussi disciplinés, ils font 



38 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

résonner plaines et collines de leurs antiques Noëls sentimen- 
taux et énergiques. 

Épilogue du chapitre II. 

Broussilof avait mis des troupes de réserve à la disposition 
du commandant du U(f C.A. Il lui avait ordonné de transpor- 
ter son état-major à Tchartorisk, que le front venait à peine de 
dépasser, et de poursuivre Vennemi avec la dernière énergie. 
Il se trouva un quasi-vide devant nous, Vennemi ne s'était 
pas encore repris, on aurait pu prendre KoJki d'un seul saut. 
Le C.A. ne disposait pas de batteries suffisantes pour faire une 
préparaiion d'attaque sur un front supéineur à un kilomètre. 
Il fallait multiplier les facteurs de la supériorité numérique 
locale et de la surprù^e. Le général Voronine ovait ardre d'éta- 
blir une position défensive sur le Styr, de foncer sur Ven- 
nemi en retraite avec le reste de ses troupes, en s'appuyant 
sur la rivière, et de tourner ensuite Vaile gauche de Vennemi. 

Le général Voronine refusa de se conformer au plan du 
chef. Il ne voulut sortir de ses positions qu'à condition de 
recevoir un supplément de réserves qui lui permettrait d'attd-- 
quer sur un front plus étendu. Il perdit trois jours à récrimi- 
ner. Les Allemands eurent le temps de consolider le front me- 
nacé, et les Russes se trouvèrent à nouveau, partout dans cette 
interminable forêt de Volhynie, devant les mitrailleuses ca- 
chées dans la broussaille. 

Broussilof ne fut pas homme à pardonner ce refus d'obéis- 
sance. La prise de Tchartorisk signifia aux yeux de VEurope la 
fin de la retraite et le début d'une nouvelle époque. Mais la 
Stavka s'était ottendue à mieux. Le général Voronine alla au, 
G.Q.G. implorer ses anciens amis, en vain ; il reçut un poste à 
Varrière du front. 

Quelques semaines plus tard, Vopération fut reprise — avec 
quelques variantes — au point même où elle avait été arrêtée. 
Le général Dénikine se distingua par une bravoure et un sang- 
froid exceptionnels. Il se porta en avant, en auto découverte. 



sous LE TSAR 



39 



suivant les autos blindces, mais précédant la troupe. Il fil per-^ 
sonnellement, revolver en main, les premiers prisonniers. 

Le colonel Birioukof, commandant le i6® régiment de chas- 
seurs, fut moins lieureux. Son régiment, complété pendant la 
marche, après avoir subi de grosses pertes devant Tchartorisk, 
fléchit à un moment critique de l'avance. Cela lai barra défini- 
tivement la route vers la gloire (^). Ce fut le colonel Markof, 
dont le régiment avait été w,oins éprouvé au début de l'opé- 
ration, qui cueillit les fruits de la victoire. Broussilof ne s'est 
d'ailleurs jamais fié qu'au succès, pour juger ses ofjiciers. 

A mesure que Bi-oussilof monta, il amena ses lieutenants à 
des postes plus élevés. Sur les fronts allemands — groupes de 
l'Ouest et du Sud-Ouest — la guerre de position développa 
chez les jeunes chefs une tactique prudente et solide. Kornilof,. 
Dénikine, Markof, Doukhonine, Goutor, Tcheremissof, etc.. 
se sont formés sur les fronts autrichiens, sous Ivanof el Brous- 
silof (^). Il n'y a rien comme les victoires pour développer 
chez les généraux la hardiesse et l'esprit d'initiative' 

Ce ne fut d'ailleurs pas autrement que, dans une époque pré- 
cédente, Kouropatkine, Grodiekof, etc., avaient accompagné 
,la montée de Skobelef. 



(^) En 191 7, cet intelligent et actif officier commandait encore un 
régiment avec le grade honoraire de général-major. 

(2) Même Sakharof, Rappel, etc., qui se distinguèrent en Sibérie, 
avaient servi sur le même front. 



CHAPITRE III 



AUTOUR d'un feu DE CAMP 



Entre le 15 et le 20 octobre, je visitai le général Dessina, 
ancien attaché militaire à Pékin, qui commandait la 7i* divi- 
sion. Je fus son hôte au village Assova, cjui est un des deux 
ou trois villages, en Russie, où le gouvernement avait réussi à 
installer des laboureurs juifs. Les nombreux cosaques, attachés 
à la. division, furent parfaitement décidés à leur jouer quelque 
mauvais tour. On avait trouvé des fils téléphoniques coupés 
(probablement par les lances des cosaques), on craignait l'es- 
pionnage dans cette région de forêts et de marais, et les soldats 
voulurent chasser les Juifs^ et piller leurs maisons, pour les 
punir des prétendus méfaits et de leur neutralité. Le général 
Des.<iino ressentait peu de sympathie pour leurs coreligion- 
naires qui s'étaient quasi exclusivement voués au commerce et 
à la. banque ; il désirait protéger ces pauvres gens qui prenaient 
part à la production économique. Un matin, je fus réveillé par 
des hurlements de femme. .Je me précipitai dans la rue, et y vis 
la haute et belle stature du général Dessino, entourée d'une 
énorme grappe de vieillai'ds et de femmes en pleurs, qui lui 
embrassaient les mains et les bottes, pour le remercier de sa 
protection. Le général eut toutes les peines du monde pour se 
débarrasser des pauvres gens. Je le félicitai de ses sentiments 
humanitaires, qui furent d'autant plus méritoires, qu'il fut 
désavoué par son état-major. 

J'allai ensuite passer quelques jours chez le général Ossovsky, 
auquel le général Broussilof avait confié une masse de ma- 
nœuvre, composée de sept régiments. Le G.Q.G. insista sur 
une avance, le général Broussilof exerça une pression sur le 



LE TSAR 



Ai 



général Osso-vsky. de, dernier se défendit avec éneryie. En effel, 
impossibilité d'attaquer, sans pertes gigantesques, contre des 
mitrailleuses, que, la nature du terrain permettait de masquer. 
En haut, on se laissa — et combien de temps encore après — 
inspirer par la fameuse théorie de « l'immense réservoir 
d'hommes )>. Mais ce fut surtout une théorie des états-major. 



Front russe de Volhynie, 
commencement de novembre igib. 

TBois petites fermes dans un pré, au milieu d'une im- 
mense forêt sans clairières. Ici et là, un marais qui 
semble séché dans les broussailles ; mais l'eau dort 
sous les mottes d'herbes et une affreuse boue persiste, qui tire 
les chevaux par les jambes jusqu'à ce que, haletants, ils s'af- 
faissent, les yeux désespérés. 

La plus grande de ces trois fermes est habitée par l'état- 
major de la division ; les deux autres par les ofQciers du régi- 
ment qui occupe les lignes de feu les plus proches. Tout au- 
tour, de grands gaillards, un peu lents dans leurs capotes grises, 
couchent sous le ciel ou dans des trous profonds qui les pro- 
tègent contre la pluie et les balles. 

L'ennemi se trouve à un kilomètre ; il est caché derrière les 
mêmes aFbres qui lui cachent nos positions. A travers la brous- 
saille, les éclaireurs avancent à tâtons, et tout à coup la mi- 
trailleuse, invisible, commence à tirer et fauche les hommes. 

Parfois, pendant le jour, on n'entend rien. Un cheval hen- 
nit ; le vent fait trembler les feuillages ; au loin, dans une des 
maisonnettes, un oiseau roucoule ; tout semble endormi dans 
une idylle. Les soldats sommeillent, autour desi fusils en 
faisceaux, ou causent à voix basse. Et quand il fait beau, quand 
'le soleil éclaire le paysage et fait resplendir la terre dans une 
immense lumière, tous sourient et sont heureux. 

Quelque part, derrière les campements, sont rangés, dociles 
et terribles comme des bouledogues apprivoises, les luisants. 



42 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

canons de montagne. Ils tournent leurs gueules ouvertes vers 
l'ennemi et, de temps en temps, éclatent en de violents et secs 
aboiements qui résonnent très loin sous les coupoles de la forêt. 
Avec la nuit, le froid descend dans les bois. De grands feux 
sont allumés partout, et les hommes les entourent. Ils se tas- 
sent et s'étendent, amollis par la chaleur ; et ils se tournent 
pour se chauffer également le dos. On les voit parfois enroulés 
comm.e des serpents autour des fagots, pour ne rien perdre de. 
la chaleur. 

Dans la maison occupée par 1 etat-major, tout le monde s'en- 
nuie terriblement. 

Huit lits de camp sont étendus dans une petite chambre de 
ferme. Les officiers sont couchés et lisent ou se plaignent entre 
eux de leur inactivité. Tous lèvent la tète quand un coup de 
téléphone résonne, leur faisant espérer un changement dans 
leur vie monotone. Ils attendent le signal d'une attaque qui 
dépendra des succès remportés sur d'autres points avoisinants 
du front. Chez les téléphonistes aussi, on sent de l'inquiétude 
et de la nervosité. 

A l'appareil, le général parle peu et brièvement ; il semble 
discutei^ avec un état-major supérieur, en des phrases qui 
montent et descendent le long du fil. 

Il est petit ; mais il a une attitude de géant ; son visage res- 
pire la bonté et il apparaît brave comme un sabre ; dans ses 
yeux, pendant que je le regarde, passent des lueurs d'acier. Il 
pense aux combats qui, dans cette guerre et la précédente, ont 
trempé son âme. Son esprit se prépare à la bataille prochaine. 

Il ne connaît qu'une seule expression en langue étrangère, 
et c'est de l'allemand : « Setzen-Sie sich » (Asseyez- vous). Et 
chaque fois que j'entre, son visage s'illumine dans un bon sou- 
rire d'homme du monde ; il me tend la main et me désigne 
une chaise : « Setzen-Sie sich ». • 

Après quoi il recommence sa marche à travers la pièce, oii 
à chaque instant il se heurte contre un escabeau ou un des cent 
objets qui appartiennent à ses officiers. Des yeux très perçants 



sous LE TSAR 



43 



brillent dans sa tête, pendant que, interrompant sa marche de 
fauve en cage, il dicte des instructions, d'une voix de clairon, 
à son chef d etat-niajor. 

Ji". sors avec mon jeune ami Ivaueuko, capitaine et écrivain. 
La nuit est claire, les étoiles brillent au ciel ; l'air est humide 
et froid. Des coups de fusil éclatent comme des joncs qu'on 
brise, et les balles sifflent au-dessus de nos têtes. 

Autour de grands feux les hommes sont assis. Ils écoutent 
un joueur d'accordéon, un grand virtuose, (pii appuie son 
vieil instrument contre ses genoux et, nonchalamment, la tête 
penchée en arrière, promène ses doigts agiles et infaillibles 
sur le clavier. Quand il nous voit, il change de répertoire et 
joue des valses très modernes. Nous le prions de continuer ses 
chansons du Don ; et les hommes approuvent. 

Ils fredonnent les airs qui montent et s'évaporent dans la 
nuit froide et claire. Ils ont tous des yeux limpides, des yeux 
d'enfants. Leur intelligence est peu développée, mais ils ne 
s<>nt nullement stupides. Les traits des visages sont rudes et 
parfois presque grossiers, mais les mouvements de la face sont 
fins, et chez tous le sourire est sympathique. 

Je leur fais poser des questions par Ivanenko, (pii sintéresse 
à mes étonnements. Les réponses sont généralement données 
par l'un d'eux qui était avant la guerre un ouvrier de Moscou 
et qui a lu. Il consulte les autres du regard chaque fois qu'il 
parle. 

Je leur demande s'ils haïssent leurs ennemis. 

— • Oui, nous haïssons les Allemands. Nous n'avons pas de 
haine pour les Autrichiens. 

Et quand j'insiste, ils précisent : 

— Les Allemands ont voulu faire la guerre. Les Autrichiens 
pas tant que ça... 

D'autres : 

— Et les Allemands sont très cruels. Ils ont pendu des pri- 
sonniers par les pieds, pour les faire parler... 



44 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

— J'ai moi-même trouvé des Russes dont les yeux étaient 
crevés... 

— Ils tuent tous les cosaques qu'ils trouvent... 

— Et après, ils tirent encore des coups de fusil sur leurs 
cadavres, parce qu'ils ont peur qu'ils revivent... 

— Oh ! comme les Allemands haïssent les cosaques !... 
Tous parlaient à la fois. Et puis ils riaient, en montrant de 

fortes dents blanches, car ils pensaient que les cosaques avaient 
bien mérité depuis la guerre la haine de l'ennemi. 

Je demande si les Autrichiens n'emploient pas de balles 
explosives et ne commettent pas, eux aussi, des cruautés. Ils 
se consultent quelque temps et répondent : 

— Parmi les Autrichiens, dit l'un, nous trouvons presque 
toujours des amis. Les gens de Galicie viennent chez nous en 
temps ordinaire, et nous allons chez eux. Comment voulez- 
vous que nous ayons de la haine pour eux ? 

— Et toujours il arrive qu'un de nous, en voyant les pri- 
sonniers, s'écrie : Eh bien, c'est toi ? Et l'autre qui répond : 
Tu le vois ! Le premier reprend : Comment vont ta femme et 
tes filles ? L'autre l'interroge sur son bétail et sa ferme. Et 
tous les deux se plaignent de la guerre. Combien de temps 
durera-t-elle encore ? Et ai,nsi de suite. Il y en a qui s'em- 
brassent et s'en vont comme des amis. Un instant plus tôt, ils 
voulaient s'entre-tuer. 

— Il y a, dit un autre, beaucoup de vrais Russes parmi les 
prisonniers, et qui ne parlent que le russe. Pourquoi les haï- 
rions-nous ? 

Un troisième a des griefs sérieux centime les Allemands : 

— Oui, dit-il, les officiers autrichiens sont très bons ; ils 
nous donnent des cigarettes ; ils nouent conversation avec nous. 
Mais les officiers allemands ne font pas ainsi ; ils nous don- 
nent des ordres. 

La fusillade est devenue tout à coup plus violente. Les balles 
sifflent à travers les arbres. L'ennemi a commencé une attaque 
contre nos positions qui sont à un quart d'heure de marche de 
ce feu de bivouac. Notre conversation a cessé. Les réserves vont 



sous LE TSAR 



au combat. Lentement, leurs lignes grises passent à côté de 
nous. Les hommes regardent notre groupe, où le joueur d'ac- 
cordéon a repris son instrument. II n'y a qu'un seul accordéon 
dans le régiment, et il suffît à charmer tous les soldats. 

L'artiste joue une mélodie que tous connaissent, et nos hom- 
mes, en suivant des yeux leurs camarades qui vont au feu, 
murmurent les paroles d'une célèbre ballade du Don. Un. 
cosaque a trahi sa fiancée avec une amie et se moque de celle 
qu'il a délaissée. Celle-ci l'empoisonne et, tandis que l'infidèle 
meurt lentement, elle chante près de son chevet un chant de 
haine et d'amour. 

Un soldat apporte des branches qui avivent le feu. Lorsque 
les flammes s'élèvent, elles illuminent des yeux brillants. Cha- 
que homme a oublié l'attaque qui a commencé et la fusillade 
dont l'intensité croît, tellement, dans la guerre, la mémoire 
est courte pour la douleur et longue pour tous les transports 
de l'a me. 

Tout à coup les explosions violentes de nos canons se mêlent 
aux bruits du soir, et nous oublions les haines des fiancées de 
cosaques qui ressemblent tant à des idylles travesties. Je vois 
les soldats qui rient aux éclats, moitié par nervosité subite, 
moitié par contentement. Ils pensent : « Voilà comment nos 
canons parlent et de quelle jolie voix ! » 

Les coups de fusil diminuent d'intensité. Bientôt les réserves 
reviennent lentement, comme elles étaient arrivées. Les canons 
se taisent. L'attaque est repoussée. Quelques blessés qu'on 
soigne ; quelques morts qu'on transporte pour les enterrer 
demain. Voilà tout. 

Le combat est oublié dès que laccordéon joue de nouveau. 
Et c'est fort bien ainsi. Un homme ne pourrait résister à 
l'anxiété de la mort qui plane continuellement sur lui, s'il 
avait continuellement devant les yeux les souffrances et le 
désespoir de ses camarades et la vision des dangers qui le 
menacent personnellement. 

Je fais raconter aux hommes par mon jeune ami comment, 



46 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

après la prise de Tchartorisk, un détachement du i^'' régiment 
des grenadiers du kronprinz, espérant se sauver à travers la 
forêt par des petits chemins de hùcherons, rencontra deux cosa- 
ques isolés, tua l'un et blessa l'autre. Celui-ci put se sauver ; il 
rassembla 26 camarades qui, pleins de rage, poursuivirent les 
Allemands et les exterminèrent tous à coups de sabre. J'ajou- 
tai qu'aucun ofTicier russe n'était présent à cette scène. 

Quand les soldats entendirent cette histoire, ils rirent et l'un 
d'eux dit : 

— Voilà ce qui est bien fait. Les Allemands ont vraiment 
massacré assez de cosaques. 

Et tous conimencèrent à conter des histoires de vengeances 
cosaques, auxquelles ils avaient assisté, ou qu'ils avaient en- 
tendues pendant les longues soirées des camps, alors que tout 
le panorama de la guerre se déroule devant l'imagination et se 
ranime en songes fiévreux. 

Ils approuvaient, mais sans oublier d'expliquer ces rigueurs 
des cosaques en rappelant que les Allemands avaient les pre- 
miers donné l'exemple de la cruauté. 

Je fis demander : « Tout cela est parfait, mais vous racontez 
ce que les cosaques ont fait en telles ou telles circonstances. 
Que feriez-vous vous-mêmes ? Massacreriez-vous des prison- 
niers, tueriez-vous des blessés sur leurs chevets ? Et insulteriez- 
vous des gens qui ne peuvent pas se défendre ? » 

Les soldats se consultèrent longuement. L'un d'eux, un vieux 
guerrier du Don qui avait une tête de philosophe grec, fit des 
remarques judicieuses et fort approuvées. Enfin, celui qui a lu 
prit la parole au nom de tous : 

— Non, nous ne pourrions pas faire cela ! 
Et tous me regardèrent. 

Je leur fis dire que, dans de nombreux combats, j'avais vu 
des blessés allemands, pris dans les tranchées, qui avaient la 
tête tuméfiée, mais qui pouvaient facilement suivre à pied 
leurs camarades en captivité. Ils me répondirent que ces pri- 
sonniers avaient dû être abattus à coups de crosse. J'insistai 



sous LE TSAR 



47 



en demandant pour quelle raison les soldats russes préféraient 
{)arfois employer la crosse plutôt que la baïonnette. 

Les soldats se consultèrent une fois de plus. Et le savant 
déclara que, lorsque les soldats entraient dans les tranchées 
qu'ils se sentaient sûrs de prendre, ils préféraient ne pas tuer 
inutilement leurs ennemis, mais les étourdir à coups de crosse 
pour les mettre momentanément hors de combat. 

Je regardai ces hommes, et je compris qu'ils disaient la 
vérité. J'ai maintes fois eu l'occasion de remarquer comment 
' les passions qui éclatent ici rarement, y sont brusques et vio- 
lentes. Le soldat russe a, dans la bataille, des élans qui me 
semblent irrésistibles quand ils sont bien dirigés. Mais cette 
ardeur disparaît, comme elle est venue, subitement. La colère 
du vainqueur tombe devant l'infortune du vaincu. Le soldat 
russe a une civilisation différente de celle de ses alliés des 
autres fronts, mais qui n'est pas inférieure. Si son esprit est, 
en général, moins développé, ses yeux brillent d'un éclat plus 
doux, son calme est plus attrayant. L'état d'enfance, dont par- 
lent les Écritures, et que les autres nations ont perdu, vaut 
bien toutes les éducations. 

Et quant aux contes sur la cruauté des cosaques, il ne faut 
pas les prendre à la lettre. Ces soldats me font l'impression de 
ces jeunes filles qui aiment à lire de terribles romans de bri- 
gands, mais qui n'admettent pas qu'on tue des colombes. 

Le virtuose s'est remis à jouer de son accordéon. Des cris 
plaintifs, des soupirs douloureux et des mélodies très tendres, 
montent et restent suspendus aux étoiles comme des guir- 
landes. Heureux les peuples qui connaissent encore la douceur 
des ballades I Dans leurs vies qui ne sont que des épisodes, 
dans leurs âmes qui sont prêtes à mourir, la poésie est un 
parfum qui pénètre les sens, console de la douleur et guérit 
de cette appréhension maladive de la mort, toujours en suspens 
au-dessus de nos têtes. 

Les hommes n'osent pas s'étendre par terre. Nous les remer- 
cions et rentrons. Quand nous nous retournons une dernière 



48 LA GUERRE RUSSO-SiBÉRIENNE 

fois, nous les voyons qui se rapprochent du feu attisé à nou- 
veau, et qui se couchent dans un ensemble très pittoresque de 
costumes et d'attitudes. 

Dans la chambre, tout est rentré dans le calme. Le générai 
me semble avoir pris son parti ; silencieusement, il étudie la- 
carte avec son chef d'état-major. Quand il m'aperçoit, il me 
tend la main : (( Setzen-Sie sich )) s'écrie-t-il, et ses officiers, 
qui l'aiment pour sa bravoure et son excellent cœur, sourient 
de cette érudition linguistique. 

Mais personne n'est content. Dans le silence de la nuit, qui 
n'est interrompu que par de rares coups de fu'sil, nous sommes 
tourmentés par la pensée que l'ennemi est en train de conso- 
lider ses positions dans la forêt, et que l'heure de l'offensive 
n'est pas encore venue. 






^5 




fe 




K;isatcliolv (dan^e de v(i<i\q\'.vs du Ddn). 




Snldi'ls du li'uillicnl di' l.i mer Idiiiicli 
A I l.cval, le iii;i[)( !■( Id( liik \\.\ i;im;. 



CHAPITRE IV 



UNE RECONNAISSANCE 
SUR LA STRYPA 



A la fin de novembre 1915, je me rendis, dans le secteur de 
Tarnopol, où l'on m'avait annoncé une reprise des hostilités. 
L'armée russe y avait remporté une petite victoire que le com- 
mandement espéra exploiter. Malheureusement, l'ennemi ar- 
rêta l'avance russe, reprit les positions perdues, et on retomba 
dans le sommeil d'hiver. Il s'ensuivit une situation assez cu- 
rieuse, et que le front occidental n'a jamais connue. Il restait, 
à un certain point sur la rivière Slrypa, entre les lignes, une 
zone large de h ou 5 kilomètres, où les adversaires menèrent 
une guerre assez débonnaire. J'essaye de la caractériser dans le 
chapitre suivant. 

Je me suis arrêté quelque temps à Tarnopol, où je fus excel- 
lemment reçu par le commandant et le chef d'état-major du 
ly corps, le général Kriou.^enstern et le colonel Rastovtsef, offi- 
cier de très grande valeur intellectuelle et d'une bravoure 
éprouvée. Les relations entre sujets autrichiens et conquérants 
russes étaient très bonnes, si j'excepte quelques assez graves 
conflits, provoqués par le clergé orthodoxe qui poursuivit 
i'Église ruthène, et devant qui même le gouverneur militaire, 
comte Bobrinsky, fut impuissant. 

Je fis ensuite un agréable séjour dans un chàlemi polonais 
parmi les membres de l'état-major de la ?3® division. Je me 
rappelle notamment d'inoubliables parties de chasse dans les 
vastes forêts de Galicie, avec le colonel Polinknf, le pornutrhiU 

Evald, et le prêtre polonais Le soir, penchés sur île délec- 

4 



50 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

tables plats de gibier, nous faisions de consciencieux rapports 
au général Kourdioukof qui présidait en silence — mais non 
inactif — à nos réunions. 

Mais mon meilleur séjour fut celui aux régiments, notam- 
ment au régiment « de la Mer Blanche » (OT), où je menai la 
vie des soldats et participai à des coups de main. 



Sud de Tarnopol, commencement décembre 191 5. 

-|^ y OTRE dernière reconnaissance avait été infructueuse. 

^k Partis à minuit, et en pleine obscurité, pour chercher 
j^ ^ l'emplacement des positions adverses, nous avions été 
surpris par la lune, et découverts par l'ennemi sur la neige 
éblouissante. La capture d'une patrouille allemande nous avait 
consolés, en laissant entre nos mains trois hommes, des Prus- 
siens d'âge mûr et peu intelligents, qui ne purent ou ne vou- 
lurent nous donner des indications précises sur leurs troupes. 

Cette fois, mon jeune et courageux ami, le praporchtchik 
Pourine, chef d'une compagnie d'éclaireurs, résolut de partir- 
de meilleure heure. Le danger que nous courrions ne consis- 
tait pas en une menace précise, comme lorsqu'on approche, en 
ramj)ant, une tranchée ennemie, dont on connaît la place et les 
abords. Ce qui, ici, frappait l'imagination, c'était particuliè- 
rement l'imprévu et l'inconnu d'une guerre de patrouilles et 
de petites bandes. Nous espérions d'ailleurs que l'ennemi 
essayerait de se venger de la prise de ses hommes, dans la 
nuit précédente. 

Devant nous, une plaine, lai'ge de plusieurs kilomètres, 
s'étend de nos lignes jusqu'à la rivière Str\pa. L'ennemi est 
composé d'Autrichiens et de quelques régiments allemands 
qui montrent ici plutôt que des qualités militaires, un patrio- 
tisme que ni la dureté des combats, ni les rigueurs du climat 
ne peuvent éteindre. Ces forces occupent l'autre rive entière, 
elles ont même, en différents endroits, pris place sur la nôtre. 



sous LE TSAR 



51 



Les très légères ondulations du terrain suffisent à peine à 
cacher aux adversaires leurs positions réciproques. La plaine a 
un aspect prospère et monotone. De petits hameaux et des 
fermes isolées, entourés d'arbres et de broussailles, sont semés 
partout. De telles maisonnettes peuvent, par la force des cir- 
constances, gagner une importance hors de proportion avec 
leurs dimensions. Le plus petit bâtiment, un hangar, une 
cabane de berger, est noté avec soin sur la carte. 

Des deux camps, les patrouilles sortent pour des reconnais- 
sances dans cette terre « neutre ». Cavalerie, troupes à pied, 
font des courses rapides, ou y marchent avec une lenteur et 
une circonspection minutieuses. On invente des ruses pour 
tromper l'adversaire, on s'installe parfois dans un hameau pour 
un quart d'heure, et on découvre que les autres maisons sont 
occupées par l'ennemi. 

Les bâtiments que les obus n'ont pas incendiés sont habités. 
Les paysans, hommes, femmes et enfants, vivent ainsi, entre 
les deux lignes, dans une situation peu enviable d'inquiétude et 
de terreur, sous la menace incessante d'obus et de balles, d'oc- 
cupations nocturnes réitérées et d'escarmouches parfois sé- 
rieuses. Avec un empressement et un esprit d'équité touchants, 
ils font profiter tout le monde de leur peur et de leurs solli- 
citudes ; ils trahissent et hospitalisent, tour à tour, sans pré- 
férence, le Russe et l'Autrichien. 

Suivi de mon cosaque, je partis du yillage de Nastasof 
après avoir serré la main au colonel Dzerjinsky, qui me re- 
commande la prudence. Il était 7 heures du soir, il gelait à 
10 degrés. Une tempête de neige nous fouettait le visage. 
Dans l'obscurité profonde, nous pouvions à peine voir le sol. 
Nos chevaux, après avoir quelquefois trébuché, devinrent 
nerveux, hennirent, s'arrêtèrent. Stimulés de nos éperons, ils 
courbèrent leurs tètes et s'abandonnèrent avec fatalisme aux 
hasards du chemin. De temps en temps, les murs calcinés 
d'une ferme incendiée sortaient de la neige. 

.\rrivé aux tranchées, je donnai le mot de passe aux senti- 



52 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

nelles, et bientôt atteignis le hameau de loséfovka, où Pourine 
et ses hommes m'attendaient. Dans une ferme, autour de quel- 
ques officiers assis, se tenaient, rangés en demi-cercle, un 
certain nombre de soldats, affublés de costumes blancs. Pou- 
rine les inspectait, leur donnait des conseils, riait avec eux et 
s'entretenait en particulier avec un sous-officier, dont je me 
souviendrai toujours avec plaisir. Petit, trapu, d'esprit vif, 
presque gai, cet homme comptait parmi les soldats les plus 
braves de l'armée. Son plus éclatant fait d'armes avait été la 
prise, avec quatre hommes seulement, d'une troupe autri- 
chienne, composée de trois officiers et quarante soldats, qu'il 
avait réussi à intimider par une voix de stentor et quelques 
grenades à main. 

Parmi les soldats, se trouvaient des types remarquables. 
Jeunes, solidement bâtis, bien découplés, ils avaient tous aux 
yeux cette flamme faite d'intrépidité et de candeur. Ils me 
semblèrent, sans exception, de bons cœurs. Ce sont ceux-là 
qui, au combat, sont parfois les plus terribles. Ils tuent leur 
homme avec ingénuité, sans hésitations ni remords. 

L'officier le plus âgé les harangua pendant quelques instants: 
« Celui qui hésiterait ce soir devant le danger très réel, ne 
méritait pas une place dans leur corps d'élite. Ils devaient 
aveuglément suivre leurs chefs. Du travail des éclaireurs peu- 
vent dépendre le sort d'une bataille et la vie de nombreux 
camarades. Aussi ne devraient-ils pas oublier que l'homme 
qui, au moment d^ danger, agit sans peur, ne court certai- 
nement pas plus de risques que celui qui hésite là où la déter- 
mination seule peut sauver. » 

Ce petit discours fut prononcé avec beaucoup d'entrain. 

Mais l'auditoire me semblait différer complètement de 
ces guerrier latins, chez lesquels l'assentiment de l'esprit est 
indispensable aux grands dévouements. Quel lecteur de César, 
de Tacite, de Tite-Live, de Xénophon ne se souvient, dans ces 
guerres classiques, où certaines expéditions nous semblent 
presque des reconnaissances d'aujourd'hui, du rôle que jouait 
la harangue du tribun ou même du stratège en chef. Emilius 



sous LE TSAR 



53 



Paulus expliquant sa conduite aux troupes assemblées, César 
raisonnant devant ses cohortes sur leur propre valeur qu'elles 
semblent ignorer et sur celle de leurs ennemis d'outre-Rhin 
qu'elles s'exagèrent ; quels spectacles ! Et quels spectacles que 
ces soldats qui applaudissent, convaincus, et qui envoient 
des députations au chef, pour l'assurer de leur ardeur et de 
leur confiance I 

Et l'histoire se répète. Lisez les citations à l'ordre du jour 
de l'armée française. Vous serez touchés par cette ardeur des 
troupes pour lesquelles, à l'heure du sacrifice, une parole, un 
geste ont une si grande importance, et qui veulent entendre 
une de ces phrases étincelantes, où rayonnent les idées chères 
aux patriotes et aux croyants. 

Dans l'armée russe, j'ai été, au contraire, frappé par la sim- 
plicité avec laquelle le soldat entre dans le péril. 

Le lecteur verra que notre expédition n'eut aucune perte, 
mais il aurait pu en être autrement. Cette immense plaine qui 
s'étendait devant nous était parcourue au cours de la nuit, 
dans toutes les directions, par des patrouilles ennemies. Les 
hameaux, les maisonnettes, auraient pu être peuplés par des 
troupes pour lesquelles nous aurions été des cibles bien visibles 
dans cette neige qui semble si lumineuse dans les nuits 
obscures. 

Nos cinquante hommes écoutèrent donc avec attention les 
paroles graves de leur chef et ses exhortations au courage. Ils 
répondirent de temps, en temps, comme machinalement : « Oui, 
certainement ! » et : « Certainement, oui ! » Mais leurs visages 
restaient impassibles. Je vis qu'ils avaient hâte d'en finir et de 
commencer l'aventure. Leur courage tout individuel, et libre 
de toute ivresse collective, ne m'en semblait pas moins tou- 
chant. 

La reconnaissance commença. Pouiiue et moi, au |)i(iiiicr 
rang, nous étions suivis par nos cinquante hommes, dont la 
moitié était affublée en blanc. Nous prîmes un sentier qui con- 
duisait du village dans la plaine et liait les fermes et hameaux. 



54 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Il était glissant, mais à côté on enfonçait dans une neige pro- 
fonde de deux ou trois pieds. 

Les soldats nous suivaient en longue file, silencieux, mais de 
bonne humeur. De temps en temps, en me retournant, je 
voyais briller leurs yeux, quand ils échangeaient des paroles 
à voix basse. 

Il était 9 heures du soir. Il me semblait que nous nous pro- 
menions au hasard dans l'empire des ombres. Une faible lueur 
montait de cette terre blanche et, dans la clarté indécise, écla- 
tèrent des taches noires, loin dans la nuit ; nous crûmes à 
une hallucination, et tout à coup ces ombres surgirent près 
de nous. 

C'étaient des cavaliers de notre armée : ils passèrent et nous 
saluèrent, silencieusement, un peu abattus par la fatigue. Puis 
un homme se dressa, seul et très petit dans cette immensité. 
Comme il répondait à peine à nos questions chuchotées. nous 
l'entourâmes : le malheureux se traînait seul à travers la neige 
profonde, blessé d'un coup de fusil dans le côté. 

Ensuite, ce furent des coups de fusil, à gauche et à droite, 
et nous ne sûmes pas s'ils étaient lointains ou proches. Un peu 
plus loin, des ombres d'hommes à cheval se glissèrent vers 
nous, puis changèrent brusquement de direction. Il ne fallait 
pas penser à nous enquérir de leur identité. Nous approchions 
des premières maisons et notre esprit tendu avait déjà perdu 
l'image de ces lointains cavaliers, sans doute des ennemis. 

Parmi les squelettes des arbres de la première ferme, des 
silhouettes de chevaux attachés et d'hommes immobiles ; nous 
reconnûmes des cosaques, le fusil à la main. 

Cette scène se répéta plusieurs fois. Puis, tout à coup, des 
formes noires sortirent de ces énormes tachés de maisons et 
une voix rouillée nous interrogea. Nous vîmes, menaçantes, 
des ba'ïonnettes pointées dans notre direction. Ces ombres 
s'éloignèrent et l'obscurité les engloutit. 

Nous étions arrivés à notre base d'opérations devant une 
ferme où nous avions envoyé cinq hommes. Nous prîmes un 



sous LE TSAR 



55 



peu de repos derrière un gros tas de foin, qui nous protégeait 
contre le vent glacial qui s'était levé, violent et subit. 

Le but de notre expédition était de nous emparer d'une 
ferme, qu'on disait occupée par les Autrichiens et les Alle- 
mands, et puis de reconnaître les positions de l'ennemi. 

Quelques semaines auparavant, nos troupes occupaient des 
tranchées tout près de ce point. Elles se trouvaient sous le feu 
des howitzers autrichiens. Nous y perdions beaucoup d'hom- 
mes, inutilement, stupidement, dans cette plaine rase. Un 
jour, nous les abandonnâmes. 

L'ennemi se trouvait installé sur notre rive, au Nord et au 
Sud de notre ferme, à une distance de plusieurs kilomètres. 11 
franchissait régulièrement la Strypa tout près du village de 
Bohalkovce. Nous savions qu'il avait ses jDositions principales 
sur l'autre rive, mais nous ignorions s'il s'était également for- 
tifié de notre côté. Ses positions formaient donc une sorte de 
demi-lune, dont les cornes approchaient de nos postes. Nous 
nous trouvions, ce soir, au centre de cette demi-lune. 

Devant nous, vide, mystérieuse et remplie de dangers, s'éten- 
dait l'immense plaine, jusqu'aux eaux rapides de la Strypa. 
Nous envoyâmes d'abord deux groupes de quinze hommes 
explorer ce champ noir et inconnu, afin de ne pas être pris 
par derrière pendant notre marche sur la ferme ennemie. Le 
premier groupe habillé de blanc fit bientôt une rencontre. Au 
loin nous entendîmes des hennissements de chevaux, et presque 
immédiatement des coups de fusil, et des bruits plus lourds, 
qui semblaient provenir d'explosions de grenades à main. 

Les hommes, de retour après quehjue temps, nous apprirent 
qu'ils s'étaient mis en embuscade, et qu'ils avaient surpris un 
détachement de cavaliers ennemis. Leurs grenades, dont la 
portée avait été mal calculée, n'avaient pas eu d'effet. Il leur 
semblait avoir touché quelques cavaliers, mais l'ennemi avait 
tourné bride et s'était échappé dans la dircclion de Bohatkovcc. 

Tandis que nous écoutions ce récit, l'un de nous vit un 
groupe d'hommes s'approcher, dont il fut impossible de déter- 
miner le nombre ni la qualité. Nous étions cachés par la proxi- 



5G LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

mité des arbres, dont le bosquet touffu engloutissait nos formes 
et mouvements. 

Nous deux et quatre soldats, nous nous mîmes au milieu 
du sentier. Les autres éclaireurs gagnèrent, la broussaille, où 
ils tendirent une embuscade. Quelques minutes passionnantes 
s'écoulèrent. Enfin, nous pûmes voir. C'était le deuxième 
groupe de nos hommes qui avait pris une voie détournée pour 
revenir ! 

Jusqu'ici, l'expédition n'avait été pour chacun de nous 
qu'une lutte contre soi-même, intérieure. Chez les hommes, 
je remarquai que ce jeu de craintes et d'apaisements, de vie 
excitée et d'amollissement des nerfs, provoquait de l'impa- 
tience. Ils devenaient nerveux, «t je vis dans leurs gestes la 
montée d'une vague de passion. Les mouvements de têtes 
étaient plus brusques et, dans les yeux, passaient des éclairs 
de colère et d'audace. J'en fis la remarque à mon ami. 

(( Oui », répondit celui-ci, (( ils s'ennuient, ils voudraient 
en finir ». 

Il fallait maintenant prendre la ferme : on nous avait rap- 
porté qu'elle était occupée par un détachement ennemi qui 
pourrait nous couper la retraite. 

Nous ne pouvions plus avancer sous la protection de l'obscu- 
rité. La brume, secouée par le vent, s'évaporait lentement. 
Une légère clarté précédait la lune et descendait d'un ciel où 
quelques étoiles brillaient déjà, sur cette plaine infinie, dans 
laquelle nous marchions à grand'peine, petit troupeau perdu 
dans la neige. 

Les hommes nous avaient suivi docilement, en longue file, 
au commencement de l'expédition. Dès qu'ils flairaient le par- 
fum du danger, ils voulaient rompre la ligne et s'élancer. 
Impatients et amoureux de l'aventure et du danger, ils vou- 
lurent nous devancer, Pourine et moi. Le jeune officier, d'une 
voix étouffée et autoritaire, leur ordonna de s'éclipser, mais 
ils obéirent à peine. Car le soldat russe est terriblement entêté 
dans ses passions. Sous ses gestes flegmatiques, sa lenteur et 
son air doux, son âme est tendue comme un ressort. Vous le 



SOUSLETSAR OJ 

verrez doux comme l'agneau de l'Apocalypse, mais tout à 
coup, quelque part, un levier se déclanche, un sentiment caché, 
une image vénérée, une émotion inavouée, et le voilà secoué 
par un mécanisme violent — subitement clairvoyant et aveugle 
à la fois, terrible et déterminé. 

Nous parcourûmes encore une distance assez grande dans 
une sorte d'anxiété et de fièvre : nous étions des buts qu'on ne 
pourrait manquer. A notre surprise, le silence nous attendit. 
Nous poussâmes la porte de la ferme. L'habitation était vide : 
elle portait toutes les traces d'une occupation récente. 

Désappointés, fatigués, refroidis, nous retournâmes vers la 
maison qui formait notre base, pour nous chauffer et pour 
retrouver le souffle perdu. Autour d'une mauvaise chandelle 
fumante, qu'on avait posée sur une chaise boiteuse, les quel- 
ques hommes qui formaient la troupe d'occupation étaient 
assis sur un banc et sur des chaises, le fusil entre les genoux, 
et, sans s'occuper des habitants, ils chuchotaient ou rêvaient. 
Dans un grand lit dormaient ou faisaient semblant de dormir, 
une assez jeune femme et deux enfants, blottis contre elle. Ces 
corps entrelacés, qui s'entouraient de leurs bras nus, bien 
développés et vigoureux chez la femme, et tendres et indécis 
chez les enfants, formaient un groupe touchant. Un chien, 
couché devant le lit sur une natte, levait de temps en temps la 
tête, et ses yeux inquiets et menaçants parcouraient l'assem- 
blée. Le mari s'était étendu sur le poêle et, après avoir répondu 
en russe à une question topographique de Pourine, il chercha, 
sur la maçonnerie blanchie de chaux, une pose plus favorable 
au sommeil qui ne voulait pas venir cette nuit et qui se lui 
était refusé pendant tant de longues nuits d'hiver. 

Le plaine était maintenant libre de tous les côtés. Le brouil- 
lard s'était dissipé. La lune brillait à l'horizon et projetait sur 
la neige des ombres immenses, dont les inégalités du terrain 
défiguraient les contours. Nos manteaux gris faisaient tache 
dans la blancheur de cette neige qui nous assiégeait de partout. 

Il fallait marcher vers la rivière. Bientôt nous atteignîmes 



58 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

nos anciennes tranchées de première ligne, abandonnées. Ici et 
là, les contours ondulants étaient brisés par les obus autri- 
chiens. Toutes ces fortifications, remuées, coupées par de grands 
cratères de sable, ces travaux de terre et ces poutres d'abri 
nous rappelaient les souffrances inouïes que devaient avoir 
subies pendant de longues semaines nos troupes exposées en 
rase campagne aux bombardements incessants des grosses 
pièces ennemies qui, mathématiquement, régulièrement, frap- 
paient en plein ces pauvres buts si visibles. 

La promenade vers la rivière à la recherche des positions 
ennemies se faisait maintenant en pleine lune. Le vent, tombé 
subitement, avait laissé de petits flocons de brouillards, accro- 
chés dans les broussailles et suspendus aux rives de la Strypa. 

Il n'y avait plus de sentiers et, pendant notre marche au 
hasard, nos jambes s'enfonçaient à chaque pas de deux pieds 
ou plus dans la neige. A travers nos grosses bottes, le froid 
impitoyable entrait dans nos membres endoloris par une im- 
mense fatigue. ' 

Au Nord résonnèrent tout à coup, très loin (puisque nous 
ne vîmes pas la lumière des explosions), des coups de grenades. 
C'était une autre reconnaissance aux prises avec les gardiens 
des tranchées allemandes. Vraiment, on ne dort pas toujours 
dans notre armée, la nuit. 

Lentement nous nous approchions de la rivière. Les deux 
rives étaient parfaitement visibles. Tout à coup, de petites 
flammes parurent et des coups de fusil, très proches, nous ré- 
veillèrent de la sorte de torpeur dans laquelle nous marchions. 
Une balle siffla au-dessus de nos tètes. De petits points noirs 
cooirurent vers la gauche. Les avant-postes ennemis gagnaient 
un abri dans la forêt. 

Presque au même moment, d'autres coups de fusil sur 
l'autre rive furent tirés, qui se multiplièrent et se dévelop- 
pèrent en une fusillade générale, vacarme épouvantable auquel 
se mêla bientôt la voix autoritaire et stupide d'une mitrailleuse. 
On devinait la peur des hommes, subitement éveillés d'un som- 



s O U s L E T s A R 59 

meil rare et toujours agité, peur qui se transformait en un 
besoin de se venger et d'avertir. 

Nous nous étions jetés à terre. Les balles, par centaines, avec 
de jolis gazouillements, passèrent au-dessus de nous. De temps 
en temps, elles éclataient, contre un tronc d'arbre ou au loin 
contre une pierre, en flamme bleue. Nous étions étendus en 
une ligne très longue, et quand le feu insensé et mal dirigé 
cessa après quelques minutes, aucun de nous n'avait été touché. 

Poiirine avait cependant eu l'occasion de noter la place pro- 
bable des positions ennemies. Au moins, un but de notre expé- 
dition avait été atteint. 

Il était à ce moment 4 heures du matin, et nous avions encore 
une heure et demie de marche à faire. Suivis de nos hommes 
qui ne semblaient nullement fatigués, nous prîmes le chemin 
de retour. Tout d'abord, nous marchâmes courbés, puis nous 
nous redressâmes quand nous vîmes que l'ennemi ne tirait 
plus. Il n'aimait pas être dérangé pendant la nuit, voilà tout. 

Pourine et moi, nous nous étions pris par la taille, pour nous 
aider mutuellement sur la route glissante.» Nous sommeillions 
tous les deux pendant que nos jambes, raidies, nous portaient, 
d'un mouvement automatique et saccadé, vers les paradis loin- 
tains de la chaleur et du repos. 



DEUXIÈME PARTIE 

SOUS LA RÉVOLUTION 



La canaille qu'est l'homme s'habitue à tout. 

D08TOÏEV6KY. 

Nicht Voltaire 's maasvolle, dem Ordnen, 
Reinigen und Umbauen zugeneigte Natur, 
sondern Rousseau 's leidenschaftliche Thor- 
heiten und Halblùgen haben den optimistischen 
Geist der Révolution wachgerufen... Jeder sol- 
che Umsturz bringt die wildesten Energien, 
als die Isengst begrabenen Furchtbarkeiten 
und Maasslosigkeiten fernster Zeitalter, von 
Neuem zur Auferstehung. Ein Umsturz kann 
wohl eine Kraftquelle in einer matt gewor- 
denen Menschheit sein, nimmermehr ein Ord- 
ner, Kunstler, Vollender der menschlichen 
Natur. 

Nietzsche. 
{Menschliches, Allzumenschliches 1,8.) 



VERDUN 



Je rentrai en France au mois de juillet 1916. Après une visite 
superficielle à l'armée, en compagnie de deux Américains, 
MM. Beck et Johnson, j'eus l'honneur d'un séjour prolongé et 
extrêmement intéressant dans la zone du front. Je fus d'abord, 
pendant à peu près une semaine, l'hôte du général Gouraud. 
Je dînais chaque soir — après une visite à un secteur limité du 
front — chez le général, à Châlons, et j'eus ainsi fréquemment 
occasion de causer longuement avec ce magnifique officier. 
Malheureusement , le front de Champagne était calme, l'ennemi 
étant engagé sur la. Somme et devant Verdun. Le gr:ind chef 
m'invita à revenir chez lui, dès que la poursuite de l'ennemi 
aurait commencé. On la pronostiquait trop tôt, mais je n'ai 
rencontré qu'à l'arrière des personnes qui en doutassent. Je 
fis une intéressante visite au, front d'Argonne, chez le colonel 
Picot; le général Hirscl^auer me fit une forte impression. 

Le général Nivelle me garda, ensaUe pendant une dizaine de 
jours. J'avais une chambre chez le curé, délicieux prêtre de 
village, et je prenais mes repas du soir chez le général. Chaque 
soir, après mes visites au front, je l'attendais devant son bureau. 
Nous nous promenions ensuite dans la rue jusqu'à l'heure 
où ses quatre compagnons de table, parfois attardés dans leurs 
bureaux, venaient tious rejoindre. Nous dînions à proximité 
de la maison au double escalier de pierre, désormais célèbre, où 
le général de Castelnau avait pris les mesures qui allaient sau- 
ver la rive droite de la Meuse, et où les grands chefs Pétain 
et Nivelle ont conduit les immortels com.ba.ts. A table régnait 
une tranquille gaîté. Le général Nivelle., esprit très, fin et 
équilibré, m'interrogeait sur le front russe, et m-e documentait 
sur le sien, en vue des conférences qu'on m'avait prie de faire 



64 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

en Russie, comme neutre, sur le jroni français. Un soir, je me 
trouvai assis en face du général Pétain, qui était de passage. 
Je me rappelle sa conversation caustique. Il maltraitait certains 
inspecteurs d'artillerie d'avant -guerre, mais ne voulait pas 
entendre beaucoup de mal des députés : u II faut savoir les 
utiliser, toute la question est là. » Et en me fixant: a Tout 
cbmme les correspondants ! » Je répondis quil faudrait encore 
qu'on en trouvât qui se laissent « employer ». 

Je fis de longues visites à différents secteurs du front, d'abord 
en compagnie du lieutenant Tardieu, du service historique, 
plus tard seul. J'examinai en détail le fort de Souville, sous un 
bombardement avec les 220, et — ce qui fut pire — avec de 
grosses pièces de marine. Je visitai aussi ce célèbre petit bout 
de terre, labouré par vingt formidables bombardements, qu'on 
persistait, par superstition géographique, à nommer Fleury, 
quoique ce village eût été si complètement effacé, qu'il fut 
impossible au commandant du bataillon qui l'occupait, et à 
moi, d'y retrouver la moindre trace des bases du clocher et de 
la gare. 

A certains jours, il n'y avait pas de secteurs calmes. Mes 
promenades dans le Ravin des Vignes et dans les ravins avoi- 
sinants, sous des feux de barrage à gros calibre (pour empêcher 
le ravitaillement du front), sont encore présentes devant mes 
yeux, après cinq ans. Je revois aujourd'hui, comme si j'y 
étais hier, ces majestueux paysages, où les entonnoirs se tou- 
chaient sur des dizaines de kilomètres, et où les obus percu- 
tants ne faisaient plus éclater que la poussière. Je vois encore, 
dans ce grandiose désert, les puissants éclatements approcher 
et s'éloigner rapidement, et sous les nuages de poussière et de 
fer, les petits soidats, chargés de la relève ou du ravitaillement, 
trébucher sur les pentes, s'accroupir dans les trous, s'élancer 
comme mus par un mécanisme d'automates, ou marcher d'un 
mouvement stoïque et indifférent. 

Partout, dans les lignes avancées, terrés dans les gros trous 
d'obus, des poilus invaincus, résignés et ne vivant plus que 
,par l'esprit. Misérables, isolés pendant parfois une semaine 



c^ 











■M'-^W^' '•) 




Devant Tcharlorisk. 
Morts à l'assaut. Au fond, la ligne blanche de la tranchée autrichimn 




Feinnic-soldat : lidiana Kakum irir. Iti ans, entre le plus giaml 
et le plus jiclil .-(ild.il du ()()'' régiment. 



sous LA R E \' O L U T I O N 



65 



entière, sous les intempéries et la ruilraille, ils n'avaient même 
pas la consolation de se sentir coude à coude avec les camarades, 
alignés en face de la mort. 

Je n'ai fuit qu'y passer, et parfois que f)i'y attarder, conscient 
du privilège de pouvoir assister à ce spectacle digne d'un dieu, 
où la vie ouvrait comme une quatrième dimension de la souf- 
france et de la vertu. J'ai souvent pensé, depuis, qu'il aurait 
fallu y promener, chaque jour pendant une seule heure, les 
futurs membres du Conseil Suprême, pour les préparer, par 
de convenables exercices spirituels, aux délibérations sur les 
réparations par l'ennemi. 

Dans le général Mangm, commandant un C.A. devant 
Verdun, je rencontrai une de ces figures, sous lesquelles notre 
imagination essaye d'évoquer les glorieux soldats de l'Empire, 
stratèges autant que sabreurs, d'une intelligence et d'un entrain 
également magnifiques. Ayant reçu l'indication de me recevoir 
« comme si j'étais un officier français », il me reçut bien, et 
mit un avion à ma disposition, pour mes visites journalières 
au. front. Celui-ci fut piloté par l'adjudant Delcamps, garçon 
brave et froid. Le jour de l'attaque près Thiaumont, destinée 
à rectifier la. base du départ pour Vaux, je partis avec les ordres 
de combat en. poche. A partir de i6 heures, j'assistai, à une 
hauteur de HOO mètres, aux déclanchements successifs des feux 
de destruction et de barrage. Juste avant 17 heures et demie, 
nous descendîmes à 200 mètres. Vingt avions français en l'air, 
et pas un allemand. L'entiemi tira, sur notre avion, mais trop 
court. A il heures et demie exactement, les soldats français 
sortirent de leurs trous : de tout petits points en bas, formant 
un front inégal et fluctuant, puis, une dem.i-heure plus tard, 
refluant, plus nombreux : on avait fait 300 prisonniers. 

Je retournai en Russie, au. début de l'an IUI7. En attendant 
mon p'isscpdil pour les zones milibii rcs, je coinincnriii ma 
série de lecliirrs jxir une conférence sur la baUillle de \ er- 
dun, dans la. grande sa.lle du. « Club de 1' \rnié(- cl (/«' la 
Elotle » au Litéiny prospeld. Un public nombreux apprécia 

5 



66 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

surtout les photos que j'avais prises d'en haut de deux champs 
de bataille à Verdun. MM. Paléoiogue, Doumergue, le général 
Janin, l'officier par cjui le général de Castelnau s'était fait 
représenter, le cotyimandant Buchsenschulz et des dignitaires 
russes me firent l'honneur de venir me complimenter. 

Plus tard, j'ai eu l'occasion, au front russe, de continuer 
dans les étals-majors ma série de conférences. Les officiers 
russes, accoutumés aux avances et retraites sur d'immenses 
distances, et insuffisamment informés sur les conditions au 
front occidental, avaient pris l'habitude de railler les commu- 
niqués franco-anglais : u Une grande victoire, avance de vingt 
mètres, trois prisonniers, un blessé ! » Tout cela était bien 
changé. L'orgueil militaire de ces pauvres gens fondit dans la 
calamité générale. Jamais ils n'avaient tant parlé sur le passé, 
et si peu sur l'avenir. Même les grandes défaites de 1915 leur 
semblaient maintenant pleines de majesté. Penchés sur mes 
photos, 77ies cartes et chiffres, ils réalisaient' en même temps 
la grandeur militaire de la France et la profondeur de l'abîme 
dans lequel ils glissaient. 



CHAPITRE PREMIER 



LE PRIKAZE N^ 



LE fameux prikaze n° i, reprenant un décret de la révo- 
lution de l'an igoô, prescrivit aux soldats de ne recon- 
naître aucune autorité en dehors du Comité d'ouvriers 
et soldats, et les libéra du salut et de l'obéissance aux officiers. 
Il fut affiché dans la nuit du i" au 2 mars 1917, dans les cir- 
constances suivantes : 

Ce qu'on appela la (( volonté du peuple » n'avait créé que le 
pur désordre. Parmi tous les parfis en présence, il n'y en eut 
que deux qui eussent une religion politique. Ce furent le groupe 
nationaliste, allant de la droite au parti cadet, et le parti gou- 
verné par le Comité des délégués des ouvriers et soldats, com- 
munément nommé Soviet. 

Le groupe nationaliste était composé des officiers, de la plus 
grande partie de I' « intelligence », des fonctionnaires, etc. 
Son chef légitime était le grand-duc Michel Alexandrovitch, dé- 
signé par Nicolas II comme son successeur. Malheureusement, 
le grand-duc, comme d'ailleurs la plus grande partie de la 
haute noblesse de l'Empire, faillit à sa tâche. Il accepta l'ar- 
gument du cabinet des ministres (à l'exception de Milioukof ; t 
Cloutchkof) et abdiqua, « ne voulant pas marcher dans le sang 
de ses sujets », etc., argument digne d'une élève de pensionnat. 
11 décapita son parti, laissa les officiers sans chef légitime, les 
livra aux dix mille comités et à des chefs improvisés et sans 
prestige, et fut ainsi responsable de leur désagrégation. 

A partir de ce moment, le Soviet fut en Russie la seule orga- 
nisation unie, animée d'une conviction inébranlable, gouver- 



68 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

née d'une main sûre, frappant l'ancien régime sans relâche, 
s'adressant, par-dessus la tête du gouvernement provisoire, 
directement à l'armée, à la classe ouvrière qui, bientôt, à 
l 'assaut du pouvoir, ne trouveront devant eux que le vide. 

Le gouvernement, composé du cabinet des ministres, s'ap- 
puyant sur le Comité de la Douma, ne fut, en somme, qu'un 
cabinet d'affaires. Ses membres étaient pour la plupart hon- 
nêtement et sincèrement résolus à sauver tout ce que l'ancieiv 
régime renfermait de bon, mais leur politique n'était basée 
sur aucun parti organisé. Le pire, ce fut qu'il devait agir, 
tandis que l'initiative lui échappait, et que mille faits accom- 
plis l'obligeaient sans cesse à des mises forcées. 

Quand, le 3 mars, M. Goutchkof retourna à Petrograd, avec 
l'acte d'abdication de l'empereur, il apprit, à la gare, que 
le prince Lvof l'avait désigné pour le minislère de la Guerre. 
En prenant possession de cette fonction, il se trouva devant 
des faits accomplis : 

Depuis trois jours le prikaze n° i, télégraphié dans toutes 
les unitési de l'armée, y avait fait des ravages. 

Un accord conclu entre le Soviet d'un côté, et le Doumski 
Komitet avec les futurs membres du cabinet de l'autre, stipu- 
lait l'abolition de la peine de mort, la défense au gouvernement 
de faire n'importe quel changement dans la garnison de Petro- 
grad, et rintroduction d'un nombre de réformes dites démo- 
cratiques dans l'armée. 

Le même jour, le général Alexéief pria le ministre de la 
Guerre d'abolir le prikaze par un nouveau décret. En opérant 
de cette façon, M. Goutchkof aurait créé un conflit public, 
dont l'issue n'eût pas été douteuse. Il se mit donc immédia- 
tement en relation avec la a Kontaktnaia Kommissia » que le 
Soviet avait nommée pour la discussion de toutes questions 
pratiques avec le gouvernement. Le président en était M. Soko- 
lof; parmi les membres se trouvaient Stiéklof et Skobelef. 
M. Goutchkof argua que le prikaze empêcherait la continua- 
tion de la guerre. La Commission alla délibérer dans une pièce 
contiguë au cabinet du ministre. Elle semblait prête à retirer 



sous LA REVOLUTION 



69 



le prikaze quand Stirklof (alias .Nakhanikcs) proposa une t'cliap- 
patoire, qu'on accepta : un second prihaze abolirait le ])n'inier, 
pour la zone du front. 

Le ministre remit cetlo proposition à la Commission pour 
les réformes démocratiques au ministère de la Guerre. Cette 
commission était composée de généraux et de colonels, élus 
par les divers bureaux du ministère, sous la présidence du 
général Polivanof, ancien ministre de la Guerre. Cette commis- 
sion renvoya le nouveau prikaze avec la mention (( qu'on n'au- 
rait pu trouver une meilleure solution ». Le prikaze n° 2 fut 
donc émis par le Soviet, qui y ajouta «qu'il avait été rédigé en 
collaboration avec le ministère de la Guerre ». 

Le prikaze n° i n'avait pas été composé par les bolcheviks. 
Au commencement de mars, ce ne furent pas encore des bol- 
cheviks Israélites (Zinovief, Trotsky, etc.) animés d'une forte 
haine contre l'ancien régime, qui accélérèrent le mouvement 
révolutionnaire. Les Caucasiens Tchéïdze et Tseretelli, le Russe 
Sokolof furent responsables du funeste décret, que Sokolof osa 
encore défendre deux mois plus tard : (( Il avait été indispen- 
sable pour briser le prestige des officiers ». Il fut d'ailleurs, 
comme de juste, fortement maltraité par des soldats, pendant 
une tournée au front, et revint, la tête en bandages. 

Pendant les premiers deux mois, le Soviet, quoique conti- 
nuant son action autonome sur l'armée, collabora avec le mi- 
nistère de la Guerre, pour faire légaliser par lui ses résolutions. 
Malheureusement, il y trouva des instruments dociles. Ce ne 
fureîit pas des 'avocats et politiciens, ni des prai)orchlchiks 
rouges, ce furent des officiers de carrière, pour la i)hipart bre- 
vetés, et conscients de l'importance de leurs décisions. 

Le « Soldatski Siezd » de Minsk, organisation de soldats, au- 
torisée par le général Gourko, avait élalWé un projet des 
<( droits du soldat » (ooniine si ce t'Ai le moment dVn inventer 
<-ncoro !). Le Soviet l'envoya à M. Goutchkof pour sa signature. 
Jugeant que la publication d'une telle déclaration détruirait 
îles restes de là discipline dans l'armée, M. Goutchkof la remit 



70 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

à la Commission pour les réformes démocratiques. Deux jours 
plus tard, le général Polivaiiof la lui rendit : elle avait été 
acceptée à lunanimité. Le ministre la lui remit de nouveau, 
ajoutant que la Commission lui rendrait le rejet plus facile, 
si même une minorité se prononçait contre la déclaratiori. 
Quelques jours plus tard, le général Polivanof revint : elle 
avait de nouveau été acceptée, et à l'unanimité. 

Entre temps, les commandants des trois groupes d'armées, 
ainsi que le général Alexéicf, avaient prié M. Goutchkof de ne 
pas signer la « Deklaratsia Prav soldata ». Fort de cette atti- 
tude des chefs, M. Goutchkof déposa le général Polivanof, et 
nomma à son poste le général Novitsky. Mais celui-ci lui 
ramena la « Deklaratia », agréée à l'unanimité. 

Quand M. Goutchkof refusa de la signer, il reçut la visite 
de deux membres du Soviet, qui lui notifièrent qu'on pourrait 
peut-être se passer de sa signature ! Le projet resta dans les 
archives du ministère, jusqu'à l'arrivée de Kérenski, qui en 
prit la responsabilité. Mais peut-on lui en faire un grief ? 



CHAPITRE II 

SCÈNES 
DE LA RÉVOLUTION RUSSE 

I. — Soldats. 

LE service d ordre est toujours assuré à la Douma par 
des régiments de la garde en grande tenue et magni- 
fiques. L'alignement des troupes est si parfait qu'on 
s'attend à voir apparaître le cortège des officiers supérieurs qui 
les passeront en revue. Mais aucun officier ne se montre. C'est 
spontanément, sans ordres et sans raison que les soldats con- 
tinuent les parades réglementaires des jours de fête. 

Dans la salle des pas perdus, dans la salle Catherine, les 
scènes qui se succèdent sont d'un pittoresque difficile à décrire. 
Il n'y a que des soldats devant les bureaux des députés; on ne 
voit que des formes grises aux fenêtres et jusqu'aux balustrades 
de la petite tribune. Les soldats sont assis sur les marches ou 
couchés par terre et dorment avec leur sac et leur fusil. Quatre 
rangs de chaises ont été réservés à leurs camarades blessés, 
que des sœurs de charité conduisent à leur place. 

Au milieu de la salle des étudiants, quelques étudiantes, des 
délégués du Comité des ouvriers et soldats, et, dominant toute 
la foule par sa haute taille, un cosaque de Iakoutsk, véritable 
géant, se promène à grands pas. Il est vêtu d'une peau de 
renne blanche à grandes taches noires ; il est chaussé de 
mocassins. Venu de Sibérie avec les plans d'une nouvelle mine 
d'or, il a été attiré par ce foyer révolutionnaire. Il va, de droite 



72 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

à gauche, examinant chacun de ses yeux perçants et prodi- 
gieusement intéressé. Je l'aborde. Il salue la révolution avec une 
ardente conviction ; mais c'est un petit propriétaire et il déteste 
les social-démocrates : aussi, le voilà, au milieu des soldats et 
des 'ouvriers que ses gestes véhéments ont rassemblés, qui fait 
le procès des Marxistes. Les soldats semblent l'approuver ; alors," 
des étudiants se mêlent à l'auditoire et la discussion commence. 
Les orateurs ne cherchent qu'à impressionner les soldats qui 
écoutent, bouche bée et les yeux brillants, et font un effort 
considérable pour comprendre toutes ces idées nouvelles et 
compliquées. 

Des groupes se forment où chacun argumente. La foule 
s'écarte pour faire place aux grands blessés qui se font porter 
près des orateurs, ou qui s'approchent, appuyés sur leurs bé- 
quilles. Des députés interviennent et des membres du Comité 
des ouvriers et soldais. Deux ou trois officiers écoutent aussi et 
semblent complètement dépaysés au milieu de leurs hommes 
si attentifs. Des journalistes passent, des fonctionnaires sans 
postes et quelques jeunes femmes légères que les étudiants 
ont amenées dans des autos confisquées aux « bourgeois ». 
Soudain, la dernière édition du Joiwnal officiel est annon- 
cée. Elle interrompt les conversations, les rêveries, les 
discussions et les disputes. On s'arrache les feuilles que des 
employés de la Douma jettent à pleines mains dans la salle. 
Il n'y a plus que des petits groupes de lecteurs qui lisent ou 
épèlent à haute voix les dernières nouvelles... 

C'est la première fois en Russie que le peuple prend à cœur, 
si passionnément, les moindres détails de la vie politique, 
devenue libre, claire et triviale. 

Encore des régiments qui passent. Ils viennent de la gare 
Nicolas et descendent la rue Sadovaïa, en ordre parfait, en 
rangs serrés, sans permettre aux civils qui les accompagnent 
de se mêler à eux. Ils s'en vont; acclamés par la foule. Je pense 



sous L A R É V O I. U T I O N 73 

à la réserve de ces milliers de soldats qui, entassés depuis trois 
jours dans la capitale, avec leurs fusils et mitrailleuses, sans 
officiers, et absolument libres de faire ce qu'ils auraient voulu, 
n'ont presque encore commis d'excès. Quelques boutiques pil- 
lées, c'est tout. 

Les habitudes de discipline, incomparable legs de l'ancien 
régime à ces paysans, ont été pour beaucoup dans cette tenue : 
elles ont permis aux soldats d'aborder les dangers — générale- 
ment imaginaires — coude à coude. Conscients de leur solida- 
rité de soldats quoiqu'en ayant oublié la source, qui est la fidé- 
lité, ils ont refusé de se laisser entraîner par l'élément anar- 
chiste de la populace. Il faut dire aussi que les soldats n'ont pas 
pu trouver d'alcool dans ces journées énervantes, où ils au- 
raient cherché dans l'ivresse l'oubli de la fatigue, du danger, 
des représailles possibles. Pas d'alcool. C'est ce dernier bienfait 
du tsar à son peupjle qui l'aura le plus sûrement perdu. 

•2. — Les femmes. 

Les femmes avaient joué un rôle important dans la révolution 
de 1905. Elles avaient risqué leur liberté et leur vie : plusieurs 
étaient tombées les armes à la main. Dans ces journées de mars, 
on n'a pas vu de femmes dans la rue : à peine quelques 
fausses infirmières brandissant des sabres à côté de jeunes 
i;ens, les véritables (c sœurs de charité » restant dans les phar- 
macies à soigner les blessés qu'on leur apportait. Cette absence 
des femmes fait comprendre le caractère imprévu, improvisé 
des événernents. Les femmes ont besoin de préméditer leurs 
violences. Les révolutionnaires sont des intellectuelles : c'est 
pour suivre leurs convictions qu'elles acceptent les dangers, les 
sacrifices de l'émeute. Rien n'ayant été préparé, elles ont été 
surprises ; elles ont hésité. Les hommes retrouvent [ilus faci- 
iem.cnt leur présence d'esprit et ils aiment à riscjner. 

3. — Idéalistes. 
Je rencontre deux officiers en civil. Ils sont très contents. 



74 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Gentilshommes, officiers de régiments de la garde impériale, 
ils avouent que tout le monde était indigné et que létat des 
choses n'était plus tenable. On enviait les autres pays de 
l'Europe où on allait respirer de temps eh temps. Ils avaient 
notifié par écrit à leur colonel qu'ils n'exécuteraient pas les 
ordres donnés et resteraient chez eux. 

Plus tard, je rencontre le général M..., ancien officier de la 
garde, vieillard respectable, très cultivé. Il me presse la main : 
« Depuis quarante ans, me dit-il, j'attends ce jour, et je suis 
content d'avoir vécu assez longtemps pour voir enfin poindre 
la nouvelle aube. » 

D'importants fonctionnaires que j'ai vus ne me cachent pas, 
eux, leurs inquiétudes. J'ai l'impression qu'ils comptent, dans 
leur for intérieur, sur le poids d'inertie des administrations. 
On peut tuer les policiers, prendre d'assaut les ministères, libé- 
rer les prisonniers politiques, promettre toutes les libertés... 
Quelques traits de plume, le bruit des chaînes qui tombent : 
c'est fait. Mais les administrations continueront leurs travaux. 
Quel que soit le nouveau gouvernement, il aura besoin d'orga- 
nisations qui ont mis un demi-siècle à mûrir, de fonctionnaires 
qu'on ne remplace pas en quinze jours. Bientôt, on demandera 
autre chose que des cris enthousiastes, des musiques dans la 
rue, des cortèges que suit la populace. On voudra que l'ordre 
revienne, que la vie sociale reprenne dans le lit que les siècles 
ont creusé. 

4. — Convictions démocratiques. 

Quelques membres de la Commission des Douze, Rodzianko, 
Milioukof et d'autres, sortent pour haranguer les soldats. 
Hissés et portés chacun par deux hommes au-dessus des 
têtes, ils exhortent au calme, ils exigent que les ouvriers 
reprennent le travail. On les acclame. Au loin, un orchestre se 
rapproche, qui joue la Marseillaise. 

Voilà le grand-duc Cyrille, à pied, en uniforme d'officier de 
marine. Il vient témoigner de sa sympathie au gouvernement 



sous LA RÉVOLUTION 75 

révoliifif)unairc. On h- hisse à son tour sur les épaules, on le 
montre aux soldats, on l'acclanie, on pousse des hourras. Au 
comble de la joie, les fusiliers marins qui portent le grand-duc, 
Milioukof et Rodzianko, les balancent tous les trois. On voit 
leurs bustes tantôt surmonter la foule de toute leur taille et 
tantôt disparaître parmi les soldats. 

Ln moment après, la place du grand-duc est prise par un 
agitateur révolutionnaire qui, hurlant et s'agitant, réclame 
sur l'heure la république démocratique. On l'acclame, on le 
balance avec autant de plaisir que le grand-duc. Les cosaques 
qui assistent à cheval et sabre au clair, en longue file derrière 
la haie des fusiliers marins saluent chaque fois et, le visage 
impassible, poussent chaque foiG des cris de joie... 

Maintenant, on amène des prisonniers : de vieux généraux 
à pied, un amiral sifflé par les marins, des officiers d'inten- 
dance. Ils sont escortés par des soldats baïonnette au canon ou 
des cavaliers saljrci au clair. Quand un gorodovoï arrive, il est 
accueilli par des grognements et des éclats de rire : « Sacré 
Pharaon, cochon, idiot, tu voulais tirer sur nous, n'est-ce 
pas ! » Puis, on le laisse tranquille : il est prisonnier, on ne 
le touche plus. Si les haines sont terribles dans ce pays, elles 
tombent vite et s'éteignent dans l'indifférence et la bonté de 
la race. Cependant, d'autres policiers arrivent en des états plus 
piteux. Ils sont entassés dans des voitures de la Croix-Rouge, 
les tètes bandées, les yeux clos, accompagnés d'infirmières et 
de soldats. 

Protopopof s'est rendu à la Douma dans son aulo qu'il con- 
duisait lui-même. En arrivant au corps de garde, il avait l'air 
d'un fou. On ne l'a pas touché. 

Celte révolution est la première où l'automobile joue un pa- 
reil rôle... 

5. — Inepties dangereuses. 

Je viens d'assister à deux meetings. 

Comme ils parlent bien, tous ces orateurs, improvisant, 
selon les circonstances, selon les interruptions. Que cette ar- 



76 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

deur des étudiants socialistes et même de leurs chefs serait lou- 
chante si elle n'était pas si dangereuse*! Ils ont une abondance 
de paroles incomparable, des gestes larges, ils trouvent des 
mouvements oratoires d'une force singulière, martelant chaque 
phrase avec passion et soulevant aisément les applaudissements 
les plus enthousiastes ou les huées les plus vigoureuses. Mais 
c'est leur talent que l'auditoire admire. Malheur à l'orateur qui 
plaît à la foule. S'il commence trop tôt sa péroraison, on lui 
crie : (( Continuez ! » Il répond : <( Mais j'ai tout dit. » Alors la 
salle de hurler : « Non ! non ! Continuez I continuez ! » Et le 
malheureux doit recommencer, esclave de ce tyran aux mille 
têtes dont il a cherché les faveurs et qui, maintenant, le tient 
en haleine. 

Un autre orateur est acclamé dès qu'il apparaît sur l'estrade. 
C'est un Polonais, une sorte de héros populaire. Mais sa voix 
est faible et ses gestes sont trop langoureux au goût des éner- 
gumènes du meeting. Si sympathique qu'il soit au public, une 
forte voix crie : (( Assez ! )) Aussitôt, d'autres voix s'élèvent : 
« Oui, c'est assez ! Partez ! c'est assez ! » En vain, le héros 
populaire essaie-t-il d'atteiidrir l'auditoire par des attitudes élé- 
gantes, des gestes d'ange qui déploie ses ailes, le président ie 
tire en arrière par un pan de son habit. 

Tout ce que disent les orateurs est d'une ignoble ineptie, et 
vieux pour nous, mais c'est une révélation pour l'auditoire. 
Les ouvriers écoutent avec avidité le développement des pro- 
grammes les jjIus violents qu'on leur expose pour la première 
fois, sans qu'un policier ou un censeur vienne mettre un frein 
à ces imaginations déchaînées. « On partagera toute la terre 
de Russie entre les paysans », dit un orateur, très applaudi. 
<( Gouvernement par représentation, sans centralisation », 
explique un autre. Un étudiant réplique : « Il faut d'abord 
faire cesser la guerre ; il faut que tous les prolétaires, russes, 
allemands, autrichiens, français, se, tendent la main. » Il tombe 
mal. Un murmure s'élève, grandit, terrible. On trépigne, in- 
sulte l'orateur. On couvre sa voix de hurlements et on exige 
qu'il quitte la tribune. Quand, incapable de se faire entendre, 



sous LA REVOLUTION // 

il hésite, de vieux moujiks se mettent à escalader les balus- 
trades et le menacent : u Va-t'en, ou je vais venir et te sortir 
de là ! » La salle est debout et ne cesse de crier que lorsque 
1 étudiant a rejoint ses camarades qui répondent aux injures 
par des injures. 

C'est la première fois qu'en Russie les programmes socia- 
listes-anarchistes et l'évangile de Tolstoï sont ainsi discutés 
devant des auditoires de cinq ou six mille personnes. Ces 
paysans, ces ouvriers, ces petits boutiquiers écoutent en se 
persuadant qu'ils tiennent les destinées de leur pays et l'avenir 
de leurs petits-enfants. Ils ont sans cesse le mot : démocratie 
à la bouche, cette vieillerie, cet archaïsme d'une époque qui 
jamais ne reviendra, où parfois une foule, rassemblée sur la 
place publique de l'iJrbs ou de la Polis, décida des destinées 
de sa communauté. Déjà, derrière la façade trompeuse du mou- 
vement démocratique, voit-on les ombres de ceux qui se 
préparent à être les tsars, les kniazes de demain. Il ne s'agira 
jamais plus de démocratie, il ne s'agira que de la façon dont 
les nouvelles aristocraties seront reciiitées et se maintiendront. 



CHAPITRE III 



LES ADIEUX DU TSAR 
AU GRAND QUARTIER GÉNÉRAL 



LE i6 mars, les généraux et colonels de la Stavka atten- 
daient à la gare le tsar qui avait abdiqué la veille et ve- 
nait prendre congé de ses collaborateurs. La soirée était 
froide. Il neigeait à gros flocons qui tombaient du ciel sombre 
et se fondaient dans le paysage uniformément blanc. 

A g lieures, le train arriva. Le général Alexéief, chef de 
l'état-major, et les grands-ducs Serge et Boris montèrent dans 
le wagon impérial, d'où le tsar sortit bientôt, suivi de soti 
escorte. II demanda aux officiers alignés : 

— Vous êtes tous ici ? 
Une voix répondit : 

— Oui, Votre Majesté, excepté l'officier de service. 

— Et qui est de service ? 

— Le capitaine Kojevnikof. 

— Il' est nouvellement arrivé P Je ne le connais pas. 

Le tsar serra la main de chacun des officiers et leur parla de 
la même voix calme, mais les traits de son visage étaient tirés 
par les veilles, et ses joues pâles et creuses. Après quelques 
minutes, il remonta dans son train et y passa ïa nuit. 

Le lendemain, il se rendit dans les appartements qu'il occu- 
pait depuis un an et demi, à côté du bâtiment central de la 
Stavka. Dans la même journée et celles qui suivirent, il sortit 
plusieurs fois en automobile, et fit le tour de la ville. La foule 
partout se pressait sur son passage et le saluait à grands coups 
de chapeau. Les soldats saluaient plus solennellement encore 
et dans le profond silence qui s'étendait alors, on n'entendait 
que les sanglots déchirants des vieilles femmes. L'impératrice 



sous LA RÉVOLUTIQN 79 

Maria Fiodorovna était venue rejoindre ?on fils, et l'accompa- 
gnait dans ses promenades à travers les mes où les drapeaux 
rouges apparaissaient de plus en plus nombreux sur les bâti- 
ments publics et privés. 

Un service religieux auquel le tsar assista avec sa mère, a 
laissé à tous lui souvenir inoubliable. Avant la révolution, le 
prêtre qui ofTiciait devait prier publiquement pour le tsar, au 
moment de la consécration. Dans une première oraison, il 
appelait la bénédiction de Dieu sur le tsar, la tsarine et le 
grand-duc héritier; dans la seconde, il priait pour le Saint- 
Synode et le clergé ; dans la troisième, pour les soldats, pour 
les fidèles présents à l'office et la chrétienté toute entière ; enfin 
il priait à mi-voix pour ceux qu'il aimait. 

Or, à ce dernier service célébré devant celui qui avait été 
le chef de l'Eglise, devant sa mère, devant le corps des officiers 
du G.Q.G. et les hauts fonctionnaires, le prêtre modifia la 
première et dit : (( Que Dieu protège l'Etat russe ! » Puis, 
se tournant vers les fidèles, il prononça aussitôt et à mi- 
voix sa prière personnelle : « Que Dieu protège Nicolas Alexan- 
drovitch et Maria Fiodorovna! » 

Le tsar reçut du gouvernement provisoire la permission et 
l'ordre de quitter la Sfavka et de se rendre à Tsarskoié-Sélo. 
Le 21 mars, jour du départ, tous les officiers du G.Q.G. étaient 
rassemblés, au nombre d'environ trois cent cinquante, dans une 
grande salle ; près d'eux, une quinzaine de soldats représen- 
taient les différentes unités attachées à la Stavka. A ii h. 5 
— en retard pour la première fois — le tsar entra, accompagné 
des grands-ducs Serge, Boris et Alexandre. Il portait un uni- 
forme gris de Circassien, avec les cartouches en bandoulière, 
le long sabre courbe et le poignard damasquiné. 

Il salua l'assistance qui s'inclina en profondes révérences. 
Il s'avança, serra la main des généraux, et, s'adressant aux 
soldats, il leur dit : « Bonjour, mes vaillants ! » Les soldats 
répondirent en chœur : « Nous souhaitons une bonne santé à 
Votre Majesté ! » Et ce salut fut émouvant comme tant de jolies 
coutumes et de brillantes cérémonies de l'ancien régime cpii 



80 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

sont sombrées dans l'épouvantable laideur de la démocratie. 

Le tsar prit la parole. Il semblait fort ému, s'interrompait 
pour chercher des mots et faisait son geste coutumier qui était 
de porter la main à son nez. On l'écoutait dans un profond 
silence. On sentait qu'avec cet homme qui allait partir, tout 
un régime s'écroulait, toute la splendeur des pompes royales, 
tout un système d'ordre difficilement établi, et abandonné avec 
une criminelle légèreté. 

« Il m'est difficile de parler. J'ai travaillé avec vous pendant 
une année et demie. Mais que faire ! » 

II hésita, puis se raidit : 

« C'est par la volonté de Dieu, et par ma propre volonté que 
je dois vous quitter. » 

On entendit alors le bruit d'une chute. Un jeune officier 
circassien de l'escorte impériale venait de s'affaisser comme un 
bloc. Peu après, un autre s'évanouit. Un troisième éclata en 
sanglots et on dut le faire sortir de la salle pour que cette 
nervosité ne gagnât pas d'autres officiers. Un moment gagné 
par cette émotion collective, le tsar dut maîtriser ses nerfs. Il 
reprit d'une voix plus femie : 

(( Je vous remercie tous pour le concours que vous m'avez 
apporté dans mon travail. Je vous engage à travailler encore 
pour le salut de la patrie bien-ajmée et à lutter contre l'ennemi 
jusqu'à ce qu'il soit chassé entièrement du territoire de notre 
chère Russie. » 

Puis, se tournant vers les soldats en larmes, il ajouta : 

« Je vous remercie également, mes vaillants ! Allez retrouver 
vos camarades et exprimez-leur ma reconnaissance. » 

Le général Alexéicf répondit à ces adieux impériaux par un 
discours délicat et touchant. Mais les paroles du tsar réson- 
naient encore dans toutes les âmes. La nation russe qui n'avait 
jamais connu tranquillité ni bonheur que sous le poing d'un 
maître, répudiait ce chef trop faible, ce fataliste pieux, accablé 
par les scrupules et succombé sous les hésitations. L'autorité 
séculaire de sa race et de sa couronne allait disparaître, sans 
qu'en l'immen'se Russie rien ne restât pour combler la lacune. 



sous LA RÉVOLUTION 81 

Parmi ces officiers sincèrement affligés mais encore aveuglés 
par on ne sait quelle chimère révolutionnaire, il n'était (h'jà 
plus qu'un simple homme do manières affables, de sentiments 
-élevés et chevaleresques, un véritable gentilhomme. Aussi, lous 
courbaient la tète et avaient les larmes aux yeux, lorsque 
Nicolas II, dieu redevenu homme, prit congé de ses officiers 
•et de son escorte, en souriant tristement. 

En quittant Mohilef, le tsar entra définitivement dans une 
solitude presque complète ('). Des espérances insensées qu'un 
renversement social, si peu motivé, éveillait chez les uns, la 
lâcheté chez les autres, prêtent à son abdication et sa retraite 
un caractère douloureux et touchant. Son entourage, insépa- 
rable de la Majesté Impériale aux jours heureux, l'abandonna 
au malheur. Seul, le prince Dolgoroukof rentra avec son 
maître à Tsarskoié Sélo, Les autres officiers de sa suite : 
Voiéikof, Frédérickz, Mordvinof, Graabe, Narichkine, restèrent 
à la Stavka. 



(^) Sur les efforts engagés poui; sauver la famille impériale, la 
lumière est faite. L'initiative en a été prise par M. Milioukof. Sur 
sa proposition. Sir Ruchanan doniancla au roi d'Angleterre de vouloir 
accorder asyle et protection fu Tsar et aux siens. La réponse de 
Georges V, adressée à Nicolas II, fut affirmative, ne posant que des 
■conditions très légères. Sir Buchanan, esprit beaucoup moins péné- 
trant qne l'ambassadeur de France, avait manifesté — longtemps 
avant la révolution — une confiance illimitée en le parti cadet, et 
notamment en M. Milionkof. Il ne remit pas la dépèche au desti- 
nataire, mais au ministre des affaires étrangères. Celui-ci, avec l'assen- 
timent de Sir Buchanan, n'en pai'la pas non plus à Nicolas II, mais 
on référa au conseil des ministres. M. Kerenski, ministre d(! la justice, 
en prit donc siio jure connaissance. Il se hâta d'avertir le soviet de 
Petrograd, dont il était un membre également. Le soviet s'opposa im- 
médiatement au 'départ projeté du Tsar, le gouvernement provisoire 
s'inclina comme d'habitude, M. Kerenski se chargea des mesures i\\n 
devaient rendre impossible l'évacuation de la famille impériale. 

Deux ou trois attachés militaires à la Stavka eurent l'idée de faire 
conduire Nicolas II et les siens à la frontière, par une missioil d'offi- 
ciers étrangers. Mais par qui aurait-on pu en assurer la garde ? Et 
jfuis, il y avait le gouvernement provisoire. Manifestement impuis- 
sant, déjà convaincu de sa faiblesse, mais préoccupé de n'en laisser 
rien paraître, il aurait sans doute considéré une semblable insistance 
de rétraiigrr ((imiuc uuc nirliamc injurieuse à l'égard de la Bévo- 
bition. 



CHAPITRE IV 



LE GÉNÉRAL BROUSSILOF 



M 



Kamrnicts-Podolsk. juin 1917. 

ES premières impressions sur le nouveau commandant 
en chef des armées russes datent de septembre ïqiô. 
Il commandait alors la 8^ armée. L'avance en Galicie, 
à laquelle son armée avait contribué pour une si grande part, 
venait d'être presque complètement annulée par une retraite 
forcée, qu'on savait très bien conduite, et qui était enfin 
arrêtée. 

Dans des opérations d'aussi grande envergure que ce flux et 
ce reflux d'un million d'hommes à travers tout un pays ennemi, 
l'imagination populaire cherche, derrière l'autorilé du stra-' 
tège en chef, d'autres noms et d'autres initiatives pour expli- 
quer l'étendue de tels succès. De la gloire collective qui enve- 
lopjiait les armées du vieil Ivaiiof, la renommée personnelle 
de Broussilof commençait déjà à surgir. 

Rovno, petite ville du gouvernement de Volhynie, était sa 
résidence. Il me reçut dans son train qu'il habitait continuel- 
lement. Son visage me frappa tout de suite par la vivacité 
caractéristique des yeux et par une expression de bonté mali- 
cieuse qui trahissait le grand seigneur et l'homme d'esprit. 

Lorsque je séjournais à Rovno, entre mes voyages répétés 
dans les régiments, je prenais tous mes repas avec lui et une 
huitaine de convives, parmi lesquels le chef d'état-major — le 
général Soukhomline — quelques autres généraux et deux ou 
trois familiers dont il s'entourait. 

Il dominait aisément les conversations, toujours très libres 



sous LA RÉVOLUTION 83 

et très gaies, et qu'il aimait à poursuivre longtemps après le 
dessert. Il supportait les critiques, admettait qu'on le contredît, 
et encourageait les répliques. Il aimait, d'autre part, à exercer 
son esprit sur un des convives. Le général Palybine servit 
quelque temps de cible à ses railleries spirituelles et sans 
méchanceté, qui amusaient les familiers, tant ce vieil ofiicier 
s'y prêtait de bonne grâce. Son neveu, le jurisconsulte Palybine, 
a, depuis, recueilli avec une parfaite bonne humeur l'héritage 
de ce rôle délicat. 

La voix de Broussilof prend volontiers une intonation mo- 
queuse qu'il atténue en articulant les mots avec netteté. Il est 
certainement, parmi tous les hommes de mérite que j'ai ren- 
contrés en Russie, l'esprit le plus clair, je dirais presque « le 
plus européen», si je ne craignais de méconnaître ce qu'il y a 
en lui de si profondément russe, et de calomnier son patrio- 
tisme. 

Il possède une sorte de génie naturel qui lui donne de 
grandes facilités de réalisation. Il travaille beaucou]), mais son 
labeur ne l'absorbe jamais complètement. Au milieu des opé- 
rations les plus ardues, il trouve toujours le temps de s'occuper 
de ses amis et de ses hôtes. J'ai toujours eu l'impression que 
chez lui le jugement, extrêmement rapide et précis, écono- 
misait le travail et qu'il pouvait exécuter en une heure ce 
qu'un autre mettrait une demi- journée à accomplir. 

Chaque jour, par le beau ou le mauvais temps, été ou hiver, 
il monte à cheval de 5 à 7 heures du soir. Il se choisit lui point 
h l'horizon et s'y dirige, comme font les vrais cavaliers, par- 
dessus monts et vallées. Sa taille de guêpe et son port de tête 
gracieux et aisé font de lui un fort élégant cavalier. 

Il manquait à Broussilof une qualité qui, sous l'ancien 
régime, semblait indispensable aux promotions rapides : il est 
— avec Ivano'f, Lélchitsky — - un des rares chefs russes ne 
sortant pas de l'Académie du CE. M.. 11 a fallu à Broussilof 
de grandes qualités, comme nu'iiciir (l'iidruiues, coniiiic (r;i\ail- 
liiir érudit, comme slralègc, et coninic.. (Ii|il(itual(', pour bri- 
-rr les résistances, qui entravent tout iiatuiellemciil la carrière 



84 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

irop éclatante d'un indépendant. Et ce souple lutteur a très tôt 
dans la vie rencontré une précieuse maîtresse, fîère et exigeante, 
méprisant les faibles, souriant atix forts, et qui lui est restée 
fidèle pendant toute sa vie : la chance. 

Broussilof appartient à une vieille famille aristocratique de 
rUkraine. Il prétend descendre directement d'un Broussilof 
qui, au xvii*^ siècle, alors que la Petite-Russie appartenait à la 
Pologne, en fut le Grand Palatin. Le général conserve encore le 
grand sceau dont son ancêtre revêtait ses décrets. Le village 
Broussilof, dans le gouvernement de Kicf, a été, pendant des 
siècles, le siège de sa famille. 

Il avait conquis de bonne heure l'estime du grand-duc 
Nicolas Nicolaiévilch, et ensuite du tsar. Avant la guerre, direc- 
teur de l'École de Cavalerie de Petrograd, et investi de nom- 
breuses missions à l'étranger, il fut, quand la guerre éclata, 
appelé au commandement du 8" C.A. De brillants succès en 
Galicie lui valurent le poste de commandant de la 8^ armée, 
qu'il occupa jusqu'au début de l'an 191 6, quand il succéda 
au vieil Ivanof. 

Par la splendide avance de son groupe d'armées, en juin-juil- 
let 1916, pendant laquelle 46o.ooo prisonniers et un incal- 
culable butin lui tombèrent entre les mains, Broussilof s'est 
élevé fléfînitivement au rang des grands stratèges. La coïnci- 
dence de ces opérations avec l'époque la plus glorieuse de la 
bataille de Verdun et de la Somme, a uni son nom à ceux, 
impérissables, des grands chefs qui s'illustrèrent au même 
moment sur le front français. 



Ses relations personnelles avec le grand-duc Nicolas 
Nicolaiévitch l'ont très tôt rendu indépendant et invulnérable 
aux intrigues mesquines qui, fréquemment, éclataient entre 
généraux. Sa qualité et ses dons exceptionnels de grand sei- 
gneur lui ont permis de maintenir à l'égard de ses subordon- 
nés, officiers comme soldats, une attitude pleine de prestige, 
mais simple, souriante et courtoise, qui ressemble, à s'y mé- 



sous LARÉVOLUTION 85 

prendre, au sentimcnl démocratitpie que Kéronski aoluelle- 
uieut impose aux chefs. 

Sous la souriante bonhomie qui l'a rendu populaire auprès 
des soldats, se cache pourtant un maître excessivement dur 
et exigeant. Dans une armée, où on pardonne trop de défail- 
lances, il avait souvent surpris par une inexorable; dureté envers 
des absences d'énergie ou des fautes contre la discipline. Je 
me rappelle un exemple de sa justice implacable pendant mon 
séjour à Rovno, en octobre igiT). Huit cosaques étaient entrés 
chez trois femmes, les avaient violentées et avaient pillé et 
ravagé leur maison. Autre part, on se serait contenté d'infliger 
à ces hommes une peine corporelle, ou de les envoyer dans un 
secteur dangereux ; Broussilof les fit fusiller. Il punissait sou- 
vent des fautes plus légères, commises par des officiers, en les 
reprenant d'une voix froide en public. Ces exécutions morales 
avaient un effet foudroyant : j'ai vu le commandant d'une gare, 
convaincu de négligence et insulté, en présence de l'état-major, 
par Broussilof, éclater en pleurs et tirer son pistolet pour se 
tuer. On le lui arracha, mais il. se sentit déshonoré. 

Quant aux généraux responsables d'un échec, il ne leur par- 
donnait jamais. Il s'est rendu à quelques reprises au G.Q.G. 
pour obtenir du grand-duc leur disgrâce, s'ils étaient bien 
en cour. Il me suffira de citer en exemple le cas éclatant du 
général Voronine, commandant le io*^ C.A., qu'il accusa 
d'avoir causé l'échec devant Loutsk, en octobre- 191 5. 



Son attitude pendant la révolution. 

Son attitude, au début de la révolution, a été sévèrement cri- 
tiquée. Il est certain qu'il avait fait plusieurs démarches pour 
la prévenir. 

Il me dit avoir, cri mai 191 <>, exercé une pression sur Stiir- 
mer, pour le décider à trancher la question polonaise, avant 
les Allemands. La réponse fut : (pie le moment n'était pas en- 
core venu. En octobre de mcme année, il pria le grand-duc 



86 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Nicolas Mikhaïlovifch, et en novembre le grand-duc Michel 
Alexandrovitch, frère du tsar, de transmettre au tsar sa con- 
viction qu'il devait sans retard accorder au pays un gouver- 
nement responsable. Nicolas II lui fit répondre qu'il le tenait 
pour un grand expert en choses militaires, et qu'il ferait bien 
de s'y tenir. 

Dès que la révolution, pendant deux jours incertaine, 
s'orienta vers un changement de dynastie, Rodziankoi lui 
envoya le jeune Palybine, dire : qu'on reprochait au tsar de 
ne pas aimer sa patrie, de mépriser son peuple auquel il avait 
refusé les droits de la liberté et les bienfaits de la civilisation, 
et de compromettre la dynastie et la couronne, par des scan- 
dales au sein de sa famille. 

Dans la nuit du 27 au 28 février, Broussilof essaya d'exercer 
une pression sur le tsar qui ne l'écouta pas plus qu'auparavant. 
Après l'abdication, le i mars, il permit immédiatement d'ar- 
borer le drapeau rouge. Les rapports qui commençaient à 
arriver de Petrograd prouvèrent que le mouvement révolu- 
tionnaire s'étendait à tous les domaines de la vie sociale, intel- 
lectuelle et religieuse. Les esprits les plus faussés s'emparaient, 
de la classe ouvrière et de l'armée. Broussilof croyait devoir 
empêcher, en les devançant, leur œuvre destructrice. 

Le 10 mars, il mettait la cocarde rouge à l'uniforme, recevait 
les députations qui aflluaient de tous côtés, députations de 
soldats, d'ouvriers, de la colonie Israélite, de paysans qui 
venaient apprendre de sa bouche qu'aux aspirations du qua- 
trième état se conciliaient les sympathies des chefs. Il assistait, 
constamment applavidi, aux réunions des comités de soldats, 
et régularisait, par des décrets forcés, leurs insolents empié- 
tements sur la discipline. 

Je ne crois pas qu'il eût le choix. La propagande révolu- 
tionnaire avait su établir une habile confusion entre la disci- 
pline militaire et l'oppression sociale, entre les a bourgeois en 
uniforme» et ceux en civil. Des gens persécutés sous l'ancien 
régime, étudiants révolutionnaires, anarchistes fanatiques, Is- 
raélites, semaient chez les hommes la suspicion à l'égard de la 



sous LA RÉVOLUTION 87 

sincérité politique de leurs chefs, et encouraj.'^eaient les ten- 
dances du soldat russe à l'insubordination et la paresse. 

Quand Broussilof quitia Kaménets-PodoJsk pour aller occu- 
per à Mohilef son nouveau poste de commandant en chef, tous 
les comités de soldats se trouvèrent, musiques en tète, à la 
gare. Après les discours d'usage, il tendit la main d'abord aux 
matelots et soldats, membres de comités de compagnies, de 
bataillons, de régiments, etc., avant de serrer la main de ses 
collaborateurs de l'état-major. Malheureusement, ce geste sym- 
bolisa très exactement le renversement des rôles dans l'armée. 
Que Broussilof eût cru utile de distinguer (et flatter) en public 
ceux qu'il considérait comme les vrais maîtres de lai situation, 
rendit la scène d'autant plus ignominieuse et fatale. 

Le ministre de la Guerre, Kércnski, est fortement apprécié 
de tout le monde. Broussilof est même allé si loin, pendant 
une séance publique à Kaménets-Podolsk, quil déclara, sous 
les applaudissements d'un énorme auditoire d'ofïîciers de divers 
quartiers généraux, qu'il était « réellement amoureux de 
Kéreuski ». 

Mais ce que Broussilof fait, en grand seigneur, d'un air 
détaché, et en se laissant lécher les mains par les soldats, 
d'autres officiers le font trop sérieusement, un peu ridicules, 
et dupes d'une mode passagère C). Presque tous, vieux géné- 
raux et iuiberbes praporchtchiks, rivalisent en zèle démocra- 
tiffue. Ils assistent, pendant d'interminables nuits, aux into- 
iérables et prétentieuses inepties des réunions de soldats et 
flattent les goûts des hommes pour les phrases sonores et les 
formules obscures, depuis que Kérenski, par des promotions 
éclatantes, a prouvé vouloir oncoiMager ce qu'on appelle 
r (( ascendant personnel )> sur les hommes. Le grade n'étant 
plus respecté, cliacnn doit se débrouiller pour se l'aiii^ plus 
ou moins obéir. 



(') A cotte époque, on les aurait étonnés, en leur prédisant que It; 
.jour viendrait où ils sorairnt unanimes à déclarer que <( l'iniiuense 
Kérenski », ce (( demi-dieu n. ce «sauveur de la palrii'», et eiisuile 
ce « civil »^ co ((traîde», cet «avocat camoutlé », serait, tout seul, 
responsal)le de la catastrophe liual.-. 



Ob LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Je l'ai bien éprouvé à mon dépens. A Kainénets-Podolsk, lo^- 
soldats avaient commencé à contrôler les passeports des offi- 
ciers dans la rue. Ayant refusé de montrer les miens et de 
reconnaître le ((Comité du Groupe d'Armées)), j'avais été 
arrêté dans mon appartement et gardé tout un après-midi à 
vue, par une dizaine de soldats, baïonnette au canon. Vers le 
soir, ces fous, copieusement insultés en mauvais russe, se reti- 
rèrent sans avoir vu mes passeports. Mon attitude, d'ailleurs 
logique, fut blâmée par l'état-major tout entier, et on me 
railla par deux fois en public, pour mes (( sentiments anti- 
démocratiques )). 

Quoi qu'il en soit : maintenant, à la fin juin, après trois mois 
de révolution, le front Broussilof est le seul où une offensive 
paraisse avoir la moindre chance de succès. 

L'attitude hésitante du général Rouzski (et la proximité du 
centre bolcheviste qu'est Petrograd) a perdu complètement le- 
prestige du commandement du front Nord-Ouest. 

Au front Ouest, le général Gourko, porteur d'un nom exécré 
de tous les révolutionnaires russes de quelque parti que ce 
soit, a su continuer ses traditions de famille par une attitude 
nautaine et méprisante envers les comités de soldats. Cette 
conceiDtion, d'ailleurs correcte et honorable, de son devoir l'a 
mis en conflit avec tous les commissaires. Ces derniers, échap- 
pés au contrôle (( amical » du commandement, ont glissé dans 
les pires extrêmes de la doctrine bolcheviste. On ne parle 
ouvertement que de cessation des hostilités, le front s'ouvre, la 
zone des armées est infestée d'espions. 

Broussilof s'est régulièrement rendu aux réunions des comi- 
tés de soldats. Ce monde insoumis se lève à son entrée. Les- 
vieux soldats, oubliant le nouveau catéchisme disciplinaire, et 
tout tremblants de se voir si près du chef célèbre et quasi 
légendaire, crient, cornme aux anciens temps : (( Nous vous- 
souhaitons la bonne santé. Votre Excellence ! )) Broussilof, 
petit, élégant, bien pris dans une coquette tunique grise, les 
réprimande, avec son sourire bienveillant et légèrement mo- 
queur. Avec la même aisance que s'il allait présider un conseil; 



^■A. 




Photographie prise par raiifeur à Verdun. 




Drscrtcurs russes en voyaye. Le soldat du milieu proteste 
contre la prise de la photographie (avril i»)i7). 



eOUS LA RÉVOLUTIOM 89 

de généraux convoqués au Q.G., il s'assied, en témoin, mais 
bien en évidence, parmi ses soldats qui décideront sur l'issue 
des opérations, et le sort du pays. Mais, en écoutant, c'est lui 
qui préside. Chaque orateur lui adresse la parole, et cherche 
son assentiment. Un mot maladroit ou rude est immédiate- 
ment corrigé par les camarades. Broussilof propose aux décrets, 
mis en discussion, de légers amendements qui en changent la 
portée. Avec des intonations impeccables et un frappant accent 
de sincérité il rassure son auditoire : aucun danger de l'inté- 
rieur ne menace la révolution russe, mais il faut la défendre 
contre l'ennemi national. Et sous son regard brillant, son fin 
sourire et sa parole sans gestes, les comités votent des mesures 
que, sur les autres parties du front, aucun comité n'oserait 
prendre : la peine de mort contre les espions, les défaitistes, 
les spéculateurs, et une préparation intensifiée pour l'offensive. 



CHAPITRE V 



LE SURSAUT DE JUILLET 1917 
LA PRISE DE DZIKE-LANY 



I. — Kamé.mets-Podolsk. 

Kaméniets-Podolsk, aS juin 1917. 

EN quittant la gare pour la ville, le voyageur parcourt, 
pendant la demi-heure que dure le trajet, le même 
paysage légèrement ondulé qui l'a ennuyé pendant les 
longues journées d'un voyage sans surprises. Des chemins 
sans contours serpentent *sur ces plaines qui semblent 
sans horizon. Des prisonniers autrichiens se promènent 
en parfaite liberté parmi des soldats russes qui n'ont 
plus la brillante tenue des premières années de la guerre. Des 
paysans sales et déguenillés, qui ne semblent pas croire aux 
bienfaits d'une révolution dont ils n'ont pas encore su profiter, 
rompent seuls par leurs accoutrements pittoresques la monoto- 
nie du paysage. Puis, au tournant de la chaussée qui a lente- 
ment descendu, c'est tout d'un coup, en haut, le profil clair 
et coloré de Kaméniets-Podolsk, la a forteresse polonaise ». 

Par un de ces hasards surprenants qu'on expliquerait dif- 
ficilement, la rivière Smotricz a creusé dans les roches, proba- 
blement dans une autre ère géolè'gique, alors que son courant 
était rapide et violent, un lit circulaire profond de trente 
mètres, isolant toute une petite île au milieu des champs 
poussiéreux. Les rivages escarpés du Smotricz montrent 



sous LA H ÉVOLUTION 91 

détranges clTets de l'action séculaire des eaux ; les rocs pren- 
nent dans le crépuscule du soir l'aspect de ruines, dont les 
hideuses difformités font imaginer mille légendes. Les anciens 
remparts turcs, percés de meurtrières, les bastions à deux éta- 
ges, dont les mornes masses de pierres montrent de toutes 
petites fenêtres, sont d'une beauté romantique et farouche et 
sans doute étrangère aux guerriers qui, au moyen âge, s'instal- 
lèrent ici, en plein pays étranger. 

Au-dessus des rochers et des ruines des fortifications a poussé 
toute une floraison d'habitations très simples construites en 
bois, avec des balcons minuscules. Ces maisons légères abritent 
des intérieurs infects, et qui semblent transportées en plein 
XX® siècle d'un Ghetto médiéval. Dans les ruelles étroites et 
tortueuses, de malsaines puanteurs persistent longtemps dans 
la nuit. Les petits enfants en semblent moins gentils ; les jeunes 
filles qui ont tous les charmes de cette population mêlée de 
Polonais, d'Ukrainiens et de Blanc-Russiens, en sont moins 
attrayantes. Et on aime à reposer son regard sur toutes les 
tours d'églises qui se dessinent sur le ciel trop brillant, et qui 
apportent là-haut, au-dessus de cette bourgade où cinq races 
fourmillent, le témoignage obstiné des adorations de toutes 
sortes de croyants. On découvre dans le panorama de la ville 
un discret clocher catholique, d'imposantes cathédrales ortho- 
doxes aux coupoles orientales, une prude église luthérienne, 
de mornes synagogues, et quelque part, oublié par les guerres 
de parti et de secte, la silhouette élégante d'un minaret. Sur 
l'autre rive, au sommet d'une colline qui monte à pic, c'est 
la citadelle turque, où régnent une solitude et un silence bien- 
faisants. Entre les bastions et les redoutes de cet ouvrage, qui 
fut, jadis, formidable, on voit, tout en bas et séparés de ces 
ruines par trois siècle d'isolement, les contours nets et précis 
d'une basilique chrétienne. 

2. — Avant l'offensive. 
Quand, il y a six semaines, le général Brou^silof, encore 



92 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

commandant du front Sud-Ouest, m'invita à venir dans se& 
armées, j'espérais que l'offensive dont tout le monde parlait, 
et à laquelle personne ne voulait croire, se produirait bientôt. 
La conviction avec laquelle le général annonçait cette reprise 
de l'action, par des armées sur lesquelles couraient tant de 
bruits alarmants, m'avait gagné. 

A Kaméniets-Podolsk, les jours et puis les semaines passaient, 
et dans la garnison et dans les régiments on n'entendait que 
des discussions politiques et des déclarations sur les droits des 
soldats. Peu de préparation pour une grande offensive, sauf 
dans les états-majors, où l'on travaillait avec une énergie 
fiévreuse. On ordonnait bien des manœuvres d'entraînement, 
des exercices de grenades, de tir, de travaux de sape ; mais 
les soldats refusaient d'obéir, les comités des régiments ayant 
jugé ces fatigues inutiles après trois ans de guerre. 

Et partout les Bolchcviki agissaient. Leurs sourdes menées, 
leur propagande infatigable continuaient à miner le prestige 
des officiers et à flatter chez les soldats les instincts d'indisci- 
pline. Tout le monde parlait, les comités des compagnies, des 
régiments, des divisions, des corps d'armée, des armées, du 
groupe d'armées, avec une chaleur et une grandiloquence infa- 
tigables. On discutait, on critiquait, dans ces moments décisifs. 
Comment ces soldats excités contre leurs chefs et comment ces 
chefs exaspérés, depuis des mois, par les tracasseries les plu& 
raffinées, par le mépris le plus insolent, retrouveraient-ils dan& 
le combat la cohésion et la camaraderie ? Après tant de conces- 
sions, comment reprendre sur les hommes cet ascendant dont 
un chef a besoin pour les mener au combat ? Broussilof 
avait-il eu raison de plier sous l'orage subit, et le prestige du 
commandement allait-il se retrouver intact après un affreux 
cauchemar ? 

Pour moi, je ne doutais pas que le soldat russe ne dût 
retrouver, au moment suprême de l'attaque, son imperturbable 
sang-froid et presque son enthousiasme guerrier. Mais je crai- 
gnais qu'il n'eût plus la force morale de résister après l'at- 
taque aux épreuves plus dangereuses que la mitraille et que le 



sous LA RÉVOLUTION 93 

corps à corps, c'est-à-dire à l 'épuisement et à l'attente passive 
sur les positions conquises. 

Le jeu va donc enfin recommencer. On m'a permis d'assister 
à l'offensive au milieu des régiments. Dans la nuit, c'est de 
nouveau lo grondement des canons, et l'horizon s'éclaire aux 
gerbes de lumière qui montent aux nuages. De tout ce paysage 
en flammes sort un chuchotement irrité et indistinct, où per- 
cent seulement les exclamations sourdes et violentes des très 
grosses pièces. Nous concevons très bien ce que ces bombar- 
dements représentent de souffrances horribles et de privations 
intolérables. Mais une grande satisfaction nous remplit tous, 
et nous sourions en écoutant ces bruits infernaux, tandis 
qu'une lune très pure illumine les cimes des forêts, là-bas, sur 
les sommets des collines. 

Des hourras se rapprochent et résonnent dans cette vallée. 
C'est Kérenski qui passe, infatigable, parmi les divisions qui 
demain monteront à l'assaut. La révolution, comme le tsarisme, 
réclame ses droits aux suprêmes sacrifices. Elle aura si peu 
changé la face des choses que ses promesses les plus solen- 
nelles font sourire, ici, à l'aspect glacial et indifférent de la 
mort. Et j'ai déjà maintes fois aperçu cet étonnement des 
esprits simples, surpris également par la futilité de leurs droits 
et par l'énormité de leurs devoirs. 

3. — Vers la ligne de feu. 

i*'"' juillet 1917. 

Le matin, à 5 heures, je pars à pied jusqu'au poste de com- 
mandement du 7° C.A. de Sibérie. J'y trouve le commandant 
général Lavdovski et son chef d'étal-major, général Lignof. 
On est très content de la préparation d'artillerie, qui a été 
minutieuse par ce beau temps, et dans laipielle l'aviation fran- 
çaise a joué un rôle considérable. L'attaque commencera à 
10 heures. Les batteries qui continuent leur feu, mais mol- 
lement, commenceront la rafale à 9 heures. 



94 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Accompagné du colonel qui fait le service de liaison avec le 
front, je me rends chez le général Savélief, commandant la 
division qui mènera l'attaque principale. Il me reçoit dans son 
poste d'observation et m'explique la manœuvre du combat. Les 
Allemands occupent ici une très forte position en avant du 
sommet de la colline Dzike-Lani, dans la ligne de contre-pente. 
Leurs positions forment un saillant dans les lignes russes et 
dominent de i32 mètres toute la vallée de la Zlota-Lipa. 

Il y a à Dzike-Lani une forte organisation de tranchées et 
de redoutes, que l'infanterie ne pourrait prendre sans l'énorme 
préparation d'artillerie qui a été poursuivie pendant deux 
jours et demi. Le fait que Dzike-Lani forme un saillant dans 
les lignes russes a facilité à notre artillerie un feu extrêmement 
concentré. Aussi, espère-t-on que la position ennemie sera 
(( mûre pour l'attaque » (ce que les Allemands appellent 
sturmreif) au moment oii l'assaut se déclanchera. On prendra 
d'abord le centre de Dzike-Lani ; on s'emparera ensuite de la 
Redoute Blanche, qui est aussi fortement située et domine la 
vallée de la Lipa ; en troisième lieu, on se tournera vers 
Mislouvka. Notre assaut sera exécuté par quatre régiments, 
qui sont indiqués sur le croquis : I, II, III et IV. Ils ont en 
face d'eux au moins cinq régiments allemands. 

Le premier mouvement sera exécuté par les régiments I et II, 
qui pénétreront jusqu'à la ligne A-A. A ce moment, le régi- 
ment III avancera à son tour pour s'emparer de la Redoute 
Blanche. Le régiment IV, placé en réserve, enverra deux 
bataillons pour flanquer l'attaque principale. 

...Il est 9 heures. Un feu terrible commence. Le sommet 
de Dzike-Lani est entouré d'un nuage de fumée et de poussière, 
à travers lequel percent des flocons blancs et de hautes colon- 
nes noires. J'aurai juste le temps de me trouver en première 
ligne au moment de l'assaut. 

Une chaleur accablante tombe d'un ciel de plomb. Je marche 
à pied en suivant la vallée. A des distances variant de 3oo à 
5oo mètres, des postes sont placés. A chacun d'eux, il me 
faut réveiller un homme qui me conduira au poste suivant, où 



sous LA RÉVOLUTION 95 

un camarade le remplace. Je perds ainsi un temi)s précieux, 
car nous trouvons des postes où tout le monde ronfle, et il 
faut s'expliquer, endormir les soupçons que la paresse inspire. 

Ce sont d'abord les troupes en réserve qui attendent en bas, 
derrière la digue du chemin de fer ; d'autres, plus près de la 
colline, et qui n'entreront dans la fournaise qu'en cas d'échec 
des premiers régiments. Elles se sont établies dans la craie du 
sftl, dans des abris souterrains qui ressemblent beaucoup à 
ceux de l'Argonne, particulièrement à ceux du Four de Paris, 
que j'ai visités en 191 6. 

L'ennemi semble avoir vu des mouvements suspects dans 
nos lignes : des shrapnells commencent à éclater au-dessus 
de la pente que nous occupons, et d'où l'attaque doit s'élancer 
dans un quart d'heure. Il y a un arrêt dans le mouvement 
en avant. 

Je vois des soldats qui reviennent et s'abritent dans des 
boyaux de traverse, où ils n'ont rien à faire pour le moment. 
On leur crie : « Pourquoi relournez-vous, camarades .►* En 
avant ! » Et, lentement, ils rentrent dans les rangs. 

Des colonnes suivent les tranchées qui mènent au combat. 
Quelques-unes s'avancent, l'air assuré, les yeux brillants ; 
d'autres marchent sans enthousiasme. Il faut conij)rendre 
qu'aucun régiment n'a voulu intégralement s'élancer sur l'en- 
nemi. On peut même considérer comme des volontaires tous 
les hommes que je vois maintenant s'approcher de la ligne 
d'assaut. 

On leur a enseigné pendant quatre mois que c'est un péché 
de se battre ; on a essayé de ridiculiser ceux qui portent les 
médailles de Saint-Georges «pour bravoure». Je comprends 
donc que certains hésitent un instant et j)ent-èlit se repentent 
d'avoir pris, hier, la résolution de combattre, alors cpiils pour- 
raient se trouver quelque part en arrière, trancpiillenient assis 
dans l'herbe, jouissant de la plénilude d^e vie qii'exhah^nt les 
l^aysages de juin, parmi foutes ces douces et gentilles popu- 
lations de Pelits-Russiens, chez lesquelles ils furent si bien 
accueillis... 



96 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Les Allemands n'avaient d'abord pas répondu au feu des 
batteries russes, espérant peut-être que, la préparation ache- 
vée, l'infanterie n'attaquerait pas. Mais maintenant leur défense 
devient sérieuse, à coups d'obus asphyxiants, et puis de grands 
obus brisants, qui répandent des pluies meurtrières d'éclats 
de fonte et de rocher. 

Voici nos premiers blessés. Ils se traînent le long des tran- 
chées. Ils ont le visage haut en couleur, le regard allumé. I?s 
■crient : « En avant, tovarichichi! » D'autres : « Camarades, 
allez-y ! Mettez-les en pièces ! » Un autre, un gros gaillard, dont 
la jambe est probablement cassée: «Les Autrichiens sont 
fichus, finissez-en avec les Allemands ! » Et leurs terribles 
blessures finissent par encourager leurs camarades. 

C'est la première fois que je les entends crier ainsi. Je me 
les rappelle, ces grands blessés de l'an 1916, dans les forêts 
de Volhynie, dans les plaines de Galicie, silencieux, sans cris, 
sans plaintes, couchés dans les charrettes, pensifs et résignés. 

Leurs yeux, très doux et douloureux, vous suivaient, tandis 
que leur main impuissante esquissait un geste de salut. Ils 
semblaient faire pour d'autres hommes une guerre qui ne les 
regardait point. Ils n'avaient aucune responsabilité, aucune es- 
pérance dans leur vie interminable de fatigues et de privations. 
Ils n'avaient que la souffrance. 

Combien tout cela semble changé aujourd'hui ! Ils se 
battent pour leur cause, et parce qu'ils le veulent. Je ne suis 
pas du tout certain qu'ils se battent pour une république, 
comme ils ont jusqu'ici fait la guerre pour un empire. Mais, 
s'ils souffrent cette fois, c'est parce qu'ils l'ont voulu, en . 
hommes libres, et parce que le prix qu'ils attendent de leurs 
peines vaut bien les blessures qu'ils exhibent avec une visible 
fierté. 

Ces cris des blessés, qu'on entend encore longtemps le long 
des boyaux par lesquels ils s'éloignent, ont fini de décider les 
soldats. Un frisson a passé tout d'un coup, très visible, le long 
des lignes. C'est l'appel des camarades qui entrent dans la 



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sous LA R E ^• O L i; T I O N 



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fournaise dt'-jà, et qui invoquent la fraternité de ceux qui sont 
en arrière. 

J'ai vu tant de fois les élans subits de cette race qui est si 



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^^l^jLiqnes MIemandes °™°™\ Lignes Russes 

CROQUIS DES POSITIONS DE COMBAT A D/.IKA-LANY 



lente à dépenser ses énergies, mais qui les verso aux vents 
sans les compter, dès qu'une idée irrésistible s'est emparée 
d'elle ! Désormais plus d'hésitalions ! ,Ii' les vois s'avancer 
maintenant, ces braves soldats qui sf)nt les j)rcmiers soldats 
au monde, comme je les ai vus tant de fois, sous le tsar, aller 
à l'assaut. 

7 



98 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

i. — L'assaut. 

La première vague est sortie des tranchées six minutes trop 
tôt, par suite d'un mauvais réglage des montres. Je suis donc 
en retard. .Te rejoins la deuxième vague, et me mets à côté 
du lieutenant Clouehkof, qui commande une compagnie. 
Nous attendons le signal dé départ. Il n'y a aucune possibilité 
pour moi, en ce moment, de rejoindre la première vague 
par ces tranchées remplies de soldats, et par lesquelles on ne 
saurait passer. J'attends donc à côté de Glouchkof, qui se tient 
très bien, et d'un petit soldat très brave, Alexandre Ignatief, 
lequel porte mon appareil. Je lui demande de temps en temps : 
<( Tu n'as pas peur ? » Et sa réponse est invariablement : 
« Nitchevo ! » 

Tout à coup, en bas, à notre gauche, nous voyons de toutes 
petites silhouettes qui courent vers nos lignes, irrégulièrement, 
par sauts brusques. Ce sont des Allemands qui vont se rendre. 
Et nos soldats de rire ! En haut, un aéroplane ennemi plane 
sur nos tètes. Mais une mitrailleuse commence son tir mono- 
tone, et il fait volte-face. Puis ce sont des cris : « En avant les 
mitrailleuses ! » Les lignes de téléphone semblent cassées, et 
on se crie les ordres dim bout des tranchées à l'autre. Dans 
les boyaux parallèles, d'autres cris : « Avancez, la ...*" compa- 
gnie ! » Et, enfin, chez nous : « Avancez, la 12*^ compagnie ! » 
Nous nous mettons en marche. 

En première ligne, tout en avant de nos positions, encore 
une petite halte. Ler» blessés de la première vague reviennent, 
et, avec eux. un seul prisonnier. Le capitaine Régof, l'épaule 
percée, s'avance -entouré de deux soldats qui ont chacun pris 
une mitrailleuse allemande, et qui se feraient tuer plutôt que 
de s'en séparer. Cette prise signifie pour eux la croix de Saint- 
Georges, et i^ar conséquent toute une vie de fierté. 

Le signal est donné. Nous escaladons le parapet avec notre 
toute petite compagnie, qui forme la deuxième vague d'assaut. 
La résistance ne sera pas forte, mais le bombardement devient 
de plus en plus intense. Les shraimells et les gros obus font 



sous LA RÉVOLUTION 99 

un bruit singulier qui semble se prolonger à travers les rares 
silences. Les hommes sont superbes. Ni exhortations, ni sup- 
jjlications ne sont nécessaires. Il faut seulement de temps en 
temps les tirer des grands trous d'obus dans lesquels ils 
s'attardent. 

Et, tout comme mes camarades russes, je les tire des enton- 
noirs : (( \ periud, lovarichlclti. » En avant, camarades! Tous 
les ofiiciers sont d'ailleurs magnifiques, froids, autoritaires, 
très habiles, d'une bravoure très simple, poussant leurs hom- 
mes. Mais ils ne leur parlent pas et cela a toujours été une 
cause d'étonnemeiit pour moi toutes les fois que je les ai ac- 
compagnés au combat. Serait-ce parce que les soldats marchent 
sans qu'on les encourage, d'abord par devoir et ensuite par 
la passion guerrière c}ui se réveille en eux ? 

■ Ce qui me surprend aujourd'hui, puisque j'en suis témoin 
pour la première fois, c'est qu'à côté des officiers, des soldats 
encouragent leurs camarades : (( Vperiod, tovariclitchi! » Ces 
cris, calmes et autoritaires chez les officiers, sont passionnés 
■chez les soldats. 

Nous pénétrons dans les tranchées allemandes. Les prison- 
niers se font cueillir partout. Deux blessés allemands, attardés 
dans leur troisième ligne, sont soignés par nos soldats, parce 
que nos ambulanciers n'ont pas encore eu le temps de suivre 
Il s vagues d'assaut. J'ai pansé deux des nôtres, blessés par des 
balles de shrapnells à la tête. Et ce sont alors, pour cet insi- 
gnifiant service (ju'on rend, tandis qu'on est simplement api- 
Inyé par tant de souffrances et un si simple héroïsme, des 
épanchements de tendresse et de reconnaissance, qui effraient 
presque. 

5. — Dans les licnes allemandes. 

En troisième -ligne ennemie — parce (pie le.* troupes d'occu- 
pation n'offrent plus ici ^nuiine résistance — je maperçoi-< 
(]nt' nous sonmies fusillés par les Allemands qui se trouvent 
dans l'ouvr^igc de Mislouvka et qui menaccnl noliv llaNc droii. 



100 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Le lieutenant Zdorof, que j'avais vu auparavant, très brave 
et énergique, s'est installé ici avec deux ou trois mitrailleuses, 
pour repousser — si besoin en était — une attaque partant de 
Mislouvka. Le régiment IV (voir la carte) doit protéger les 
flancs des colonnes d'attaque ; mais il ne faut pas compter 
sur les autres ; il faut tout attendre de soi-même. Ce Zdorof, 
très vif, et rendu nerveux par les dangers qu'il a traversés, 
excite les soldats qui passent à activer leur marche : (( Courez 
plus vite, camarades ! Vos officiers vous ont devancés. Rejoi- 
gnez-les. Battez-vous pour la République démocratique ! » Et 
à d'autres : « Attaquez aujourd'hui, mes camarades ! C'est 
pour la libre Russie ! » Je lui dis, — en passant, parce que 
j'ai hâte de rejoindre les autres : « C'est de ce jour que datera 
votre République ! » Mais il répond : (( Non, ils se battront 
parce qu'ils appartiennent déjà à la Russie libre et à la grande 
République 1 » 

Nous nous donnons une poignée de main en nous quittant 
sous le feu des obus et sous la pluie de balles qui nous prend 
en enfilade. Mais je ne crois pas que la forme d'un régime 
puisse provoquer l'héroïsme. 

Ces soldats se battent parce qu'ils le veulent, et aussi parce 
que, arrivés dans la fournaise, l'appel des combattants les 
pousse à ne pas abandonner leurs camarades, et plus encore, 
peut-être, parce qu'ils ont la vertu guerrière, le don du sacri- 
fice, l'animalité saine et brusque. 

Nous arrivons enfin dans la ligne 6. La première vague s'y 
repose déjà. Le lieutenant Glouchkof, dont je m'étais séparé 
une dizaine de minutes auparavant, est tué. En général, les 
pertes sont élevées ; mais nous sommes dans la position enne- 
mie. Pour peu que les troupes restent animées du même 
esprit combattif, et, pour peu que, sous l'influence d'un retour 
momentané de l'ancienne discipline, elles occupent le terrain 
stoïquement (ce qui est plus pénible que de le conquérir), je 
ne doute pas que la journée que je viens de passer avec ces 
braves troupes ne soit décisive pour la campagne actuelle. 

T^s ambulanciers ne sont pas encore arrivés dans cette 



sous LA RÉVOLUTIQN 101 

-dixième lijinc allemande, dont nous nous sommes emparés 
après une marche dune heure cl deniic II nous faut assister 
aux spectacles les plus épouvantal)les, découvrir des l)lessures 
si affreuses, des tortures, si horrii)les, qu'on voudrait partir 
pour ne phis demeurer impuissant devant ces malheureux 
blessés, ne plus entendre leurs g-émissements, ne plus voir leur 
sang se perdre par flots dans le sable ensoleillé. 

Un paysan russe, le genou percé par un éclat d'obus et dont 
on a coupé les vêtements pour mettre rapidement un premier 
pansement sur sa blessure, est las d'attendre ; il se traîne, sur 
les mains et sur la jambe qui lui reste, à la rencontre des 
ambulanciers. 

Je prends un autre blessé par le bras. Il a la mâchoire tra- 
versée par un projectile ; le sang lui sort du cou et de la 
bouche. Je le soutiens et, pour gagner du temps, nous, quit- 
tons la tranchée tortueuse que suivent deux courants de sol- 
dats en direction inverse, et marchons en haut, à travers les 
champs, où tombent les obus et sifflent les balles. Le pauvre 
bougre, qui fut sans doute très froid et flegmatique au comhat, 
mais qui est affaibli par une abondante perte de sang, a pris 
peur. Chaque fois que le gazouillement d'un obus annonce 
une explosion prochaine, sa bouche couverte d'écume prend 
une expression d'effroi, et il se jette, en gémissant, dans un 
des milliers de trous d'obus dont le sommet est couvert. 

Un peu plus loin, gît par terre un Allemand, blessé par les 
l'clats d'un obus de gros calibre, sans doute en prenant un rac- 
courci vers ses lignes. Je me penche un instant sur lui. Il 
râle, et des bruits très légers et très doux, qui sont peut-être 
des tendresses pour un être aimé, moulent de ces pauvres restes 
humains. Le mourant ne semble plus souffrir, et ses yeux 
sans expression regardent un point du ciel, comme pour y fixer 
une pensée qui déjà s'enfuit. 

Dans une tranchée moins remplie, je remets mon blessé à 
\m poste d'ambidance. J'y apprends cpie Mislouvka est pris, 
ainsi que la Redoute Blanche. 

A Rybniki, je me trouve tout d'un couj» parmi les troupes 



102 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

de réserve. Des soldats crient d'une façon très brutale : «C'est 
défendu de fumer ! » Je ne comprends pas.,' et, tout en conti- 
nuant de fumer, j'interroge du regard. Mais on insiste : « Com- 
ment, cet officier allemand ose fumer ! » Cet incident man- 
quait à cette journée ! Je riposte vertement : « Vous ne voyez 
pas, bande d'idiots, que je porte des décorations russes ? » 

Ils sourient aussitôt. Ceux qui étaient tout près me saluent 
et déclarent : (( Mais on voit maintenant tout de suite qu'il est 
un des nôtres ! » 

Le soir, chez le commandant du corps d'armée, j'entends, 
par contre, raconter qu'un officier allemand du 133*° d'infan- 
terie de réserve avait demandé au capitaine S..., qui l'inter- 
rogeait : « Comment les Russes acceptent-ils d'être conduits à 
l'assaut par un officier français .•* )) Le capitaine S... s'était 
récrié, et avait assuré son prisonnier qu'il se trompait, qu'il 
avait mal vu. On rechercha l'origine de cette confusion et on 
découvrit que c'était moi que l'Allemand avait pris pour un 
officier français. Il faudra décidément que je change mes cos- 
tumes... 

On peut me fournir maintenant des données plus précises 
sur l'action : la position de Dzike-Lani était défendue par six 
régiments, comj)renant environ i3.ooo à i5.ooo hommes. 
C'étaient des régiments d'infanterie de réserve, le 104*" et le 
i3y (2-1" division de réserve), le 17^ et le 161'^ (i5® division de 
réserve) et le 36i* et le ■'1-2'^ (198" ou aii'' division de réserve). 
590 prisonniers sont restés entre nos mains, dont 5 officiers 
parmi lesquels un « major », le commandant de la position 
centrale de Dzike-Lani. Les Allemands ont subi de grosses 
pertes sur toiit le front d'attaque, excepté dans la position 
centrale, composée d'abris souterrains profonds. On pouvait 
y entrer par des escaliers à 09 marches. 

Le butin compte en outre 9 mitrailleuses prises à Mislouvka 
et t3 conquises à Dzike-Lani, ainsi que 9 canons de tranchée. 



sous LA H ÉVOLUTION 103 

6. — Rkncomhk de ki-:ui:NSKi. 

2 juillet. 

Les Allemands honihardcnl la position conquise avec toutes 
les batteries dont ils disposent. De nos tranchées des gens 
reviennent, hagards, presque aveugles, trébuchant, heurtant 
à chaque pas les parois avec des gestes de fous. Quand je les 
interroge, ils répondent par des phrases qui n'ont pas de sens. 
Ce sont des contusionnés. Puis, des blessés, tor(his par la dou- 
leur, mais ne criant plus vengeance comme hier. Le premier 
enthousiasme est passé. Et je vois des m^rts qu'on n'enterre 
pas et à côté desquels on se couche et on s'endort, comme si 
les malheureux camarades ensanglantés et mutilés dormaient 
aussi. 

Et ensuite des grou{)es lamcnlables, composés de soldats 
chez qui la première ardeur est tombée, qui ne sont retenus 
par aucim sentiment de discipline et qui vont simplement 
manger et boire à Rybniki, à une heure de distance, aban- 
donnant les lignes qui ont coûté le sang de tant de leurs frères. 

A la On de la journée, je rencontre Kérenski, qui fait le tour 
du front et qui vient causer avec les soldats. Après que je hii 
ai été pi'ésenté par le commandant du corps, nous échangeons 
quelques paroles. Il fait sur moi l'impression d'avoir de fortes 
convictions. Ayant appris que j'avais assisté à la bataille 
d'hier, il m'interroge sur le rôle que l'idée républicaine y a 
joué. Il me demande ensuite si les troupes qui ont pris Dzike- 
Lani ont déployé à l'assaut des drapeaux rouges. Je dois lui 
répondre que je n'en ai vu aucun et même que j'ai vu très 
peu de cocardes rouges. Je mentionne pourtant le fait qu'un 
officier ré[)ublicain a prononcé dans les tranchées des discours 
au nom de la Républi(pie démocratique. J'aurais pu ajouter 
que l'attaque a réussi grâce aux qualités guerrières du Russe, 
et non par l'effet des nouvelles idées politiques, répandues 
d'une façon fort inopportvme, cl qui oui affaibli l'airnée. 
Mais je garde celle opinion pour moi. 

Kérenski signcia ce soir nirnic un (b'ci'ct, par lequel le 



104 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

gouvernement provisoire fait à chaque régiment le don d'un 
drapeau rouge, pour remplacer celui avec lequel ils montèrent 
à l'assaut et indiquer sous quelle égide les soldats devront 
tenir leurs positions dans l'avenir. Je dois avouer que la cou- 
leur ne me dit rien. Mais on n'a pas encore trouvé le temps 
de remplacer les deux aigles qui flottaient si magnifiquement 
au-dessus des anciens champs de bataille... 

Les régiments qui se sont battus hier ajouteront à leur nom : 
régiment du i8 juin (calendrier russe, en retard de treize jours 
sur le nôtre). 

Le ministre de la Guerre est adoré des soldats, comme le 
fut le tsar et sans qu'on le comprenne ni qu'on le connaisse 
mieux. On le dit très ambitieux. Je le crois et je l'espère. Il a 
les yeux attentifs de ceux qui ne veulent pas perdre le contact 
avec la réalité. S'il commet des fautes, en introduisant de mal- 
heureux changements dans l'armée, je crois qu'il pèche par 
erreur, étant d'ailleurs d'accord avec les généraux les plus 
réputés. Car, s'il est ambitieux, il semble bon patriote et il 
donne l'impression d'être capable de mourir pour la cause qu'il 
embrasse. 

... Ce soir, des contre-attaques se produisent, qu'on repousse. 
Toute la nuit, ce sont de terribles feux de barrage autour du 
sommet de Dzike-Lani qui semble être en flammes. 

\ 
•7. — Conversations de soldats. 

4 juillet. 

Ce matin, le général Lavdovski m'apprend que le général 
Goutor, commandant le groupe d'armées, d'ailleurs sur sa pro- 
position, ma conféré le S. -Vladimir avec épées et rubans. 

Hier encore, des contre-attaques de l'ennemi nous ont fait 
perdre quelques lignes. Les comités de soldats continuent leur 
propagande sous le feu de l'ennemi, et les hommes, oubliés 
des services de l'arrière, et manquant de nourriture, les écou- 
tent. Heureusement les relations entre les ofTiciers et les hom- 
mes s'améliorent silencieusement, par la tragique commu- 



sous LA R E V O L U T I Q X 



105 



naulé des pertes, ({ui renionteiit, pour les soldats, à 3o %, 
pour les officiers à 70 %. 

Je reviens chaque jour parcourir nos lignes qui sont vastes. 
A midi, aujourd'hui, je visite une ancienne tranchée allemande, 
la dernière que nous occupons encore, et y trouve un bataillon. 
Quand j'y retourne deux heures après, je n'y vois que huit 
officiers et trois soldats. Je demande aux officiers : 

—r- Comment, les Boches sont à cinquante mètres, et vous 
ctes dix pour défendre votre tranchée ? 

— Oui, mais l'autre bataillon n'est pas ar'-ivé. 

— Vous quittez vos lignes avant que les troupes de relève 
y soient ? 

— Que voulez-vous, les soldats ont décidé qu'on était resté 
assez longtemps en première ligne. 

Chaque jour, quand je retourne, tout seul, des tranchées à 
l'état-major, je suis accompagné par un grand nombre de 
Mildats, qui vont en bas, à Rybniki, prendre le thé et qui aban- 
donnent leurs positions, où reposent encore les corps de leurs 
camarades, tués pendant l'assaut. Et parmi les blessés qui se 
rendent aux lazarets, je remarque déjà un grand nombre 
d'hommes blessés à l'index de la main gauche. 

5 juillet. 

Dans les tranchées de Dzike-Lany, où je vais de nouveau 
passer la journée, des monceaux de morts partout, dans le fond 
des boyaux et contre les parapets. On les laisse pourrir en plein 
soleil, par groupes de quatre ou cinq. Je m'assieds près de 
deux cadavres russes, noircis par la chaleur, parmi une 
colonne en marche pour relever la dcriiirrc Iranchéc alle- 
mande, où nous tenons encore. 

En face de moi, un vieux soldat à la figure, ridée, aux yeux 
paisibles et doux. Après m'avoir regardé pendant quelque 
trmps, il m'interpelle: 

— Dis-moi, carparade, pourquoi cette guerre ? 

J'essaie de lui expliquer, en mauvais russe, qu'il faut défen- 



106 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

dre la liberté. Si elle est menacée, mieux vaut mourir que de 
subir la moindre contrainte. 

— Et, dis-je, que vaut donc la vie ? 

— Oui, répondit-il, c'est vrai, la vie vaut peu de chose! 
Après un silence, je lui demande à mon tour : 

— Et toi, camarade, pourquoi es-tu ici ? Après la révolu- 
tion, tu pouvais retourner tranquillement chez toi ! 

— Ma foi, répond-il, je suis venu parce que tout le monde 
prétend qu'il le faut. 

Ses regards se fixent sur les cadavres à côté de moi. Ensuite 
il lève les yeux vers moi, et dit avec un soupir : 

— Ceux-là, du moins, ont la Icrre cl la ]il)erlé {Zernlia i 
Yolia, terme de propagande révolutionnaire). Il se tourne de 
nouveau vers les deux morts, et, s'adressant à son voisin : 

— Qu'ils ont donc de belles bottes !... Il serait dommage de 
les laisser pourrir ici ! 

Mais quand il voit que je reste très froid et que je ne l'encou- ' 
rage nullement, il n'ose pas prendre les bottes. Puis à un cri 
qui retentit, tout le monde se lève, et nous allons occuper la j 
tranchée à 5o mètres de l'ennemi. 

Qu 'est-il devenu, ce vieux soldat aux yeux doux, attentifs 
et cupides ?... 



CHAPITRE VI 

AVEC LA ^^ DIVISION SAUVAGE" 
PENDANT 

LA RETRAITE DE GALICIE 

. S<nro-Pori('tch(:', le aS juillet/B. août 1917. 

C'est aujourd'hui, pour la première fois, depuis deux 
semaines, que je Irouve le loisir d'arranger mes notes 
et de décrire mes impressions sur' la retraite précipitée 
et douloureuse à travers la Galicie. Le régiment de cavalerie 
irrégulière, auquel j'ai été attaché, celui des Tchetchens, oc- 
cupe ce village. Les deux colonels, l'aide de camp du régiment, 
et moi-même, nous nous sommes emparés d'un grand château 
d'origine polonaise oij nous trouvons enfin, après de longu/^s 
marches fatigantes, un peu de repos sous les hautes colonnades 
grecques et les sombres sapins séculaires. 

Nous venons de vivre des jours tourmentés et pleins d'amer- 
tume. Combien tout aurait pu marcher autrement, avec notre 
énorme supériorité numérique, avec les magnificpies (pialités 
guerrières que présentait l'armée russe avant (]u'clle ne fù! 
gâchée par la gigantes(pie aventure à laquelle on l'a livrée. 



I. — Le général Toiu':nKMissoF. 

La vaste opération du i"" juillet avait été groupée par Brous- 
silof autour d'un mouvement qui devait nous assurer la posses- 



108 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

sion de Lembcrg. L'attaque principale, visant Lemberg par 
Bjéjcany. avait été confiée par le général Goutor, commandant 
le groupe d'armées du Sud-Ouest, au 7^ G. A. sibérien, supé- 
rieurement équipé, et dont l'attitude morale inspirait de l'opti- 
misme. 

Simultanément, le 22^ G. A., commandé par le général Tché- 
rémissof, et occupant le secteur Nord de Stanislau, dut tenter 
une très forte démonstration destinée à donner le change à 
l'ennemi. Cette manœuvre ne pouvait d'ailleurs aboutir qu'à 
la prise des petites villes Galitch et Kalucz, après lesquelles 
elle devait se perdre dans une région sans importance poli- 
tique, 011 les succès militaires seraient condamnés à la stérilité. 

J'ai décrit, dans un chapitre précédent, comment les fortes 
positions de Dzike-Lany furent prises et perdues. D'autre part, 
le général Tchérémissof, malgré (pi'il ne disposât que de trois 
cents pièces de campagne, franchit la Lomnitsa, prit Galitch, 
Kalucz, et réussit à s'y maintenir,, même après qu'une partie 
du front de bataille eût été obligée de se retirer à cause de la 
scandaleuse défaillance de deux régiments de la garde faisant 
partie de la 9^ armée. Ge succès fut d'autant plus remarquable, 
que, au milieu du mois de juillet, l'armée russe semblait défi- 
nitivement atteinte par la propagande bolcheviste et par les 
doctrines militaires, plus dangereuses, des socialistes-révolu- 
tionnarires. 

L'explication en est la suivante : le général Kornilof, com- 
mandant la 8^ armée, avait attaché au 12^ G. A. deux corps de 
troupes dans lesquels l'ancienne discipline s'était maintenue. 

Le premier fut un petit groupe de deux « bataillons d'at- 
taque », du capitaine; Négentsof, qui. sous les auspices de 
Kornilof, avait réuni des volontaires triés, ayant tous juré de 
ne jamais reculer, et formant, sous l'anarchie républicaine, 
une heureuse survivance de l'ancien régime. 

Le second fut la division de cavaliers indigènes du Gaucase, 
mieux connue sous le redoutable nom de « Division Sauvage ». 

Lors de l'assaut général près de Stanislau, du 26 juin/ 
8 juillet, les bataillons Négentsof, sortis de leurs tranchées. 



sous LA REVOLUTION 



109 



cinq minutes avant le sig^nal du départ, traversèrent d'un seul 
bond les lignes autrichiennes et s'emparèrent des trente-quatre 
pièces de campagne que l'ennemi avait alignées pour enrayer 
l'avance russe. Les troupes autrichiennes, se sentant menacées 
au dos, n'offrirent qu'une faible résistance. Néanmoins, de 
lâches fuites des troupes révolutionnaires nécessitèrent, par 
deux fois, dans la semaine suivante, une nouvelle intervention 
des bataillons Négentsof. 

La « Division Sauvage » entra eu jeu, quelques jours plus 
tard, quand la ville de Kalucz, conquise par les soldats révo- 
lutionnaires qui y commirent ensuite de scandaleux excès et 
s'enivrèrent effroyablement, avait été libérée par les Autri- 
chiens. Les cavaliers du Caucase, s'attaquant d'un bel entrain 
aux positions fortifiées de l'ennemi, reprirent la ville. 

Les mérites exceptionnels de ces deux unités, que le main- 
tien de l'ancienne discipline et un vif attachement au chef de 
l'armée avaient fait haïr des camarades révolutionnaires, 
.et suspectes au gouvernement provisoire, furent jugés ina- 
vouables par le général Tchérémissof. Sur la liste de propo- 
sitions pour décorations et promotions, que le gouvernement 
lui avait demandée, il ne mentionna aucun nom d'oiïîcier ou 
de soldat, ni des bataillons d'attaque, ni de la division sauvage. 
Mais le général Kornilof, saisi de leurs plaintes, et anticipant 
son opposition aux méthodes de Kérenski, décora proprio motu 
chaque officier et chaque soldat des bataillons Négentsof, et 
plusieurs membres de la division du Caucase C). 



(•) Ces deux bataillons Néj,n'nt>^of l'iuriil, l'ii jiiillcl, (•liiiii,i,n'S en un 
répriment, coniprenaiit une solnia do cosaque.'^ du Don vl quelques 
jJièces de campafirne : 'ce fut le « Kornilofslci Oudarni Polk », qui a, 
par la suite, joué un rôle .si considérable sous Kornilof, Dénikine et 
Wrnngel. Les demandes d'admission allluant de toutes les parties du 
fiont ()ar dizaines de milliers, le capitaine Négentsof offrit au général 
Kornilof de former sur les mêmes bases tout un corps d'armée. Ce 
dernier, nllégiiaril les soupçons immodérés du gouvernement provi- 
soire avec le(|uel il désirait coopérer, et peut-èlro confiant en une 
justice immanente, déclina la proposition. 

Chaque aspirant — officier ou soldat — au régiment d'attaque resta 
pendant deux semaines eri observation dans une caserne spéciale, ovi 
des sous-ofTlciers ancien régime contrôlaient sa tenue et son attitude 
politique. A l'rxpiiation de vo terme, il était admis ou mis à la porte. 



110 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Mécontent du rôle secondaire que le commandant du 
groupe d'armées dans le plan d'ensemble des opérations avait 
assigné au 12'" corps, le général Tchérémissof essaya d'imposer 
au commandement une autre manœuvre et l'attribution à son 
C.A. de toutes les réserves du groupe Sud-Ouest. Le général 
Goulor, espérant un retour de la fortune, refusa. Mais, à l 'état- 
major du 12*, corps, les officiers se promenaient avec les 
soldats, bras dessus, bras dessous, sous la surveillance pater- 
nelle du général Tchérémissof qui en fît parfois de même, ce 
qui le rendit extrêmement populaire. Le commissaire révolu- 
tionnaire de la S'' armée, un praporchtchik, pris d'amitié pour 
l'excellent général, jeta son poids démagogique dans la balance 
contre la mùrc expérience du général Goutor, et, dans le 
désordre général, l'emporta sur le vieux chef. 

Le gouvernement provisoire — en restant fidèle à son sys- 
tème — accusa des honteux échecs qui s'accumulaient, non les 
soldats, ni les nouveaux règlements ou la fatale désagrégation 
des esprits, mais les chefs, qu'il destitua en grand nombre et 
remplaça par de jeunes ambitieux qui hâtèrent la catastrophe 
finale. 

Le général Tchérémissof. — tout en entamant des pourpar- 
lers secrets aA'ec le Comité exécutif (bolchevik) de Petrograd, 
— profita des excellentes dispositions de Kérenski à son égard, 
amassait ses réserves pour frapper un grand coup, quand 
d'inouïes trahisons au Nord l'obligèrent à se retirer. 

2. — Sur la Lommtsa. 

Maïdan. lo fi/iQ juillet. 
Le 12® C.A. est occupé à remanier son tout petit front d'at- 
taque — hélas ! trop grand pour le nombre de ses forces effec- 
tives. La majorité des troupes est restée en arrière et refuse de 



sans aucune explication. Chaque membre du régimont portait au bras 
gauche des clievrons noirs-rouges et ime tête de mort. Les ofTicicrs 
sortaient généralement de la petite noblesse, à l'exception du prince 
Oukhtomski, aide de camp du régiment. Les liommes avaient presque 
tous été décorés d'une ou de plusieurs croix de Saînt-Gcorges. 



sous LA K ÉVOLUTION 111 

marcher. 11 n'exislo aucun moyen de les y forcer, tant que le 
gouvernement persiste à confier le sort de la Russie au bon 
vouloir des soldats, et la direction des affaires aux comités, 
indifférents ef sceptiques, s'ils ne sont pas nettement hostiles 
à la gTK^rre. 

L'attitude des soldats frappe tout de suite par sa brutalité, 
comme elle frappait autrefois par une trop grande humilité. 
Certains officiers de l'état-major, (pii font partie de comités 
militaires, ont pris peu à peu, en cajolant les réunions de 
soldats, des gestes et des manières plébéiennes, et ils parlent 
d'une façon véhémente, avec des intonations d'agitateur. Aussi 
vois- je avec surprise le général Tchérémissof faire les cent 
pas entre deux soldats. 

On est parvenu au point de vouloir flatter les hommes et de 
chercher à obtenir d'eux, par une fausse camaraderie — qui 
ne trompe d'ailleurs personne — ce que le nouveau régime ne 
permet pas d'imposer par des sanctions disciplinaires. Le 
temps se perd à convaincre les réserves qu'il faut allçr de 
l'avant et remplacer les camarades qui ont jusqu'ici tout fait, 
seuls. Heureusement, l'ennemi ne montre pas grande envie 
d'attaquer. Il espère probablement obtenir plus par la patience 
que par une opération hasardeuse. 

Il reste pourtant parmi les soldats — dont la révolution n'a 
pu faire que de mauvais citoyens — un noyau d'hommes qui 
veulent se battre par sentiment de devoir, ou pour leur plaisir. 
En imitant les bataillons d'attaque du capitaine Négentsof, ils 
se sont enrôlés dans les « Smertielnia batalioni », ou « Bataillons 
de la Mort », qui, isolés, échappant au contrôle du haut com- 
mandement, sous des chefs de hasard, continuent à faire, à 
peu près seuls, la guerre contre l'ennemi national. 

Pour les visiter, je prends, en auto, un chemin qui descend 
M'is hi \ a liée (le la Lonmilsa. Sur la rive opposée, je vois les 
posiiiuns ennemies qui serpentent sur les pentes en face, et 
je quitte la voiture. Alors, c'est ime promenade délicieuse dans 
la fraîcheur des forets, par un(> de ces admirables routes de 
<"'alici('. 



112 I, A GUERRE RUSSO-SIBÉRIENNE 

Tout d'un coup, à gauclie, un commandcnienf : (( Smirno ! » 
Ce sont quelques centaines de soldats campant en pleine foret, 
qui se lèvent a notre approche et se mettent à l'alignement. Il> 
sont, de leur libre gré, rentrés dans les préjugés disciplinaires 
de l'ancien régime. 

Ce sont, sans exception, de jeunes gars, un peu apaches sou- 
vent, un peu brutaux, mais qui saluent et se redressent d'un 
air à la fois si sérieux et si naïf, qu'ils font sourire. Ils donnent 
presque l'impression de boys-scouts campant ici pour jouer, 
comme ceux de France et d'Angleterre, avec leur feu de 
bivouac et leur énorme drapeau rouge où sont dessinés une 
blanche tête de mort et des os blancs croisés. Mais en faisant 
la guerre pour leur plaisir, ils se tiennent très bien au feu, où 
on peut les mener quand on veut. D'ailleurs, discipline très 
rigoureuse. 

On me présente encore un,e jeune fille qui s'était d'abord 
cachée à notre approche. Elle a le type un peu masculin des 
conductrices de tramway anglaises, type énergique et agréable, 
loulia Kazanenko, Oukrainienne, a 21 ans. Elle a gagné deux 
croix de Saint-Georges et vient d'être proposée pour la troi- 
sième, après avoir été blessée à la main, par des éclats de gre- 
nade à main, pendant l'assaut du 25 juin. On ne peut rien 
reprocher à la jeune héroïne, sinon qu'elle a mis par ses 
rigueurs plusieurs jeunes ofïiciers de son bataillon au désespoir. 

3. L'ÉTAT-MAJOR DES «SaUVAGES». 

Stanislau, le 7/20 juillet. 
J'ai fait une visite à l'état-major de la célèbre (( Division 
Sauvage » C). Elle a joué un rôle assez important pendant la 
dernière avance, où les Circassiens ont chargé à l'arme blanche. 
Et c'est dans l'espoir de pouvoir participer à une de ces charges 
de cavalerie que je suis allé demander la permission d'accom- 
pagner ces régiments indigènes du Caucase. 

(^) Partout où elle avait passé, en Roumanie, au début de l'an 1917, 
les autorités locales avaient invité les habitants à fermer leurs portes 
et de ne pas se montrer à ces farouches mais peu scrupuleux guerriers. 



l'-2^ 




-A 



sous LA REVOLUTION 



113 



Ils se sont, avec la permission du général Korniiof, retirés 
<lu front pour donner du repos à leurs chevaux et pour célébrer 
la grande fête du Baïrani. Car les cavaliers de la (( Division 
Sauvage » sont presque tous musulmans. 

Quand je me rends, de bonne heure, à Stanislau, en auto, 
pour rejoindre la 2" brigade qui m'a invité à assister à sa fête, 
je dépasse à chaque instant les cavaliers circassiens attardés 
qui se pressent pour ne pas manquer le dîner collectif, les 
jeux, les courses qui rassembleront les tribus de mahométans, 
perdus dans cette vaste armée de chrétiens. 

Ce qui m'inquiète, toutefois, c'est que tous les convois, toutes 
les charrettes chargées de foin, de vivres, de munitions, et 
tous les soldats qu'on voit se traîner dans les tourbillons de 
poussière, s'éloignent du front, et que personne ne semble 
se rendre aux premières lignes pour approvisionner ou relever 
les soldats épuisés qui occupent depuis deux semaines les tran- 
chées conquises. 

La (( Division Sauvage », que j'ai entrevue plusieurs fois et 
que je vais revoir, est un des plus brillants corps de l'armée 
russe. Formé exclusivement de volontaires caucasiens et recru- 
tant ses officiers de préférence parmi les grandes familles cau- 
casiennes, il fut, depuis sa formation qui ne date que des 
premiers mois de la guerre, l'enfant chéri du gouvernement 
impérial. Pour cette raison, et pour des raisons politiques, le 
grand-duc Michel a été longtemps son commandant. Depuis, le 
frère du tsar a été remplacé par le prince Bagration, le meilleur 
gentilhomme et le plus grand seigneur du Caucase, le dernier 
descendant direct des Bagratides qui ont régné sur le royaume 
de Géorgie depuis le v® siècle. Quand la famille est entrée dans 
la noblesse russe, le nom a été légèrement changé et le litre de 
prince a été le seul qu'on ait trouvé admissible en Russie. On 
Je dit officier très capable. D'ailleurs, sa conversation es! char- 
nianfc d pirine d'intérêt. Manières très douces et celle vi'rilable 
•courtoisie qui est la politesse du cœur. Avec lui, uialiuMireuse- 
ment, la race royale des Bagratides s'éteindra. 

Parmi le? autres ofïîciers de la (( Division Sauvage », on 



114 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

trouve nombre de têtes brûlées, d'une intrépidité et d'un élan, 
d'une intensité de vie toute méridionales. Tel officier a dû 
quitter son pays pour un meurtre — question de vendetta — 
et n'a été admis dans l'armée que lorsque la guerre a éclaté. 
Tel autre a été en Sibérie pour avoir tué son adversaire danif 
une rixe d'amour. La plupart sont très brillants officiers, extrê- 
mement chics dans leurs costumes pittoresques du Caucase. 

Une des aventures les plus extraordinaires a été celle du 
chef d'état-niajor de la division, le colonel Gatofski. Quelle 
carrière que celle de cet officier, joli page de l'empereur, bre- 
veté de l'école du G.E.M., qui parvient facilement au poste de 
chef d'état-major d'une division de cavalerie que commande 
un Karageorgeiitch, frère du roi Pierre de Serbie, mais se 
trouvant en mauvais termes avec son chef, le soufflette ; qu'on 
dégrade ensuite ; qui, comme soldat-aviateur, pendant six mois, 
faisant tranquillement son devoir, gagne par une bravoure 
extrême les quatre croix de Saint-Georges, et auquel, au début 
de la révolution, on rend son grade. 

Je ne puis pas m 'empêcher de regarder du coin de l'œil avec 
admiration ce colonel qui soufflette des monseigneurs, et le 
général qui, évidemment, n'a pas peur d'un chef d'état-major 
aussi impétueux. 

La « Division Sauvage », composée de mahométans, n'a pas 
de drapeaux, qui, sans exception, en Russie, portent des images 
saintes, bénies avec pompe par le haut clergé. Elle a, selon la 
mode turque, le bounichoul:, la queue de cheval, suspendue 
à une hampe. Les régiments n'arl)orent que les fanions peints 
aux couleurs des sotnias. 

A. ■ — La fête du Baïram. 

Stanislau, le 8/21 juillet. 

Je suis aujourd'hui l'hofe de la -.f brigade, composée des 
régiments tatare et tchetchen. Quand j'arrive, en auto, la 
table est dressée chez les Tchetchens, dans un verger où 
l'orchestre joue des mélodies du Caucase. 

Le chef de la brigade, prince Fazoula-Mirza-Kadjar, oncle 



sous 



LA RÉVOLUTION 115 



du shah de Perse, de la vieille famille dynastique des Kadjar, 
me reçoit avec son air tranquille et parfaitement distingué de 
grand seigneur persan. Ensuite viennent les chefs des deux 
régiments, colonel Mouzoulaief et prince géorgien Magalof, 
avec leurs seconds, les lieutenants-colonels O'Remm, de descen- 
dance irlandaise, et le vieux comte Komarovski; ils ont avec 
eux une suite brillante de jeunes officiers tatares, tchetchens, 
circassiens et russes. 

Après un court déjeuner très gai, en plein air sous un ciel 
presque méridional, nous nous rendons au déjeuner du régi- 
ment des Tatares, qui bat son plein, oii il faut recommencer, 
et où nous goûtons encore une fois ces étonnants plats cau- 
casiens, composés de riz, de viandes, d'oignons et de raisins 
séchés. 

Dans une grange, officiers et soldats sont entassés autour de 
tables qu'on a rangées en fer à cheval. Assis sur un banc trop 
étroit, pressé entre les princes Kadjar et Magalof, il faut que 
je m'habitue lentement à la pénombre, à ce groupe extraordi- 
naire de gens de la cour et paysans, de gentilshommes cam- 
pagnards et petits bandits caucasiens, tous armés de poignards 
étincelants, rassemblés avec une simplicité patriarcale, juchés 
les uns sur les autres, d'ailleurs tous très dignes et presque 
silencieux. Dans la mi-obscurité, je vois briller les yeux lui- 
sants et mobiles dans les visages basanés. Les hommes sont 
d'une politesse exquise envers les officiers, et cela réconforte 
après le désordre révolutionnaire. 

Tout d'un coup, la musique commence à jouer : deux instru- 
ments monotones qui crient sans interruption une plainte 
assourdissante, et une sorte de musette nasillarde qui répète 
toujours la même mélodie, indéfiniment. Aussitôt, des soldats 
commencent une danse, et ensuite un officier danse aussi, sur 
la pointe de ses pieds agiles ccjmnie ceux d'une ballerine. II 
danse très bien, le lieulenant Tlatof, avec ses yeux riants, fixés 
sur les miens, tandis qu'il s'approche et s'éloigne tour à tour, 
avec des mouvements des bras languissants et gracieux. Et les 
soldats se pressent autour de leur olficicr qui i)arfici[)e à leur 



116 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

jeu, et l'applaudissent avec un sens très fin et très savant des 
distances, sentiment que le fantassin russe, dans de semblables 
circonstances, ouljlierait tout de suite. 

Jilnsuite, ce sont en plein air des courses à cheval, des luttes, 
encore des danses au poignard entre des haies de spectateurs 
qui battent des mains et qui enflamment le danseur par leurs 
cris. Et enfin des exercices au sabre dans lesquels on passe à 
cheval, au galop, et on coupe des branches posées à quelques 
mètres de distance à gauche et à droite. Ils sont merveilleu- 
sement agiles, ces cavaliers du Caucase, qui aiment seulement 
les armes tranchantes. Ils dédaignent la lance, l'épée et le 
poignard, puisqu'ils considèrent les armes pointues comme 
traîtresses. Ils disent : «Ce sont les Juifs qui piquent. » Leur 
adresse s'exerce à donner 'des coups formidables qui coupent 
un cou d'homme, qui s'enfoncent de l'épaule jusqu'au cœur. 
Ou bien des coups dans l'eau qui ne doit pas rejaillir. Les offi- 
ciers ont parfois des sabres qui datent de plusieurs siècles et 
qu'a fabriqués jadis, aux anciens temps, un célèbre armurier 
de Damas ou de Chouch^. 

Dans ces peuples guerriers du Caucase, la discipline est basée 
sur des traditions patriarcales. Les officiers russes sont entourés 
du même respect que leurs hommes témoignent aux chefs de 
leur tribus, à ces descendants des anciennes familles dynas- 
tiques du Caucase, des rois d'Abkhazie, de Nakhitchevan, ces 
Khans Chervachidzé, Nakhitchevanski, Jorjadzé, qui à côté du 
prince Fazoula, enflammés tout comme leurs soldats, suivent 
leurs danses, et participent à leurs jeux sportifs, comme ils 
partagent leur extrême mépris des dangers et de la mort. 

Le soir, les princes Fazoula et Magalof me reconduisent à 
Stanislau en auto. Et là, déjà, des bruits alarmants flottent 
dans l'air. La population, respectée jusqu^ici par l'armée d'oc- 
cupation, s'assemble dans les rues. Les soldats d'infanterie 
occupent en trop grand nombre les coins des trottoirs, discu- 
tent les nouvelles, les rumeurs qui précèdent les défaites et les 
paniques. 



sous LA RÉVOLUTION 117 

5. — Conversation avec un soldat. 

Stanislau, le 9/22 juillet. 
Le i)iinco Bagration me montre une dépêche du général 
Kornilof, j)romu commandant du groupe d'armées du Sud- 
Ouest, qui, en des termes chaleureux, loue sa division de ce 
qu'elle a fait pendant l'avance sur Kalusz et prie les troupes du 
Caucase de vouloir bien suspendre les fêtes religieuses du 
Baïram pour venir protéger, dans la ii'' armée, des positions 
qu'une trahison subite et scandaleuse de deux régiments de 
la révolution, aussitôt suivie par d'autres libres citoyens, a, 
d'une façon inouïe, mises en danger. 

Nous partirons donc demain pour cette armée, et nous nous 
réjouissons d'entrer bientôt en contact avec l'ennemi. Cepen- 
dant, la division a beaucoup donné. Lorsque l'infanterie russe, 
en supériorité numérique sur l'ennemi, eut pris le ■!() juin 
Babine, le 27 Bloudniki et Padvorki, assurant ainsi à l'infan- 
terie le passage de la Lomnitsa, elle se trouva arrêtée sur l'autre 
rive de la rivière par de nouvelles lignes de fds de fer. Mais, 
après avoir défendu et dépassé Kalusz, elle s'est avancée jus- 
qu'à Mossiska et Kopanka, 011 elle se heurta de nouveau — et 
cette fois définitivement — à une position préparée. 

Un soldat, membre d'un comité de corps d'armée, a exprimé 
le désir de me questionner. Je me rends volontiers à son désir. 
Le gouvernement et le G.Q.G., qui a institué ces comités, les 
croit utiles à la continuation de la guerre ; mais je n'en suis 
point sûr. 

Le soldat me demande pourquoi la France veut continuer la 
guerre. Je lui explique que, forcée, connue la Russie, à la 
faire, elle se trouve dans l'impossibilité de la finir maintenant. 

— Le pays est épuisé, réplique-t-il. On a versé du sang pen- 
dant trois ans. Nous en avons assez. 

Je réponds que l'ennemi est encore en Russie, qu'une paix 
allemande ferait perdre aux républicains russes tous les avan- 
tages qu'ils se promettent du nouveau régime, et que l'avenir 
de la Russie serait compromis par une attitude trop molle 
pendant ces mois qui peuvent être décisifs. 



118 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

— Mais si nos soldats ne veulent plus se battre ? 

— Eh bien ! dis-je, est-ce que cela dépend maintenant d'eux, 
qu'ils continuent, oui ou non, à se battre ? 

— Dans une République démocratique, on ne peut pas faire 
la guerre contre la volonté des soldats ! 

— Oui, surtout s'il y a tant de mauvais citoyens parmi eux. 
Il faut, dans ce cas, employer quelques groupes d'autos-mitrail- 
leuses contre les récalcitrants. 

Mon interlocuteur se fâche alors et commence à épuiser son 
vocabulaire de propagandiste révolutionnaire contre la France, 
qui est une (( République bourgeoise », tandis qu'au contraire 
la Russie est ou .sera une véritable « République prolétaire ■>, 
etc., etc. 

Les trains des régiments quittent Stanislau ce soir. Les rues 
sont obstruées par les voitures, parce que ce départ, prenant 
tout de suite forme de retraite, inquiète les soldats des trans- 
ports, qui sont peu militaires, qu'on tient toujours éloignés 
des batailles, qui ont (( la frousse » et se hâtent de détaler. Ce 
sont partout, dans l'obscurité, des jurons, des cris qui sortent 
des voitures arrêtées en quatre files, sur une longueur de plu- 
sieurs kilomètres. 

Les bruits se précisent. A Tarnopol, l'infanterie a pillé et 
incendié la ville, en commettant des atrocités sans nombre. 
Stanislau verra-t-elle les mêmes hontes ? Je vois des soldats du 
train qui pillent des boutiques sous prétexte qu'il ne faut rien 
laisser aux Allemands. Ils entassent des ballots qu'ils aban- 
donnent dans la boue. Je dois m'employcr moi-même, pendant 
une nuit pénible, pour aider un restaurateur à défendre ses 
couverts, ses nappes et ses tables. 

6. — Scènes de retraite. 

Le 10/28 juillet. 
Après un sommeil de trois heures, je me réveille en sursaut. 
La division est partie et il me faut la rejoindre coûte que 
coûte. Dans les rues, on voit des scènes d'une terrible déso- 



sous LA RÉVOLUTION 119 

lation. Et, puisque je porte runifornie, je suis en quelque 
sorte complice de ce désordre et j'en ressens une honte très 
vive. Une charrette qui passe, un cheval d'olficier tenu à la 
bride par une ordonnance : je charge quelques effets dans la 
toute petite voiture et je pars à bride abattue pour retrouver 
ma « Division Sauvage». 

Je rejoins ses régiments déjà à Mikétintse, où ils attendent 
larrivée de ^eurs trains, à un carrefour où un autre convoi, 
immense, marchant vers le Sud, les a arrêtés. 

Tout à coup, notre cortège s'ébranle, et, parce que je suis 
avec des officiers d'un régiment qui forme notre arrière-garde, 
je vois passer toutes les peuplades du Caucase, qui se sont 
volontairernent engagées dans la (( Division Sauvage » : les 
gens de Kabarda, ceux de Daghestan, les Tartares, les Tchet- 
chens, les Circassiens, les Ingoushs, tous types orientaux, mais 
appartenant à cent races différentes, qui se sont croisées, ou 
qui, dans quelques endroits, vallées séparées ou crêtes inac- 
cessibles, se sont maintenues pures. L'œil furtif et perçant, 
qui regarde surtout à la dérobée, la tenue nonchalante, mais 
d'une bravoure et d'une discipline à toute épreuve, ils mani- 
festent un visible dédain pour l'infanterie, qui a décidément 
mauvaise tenue, et qui ne les aime pas. Sans hésitation, ils 
tourneraient leurs armes contre ces bandes indisciplinés qui, 
sans cohésion, sans chefs, traversent selon leur plaisir tout ce 
pays. 

Enfin viennent les Turcomans, qui forment le plus extraor- 
dinaire régiment de Russie, et que le commandement a provi- 
soirement attaché à notre division comme septième régiment. 
Sous d'énormes « papakhas » (bonnets noirs), leurs faces très 
bnines d'Arabes font une très martiale impression. Mais ce que 
nous ne cessons pas d'admirer, ce sont leurs chevaux, parfois de 
pur sang arabe, aux jambes fines et aux queues superbes, 
vibrants de feu, et qui peuvent galoper pendant des heures. 
Ces beaux soldats passent sans regarder personne, très fiers. Il 
y a un escadron entier monté sur des grisons, un autre <ur de 
magnifiques chevaux noirs. 



120 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

De temps en temps nous nous arrêtons dans un champ,, 
pour nous reposer après cette nuit sans sommeil, et ce sont 
alors des spectacles inoubliables, pleins de vie et d'une beauté 
qui dépasse toutes les imaginations. Toute la plaine semble 
animée. Les officiers en leurs costumes superbes, aux capes 
rouges et jaune d'or, forment un groupe magnifique, et autour 
d'eux une multitude de chevaux broutent l'herbe, jusqu'à la 
crête des collines qui entourent ce fertile paradis galicien, sur 
lequel le soleil éjjand un glorieux rayonnement. 

Un commandement retentit à travers la vallée, on le répète 
partout, et les régiments qui s'étaient rapprochés se séparent. 
On monte à cheval, on se met en lignes, on pique vers la voie, 
en brisant subitement les cortèges des troupes à pied et les 
trains des régiments, et on reprend majestueusement sa place 
dans l'énorme défilé, qui — nous commençons à le com- 
prendre — signifie la retraite et rabandon. Et je vois dans 
les yeux étonnés des soldats de la révolution l'admiration et la 
terreur que leur inspirent nos cavaliers impassibles. 

A Kloubovtse, j'assiste à vme scène pleine d'intérêt. Nous 
dépassons le régiment de Lithuanie, celui même qui a" décidé, 
du sort de la révolution dans les rues de Petrograd. Près d'une 
voiture de transport, dans laquelle un homme est étendu, un 
sous-officier à cheval, dans un état de fureur sourde. Les yeux 
semblent lui sortir des orbites. Il fouette de sa nagaïka 
l'homme couché, qui est ivre, et autour de lui les soldats du 
régiment semblent l'approuver. Il hurle : 

— ■ cochon, tu es donc ivre ! Ce n'est vraiment pas le- 
moment d'être ivre maintenant que nous allons à la bataille. 
Voilà donc la liberté, n'est-ce pas ! 

Et en se tournant vers ses camarades : 

— Jetez-le dans le fossé. Je prends ceci sous ma responsa- 
bilité. Et que personne ne mette ce cochon dans sa Aoiture ! 

Ainsi fut fait. Le cortège se mit en route et l'homme, ivre 
et hébété, resta dans la boue. 

Un officier aurait-il pu faire la même chose sans vexer, ces 
soldats, si jaloux de leurs libertés ? Et que de tels sous-officier& 



sous I. A REVOLUTION 



121 



sont rares, inalheurcuscnicnt, parmi ces paysans dont on a 
déchaîné les mauvais instincts ! 

La j)riMcipale vertu militaire du simple soldat russe est 
l'obéissance. Il se sent de plus en plus embarrassé par la 
fausse liberté que des combinaisons politiques lui ont donnée. 
Une forte voix qui crie, un bras de fer qui frai)pe, — et il 
comprend. 

Nous ne ferons aujourd'hui que 35 kilomètres à peu près ; 
l'ordre nous est venu de nous arrêter pour cette nuit à Nizniof. 



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\)J.askjroun 



ITI.NERAIHE DE LA DIVISION SAUVAGE PENDANT LA RETHAITE DE GALICIE 
JUILLET 1917. 

Nous apprenons que, déjà, nos troupes au Nord de Stanislau, 
abandonnées par les trains et les réserves, se replient sur la 
ville, et qu'ici et là nos batteries, dans une fuite précipitée, 
ont été abandonnées. 

7. — Avec Tchetghens et Tatares. 

Le 11/2/4 juillet. 

J'ai passé la niiil dans la chambi'e du colonel Moii/.oiilaief, 
l'excellent commandant du régiment des Tchetchens. Mes 
bagages, éjiars sur différentes voitures, se perdent, mais je 
n'ai qu'à offrir un bon pourboire, et ils se retrouvent immé- 
diatement. 

Nous parlons à lieures pour Monaslcrzyka et Buczacz. Le 
temps est excellent. Pendant notre trajet, nous sommes coupés 



122 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

de la division, qui a quitté .Niziiiof une heure après nous, el de 
tout le reste de l'armée. De temps en temps, une auto qui 
passe, un courrier au galop, nous renseignent bien vite sur la 
situation qui empire. Mais nous coupons vers Buczacz par de 
petites routes, nous passons les fleuves à gué pour faire boire 
les chevaux. L'insouciance martiale des hommes, l'attitude dé- 
gagée des officiers accroissent l'impression que nous faisons une 
simple promenade par des paysages qui sont d'une invraisem- 
blable beauté. J'accompagne le régiment des Talares, mar- 
chant en avant, entre les colonels, prince Magalof et comte 
Komarofski. Le premier extrcmcmcnt brillant officier, Géor- 
gien à la culture européenne. L'autre, grand, très franc, le 
type de ces vieux gentilshommes russes d'un temps qui sem- 
blerait trop rude et surtout trop guerrier aux délicats d'au- 
jourd'hui. Le comte Komarovski fait la guerre pour la cin- 
quième fois. Il a promené son activité et son enthousiasme du 
Transvaal à Pékin, de la Mandchourie aux Balkans. D'ailleurs, 
d'une très grande culture universitaire, méprisant tous les 
(( bureaux », ({uoique lui-même breveté d'éta (major, — et 
mauvaise langue spirituelle à tout casser. 

Avant Buczacz, nous rejoignons sur la grande route les 
régiments d'infanterie qui marchent, sans officiers, en complet 
désordre. Des clameurs épouvantables : quelques conducteurs 
de voitures, hurlant sans trêve, fouettent leurs chevaux pour 
se forcer un passage à travers un inextricable chaos de camions, 
charrettes, calèches, remplis de fuyards, avec les plus invrai- 
semblables collections de meubles, samovars, veaux, porcs et 
sacs remplis d'objets pillés. Le prince Magalof, qui chevauche 
en tète, de notre régiment, ordonne au conducteur d'une voi- 
turette de transport de l'arrêter, pour laisser passer ses cava- 
liers. Mais l'homme — moins par insolence peut-être que par 
une inertie orientale — continue tranquillement sa marche. 
Sur un ordre de notre chef, s'élancent plusieurs Tatares qui 
battent à pleins bras, de leurs formidables a nagaikas », ce 
soldat de Kércnski, tout stupéfait de son infortune. Tout 



sous LA REVOLUTION 



123 



autour, les soldats regardent, les veux écarquillés d'étonne- 
ment : eela ne s'était plus vu sous le nouveau régime. Mais 
aucun cri de conscience, ni de protestation. Komarofsky crie : 
« Assez ! » Chacun retourne dans le rang, et nous continuons 
notre marche. 

Il va sans dire que Buczacz, où l'armée révolutionnaire, sous 
le contrôle des comités gouvernementaux, a passé, est pillée 
de fond en comble, et à plusieurs endroits incendiée. Quelques 
cadavres d'habitants, et aussi de soldats révolutionnaires, exé- 
cutés par les bataillons Négentsof qui ont traversé la ville 
avant nous. 

La division reste à Buczacz, nos régiments vont à Tribou- 
khovtse. Nous sommes de nouveau coupés du reste de l'armée, 
et seulement le soir, après le rétablissement des communi- 
cations téléphoniques, nous apprenons ce qui se passe sur le 
front. Les Allemands ont pris Podajce, à une trentaine de kilo- 
mètres d'ici, et semblent s'approcher à marches accélérées. 

Il se passe des choses épouvantables. Les réserves qui mar- 
chaient vers Podajce, pour secourir les troupes qui l'occupaient, 
ont partout été arrêtées par des individus en uniforme et en 
civil, qui les ont immobilisées par de fausses nouvelles, en 
les convainquant qu'elles seraient inévitablement prises si elles 
continuaient leur chemin. Les Allemands avancent à peu de 
frais. 

C'est partout la même chose : les vieux soldats et les jeunes 
patriotes, consolidés par les officiers en des bataiUons smerti, 
occupant les premières lignes, font généralement leur devoir. 
Mais, gagnées par une incessante propagande bolcheviste, les 
réserves, les troupes de relève, les Services d'approvisionne- 
ment et de transport, pris par la panique, font le vide derrière 
ce tout mince cordon de combattants qui bientôt, à leur tour, 
n'ont qu'à se retirer, ou à se rendre à l'ennemi, s'ils s'aper- 
çoivent trop tard de l'isfjloment complet dans lequel les ont 
laissés leurs camarades de l'arrière. 

Et partout ce sont les Juifs qui fout entendre à demi-mot 
que c'est la punition des pogroms de Kalucz, de Tarnopol, de 



124 LA GUERRE RUSS0-SIBÉRIE?JNE 

Stanislau, et des pillages systématiques de tous les villages de 
Galicie, par où l'infanterie de la liberté a passé. Et il se 
pourrait très bien, qu'à la punition céleste — combien méritée 
d'ailleurs — se soient ajoutées les vengeances humaines. 

8. — - Scènes de pillage et de déroute. 

Triboukliovlse-Czorlkof, le 12/25 juillet. 

Nous voilà de nouveau en selle à 6 heures du matin. J'ac- 
compagne le docteur du régiment des Tchetchens. Suivis de 
nos ordonnances, nous sommes sur le point de prendre la 
chaussée vers Czortkof, quand nous entendons tout près des 
coups de fusil et des cris déchirants. L'ennemi est-il déjà si 
proche ? Il faut en avoir le cœur net. Nous piquons vers le 
village, où une autre partie de notre division vient de passer 
la nuit. Des scènes invraisemblables nous attendent, des femmes 
en pleurs, des enfants qui crient et qui nous implorent de ne 
pas leur faire de mal. Une vieille grand'mère avec sa fdle et 
ses petits-enfants, en nous voyant, se sont mises à genoux 
dans la rue, devant nos chevaux, et nous prient de leur rendre 
justice : on leur a volé leurs dernières ressources en argent. 
Non l'ennemi, mais les soldats révolutionnaires, et des cava- 
liers de notre division, les Kabardiens, ont passé par là C). Dans 
une ferme, un vieillard se découvre. Sous son chapeau de 
feutre, on voit une fraîche blessure faite par un coup de sabre. 
Il semble n'avoir pas été assez prompt à donner sa montre et 
ses dernières couronnes. Le docteur, d'ailleurs aussi impuissant 
que tous les autres officiers de l'armée russe, panse le pauvre 
vieux diable, autour duquel des femmes et des petites fdles, en 
sanglotant, se sont rassemblées. 

Partout des maisons qui s'allument à l'horizon : là-bas, l'in- 
fanterie russe passe par les villages. 



(^) Les musulmans du Caucase se battent pour des motifs séculaires : 
chacun veut regagner son village ou son « clan » avec une croix sur 
la poitrine et les poches pleines d'or. Pour se faire obéir par ces 
fatalistes intrépides, leurs officiers sont obligés de fermer souvent les 
yeux sur leurs faiblesses. Cela est dur pour les jeunes nobles sortis 
des écoles militaires du Nord, mais ils doivent s'y faire ! 



sous LA RÉVOLUTION 125 

Après avoir fait une vingtaine de kilomètres, nous sommes 
arrèt^ à Biélobojnitza par un ordre de la division. L'ennemi 
semble attaquer Buczacz. Et des cavaliers qui passent assurent 
que les réserves du front sont toutes en fuite. Il est ii heures. 
Nos Tchetchens mènent leurs chevaux paître dans les champs 
d'avoine et d'orge. Les voitures de transport, sans relâche, se 
dirigent vers l'Est, pour mettre en sûreté les bagages de 
l'armée. 

Tout d'un coup, de petits points api)araissent sur la crête 
des collines, qui limitent le paysage vers le Nord. La vue en 
est tellement extraordinaire que nous nous portons instincti- 
vement au-devant de cette ligne vivante qui se rapproche. Et 
puis on voit que c'est l'avant-garde des déserteurs, gens sans 
fusils, sans sacs, et ne portant que leurs vêtements. Encore 
d'autres lignes qui approchent et descendent dans cette vallée 
qui semble vivre partout d'une vie fiévreuse. Ce sont des 
milliers de fuyards, tous pris d'une panique irrésistible, et qui 
se hâtent d'échapper à l'ennemi qu'ils n'ont même pas vu. Et 
nos cavaliers, avec leur discipline d'ancien régime, regardent 
avec surprise et ironie ce spectacle abominable. 

Une auto paraît, au petit drapeau rouge, filant à toute 
vitesse : c'est un soldat, membre d'un comité de corps d'armée, 
qui a réquisitionné une autO' militaire pour sa fuite avec ses 
« tovarichtchi ». 

9. — Le troupeau des fuyards. 

Czorthof, le 12/25 juillet. 

Une estafette nous apporte l'ordre de nous rendre à Czortkof. 
Mais nous y sommes à peine depuis une heure qu'il nous faut 
repartir. Le rôle de notre division est subitement changé par 
la désertion monstrueuse de l'infanterie. Au lieu d'aller secou- 
rir les troupes de la ii'' armée, mises en danger par une 
défaillance locale, il faut, aux lieux mômes oii nous sommes, 
protéger une retraite générale qui menace de tourner au 
désastre. 



126 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

On préparait déjà un repas, une bonne soupe dont l'odeur 
commençait à remplir la maison où nous sommes descetjdus, 
les colonels Mouzalaief et O'Remm et moi ; mais les- ordres 
sont formels. Nous ferons une très forte reconnaissance avec 
une brigade entière : les régiments des Tatares et des Tchet- 
chens. 

Il est 7 heures. Le soleil couchant jette de longues ombres 
sur les voies encombrées par mille voitures, où les bagages 
des régiments et tous les objets volés sont entassés. Le mécon- 
tentement général se traduit par des tempêtes de jurons que 
de grands éclats de rire interrompent : il faut gravir une col- 
line, et des dizaines de volontaires se présentent pour pousser 
les voitures avec de sauvages hurlements de plaisir. Ce sont de 
grands enfants, et au fond de bons diables, mais qui ont 
besoin de sentir la main d'un maitre. 

Le cortège de nos huit cents hommes est coupé par cet éton- 
nant désordre. Et, tandis que nous attendons à cheval que 
toutes ces confusions et ces clameurs cessent, il se fait, tout 
d'un coup et partout, un grand silence à la vue d'une étrange 
procession qui arrive. 

Ce sont des soldats hâves, sans fusils ni sacs, sans casquettes, 
avançant en désordre, les yeux hagards et fatigués, à la marche 
chancelante, vil troupeau égaré par la peur et livré à la faim. 
Quinze mille jeunes hommes passent ainsi en un quart d'heure, 
entre deux haies de cavaliers, abattus par la panique et les 
privations, et poursuivis par les moqueries et les cris de mépris 
de nos gens du Caucase. « braves fantassins ! vous voulez 
vous battre avec les mains., camarades ? Retournez vite. Vous 
marchez vers l'ennemi I » 

En effet, ils retournent au front, ces quinze mille soldats 
révolutionnaires et libres, conduits par huit cosaques, lance 
au poing. Ils ne feraient qu'une impression piteuse avec leurs 
figures brutales et abattues, leurs mauvaises mines de chiens 
affamés, si on ne les savait pas coupables d'une si lâche trahison 
envers leur patrie. Aucun ofïîcier n'a manqué à ses devoirs. On 
m'apprend que plusieurs d'entre eux, abandonnés par leurs 



sous LA RÉVOLUTION 127 

hommes, ont péri à leurs postes. Les fuyards que le nouveau 
régime avait, sur leur seule conscience d'hommes libres, char- 
gés de garder le nouveau gouvernement, armes en mains, ont 
manqué si unanimement à tous leurs devoirs qu'ils viennent 
de prouver en un jour la criminelle faiblesse et l'insolente 
stupidité de cette discipline inédite que des politiciens venaient 
de « fonder sur de nouvelles bases ». 

lo. — La cause de l'indiscipline. 

Un nouvel ordre du gouvernement provisoire nous apprend 
que les officiers auront désormais le droit de fusiller les pil- 
lards et les déserteurs. On vient donc, en haut lieu, de regretter 
cette liberté spéciale, concédée aux « tovarichtchi » par les 
socialistes-révolutionnaires conjoints aux bolcheviks pour les 
gagner à la légère aventure révolutionnaire, — et qui a été la 
liberté de fuir devant l'ennemi, d'abandonner les officiers et 
de commettre des atrocités et des vols partout. 

Par cette nouvelle mesure, on prétend remettre sur les 
épaules des officiers la responsabilité des excès que les soldats 
commettront désormais. Malheureusement, on ne pourra remé- 
dier en un jour aux effroyables fautes qui ont été commises 
pendant de longs mois. 

Rien de plus facile que d'abattre le maraudeur, le déserteur, 
si la grande masse des soldats, qui assistent à ces exécutions 
expéditives, les appuient unanimement et sur-le-champ. Il ne 
suffît pas de tuer deux ou trois hommes qui tournent le dos 
à l'ennemi, il faut avoir l'assentiment des autres, en même 
temps avertir ceux qui hésitent et encourager les braves. 

On savait que, même pour les races les plus braves et ins- 
truites des autres nations de l'Europe, les armées ont eu de 
tous les temps besoin de sanctions terribles contre les passions 
que les batailles et les défaites déchaînent. On en a libéré les 
.soldats russes, qui, pour une grande partie, sont des Ames 
simples, et cpii ont les goûts des. siin{)les pour le vol, l'ivresse, 
les violences. 



128 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

On les a llallés dune façon incompréhensible, de haut en 
bas C), par des harangues qu'on se figurait enthousiastes et 
qui n'étaient que stupides, par des raisonnements plus ineptes 
que profonds. On a abaissé ainsi en trois mois une armée 
moderne au niveau d'une horde de la migration des peuples. 

Et on veut maintenant, tout d'un coup, que ces centaines de 
mille «camarades », qui traversent, en les dévastant, ces vastes 
pays, et qu'on a méthodiquement encouragés à se cabrer contre 
toute parole d'autorité, soient maîtrisés par de tout jeunes 
sous-lieutenants, revolver en main, dont on a d'abord miné 
le prestige, et dont on exige qu'ils retrouvent leur autorité par 
des coups de feu, au milieu d'une universelle panique, isolés 
parmi des multitudes de paysans farouches, préparés aux 
révoltes et aux massacres ? 

II. — Pillards. — Reprise du contact avec l'ennemi. 

Kopyczynce, le iS/aô juillet 1917. 

Ce malin, notre corps d'armée, le 34% ne compte que 

i.5oo soldats. Et encore, sont-ils tous sûrs ? La retraite, qui 

est maintenant devenue un fait accompli, sera protégée par la 

cavalerie. Le 2*^ corps de cavalerie se trouve autour de Kopy- 



(^) Un général russe m'a raconté le fait suivant, caractéristique et 
très typique, auquel 11 a assisté : 

Le général Kouropatkine se rendit un jour chez le ministre de la 
Guerre Kércnski. Il ne le trouva pas et se fit annoncer au chef de 
cabinet Iakoubovsky par l'aide de camp du ministre. La salle d'attente 
oîi il entra, était remplie de soldats qui venaient de profiter de leur 
droit de prétoriens pour causer avec le ministre de la Guerre. Ils 
avaient, comme de' coutume, pris les meilleures places, et ils bar- 
raient les passages, assis ou debout, en des attitudes plus pittoresques 
que polies. 

L'ancien généralissime de la guerre japonaise et ancien comman- 
dant du groupe d'armées A'ord-Ouest fut reçu par le chef de cabinet, 
avec lequel il resta une dizaine de minutes. Lorsqu'il fut sorti, le 
chef de cabinet réprimanda l'aide de camp à voix si haute que ses 
paroles furent entendues par une partie des soldats : 

— Comment, dit-il, vous laissez entrer le général Kouropatkine 
avant que son tour soit arrivé ? Si lui ou un autre général reviennent, 
une autre fois, faites-les attendre jusqu'à ce que tous les soldats qui 
seront arrivés avant eux aient eu leur audience ! 



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sous LA RÉVOLUTION 129 

czynce, on vient de débarquer le 3" corps de cavalerie vers le 
Nord, à Voloczycz, et nous commençons notre travail dès ce 
soir, à Khorotskof. 

Un fait significatif : l'avance des Autrichiens, après notre 
retraite de la ligne de la Lomnitsa, a été si Icnlc, que nos 
corps de patrouille chargés de retrouver le contact avec l'en- 
nemi ont retrouvé des batteries que nous avions abandonnées 
pendant les premières paniques. 

Pendant que nous nous préparons, rassemblés autour de la 
fontaine du village, au départ, un Juif très maigre, au teint 
bilieux, vient se plaindre qu'on lui ait pris son cheval. On le 
confie à deux Tatares qu'il accuse, pour qu'il leur désigne sa 
monture. Mais il refuse de les suivre, et sa frayeur est si vive 
devant l'attitude moqueuse des Tatares, qui sont évidemment 
des brigands, et devant les yeux froids et menaçants desquels 
il baisse les siens, qu'il inspire en même temps la pitié et la 
dérision. Komarovsky ordonne de lui rendre son cheval et il 
disparaît derrière une haie, où il « aura certainement du 
coton ». 

Le régiment aligné s'ébranle. Nous cachons nos inquiétudes 
et nos douleurs derrière le magnifique apparat militaire de nos 
régiments. Notre musique joue cent mélodies que chaque Russe 
connaît : chansons populaires de Caucase, les Brigands dans 
la forêt, Alla Verdi, et surtout le célèbre chant épique du 
cosaque Stenko Razine, qui noie sa fière et heureuse fiancée 
dans les sombres eaux de la Volga. 

Partout, laboureurs, femmes et enfants, sortent des maisons, 
et admirent l'allure guerrière de nos gens, qui semblent encore 
plus formidables dans la solitude qui se forme autour de nous. 
Nous nous redressons sur nos selles et oublions nos fatigues 
des derniers jours, pour faire de notre douloureuse fuite à 
travers des haies d'Autrichiens qui ne cachent souvent pas 
leur joie, une série d'entrées triomphales dans tous ces pros- 
pères villages que nous abandonnons peut-être pour toujours. 

Mais, dans tous les villages que nous laissons de côté, des 
cavaliers Gabardines ou Ingoushs, après s'être écartés du rang, 

9 



130 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

eulcvont le bétail pour le vendre — la pointe du poignard sur 
la poitrine — au village suivant, où nos Tatares, â leur tour, 
les volent, pour les vendre au village suivant, et ainsi de suite. 



Kliouvintse-Tooiistc, le 1^/27 juillet. 

Jai liasse la nuit avec le comte Komarovsky dans une de ces 
jolies et proprettes maisons galiciennes, peintes en couleurs 
claires du village de Khorotskov. A une heure du malin, un 
ïatare entre chez nous pour nous avertir de la part du prince 
Magalof que « la dernière ligne de linfanterie vient de nous 
dépasser, qu'il ne se trouve plus rien entre nous et l'ennemi, 
et que nous ferons bien de nous tenir prêts à toutes les éven- 
tualités ». 

Nous nous habillons et nous jetons de nouveau sur le lit 
pour attendre le signal du départ, qui s'effectue à 6 heures. 
Point d'ennemi ! Et c'est presque un désappointement pour 
nous que les Allemands, et surtout ces « uhlans » que nous 
avons attendus anxieusement et impatiemment pendant la nuit, 
ne nous aient pas rejoints. Ce serait une fête pour tous de les 
charger, à nombre égal, ou même s'ils nous étaient supérieurs 
en nombre. 

Je trouve le prince Gagarine à Kliouvintse. 11 a fait devant 
Kalusz une de ces jolies actions qui caractérisent le soldat né. 
Le nouveau régime l'avait écarté, et ce n'est que sur la prière 
unanime de tous les officiers de sa brigade qu'il a conservé 
son poste. Quels que puissent avoir été ses torts aux yeux des 
meneurs révolutionnaires, il les a largement rachetés par le 
fait suivant : la subite défaillance d'un régiment d'infanterie 
devant Kalusz jeta plus d'un millier d'hommes en désordre sur 
les i-éserves, et fut près de les entraîner dans leur fuite. Le 
prince Gagarine vit le danger, descendit de son cheval, haran- 
gua les soldats et réussit à les emmener avec lui, chargeant 
lui-même, sabre au poing, vers l'ennemi qui s'était avancé 
pour profiter du désordre, et qu'il rejeta tout de suite dans 
ses anciennes positions. 



sous LA REVOLUTION 



131 



Le prince Gagarine nie permet d'accompagner, pour quelque 
action que ce soit, les escadrons de ses deux régiments. Puisque 
Ja y sot nia du régiment des Circassiens doit aller prendre le 
contact avec l'ennemi, je me rends chez son commandant, le 
capitaine Boutchkief, qui me présente aux officiers qui parti- 
ront bientôt : les princes Mahomet-Ghirei et Seid-Pay, Krym- 
Chamkalof et le lieutenant Kournakof. 

Le village de Kliouvintse s'étend dans la petite vallée cl 
remonte des deux ccMés sur les collines qui longent la petite 
rivière la Tlodne-Strave. 

Nous partons avec l'ordre de chercher le contact avec l'en- 
nemi et de le charger à l'arme blanche, s'il insiste et s'aiJ])r<jchc. 
Partout apparaissent sur les collines en face des points noirs : 
des patrouilles d'infanterie, — et d'autres points qui marchent 
vite contre le fond clair du ciel : la cavalerie ennemie. 

Noire grande crainte, ce sont les autos-mitrailleuses ennemies 
qui nous surprendraiiht sans que nous puissions nous défendre. 
Nous détruisons les petits ponts avec les mains, car nous 
n'avons pas de dynamite. Il faut disloquer une poutre avec nos 
sabres, et ensuite l'employer comme un levier pour enlever une 
par une les planches du poiit. 

La division est partie ; les régiments des Ingoushs et des 
Circassiens s'éloignent aussi, et notre demi-escadron reste jxiur 
surveiller l'ennemi. Les régiments de Kabarda et de Daghes- 
tan prennent position sur notre flanc gauche avec leurs mitrail- 
leuses, tandis que les batteries de campagne de la division 
prennent à partie les groupes de cavaliers qui se montrent 
partout et b<jmbardent les chemins vers Kliouvintse. 

L'ennemi répond avec de petits obus de trois j)ouces, (pii 
éclatent à shrapnells au-dessus de la i)rincipate route de com- 
munication, et que nous pouvons donc facilenitMit éviler, en 
restant dans les champs. 

Commence maintenant le léger flottement du « rideau vi- 
vant » que nous tendons devant l'armée en retraile. Il faut se 
montrer partout, faire semblant d'attaquer et tromper ainsi 
sur noti'c nombre et nos véritables intentions, mais sati>; être 



132 LA GUERRK RUSSO-SIBERIENNE 

jamais trop brusque et sans trof) risquer. Notre division a 
excellente renommée chez l'ennemi, et cela nous sera fort 
utile pour le tenir à distance, l'effrayer s'il le faut, et surtout 
semer dans son esprit l'inquiétude et rincertitude sur nos 
forces que ses craintes agrandiront. Pendant ce temps, notre 
brave infanterie et nos convois pourront se sauver. 

Le danger est surtout dans la nature du terrain. En suivant 
une vallée, on arrive tout à coup à un point où une autre la 
coupe, et oii on peut avoir été guetté avant d'avoir vu. En mon- 
tant sur la crête, on est sûr d'être découvert par l'ennemi, et 
le charme de l'entreprise est mêlé d'un trop fort sentiment 
de danger. Je longe donc la crête à contre-pente. 

A droite, trois cavaliers. Nous nous arrêtons pour distinguer 
qui ils sont. Deux d'entre eux nous imitent. Nous nous appro- 
chons prudemment : C'est le capitaine en second Baranof, du 
régiment des Ingoushs. Nous nous serrons la main ici, loin der- 
rière l'armée russe, dans ce terrain que l^nnemi a déjà occupé 
et qu'il semble de nouveau avoir abandonné. Mais une fusil- 
lade extrêmement vive à. notre droite nous avertit que l'ennemi 
a simplement concentré ses efforts dans une autre direction. 
D'autres cavaliers nous appellent par de grands gestes des 
bras et nous filons à toute vitesse vers le lieu du nouveau 
combat. 

Quatre mitrailleuses du régiment de Daghestan tirent vigou- 
reusement sur l'ennemi qui semble avoir fait une attaque, qui 
s'est jeté à terre ou qui s'est retiré, qu'on ne voit donc plus, 
mais sur lequel on continue de diriger un feu extrêmement 
nourri. 

Cette (( bataille » manque d'intérêt et je rejoins, dans la 
nuit, le régiment des Tatares. L'ennemi ne veut pas mordre 
évidemment. 

Quand nous nous approchons de Toouste, une maison flambe | 
à notre droite. Je hasarde la remarque que cet incendie révolu- 
tionnaire signifie la joie d'avoir rendu à l'ennemi les annexions 
qui souillent la conscience russe. Mais on prétend qu'il n'est 
pas impossible que cette maison soit incendiée par des espion^ 



sous LA RÉVOLUTION 



133 



<lans le seul but dn faire savoir aux Autrichiens où se trouve 
l 'arrière-garde de l'armée russe. 

Nous nous chauffons tous près de ce feu énorme, en un 
groupe pittoresque, où surtout les colonels prince Magalof, 
comte Komarovsky, Mouzalaief et O'Remm se font remarquer. 
De la petite ville en émoi, monte une tempête de bruits indé- 
cis, où se distinguent des jurons, des voix menaçantes, des 
hurlements de femme, des cris perçants d'enfants. Personne 
de nous ne semble rien remarquer. Je regarde mon ami, 
comte Bobrinski, jeune savant, homme distingué et aimable : 
il détourne le regard. Nos officiers aussi perdent lentement 
l'ascendant sur leurs hommes. Il faut les laisser faire aujour- 
d'hui pour pouvoir demain compter sur eux. Je pousse un 
juron, et sans compagnon me rends en ville. 

Dans toutes les maisons, les armoires et bahuts sont ouverts, 
les vêtements éparpillés, par terre. Les femmes pleurent, deux 
vieux Juifs me montrent de profondes blessures dans la poi- 
trine, le cadavre d'un autre gît au milieu d'une pièce désolée. 
Je chasse quelques Ingoushs d'une maison qu'ils pilKnt, le 
poignard nu à la main. Des femmes, des vieillards me sup- 
plient de venir passer la nuit chez eux pour pouvoir les pro- 
téger, puisque les officiers ne le peuvent plus. Quel pouvoir 
occulte ces pauvres gens m'attribuent-ils donc ? 

Plus tard, après avoir trouvé dans une maison juive un banc 
dur, pour m'y étendre durant les quatre heures que les chefs 
nous ont bien voulu laisser pour tout repos, j'entends dans la 
ville, partout, les bruits significatifs du pillage et de l'assas- 
sinat. Et je m'aperçois que la Russie vient de perdre infiniment 
{•lus que toute sa belle et importante conquête en Galicio et 
d'abandonner tous gages pour son avenir national, la solida- 
rité et le sentiment de l'honneur dans les rangs de l'armée. 
Mais que signifient, pour ces bolcheviks, la solidarité et l'hon- 
neur de l'armée C) ! 

(1) Comme rliacnn sait, les chcf>; bolcheviks se sont par la suite 
favorablement distingués des socialisles-révolutionnaires, piir leur sens 
pratique et de saines méthodes dictatoriales qui sauvent eu Russie ce. 
que le tsarisme avait de plus solide et de plus bienfaisant. 



134 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Le 15/28 juillet. 

Nous partons le matin, poursuivis par les malédictions de la 
population, chez laquelle notre armée révolutionnaire a réussi 
à réveiller toutes les sympathies pour sa dynastie et tous ses 
goûls pour un gouvernement doux sans sentimentalité, ferme 
sans cruauté. En dix jours, nos bandes de « nouveaux et libres 
citoyens » auxquels les socialistes-révolutionnaires ont, pris 
l'unique religion politique dont ils furent capables, ont détruit 
la bonne renommée qu'avait jusque-là laissée l'armée tsariste- 
pendant une domination modérée et saine de près de trois ans. 

12. UîNE RECONNAISSANCE AVEC LES TaTARES. 

Maitinkovtzi (frontière austro-russe), le 16/29 juillet. 

La deuxième brigade a aujourd'hui le service de jour. 
J'obtiens du prince Magalof la permission d'accompagner ses 
Tatares qui, ce soir, rentreront en Autriche pour chercher le 
contact avec rcnnemi, dont nous ignorons les mouvements. 

Le lieutenant musulman Zenal-Bek Sadekhof a reçu l'ordre 
d'aller me chercher à la i"""" sotnia avec ses vingt Tatares, et 
de fixer avec moi dès cette nuit la position exacte des Autri- 
chiens près de la (( ferme Dembina ». 

L'ennemi ne semble pas nous poursuivre sérieusement. Notre 
infanterie est retournée en Autriche, et occupe près de Toouste 
des tranchées, qu'elle a le devoir de défendre, coûte que 
coûte. Les Autrichiens ont été vus à la ferme Dembino, à 
6 kilomètres à l'Ouest de Toouste. 11 faudra déterminer s'ils dis- 
posent là-bas de positions fixes. 

Mon compagnon, Zenal-Rek-Sadekhof, propriétaire natif de 
Choucha, Sud des montagnes caucasiennes, s'est engagé 
comme volontaire au commencement de la guerre. Après avoir 
gagné, comme soldat, pendant des reconnaissances impor- 
tantes et dangereuses dans les Karpathes, trois ou quatre croix 
de Saint-Georges, ce gentilhomme a été promu officier. On le 
choisit pour les petits coups de main, qui exigent de l'officier 



sous LA R É V O L U 1 I O N 1 35 

de rares qualités de bravoure, de sang-froid et d'intelligence. 
Je suis donc enchanté de l'accompagner. 

Les hommes sont pleins d'entrain. L'un d'eux nous amuse, 
en chevauchant à la tète de notre colonne, jambes en l'air, 
pendant un temps considérable. Quand Zenal-Bek, pour un 
motif ou un autre, quitte notre groupe, j'en prends la direc- 
tion, jusqu'à ce qu'il l'ait rejoint, et nos cavaliers règlent la 
marche de leurs chevaux à celle du mien. La bonne humeur 
de ces gens ne quitte jamais une gravité orientale qui prête 
au plus petit soldat un air de distinction. 

Lorsque nous nous approchons de Toouste, un mouvement 
insolite de gens qui vont et viennent, nous frappe de loin. 
C'est un petit détachement d'infanterie russe qui, à travers 
une immense contrée, délaissée par les armées de la révolution, 
est venu ici occuper une tranchée avancée tout près du village, 
à contre-pente de la colline qu'il domine. Pourquoi le poids 
de la guerre pèse-t-il sur un si petit nombre d'hommes dans 
cet immense pays ? Déjà au commencement de la campagne, 
on ne pouvait pas s'empêcher de remarquer le contraste cjui 
éclatait entre la zone de la guerre avec ses souffrances et pri- 
vations inouïes et celle de l'arrière, qui semblait si peu se sou- 
cier des sacrifices de la première ligne. 

La défense du pays qui fut jadis la « Sainte Russie », et qui 
est maintenant une terre en quelque sorte neutre, pour ainsi 
dire « internationale », est confiée à un petit nombre de volon- 
taires qui forme à peu près la cent vingtième partie de l'armée 
russe. 

Nous descendons pour causer avec ces hommes que nous ne 
pouvons qu'estimer, parce que l'entière propagande de la révo- 
lution, si l'on excepte un petit nombre de phrases évidemment 
hypocrites, a tendu à leur faire oublier ieur patrie et leurs 
devoirs hislm Icpips. Ils ont l'aspect hâve et semblent dépouillés 
de cet orgueil militaire qui me semble indispensable |»our com- 
penser, chez des gens prêts à mourir, la |)ers|)e(|ivf de la mort 
et les mille privations quotidiennes. 

On observe si souvent sur le théâtre de la guerre — et j<> 



136 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

l'avais particulièrement remarqué pendant mon séjour dans 
l'armée russe en 1916 — une santé excessive, le bon appétit, 
la bonne humeur et le goût de vivre au moment même où on 
va risquer sa vie pour un rien. Rien de cela chez ces gens, 
qui font l'impression de pauvres diables déterminés à faire 
leur devoir, mais peut-être chancelants en leurs- décisions, et 
sans ce robuste enthousiasme qu'avaient en 1916 les plus mau- 
vais bataillons russes. 

Mon ami Zenal-Bck va leur remonter le moral. II parle très 
bien, mon bon Sadekhof, avec sa voix sympathique et douce 
et ses gestes simples et courtois. Aussi les soldats sont-ils, au 
fond, d'accord avec lui, et, s'ils font des objections, c'est parce 
qu'ils mettent un temps convenable à se laisser gagner. Tout 
ce qu'ils disent semble si clair : 

— Nos soldats sont égarés, dit l'un d'eux ; aujourd'hui on 
leur dit ceci, demain on leur crie cela ! Ils ne savent que faire ! 

— Vous êtes braves, réplique le gentilhomme circassien ; 
tout le monde sait que le soldat russe est brave ! Mais on vous 
a mis des idées dans la tête que vous ne comprenez peut-être 
pas tout à fait. Comment, dans un régiment, les ordres 
peuvent-ils être donnés par trois ou quatre chefs en même 
temps ? 

— Que voulez-vous, répond un soldat, la plupart de nos 
gens ne savent pas lire ou écrire. En France et en Angleterre, 
cela doit être tout autrement. 

Et tous me regardent. 

Je parle alors en mon mauvais russe de la liberté, dont tous 
les mauvais et faux esprits ont la bouche pleine; j'affirme 
qu'elle vaut plus que tout au monde, plus que la prospérité, 
plus que le bonheur, plus que la civilisation, qu'elle mérite 
d'être défendue au prix même de la vie, parce que la vie n'a 
de valeur sans elle. 

Et nous conversons ainsi quelque temps avec ces braves 
gens, plus malheureux d'être laissés à leurs raisonnements. 

A un commandement de Zenal-Bek, nos cavaliers montent 
en selle, agiles et superbes. Notre cavalcade s'éloigne, suivie 



>^.c> 




sous LA RÉVOLUTION 



137 



longtemps des yeux par ce petit groupe de pauvres troupiers 
perdus dans l'immensité du paysage et dans les solitudes du 
doute et de la défaite. 



Lentement, la nuit commence à vivre. Du Nord au Sud nous 
viennent des fantassins montés, des cavaliers de divers régi- 
ments, etc., une troupe de Kabardiens. Nos chevaux sont atta- 
chés à la haie qui forme la lisière de Toouste et nous tenons un 
conseil de guerre. Les ennemis qui viennent de tirer sur les 
nôtres se trouvent en avant de la ferme Dembina et nous irons 
d'abord par petits groupes en trois directions chercher le 
<^onta'ct avec eux. 

Je pars avec les fantassins sous les ordres du lieutenant 
Karéline. Nous sommes sept, trois officiers, trois soldats et moi. 
D'autres groupes de sept ou huit hommes partent en même 
temps que nous et nous quittent à la sortie du village. 

Nons sortons de la nuit et découvrons en face de nous, très 
nettement, les lignes des crêtes où une lune très claire descend 
dans un ciel pur. Il est impossible à l'ennemi de nous voir 
sur nos chevaux que nous avons tous choisis de couleur sombre, 
bien entendu. 

Mais nous venons à peine de monter la première pente qu'une 
vive lueur, derrière nous, nous oblige à nous retourner ; on 
vient d'incendier une maison, et cette lueur, qui semble im- 
mense dans cette partie si obscure du ciel, nous éclaire. Notre 
avantage est perdu et nos mouvements doivent être parfaite- 
ment visibles devant le brasier. 

Nous continuons prudemment notre marche, d'abord on 
suivant un chemin entre des champs d'orge et de ma'ïs. Puis 
nous piquons vers le Sud-Ouest, à travers des blés mûrs, vers 
un autre chemin parallèle au premier. Tout d'un coup, à notre 
droite et à notre gauche, nous distinguons d'assez nombreuses 
silhouettes en mouvement pour nous tourner. 11 ne nous reste 
que la retraite devant rinccrliliidc du iiomi»rc dos ennemis. 



138 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Nous filons en gaiopant à travers champs et rapportons au 
iieutonant Zenal-Bck, qui s'est promu commandant en chef, le 
résultat de notre promenade. 

Puis, sous ses ordres, nous repartons, à vingt cavaliers, cette 
fois. L'incendie de tout à l'heure s'est éteint, et nous commen- 
çons notre deuxième expédition de nouveau dans l'obscurité. 
Mais à peine sommes-nous en pleins champs, que le ciel, der- 
rière nous, est de nouveau éclairé par des flammes : une 
seconde maison a été incendiée. Et quoique nous ayons main- 
tenant les chances conirc nous — parce que la lune a disparu 
et reruiemi est devenu invisible — nous continuons notre 
marche silencieuse. 

Cette fois nous n'irons pas aussi loin. A peine avons-nous 
atteint le premier chemin, dont je parlais tout à l'heure, qu'un 
feu bien nourri éclate, de différents côtés à la fois. Nous répon- 
dons à la fusillade, mais les coups de fusil partent de trop bas : 
ce sont des gens à pied qui tirent. Nous sommes à cheval, 
placés contre un ciel allumé par un incendie qui vient d'at- 
teindre son maximum, tous parfaitement visibles, et impuis- 
sants contre ce poste ou cette patrouille, qui s'est cachée dans 
la nuit et qui tire à labri des balles explosives, dont je vois, 
en galopant, les petites flammes blanches et un peu bleuâtres 
dans l'herbe, lorsque les projectiles ont rencontré un corps 
dur. 

Quelques-uns de nos chevaux, effrayés, prennent le mors aux 
dents ; les autres suivent. C'est une folle chevauchée dans la 
nuit. J'ai perdu mes étriers, j'essaie en vain pendant quelques 
minutes de retenir mon cheval, et je dois sauter, en serrant la 
selle des genoux, un ruisseau qui coule par la vallée. 

Après avoir réussi à calmer nos bêtes, nous prenons le pas 
près du village. Partout les coups de feu éclatent. Toutes nos 
reconnaissances semblent s'être heurtées à l'ennemi en éveil. 
Si les deux maisons n'ont pas été incendiées par ses espions, 
le hasard l'a admirablement aidé. 



sous LA REVOLUTION 



139 



i3. — Les petites filles dans le champ de maïs. 

Près Tooustc, le i7/3o juillet. 

Il semble impossible à Zenal-Bek — et je suis de son avis — 
de continuer nos reconnaissances cette nuit. Nous prendrons 
quelques heures de repos — il est trois heures et demie — et 
reviendrons demain matin à nos projets. 

Huit officiers s'étendent sur les tables et par terre dans une 
petite ferme où une vieille femme grommelante les aide le plus 
lentement possible. Nos Tatares sont occupés à plumer un 
grand nombre de poules, dont la mort a visiblement augmenté 
la mauvaise humeur de la vieille. Ils ont allumé, dans la petite 
cheminée, un immense feu, dans lequel ils suspendent deux 
grandes chaudières à trois fusils en faisceau. 

Je sors dans la nuit claire. Contre la haie, une cinquantaine 
de chevaux sont attachés, et près d'eux dorment dans l'herbe 
nos Tatares, les Kabardiens, enveloppés de leurs capotes grises 
ou de leurs énormes manteaux noirs. Chacun tient son fusil 
à la main, et ne le lâche pas dans le sommeil. A gauche et à 
droite, des cavaliers — nos avant-postes — à quelques centaines 
de mètres de nous, et sur le pont, gardent le sommeil des 
autres. 

J'entre dans une maison pour y chercher un lit : je ne 
redoute pas les duretés de la vie militaire, mais préfère le 
confort. In vieillard, bientôt accompagné d'une Tdle de dix 
ans, sort, à peine habillé, de sa chambre, et me demande ce 
que je désire. Nous nous mettons à causer. Il s'est battu pen- 
dant la guerre de 1866. Après une vie de travail difRcile, il a 
accumulé une toute petite aisance, une ferme, une terre bien 
labourée, des vaches, des moutons, des meubles qui lui appar- 
tiennent. Tout cela lui semblait si sûr, si bien protégé contre 
les à-coups de la vie. Et même, (piand la guerre a éclaté, les 
Russes sont entrés sans rendre aux Iiabitauls la \ if trop désa- 
gréable. Pas d'excès, pas d'abus : les soldats s'habituaient à 
vivre parmi les villageois. Les officiers les tenaient bien en 
mains. Le cœur des habitants — et certaiiiemei\t son vieux 



140 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

cœur daucicn soldat. — battait pour la patrie galicienne, mais 
il avait presque commencé à sympathiser avec l'envahisseur. 

Comme tout cela lui semble changé maintenant ! « Ils font 
absolument ce qu'ils veulent ! » Les soldats russes entrent à 
chaque instant dans les fermes, sabre au clair, et prennent ce 
que bon leur semble. Sa maison a été quatre fois pillée. On 
traite les Juifs d'une façon pire. Envers eux, tout est permis, 
parce qu'ils amassent plus d'objets qui tentent les paysans 
russes, tandis que les cultivateurs ont de plus simples ustensiles 
qui n'attirent guère les pillards. 

La ])elite fille, qui a des yeux admirables, très clairs et tout 
enfantins, commence subitement à sangloter. Je demande au 
grand-père ce qui l'attriste. « Si vous saviez, répond-il, ce que 
tout cela signifie pour une enfant délicate comme notre petite 
Maria. Les soldats qui entrent, qui bousculent tout, qui me 
menacent, bien inutilement — parce que je ne me défends 
pas — qui font tout passer dans leurs mains, cherchent dans 
les armoires, jettent, par terre et brisent ce qui ne leur con- 
vient pas, avec des jurons et de vilains propos ; parfois, ils 
sont ivres. Sa mère et sa grand'mère se sont enfuies après la 
première invasion et je ne sais pas ce qu'elles sont devenues. » 

Je demande si Maria a des frères et des sœurs. c( Oui, elle a 
deux petites sœurs, de six et de huit ans. Ce sont mes trois 
petits-enfants. Maria a voulu rester près de son grand-père, 
mais les deux autres gosses ont creusé pendant la journée un 
grand trou dans le jardin : bien cachées parmi les maïs, elles 
y passent la nuit froide, pour ne pas tomber dans les mains 
de ces gens terribles. Si vous saviez combien tout a changé 
pour nous avec la révolution russe ! » 

Le vieux m'offre un lit, du lait, des fruits, et me remercie 
de lui avoir si gentiment parlé. (( Si vous saviez combien cela 
fait du bien d'être gentiment traité, d'entendre de bonnes 
paroles, et de ne pas sentir à chaque phrase la menace- de la 
baïonnette ou du sabre. Maria, baise la main de cet officier. » 
Mais je ne laisse pas faire. Je lui dis qu'il serait bien cruel de 
n'être pas gentil pour un vieillard et une si douce petite fille. 



sous LA l\ F. V O L V T I f) N 1 •''i 1 

Maria me montre ses trésors, qu'elle a mis à l'abri des con- 
voitises des « cosaques». Ce sont une ardoise, une poupée très 
« amochée », un livre aux gravures en couleurs, et d'autres 
choses très précieuses, qu'elle aurait défendues même contre 
les sabres de ces vilains soldats ivres. 

Les deux maisons qui ont flambé dans la nuit ont épouvanté 
le vieillard et les petites fdlcs. Mais celles-ci reviennent. La 
petite Maria est allée les chercher, et j'en suis entouré, et 
toutes doivent me baiser la main dans cette nuit obscure que 
l'aurore éclaire déjà. 

Je ne puis pas trouver le sonimeil, comme d'ailleurs nulle 
part dans ces lits infects de paysans, remplis de vermine. Et 
j'entends pendant les trois heures qui me restent le murmure 
des voix des enfants — bien douces pour ne pas me gêner — 
qui se sentent rassurées par ma présence, mais que le hennis- 
sement des chevaux et les voix rauques des soldats à chaque 
instant ramènent à la réalité. 

Je réussis avec grande difiîculté à mettre un peu d'argent 
dans la main de la petite fille, et je retourne au bivouac. Les 
officiers dorment dans un chaos indescriptible. Le feu flambe 
toujours. Tous les fagots de la vieille y ont passé. La soupe — 
où les soldats font délicieusement cuire une dizaine de poules 
— n'est pas encore prête. On alimente le feu qui donne un 
aspect d'incendie à la chambre en désordre : les meubles, les 
chaises, armoires, nombre de petits articles de ménage sont 
avec une remarquable adresse mis en pièces à coups de sabre 
par vm de nos ïatares. Un autre les jette au feu. Un troisième 
remue le précieux potage avec sa « cliachka », son poignard 
à manche argenté. Ils font ces travaux à grond tapage, en fre- 
donnant leurs airs du Caucase, ou en parlant leurs dialectes 
nasillards et lents. 

Après avoir mangé chacun sa poule, avec les mains et les 
poignards, bien entendu, et sous les malédictions de la pauvre 
vieille, dont les yeux séchés semblent continuer à pleurer, nous 
nous éloignons du village. En effet, une patrouille est venue 



142 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

ainioncor ce matin — tandis que nous dormions — que les che- 
mins où nous nous sommes cette nuit heurtés à la résistance 
ennemie sont pour le moment accessibles, si l'on excepte des 
coup de fusil tirés de très loin. Nous n'avons donc eu affaire cette 
nuit qu'à des avant-postes. 

Le village de Toouste est abandonné par les habitants qui ont 
passé à l'ennemi. Nous attendons de nouveaux ordres dans 
une maisonnette délaissée, ou Zenal-Bek fait cuire un mouton 
qu'on a sur ses ordres vraiment acheté, un admirable « chach- 
lik » caucasien : de petits morceaux de viande, enfilés à une 
branche de saule, et rôtis au feu. 

Les ordres viennent : noire mission est accomplie. Une recon- 
naissance des Ingoushs vient nous remplacer. Je m'informe 
auprès du commandant Moukhine sur cette mission, s'il peut 
m'assurer qu'on ira jusque chez l'ennemi. Mais, comme il ne 
peut rien me promettre, je cède aux instances de Zenal-Bek et 
m'en retourne avec lui. 

Pour nos chevaux ce sont des journées admirables. Nous leur 
faisons manger dans les champs l'avoine, l'orge, le mais, qui 
sont tout frais. Ils boivent dans les rivières que nous passons 
à gué, souvent enfoncés dans l'eau jusqu'à la selle. Et nous 
aussi, nous réjouissons de ces fatigues qui sont parfois into- 
lérables, mais dont on sort toujours endurci, plus intrépide et 
plus vigoureux. 

I 4. — Retour et fin de l'aventure. 

Staro-Poriétche, le i8 juillet/ 1*"" août. 

A Martinkovtse, nous ne trouvons plus notre régiment. Il 
faut donc repartir à l'instant dans la direction de Kouzmine, 
où on nous assure qu'il s'est rendu, sans avoir d'ailleurs laissé 
pour nous la moindre indication. 

Les deux régiments avec lesquels je me suis trouvé conti- 
nuellement en contact, ceux des Tchetchens et des Ta tares, 
ont trouvé des gîtes à Novo et à Stara-Porietche. Je partage 
avec les deux excellents colonels Mouzalaief et O'Remm et l'aide 



sous 



RÉVOLUTION 143 



de camp du régiment, un magnifique château d'origine polo- 
naise, où nous trouvons enfin, après noire odyssée de neuf 
jours, le repos chez un Kusse, M. Nikitine. Après avoir pris 
congé de ces officiers, je rends une visite à 1 etat-major de la 
division. 

11 est logé dans le château d'une princesse Czartoriska. Le 
prince Bagration, avec qui je passe ma dernière soirée, me 
décrit les attaques auxquelles il a assisté pendant la grande 
guerre, et m'invite, dès que ses troupes se seront reposées, à 
venir dans ses régiments accompagner les assauts de ses cava- 
liers caucasiens C). 



(1) Bientôt, la division d<i général Bagration, appelée par Kornilof 
pour souligner à Petrograd sa menace de dictature, échoue dans les 
plaines du Nord. Ou 'ont-ils à faire avec ces seigneurs étrangers que 
commandait jadis un grand tsar russe, depuis que son prestige ma- 
gique qui dominait doux mondes s'est écroulé ? Ces guerriers cauca- 
siens sont-ils faits pour être policiers ? Pour risquer, en des combats 
sans gloire et sans butin, de ne jamais plus revoir le Kazbek et les 
plaines ensoleillées du Caucase ? Leurs sacs sont remplis do l'or et des 
bijoux des mécréants. Ils se sont couverts de gloire, et les chants natio- 
naux célèbrent la crainte qu'ils inspirent à leur ennemi « muet ». Le 
dernier lien qui les unissait au Russe est coupé. Que les Russes se 
battent entre eux. La guerre est terminée, les fils du Caucase retour- 
nent, libres et impassibles, vers leurs champs, leurs troupeaux, leurs 
cols inaccessibles ! 

Le prince Bagration, retourné en Caucase, a été plus tard fusillé 
par les bolcheviks. 



CHAPITRE VII 



DANS l'armée des PATRIOTES 



Après avoir quitté la Division Sauvage, je nie fis transporter 
à la gare la plus rapprochée, pour me rendre à Kaméniets- 
Podolsk. J'avais espéré y accompagner le comte KomarovskXr 
que Vétat-nwjor de la 2^ brigade de la Division Sauvage avait 
envoyé « en. mission » auprès du groupe d'armées, mais en réa- 
lité pour en. ramener quelques tonneaux de boissons : les régi- 
ments des Tatares et Tchetchens, condamnés à l'abstinence 
depuis bientôt six semaines, n'en pouvaient plus! Je le man- 
quai, et ne l'ai plus revu depuis. 

Je fis le voyage dans le train du général TcJiérémissof, C{ue 
le gouvernement provisoire venait de nommer au commande- 
ment du groupe Sud-Ouest. Cet officier mérite que nous nous 
arrêtions un instant à sa mémoire. Quand la révolution éclatOr 
son esprit fin mais mal équilibré, son ambition passionnée, 
son ataraxie morale, son mépris des hommes, le mettaient 
en excellente posture pour exploiter le goût de l'anarchie 
chez les soldats, et les appétits politiques des homines novi. 
Après une longue disgrâce Cjui avait retardé sa promotion sous 
l'ancien régime, il élait fermement décidé à s'agenouiller de- 
vant les nouveaux dieux, et à rattraper le temps perdu. 
Résolu à faire toutes les concessions aux j'évolutionnaii'es, 
fût-ce aux dépens de l'armée, il était sûr de l'emporter sur 
ses camarades que des scrupules retenaient. Il chercha, comme 
Broussilof, l'amitié des soldats, mais il y perdit toute dignité. 
Broussilof était allé aussi loin que possible, sans compromettre 
définitivement l'esprit combatif de la troupe. Le général Tché- 



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sous LA RÉVOLUTION 145 

remissof offrit ait soldat, souvent sans que celui-ci le lui eût 
demandé, le boïévoï-komiiet, et le comité opératif (^). 

Il sut convaincre le gouvernement provisoire, si facile à 
duper, que l'enthousiasme révolutionnaire porterait l'armée 
jusqu'au cœur de l'Allemagne, si on augmentait les libertés 
des soldats (-). Ses amis, deux Israélites, M. Rubinstein 
■et un autre dont je ne me rappelle pas le nom, colpor- 
tèrent partout parmi les comités de soldais Vunique victoire 
que ce général « vraiment révolu tionnaii-e )> avait su remporter. 
Il s'agissait toujours des combats autour de Stanislau (^), 
qu'il n'avait gagnés que grâce aux deux bataillons d'attaque 
Négentsof et à la Division Sauvage, où la discipline classique 
avait été conservée : les soldats révolutionnaires n'avaient nulle 
part tenu. Ce qui n'empêchait pas le général Tchérémissof et 
ses acolytes d'en attribuer tous les mérites aux soldats déban- 
dés. Des émissaires allaient partout, dans les comités des unités 
que le général désirait commander, et des états-majors supé- 
rieurs qu'il ambitionnait, faire la propagande pour ce ce g<'nt'- 



(^) Boïévoï-koniitet, comité de soldats, ayant pour mission de con- 
trôler tous les ordres militaires des chefs. Opérativni-komitet, comité 
de soldats, ayant le droit de prendre connaissance de tous les plans 
de bataille des états-major, de les discuter et d'y proposer des amen- 
dements. Ces deux comités furent exigés par la propagande bolcheviste, 
afin de détruire l'autorité des officiers ; ils avaient le droit de veto. 

(2) Le général Tchérémissof avait l'habitude d'aller au-devant des 
désirs des comités. Depuis qu'on ne se battait plus, il était sûr de 
gagner partout la partie, puisque aucun de ses collègues n'eut le 
triste courage de l'imiter. Il parvint jusqu'à dégoûter les soldats. 

Appelé au commandement de la g® armée, il fit le tour de toutes 
les unités qui en faisaient partie. Il harangua les soldats, offrit par- 
tout les «comités de guerre» et les «comités opératifs». Le comité 
du G® corps de cavalerie protesta, et on vit le spectacle extraordinaire 
d'une discussion publique entre un commandant d'armée essayant de 
pervertir la troupe, et des soldats refusant à se laisser entraîner. La 
■cavalerie avait subi relativement peu de perles, était donc composée 
pour une grande partie des combattants magnifiques que l'ancien 
régime avait formés, et résista encore quelque *emps à la révolution. 
Le 6" corps de cavalerie envoya quelques soldats au général (Jolovini'. 
chef d'état-major au groupe d'armées, pour le prier d'incorporer leur 
unité à une autre armée, «afin de la soustraire à la néfaste influence 
du général Tchérémissof ». Ce qui fut fait. 

(^) Dont on a pu voir le récit dans un chapitre précédent. 

10 



14ti LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

rai de la révolution », sous qui « non les chefs, mais les soldats 
gagnaient les batailles » ! 

En se rendant à Kaméniets-Podolsk pour y assumer le com- 
mandement du groupe d'armées Sud-Ouest, le général Tchéré- 
m.issof ne savait pas que Kornilof, qui le détestait — et pour 
cause — y avait nommé le général Dénikine. Quand nous 
arrivâmes à la gare de Kaméniets-Podolsk, un officier de Vétai- 
mujor s'y trouva pour lui intimer l'ordre de se retirer. Penaud 
et furieux, il dût rebrousser chemin. 

Je me rendis à Kief. Vers la mi-août je m'acheminai à nou- 
veau- vers le front. L' état-major du groupe sud-ouest, à l'ap- 
proche des armées ennemies, avait été ramené à Berditchef. 
Kaméniets-Podolsk était le siège d'un état-major d'armée. 

De passage à Berditchef, j'y appris que le ministre des 
Affaires Etrangères avait donné ordre à son représentant au 
groupe Sud-Ouest, de faire (( prendre des mesures appropriées 
contre mm ». .J'avais en effet écrit quelques lettres au ministre 
de l'Intérieur pour me. plaindre d'une perquisition, conduite 
de façon, ignoble — et naturellement accompagnée de vol — 
par la crapule habituelle de la police secrète, dont j'avais été 
l'obji't (/rtn.s- l'hôtel Bcgino à Petrograd. J'y avais ajouté des 
appréciations sur le personnel que le G. P. avait cru devoir 
introduire dans tous les services de l'Empire. 

Je trouvai, en outre, parmi mon courrier, une lettre du 
ministre des Pays-Bas à Petrograd, m'avej'tissant que le G. P. 
lui avait communiqué son intention de « prendre de fortes 
mesures contre moi ». Mon ministre y ajoutait — comme c'est 
la coutume — qu'il se voyait dans l'impossibilité de me pro- 
téger. Après conférence avec l'état-major du ugrryupe», dont 
mes lettres avaient fait la joie, le représentant de la Chancel- 
lerie diptoma.tique, M. AIféorof, me fit savoir a que Vétat-nw- 
jor, après avoir pris connaissance des inconvenantes lettres 
adressées par moi au ministre de l'Intérieur, au commandant 
de la garnison de Petrograd, etc., se serait vu dans l'obligation 
d'agir contre moi, si je ne m'étais pas conduit au front de 
façon aussi brillante, etc. » J'allai le remercier de sa répri- 



sous LA RÉVOLUTION 147 

mande, el nous bûmes un verre au retour de l'ordre en Russie. 

C'est que l'on s'attendait à un coup d'Etat. Le prince Koura- 
kine me dit mystérieusement que « bientôt tout serait changé 
en Russie » / Tout restant vague, je continuai mon voyage. 

De retour à Kaméniets-Podolsk , j'y trouvai un état de choses 
invraisembla.ble. Autour de la. ville, les troupes continuaient 
à se retirer en désordre, pillant, commettant des excès nom- 
breux. En ville, ce furent encore les soldats qui eurent le 
pouvoir. Quand ils en avaient l'envie, ils arrêtaient les officiers 
dans les rues, pour examiner leurs passeports. Au-dessus de 
cette -armée en décomposition , que les officiers patriotes com- 
mençaient à quitter, pour s'organiser en détachements de 
volontaires, un groupe d'officiers-politiciens occupait gravement 
les bureaux parfaitement inutiles d'un état-major d'armée, et 
profita du désordre pour se faire conférer la croix de Saint- 
Georges pour soldat (^ ) et d'autres décorations, ainsi que des 
commandements surpix'nmits. Tchérémissof, commandant un 
C.A. en juillet, et en septembre commandant en chef, sans 
avoir été en contact avec la troupe, ne fut pas le seul. 

Je retrouvai à la gare de Kaméniets-Podolsk les régiments des 
Ingoushs et des Kabardiens en train d'embarquer pour Petro- 
grad lears chevaux et leur train. Quelques gares plus loin, en 
cinq échelons, le capllaine iSégritlsof, avec son régiment 
d'attaque Kornilof, se préparait aussi à se rendre au 
^'ord. Nous passâmes en revue son merveilleux détachement de 
trois mille ba'ionncttes, avec une solni<i de cosaques et mie Ixil- 
terie de, campagne. Ici aussi le mystère : on se mettait en route 
pour le front de Riga, mais le prince Oukhtomsky, un scien- 
lifique a aide de camp du régiment », me fit comprendre 
que (( quelque chose allait se passer )i. 

Quelques jours plus tard, j'appris en ni'''nie temps le mup 



r' ) A|)p('l(''c aussi «croix de kiMciiski ». lilli' lui (t'iisi'c rlic fiiri- 
f('r('o i'i roflicicr par la Iroupc. Lj-s soldats la refiistTcut aux clu-fs 
un peu durs, cl on pouvait l'obtenir en aujjnicntanl la portion de 
sucre;, ou avec quelques ciparcs. Klle n'avait de la valeui (pie dans 
les bons réfjiments. On la portait avec uiu' palme. 



148 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

d'Etat de Dcnikine et son échec. Je retournai immédiatement 
à Berditchef. 

J'y rencontrai à la gare le colonel roumain , attaché 

à l'éiat-mujor du h front Sud-Ouest)). Il me confia que Déni- 
kine, Markof, etc., arrêtés sur ordre du commissaire du gou- 
vernement par le comité des soldats, avaient été abondamment 
insultés. On leur avait craché au visage, on leur avait jeté des 
pierres, et on leur refusait des matelas pour dormir. Ils étaient 
en danger de mort. Le colonel se plaignit que le colonel Ta- 
bouis, doyen du corps d'attachés étrangers, prétextant qu'il 
n'avait pas le droit de s'immiscer dans les affaires inférieures 
russes, se refusât à une démarche en faveur de Dénikine, Mar- 
kof, etc., qui, cependant, avaient remporté des victoires aux 
côtés des Alliés. Il me proposa de me rendre chez le commis- 
saire. 

J'y trouvai un général, membre de .l'ciat-major, et quelques 
journalistes. M. Jordansky, l'évolutionnaire émérite, avait acquis 
une profonde expérience des conspirations, pendant sa longue 
canièi-e. Il avait sans peine supprimé le complot, et fait arrêter 
onze ou douze personnalités, parmi lesquelles les généraux' 
Dénékine, Markof, Elsner, Romanovsky, le prince Kropotkine, 
adjudant de Dénikine, puis le pi'ofesseur Boudilovitch, une 
sorte de Tyrtée au cœur de lion, et le capitaine tchèque Kle- 
çanda, officier très brave qui a.vait blessé un soldat voulant 
l'arrêter, et dont le compte était bon aussi C). 



(^) Le « coup d'Etat » de Kornilof et de ses généraux avait été 
conduit avec une maladresse tellement puérile, que tout le monde 
l'attendait, et que les commissaires eurent toute facilité pour parer le 
coup. Qu'on se figure Kornilof, utilisant le télégraphe pour conférer 
avec Kércnski sur une matière aussi délicate, au lieu de le mander à 
la Stavka, et de l'y forcer à signer les ordres nécessaires. Quand 
Kornilof invita Dénikine et Markof à se joindre à sa tentative, ceux-ci 
convoquèrent les officiers de leur état-major, — parmi lesquels plu- 
sieurs partisans du nouveau régime, — et les informèrent, sans am- 
bages, de ce qui allait se passer. Dénikine comptait sur un régiment 
de cosaques pour arrêter les commissaires et les comités, mais avait 
oublié les sept ou huit auto-mitrailleuses, stationnées à Berditchef, et 
que Jordansky avait fait retirer du service, sous le prétexte qu'elles 
avaient besoin d'être réparées. Au moment du coup, les cosaques, 



sous LA RÉVOLUTION 149 

Je demandai au commissaire Jordansky l'autorisalion de 
causer avec Dcnikine, afm de pouvoir démentir les bruits 
fâcheux au sujet du frailenicnt quil subissait. Jordansky 
refusa. Je lui notifiai alors que j'avertirais les autorités com- 
pétentes, et, par eux, les gouvernements alliés. Je compris que 
Jordansky voulait faire juger les <i conspirateurs )) par le 
comité de soldats de Berdilchef, et que, en ce cas, ils seraient 
perdus. Après une discussion fort aigre avec Jordansky, à 
laquelle les journalistes rouges assistèrent furieux, je sortis, et 
télégraphiai aa général Janin. 

Le jour suivant, le journal Kievskaia Mysl, et par la suite, 
les autres journaux russes, publièrent des articles où on 
exigeait du gouvernement qu'il prît de fortes mesures contre 
moi. Les commissaires à la Stavka furent sur le point de mattre 
la justice révolutionnaire en action. Le général Janin et le 
commandant Buchsenschutz surent les apaiser. Dans ces cir- 
constances, je préférai quitter la Russie, et je mé renffis au 
front roumain. 

Très bien accueilli par le G.Q.G. roumain, auquel j'avais 
été recommandé par une lettre autographe du général Pelle, 
par des dépêches du général Coanda et de M. Mitilineu, mi- 
nistre à La Haye, j'eus un excellent séjour dans l'armée rou- 
maine. Je fus attaché au régiment 55/67, commandé par le 
colonel Drago, un magnifique chef, très brave, beaucoup aimé 
de ses hommes. Il commandait le secteur devant Marachesti. 
petit village, auquel la fameuse bataille russo-roumaine em- 
prunte son nom. Le soldat roumain y a montré de remar- 
quables qua.Uiés d'endurance et d'entrain. Il a été très bien 
conduit par un officier qu'on avait parfois représenté cotnmc 
plus ou moins efféminé, et qui s'est montré l'égal de ses meil- 
leurs camarades sur les autres fronts. 



pris enirc les mitrailleuses, se rendirent iiniurdinlnncnl , el au hoiit 
d'une heure tout était fini. 

Jordansky fit son devoir. Les altaeliés étrangers Inviil une seul»- 
démarche en faveur du prince Kropotkine, t^^s peu iinpli(pié dans 
l'affaire. En s'intorposant pour les autres prisonniers, ils auraient 
risqué d'être imprudents ! 



150 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Je fis de courtes visites à la 6^ armée russe, où je trouvai les 
mêmes conditions qaen Russie. De fortes bandes de soldats 
rouges parcouraient la campagne et commettaient des pillages 
et atrocités innombrables. Une trentaine de villages avaient 
di.'^paru au mois de décembre 1917. La situation des officiers 
russes en Roumanie fut atroce. Impuissants à conjurer le mal, 
ils en partageaient V opprobre à cause de V uniforme (ju'ils por- 
taient. Le commandement russe fit tout le possible pour enrayer 
le désordre dans ses troupes. La présence des belles troupes 
roumaines, qui ont continué à montrer les plus belles qualités 
patriotiques, permit au général Chtcherbatchef de résister aux 
e.rigences de ses soldats. Pourtant, il fit aux bolcheviks des 
concessions peu compréhensibles. 

De retour à .îassy, je dînai un soir de décembre 1917 chez le 
tninistre de Belgique, dont la maison se trouvait à côté de la 
résidence du général Chtcherbatchef. De grandes clameurs s éle- 
vant *de cette maison, nous nous y précipitâmes. Un officier 
russe venait d'attenter à la vie du général. Comment était-il 
entré dans la mai.'ion ? J'appris, par la suite, que le général 
Chtcherbatchef avaii offert gratuitement son propre salon à un 
comité bolcheviste, qu'il pouvait croire envoyé par le Comité 
exécutif de Petrograd, pour achever la ruine de l'armée russe 
en Roumanie. Ses hôtes furent présidés par la fameuse propa- 
gandiste juive bolcheviste M"® Roch, et par le Juif Rachal, un 
garçon de vingt-deux ans, ancien président de la République de 
Kronstadt, et qui, en cette fonction, avait ordonné l'exécution 
de plusieurs centaines d'officiers de marine, dans les conditions 
les plus airoces. En fouillant ces conspirateurs, on découvrit 
que parmi les autres, personne ne possédait aucun mandat. 
Rachal fut bassement lâche, demanda pardon à genoux, en 
■ pleurant. Quand on voulut se débarrasser de cet individu, le 
député d'Oukraine auprès du général Chtcherbatchef s'y opposa 
fortement ! 

Le front roumain fut tout naturellement engagé dans l'ar- 
nii:itice conclu, entre Russes et Austro- Allemands, et le canon 
se tut. Je crus mon travail comme correspondant de guerre 



sous 



RÉVOLUTION 151 



termine, et je quittai la Roujnanii' à la. fui de décembre, pour 
me rendre en France. Avant mon départ, le général Grigorescu 
me remit, pendant une cérémonie inlime et touchante, la croix 
d'officier de l'Ordre de la Couronne avec glaives. 

Malgré un séjour relativement peu mouvementé au front 
roumain — je n'avais fait que deux reconnaissances entre les 
lignes — j'aurais tenu, à honneur de vouer quelques chapitres 
^lu beau régiment du colonel Drago, et aux généraux Grigorescu 
et autres, qui m'ont donné l'hospitalité. Malheureusement, mes 
notes et photos pri.ses dans l'armée roumaine ont partagé le sort 
de mes valises, dont une partie se trouve encore à Kief, et. 
dont l'autre partie m'a été volée par des a camarades » russes. 

Au débat de l'année 1918, je trouvai à Kief un état de choses 
remarquable. D'un côté, Petlioura, une sorte de Boulanger, 
peu intelligent, mais très beau cavalier, rassembla des offi- 
ciers qui se distinguaient sartout par leurs costumes de parade, 
imités du moyen âge. Il y eut rarement des pertes dans leurs 
engagements avec les bolchevilts, il n'y eut que des fuites 
réciproques. Le « gouvernement oukrainien », création alle- 
mande, qui ne pouvait pas invoquer un passé, et n'aura pas 
d'avenir, dupait les Aîliés, en attendant que les Allemands 
arrivassent. Des émissaires bolcheviks parcouraient la ville, en 
quasi-sécurité. Des Juifs « intelligents » furent la tète du mou- 
vement, des matelots de la mer Baltique le bras. Il y avait déjà, 
chaque nuit, des enlèvements et des exécutions. Tout le monde 
s'attendait à des pogroms. Le banquier Weinstein, de la 
Banque du Commerce et de l'Industrie, me fit part de ses 
inquiétudes. Les Alliés ne pouvant intervenir, les uns espéraient 
le rétablissement de la monarchie par les Allemands, les autres 
une victoire définitive des bolcheviks. En ailyndant le cours 
des événem,ents, on restait les bras croisés. 

Je retrouvai un grand nombre d'amis russes, officiers de 
valeur, mais incapables d'aucune initiative, depuis que la hié- 
rarchie par laquelle ils avaient été formas s'était volatilisée. 
Un grand nombre de généraux portant de beaux noms et qui, 



152 LA G r ERRE RUSSO-SIBERIENNE 

dans le cadre de l'ancienne armée, avaient bien mérité^ de Ut 
patrie, mais pas un seul chef. 

.l'avait déjà fait mes valises, et préparé mon départ de Russie,, 
quand j'appris, par hasard, l'existence d'un commissaire du 
général Alexéief, qui enrôlait des volontaires pour une nouvelle 
armée du Don. J'allai le trouver. C'était un jeune lieutenant^ 
comte Bazoumovsky, caché, en vêtements civils, dans un petit 
appartement d'une maison de faubourg. Il me donna des 
détails, d'ailleurs exagérés. Soixante mille cosaques, cent cin- 
quante mille volontaires sous le stratège Alexéief, et le héros 
Kornilof, étaient en train de se consolider, et ne tarderaient 
pas à 77iarcher sur Moscou. Je ferais mieux de me faire accepter 
par un des nombreux échelons de cosaques, en route pour le 
Don, sur l'appel de leur ataman, le général Kalédine. 

La princesse Bariatinskaïa, que je retrouvai avec son mari, 
l'ancien attaché militaire à Rome, me confia que, le 5 ou 
6 janvier, le bataillon de Saint-Georges (garde d'honneur à lœ 
Stavka) était parti pour Rostof. 



• Voyage de Kief au gouvernement du Don. 

I. — Propos de ((Camarades». 

Tous les efforts pour réorganiser la Russie en désordre 
sont coucenlrés à Novo-ïcherkask. Tout ce que la 
Russie compte de meilleur, — généraux, officiers, gen- 
tilshommes, patriotes de toutes les classes, — a quitté l'armée- 
corrompue, la campagne en flammes, les villes en pleine anar- 
chie, et, par des voies détournées, a rejoint l'ataman des cosa- 
ques du Don et le grand républicain Kornilof. A Kief, mes amis, 
de jeunes et fringants officiers appartenant tous à l'aristocratie, 
ne parlent que d'aller, — sous des déguisements, bien en- 
tendu, — prendre place dans les rangs de la nouvelle aiméc' 
qui se forme au cœur de la Russie, afin de venger leur honneur 



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sous LA REVOLUTION 



153 



et celui de l'armée, flétri par les lâchetés, les trahisons, les 
atrocités de douze niillions de « camarades » C). 

La guerre de bandes entre les Ukrainiens et les bolcheviks 
se rapproche de plus en plus de la ligne de communication 
Kief-Rostof : je hâte donc mon départ. 

Le 10/23 janvier, je pars en wagon d etat-major, en compa- 
gnie d'une trentaine de privilégiés comme moi. Notre « privi- 
lège » nous fait des jaloux de tous les non-privilégiés. Dans le 
couloir, des soldats, qui ne nous quittent pas des yeux, échan- 
gent des propos où reviennent sans cesse les mots : « contre- 
révolutionnaires » et (( bourgeois ». Nous prévoyons que le 
voyage ne se passera pas sans accident. 

En effet, le matin suivant, de très bonne .heure, notre 
wagon s'arrête dans une petite gare, où on le décroche ; nous 
avons juste le temps de jeter nos bagages dans un fourgon qui 
continue de rouler. 

Dans ce fourgon, une trentaine de personnes étendues sur le 
plancher ou assises sur leurs valises et leurs sacs : un médecin 
militaire sans pattes d'épaule, des soldats, des cosaques, des 
paysans, dans un coin quelques femmes qui essayent de dor- 
mir, et, çà et là, effacés, silencieux, dissimulés sous des man- 
teaux de soldat, mais reconnaissables à la finesse des traits et 
aux soins de la personne, des officiers qui se rendent à l'armée 
de Kornilof. 



(1) Malheureusement, la plup;irt n'en sont restés qu'aux bonnes 
intentions. Après la décomposition de la i''*' division de cavalerie de 
la giirde, qu'il avait ronimnndée, le général Bagacvski se trouva, en 
décembre 191 7, à Ivief, en compagnie d'un grand nombre de ses 
officiers appartenant tous à la gran<le noblesse. Il leur montra leur 
devoir qui était de s'enrôler dans l'armée de volontaires. Plus tard, 
au gouvernement du Don, il n'en a retrouvé que deux. Cela n'a pas 
sauvé les autres d'une mort misérable quand, fin février, les l)olehc- 
viks prirent Kief. Il est d'ailleurs avéré que la grande noblesse de la 
cour a été, en Russie, comme souvent ailleurs, fortement au-dessous 
de sa tâche. Ce sont les petits Du Guesclin, les siuqtlt-^ .. dxorianié » 
qui se sont le mieux comportés. 

Au début de l'an 191^, se trouvaient à la station balnéaire cauca- 
sienne Alinerabiié Vody un millier d'ofReiers, occupés fi s'anniser, 
tout près du berceau de l'armée du Don. In mois plus tard, ils furent 
surpris par les détachements bolebeviks, et fusillés, (Mi forcés à prendre 
service chez leurs pires ennemis. 



154 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Un silence se fait à mon entrée : il y a là de furieux démo- 
crates à qui je n'ai pas l'heur de plaire. Je décline ma qualité 
d'étranger : elle les rassure un peu. D'ailleurs, ils m'ont bien- 
tôt oublié et je puis, tout à mon aise, observer et écouter. 

Un vieux cosaque interpelle un soldat révolutionnaire : 

— Que vous êtes donc stupides ! Vous ne voulez pas vous 
battre contre les Allemands. Bien ! Et maintenant vous risquez 
de tomber sous les balles de vos frères. Qu'est-ce que vous y 
gagnez ? Cela ne valait vraiment pas la peiAe de quitter le 
front ! 

— La liberté l'exigeait, camarade ! 

— Et personne ne travaille plus : cela promet une jolie 
moisson pour cette année ! Vous ne faites que manger et boire, 
paresseux que vous êtes ! Vous devriez retourner chez vous et 
travailler à la terre. 

— Non, je ne veux ni retourner ni traînailler à la terre. J'ai 
travaillé aux champs toute ma vie ; ensuite je me suis battu 
pendant trois ans et demi : j'en ai assez de gratter le sol et 
de faire la guerre. (S'adressant à moi :) Je veux être écrivain ! 

Un autre soldat révolutionnaire, le visage hostile, interroge 
le médecin : 

— ■ Combien gagnes-tu par mois, camarade ? 

— Quatre cent roubles, camarade. 

— Comment, quatre cents roubles ? Et moi qui n'en gagne 
que vingt ! C'est scandaleux. 

En dépit de la nuit qui tombe, les conversations continuent. 
Tout ce monde s'excite en parlant. Ce sont tous soldats qui 
vont piller les propriétés, ou s'engager comme volontaires dans 
l'armée contre la « contre-révolution ». 

A peine ai-je réussi à m'endormir, assis sur une valise, dans 
une atmosphère étouffante, je suis tiré de mon demi-sommeil 
par des éclats de voix. Un groupe, autour d'une chandelle 
allumée, cause bruyamment : deux faces bestiales, et puis de 
bonnes figures de paysans, le regard amusé, riant aux anges. 

— ■ Alors, explique un des discoureurs, on a pris et par- 
tagé la moisson, on a coupé et vendu les arbres, on a battu et 



sous LA 



RÉVOLUTION 155 



chassé le propriétaire, on a tout cassé dans la maison, les 
tables, les armoires, les tableaux et tout... 

Une bordée de rires. Mais quelqu'un réclame : 

— C'est stupide. Tuer les bourgeois, c'est bien ; mais pour- 
quoi tout casser et détruire ? Il faut prendre et profiter. 

Ils viennent ensuite à parler de l'armée de Kornilof. 

— Nous ne faisons pas de prisonniers. Chaque officier qu'on 
prend, on le tue. 

— Ça n'est pas assez de les tuer : il faut les jeter à l'eau... 
tout vifs... dans l'eau bouillante... 

— Il faut les écorcher... leur enlever la peau du dos par 
lanières... 

La conversation devient tout à fait intéressante. Je me 
hasarde à m'y mêler : 

— On m'a conté que, sur le front austro-allemand, des 
soldats ont vendu à l'ennemi les chevaux et les canons. Est-ce 
vrai ? Pourriez-vous me dire combien les Allemands ont payé 
par cheval, par batterie ? ■ 

— Demandez à celui-ci ; il doit le savoir : il est chef de 
régiment. 

Je regarde celui qu'on me désigne, un soldat qui peut avoir 
une trentaine d'années : 

— Eh bien ! monsieur le colonel, lui dis- je sous les rires 
des assistants, avez-vous vendu beaucoup de chevaux à l'en- 
nemi ? 

— Tant que nous avons pu. Qu'est-ce que nous en aurions 
fait ? J'ai voulu d'abord en vendre aux Roumains, mais ils ne 
payaient pas assez. Les Allemands m'ont donné dans les cent 
roubles par cheval. 

Tous se récrient : 

— Cent roubles ! Alors nous avons été rudement volés ! 
Volés, oh ! combien ! Ils ont vendu leurs chevaux 8, 5 et 

même 3 roubles ; d'excellents chevaux d'officier ont été vendus 
2o roubles ; ceux du régiment de sapeurs du Turkestan, encore 
moins cher. 

— Et les canons, monsieur le colonel ? 



156 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Au commencement, il y a eu des malins qui ont trouvé 

le moyen de vendre leurs canons i5.ooo roubles par batterie 
de six canons de trois pouces, et 3o.ooo roubles par batterie 
lourde. Mais on a eu vite faite de gâter le marché. Les Alle- 
mands n'ont payé à notre division que i.ooo roubles par pièce, 

— Et sans doute vous vendiez bien d'autres choses à l'en- 
nemi ?... 

— Des tas de choses : du savon, de la farine, tout ce qu'on 
trouvait à l'intendance. 

— Liquidation générale... Pourtant, si je vous demandais 
le drapeau de votre régiment, me le vendriez- vous ? 

— Pourquoi pas ? A trois cents roubles, si vous voulez : j'en 
serai quitte pour en faire fabriquer un autre. 

— Trois cents roubles ? C'est un peu cher pour un drapeau 
comme le vôtre. Il ne vaut sûrement pas trois cents roubles. 

Plus tard, le (( colonel » me confie qu'il est revenu du front, 
— lui, simple soldat, — avec 27.000 roubles en poche, qu'if 
a d'ailleurs dépensés en deux semaines avec « les femmes ». 

Ces soldats du nouveau régime sont uniques au monde, — 
uniques dans l'histoire du monde ! 

2. — Avec les Cosaques. 

Le 12/25 janvier 1918. 

J'arrive dans la matinée à Znamenka, d'oià j'espère continuer 
ma route avec des convois de cosaques, retour du front. 

Mes amis de Kief m'ont assuré que les jeunes cosaques, rap- 
pelés par le gouvernement militaire du Don, reviennent dans 
leur stanitsas, complètement gagnés par la propagande maxi- 
maliste, mais vivant en assez bonne -intelligence avec leurs 
officiers, tant que ceux-ci n'exigent pas d'eux de remplir leurs 
•devoirs envers la patrie russe. Les vieux cosaques, au contraire, 
auraient tous pris parti pour leur ataman, pour Alexéif et 
Kornilof. Dans ces conditions, le gouvernement du Don dis- 
loque les régiments dès leur retour du front, renvoie les 
homme chez eux dans stanitsas pour y respirer l'air du 



/ 

SOlJS LA RÉVOLUTION 157 

pays et, quelque temps après, les verse dans de nouvelles for- 
mations, où ils sont soumis dès lo dclmt à une discipline très 
stricte. 

Justement, un ((commissaire» des cosaques doit partir au- 
jourd'hui par train spécial, avec ses secrétaires et quelques 
officiers, pour Novo-ïcherkask. 11 m'accorde un coupé dans 
son wagon-lit. Le ton qu'il affecte vis-à-vis des ofTiciers, les 
propos qu'il tient sur leur compte, sont d'une suprême incon- 
venance. 

A deux heures l'après-midi, une dépêche annonce que (( la 
gare et la ville d'Alexandrovsk ont été occupées par les bol- 
cheviks, qui ont installé deux canons sur le pont, et une 
vingtaine de mitrailleuses pour garder le passage du Dniepr. 
Les bolcheviks, nombreux et bien armés, seraient décidés à 
désarmer tous les cosaques en route pour le Don ». 

Le commissaire décide que son train, oii je viens de m'ins- 
taller si confortablement, retournera à Kief. Les cosaques 
continuent leur route vers le Don, par échelons, partie en 
chemin de fer et partie à cheval : j'irai avec eux. Deux éche- 
lons du 11^ régiment sont à ce moment en gare ; je me 
présente au colonel, qui m'admet avec empressement, et je 
prends place avec les officiers du premier échelon dans un 
wagon de troisième classe. 

Une grave question reste à régler. Le passage d'un fleuve 
Jarge et profond comme le Dniepr n'est pas une opération 
commode : nous risquons d'être attaqués par les bandes de 
maximalistes qui courent le pays. Le chef du régiment envoie 
donc en avant le (( docteur », avec mission de nous renseigner 
sur les conditions dans lesquelles se présente ce passage, seule 
difficulté sérieuse que puissent rencontrer cinq cents cavaliers 
bien armes, munis de mitrailleuses. 

Ce docteur, un Juif très débrouillard, est constamment 
employé pour ces besognes moitié d'éclaiieur et moitié d'espion, 
qui exigent non seulement de l'adresse, mais du courage. 
Pourtant les officiers m'assurent qu'au feu il n'est guère brave. 
Ce mélange de courage et de couardise étonne d'abord ; mais 



158 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

sans doute cet habile homme, quand il s'aventure parmi les 
soldats et les paysans, compte instinctivement sur sa présence 
d'esprit, pour écarter de lui tout danger. Au feu, c'est diffé- 
rent : on ne parlemente pas avec les balles. 

Le 13/26 janvier. 

A toutes les gares par où nous passons, si nos cosaques 
descendent sur le quai, aussitôt se mêlent à leurs groupes des 
individus surgis on ne sait doii : ce sont des matelots et de 
ces curieux ouvriers-agitateurs aux gestes rigides, au regard 
halluciné, à qui trois idées et dix mots techniques suffisent 
pour haranguer et enthousiasmer les foules. Le résultat ne se 
fait pas attendre: des désobéissances se produisent, soulignées 
de répliques insolentes. Finalement, le contact des officiers 
ave€ leurs hommes est rompu. Plus d'ordres : chacun fait ce 
qu'il veut. 

Dans l'après-midi, le docteur revient. Le passage du Dniepr 
s'annonce comme une opération très hasardeuse. Tous les 
ponts sont aux mains des bolcheviks ; le seul moyen de trans- 
port est un bac, qui ne peut prendre que vingt hommes avec 
leurs chevaux et qui met deux heures aller et retour. Notre 
échelon, qui compte cent cinquante hommes, mettrait donc 
au moins seize heures pour traverser le fleuve : ceux qui 
attendraient la dernière traversée seraient en grand danger. 

A Dolguintsevo, le chef de l'échelon reçoit vme dépêche du 
commissaire des cosaques à Znamenka, lui enjoignant d'at- 
tendre l'arrivée d'un secours en artillerie, qui permettra d'atta- 
quer Alexandrovsk. On consulte les cosaques ; ils sont d'avis 
de continuer à avancer ; on continue. 

A Nikopol, dans la soirée, nouvel ordre formel du commis- 
saire de Znamenka : attendre sur place l'arrivée de l'arlillerie ; 
on compte surtout sur le régiment des Tekintsi (Afghanistan), 
complètement dévoué au général Kornilof. 

C'est l'occasion d'une scène pénible entre officiers et cosaques. 
Ces derniers crient qu'on les trompe : « C'est un mensonge de 
dire que les bolcheviks nous prendront nos fusils. » Ce sera 



sous LA REVOLUTION 



159 



bien inutile en effet : les drôles sont tout prêts à les rendre... 
Les officiers ont la rage au cœur : ce qui ajoute à leur humi- 
liation, c'est que j'assiste à la scène. Ils me prient de les 
accompagner au Don, mais je refuse. Je ne veux pas entrer 
dans les plaines du (( vieux Don » avec un régiment sans fusils. 
Un instant je songe à reprendre le train pour Dolguiiitsevo, 
où je me joindrai à l'autre échelon du même régiment, dont on 
prétend que l'esprit est meilleur... Justement, voici l'échelon 
qui arrive. Je met présente au colonel. Je trouve un homme au 
désespoir : il me confie que ses hommes lui échappent, qu'il a 
totalement cessé de les avoir en main, qu'il n'y a plus rien 
à faire. 

Le i/i/?.7 janvier. 

Cette nuit, à deux heures, nouvelle dépêche du commissaire 
de Znamenka : 

« Les bolcheviks d'Alexandrovsk veulent nous forcer à 
rendre nos armes. La prétention est absolument inadmissible. 
D'après les instructions que je viens de recevoir du grand 
Conseil de guerre du Don, je vous ordonne d'attendre à Mkopol, 
de vous emparer de la place et d'arrêter le comité révolution- 
naire local. Viendront vous rejoindre le 6'' régiment du Don, 
le régiment des Tekintsi, et de l'artillerie. Ensemble vous mar- 
cherez contre Alexandrovsk. Ce n'est pas aux bolcheviks à 
nous faire la loi, c'est à nous de leur dicter nos conditions. » 

Un officier lit la dépêche aux cosaques : force est bien de 
tout leur montrer, puisqu'ils osent prétendre que leurs offi- 
ciers mentent. Cet officier est un bon jeune homme, d'une 
insuffisance lamenlable. La scène à laquelle j'assiste alors, 
dans le plus pittoresque des décors, est une chose navrante. 
Dans la fantasmagorie d'un merveilleux clair de lune, les 
cosaques se pressent autour du petit lieutenant. Dos figures 
farouches ; regardez-les de près : vous n'y découvrirez que 
mollesse. A peine la lecture est-elle commencée, c'est un feu 
roulant de ricanements, de réflexions insolentes et d'interjec- 
tions hostiles. Cepend.'iiif un certain flottement se dessine : 



160 LA GUERRE RUSSO-SlBERIEiMNE 

.peut-être tout n'est-il pas perdu. Les cosaques veulent être sûrs 
que l'ordre émane vraiment du grand Conseil de guerre du 
Don, parce qu'il serait tout de même grave de désobéir. Que 
l'officier tire parti de cette indication, qu'il insiste I... Mais il 
ne sait rien dire et ne dit rien de ce qu'il faudrait. D'une voix 
blanche, il a lu la dépêche ; et puis, c'est tout. Maintenant, 
son esprit semble ailleurs. Les agitateurs ont la partie belle : 
ils commencent à mettre les rieurs de leur côté. Pourtant le 
plus grand nombre se tourne encore vers l'officier, attendant 
de lui quelque chose qui ne vient pas : l'officier reste immo- 
bile et muet. Alors, c'est le grand lâchage. On chante en 
cadence : « Allons-nous-en ! Allons-nous-en ! Et plus vite que 
ça ! » Et ils s'en vont, comme ils le disent : nous restons seuls, 
l'officier et moi. 

Les huit officiers, colonel y compris, décident d'obéir et de 
rejoindre les forces annoncées par la dépêche. Je pars avec 
cinq d'entre eux pour Dolguintsevo, sur une locomotive mise 
à notre disposition par le chef de gare. Le colonel et les autres 
officiers, un instant arrêtés par les soldats qui refusent de les 
laisser partir, sont ensuite relâchés, puis désarmés par dés 
employés de chemin de fer qui ont besoin d'armes à feu, et ce 
n'est que tard dans la matinée qu'ils nous rejoignent. 

Le 15/28 janvier. 

Après avoir passé trente-six heures sur une chaise dans une 
salle bondée de soldats, je puis rejoindre vers la soirée un 
échelon du 54^ régiment de cosaques du Don. Je n'ai rien 
gagné à attendre. Parmi les « libres fils des steppes», les uns 
sont plus insolents, les autres moins, mais tous se ressemblent 
en ceci que pour eux l'honneur est un vain mot. Ils se laisse- 
ront docilement désarmer : ils sont mûrs pour l'opéra- comique. 

Cette nuit, couché sur la paille. Deux chevaux du Don 
agitent leurs têtes intelligentes au-dessus de la mienne, qui ne 
vaut plus grand'chose après deux nuits sans sommeil. Je rêve 
que je campe avec les héros célèbres et les bouillants coursiers 
des anciennes ballades du Don. Ce n'est qu'un rêve. La clarté 



sous LA REVOLUTION 



Hil 




THÉATHE UE LA G U ERRE C I VI l.E lU'SSE i;N JANNIIII l'.MS. 



11 



162 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

du malin me montre la réalité : les visages défaits des hommes, 
les croupes efflanquées des bêtes. 

Arrêt à Khortitsa. On parlemente avec Alexandrovsk. Les 
bolcheviks ne consentent à laisser aux cosaques que les armes 
qui sont leur propriété privée ; pour les armes fournies par le 
gouvernement, elles sont limitées à vingt-quatre fusils pas 
escadron. 

Ces scènes m'inspirent un tel dégoût que je quitte ce? 
bandes de cosaques et m'aventure seul chez les maximalistes. 

3. — Un chef de bande révolutionnaire . 

Alexandrovsk, le 16/29 janvier. 

A peine suis-je arrivé à la gare d'Alexandrovsk, des soldats 
m'arrêtent. On me mène chez le commissaire de la gare, lo 
matelot Berg. Heureux hasard qui me met en contact avec un 
des véritables chefs militaires de la révolution. 

Combien de fois me suis-je demandé par quel prodige 
s'expliquaient certains succès foudroyants des bandes révolu- 
tionnaires et l'ascendant qu'elles prenaient sur les populations! 
Nous autres, étrangers, un abîme nous sépare de ceS chefs 
improvisés : la différence d'origine et de mentalité, et leur 
méfiance à notre égard autant que nos sympathies pour la 
classe intellectuelle. Aussi de quel puissant intérêt n'est-il pas 
pour moi d'écouter l'âpre langage d'un de ces hommes, qui 
ont réussi à s'imposer aux foules amorphes et inorganiques ! 
Le, secret de ces terribles meneurs est toujours le même : ils 
agissent suivant la logique d'une passion en accord avec les 
instincts et les appétits de la foule. 

Ce Berg est un homme issu du peuple, violent, cruel, sans 
scrupules et sans pitié, mais convaincu et prêt à tout : le type 
du révolutionnaire romantique. Pourquoi m'a-t-il soudain pris 
en amitié et s'est-il mis à me raconter sa vie ? D'abord ouvrier, 
puis matelot dans la flotte baltique, il se plaint d'y avoir tout 
particulièrement souffert de la sévère discipline russe, en rai- 
son de son humeur de Letton rebelle à toute rèffle. Pour avoir 



sous LA RÉVOLUTION 163 

tenu dans le rang des propos antimilitaristes, il a été empri- 
sonné dans la forteresse centrale de Riga, où il prétend qu'on 
l'a enchaîné au mur. Les termes où s'exprime sa haine contre 
ses anciens chefs sont sinistres à entendre, en ce moment où 
c'est par milliers qu'on tue les officiers à travers toute la 
Russie. 

— Jamais je ne leur pardonnerai. Ils ont empoisonné ma 
vie. Parce qu'ils étaient des nobles, ils nous méprisaient, ils 
nous traitaient comme des chiens! Alors demandez-vous pour- 
quoi nous en avons tué deux cent trente en une seule nuit, à 
la nouvelle que la révolution, — si longtemps attendue ! — 
avait enfin éclaté à Petrograd. 

— Rien n'excuse la cruauté des tortures que vous leur avez 
infligées... 

— Nous aurions dû leur en faire mille fois plus, et n'avoir 
après cela qu'un regret, c'est qu'ils soient morts et qu'il n'y ait 
plus moyen de les faire souffrir... Croyez-moi : la révolution 
ne fait que commencer... On tuera tous les dvorianié (gen- 
tilshommes). On les tuera à coups de mitrailleuse, à coups de 
canon, à coups de guillotine. Il s'en est sauvé un grand nombre 
à Kief,' où la Rada (vendue aux Autrichiens) les protège : nous 
prendrons Kief, et nous achèverons de nettoyer la Russie. 

J'apprends de lui qu'ils maintiennent un tiers des équipages 
sur les navires de guerre, — auxquels ils laissent tous leurs 
canons et toutes leurs munitions, pour ne pas diminuer leur 
valeur militaire. — Les deux autres tiers sont employés pour 
la guerre civile. 

— Sans les matelots, nous n'amions rien pu faire. Voilà de 
braves bougres! Savez-vous cpie nous avons pris à Kérenski. 
— la canaille ! il m'a tenu trois mois en prison : qu'il soit 
maudit ! — six auto-mitrailleuses, rien qu'avec cent matelots ? 

— Tous mes compliments. Et comment vous y êtes-vous pris 
pour cette belle opération ? 

— C'étaient des autos qu'on faisait marcher contre nous 
dans les rues de Petrograd : elles étaient fermées par le haut 
pour qu'on ne pût tirer des fenêtres des ni;us(ins dans l'iuti' 



164 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

rieur. Mes hommes rampèrent jusqu'à une voilure dont les 
occupants, à cause de celte disposition, ne pouvaient rien voir. 
Ils se hissèrent sur le toit. L'un d'eux arracha une mitrailleuse, 
tandis que, par la brèche, un autre tuait l'équipage à coups de 
revolver... La première auto prise nous a servi à prendre les 
autres ; et je vous jure qu'ils ne les ont jamais revues... N'est- 
ce pas que, pour une petite bande de cent hommes, ce n'était 
pas trop mal ? 

— Après de pareils coups de main, j'imagine que vous dis- 
tribuez des croix, des décorations... 

— Des décorations ? C'était bon pour l'ancien régime. Nous, 
c'est pour la liberté que nous nous battons. Et contre les contre- 
révolutionnaires, nous nous battrons comme des diables. Ja- 
mais plus aucun de nous ne voudra consentir à retomber sous 
l'ancienne discipline... Mais il faut que je vous raconte encore 
ce que nous avons fait à Bièlgorod. Les Cadets s'y étaient 
fortifiés en grand nombre. Des mitrailleuses partout, sur les 
hauteurs, sur un moulin, dans un clocher. C'est là que nous 
avons trouvé ce pope qui tirait sur nous... 

— Vous êtes sûrs qu il tirait sur vous ? 

— Dame ! Qu'est-ce (pi'il pouvait bien faire auprès d'une 
mitrailleuse ? 

— Ce qu'il faisait ? Il suivait les troupes en campagne : 
c'était son droit. 

— Jamair> je n'admettrai qu'un prêtre ait le droit de se 
trouver parmi les forces combattantes. 

— Pourquoi pas ? tant qu'il y aura des hommes pour 
craindre d'être damnés, s'ils ne reçoivent, à l'article de la 
mort, les secours de la religion... 

Berg éclate de rire. 

— Oui, je sais, il existe de tels imbéciles ! Pour moi, on 
m'a, pendant trente ans, présenté non seulement la croix, 
mais le knout et les chaînes. Maintenant, c'est fini : personne 
ne m'y prendra plus... Figurez-xous que ce prêtre, que nous 
avons pris dans le clocher, dès que je le fis mettre au mur, 
éleva devant moi ime grande croix d'argent et me menaça 



sous LA REVOLUTION 



16- 



du jugement dernier... Sa croix ! Je lui ai flanqué, au travers, 
une balle qui est allée lui fracasser la cervelle. Ensuite j'ai 
fait fusiller un paquet de huit officiers tombés entre nos 
mains... Il est rare que nous fassions des prisonniers. 

— Les ofllciers que vous avez fusillés sont-ils morts brave- 
ment, comme le prêtre ? 

— Je le crois, mais — en me fixant aux yeux — qu'est-ce 
que cela me fait ? 

— Vous ne redoutez pas les représailles ? Si un jour vous 
venez à ne pas être les plus forts... 

— Le sacrifice de ma vie est fait. J'ai deux devises : « Nach 
einem traurigen Leben, ein mathiger Tod (^) », et « Gieb mir 
nicht ein, Kreuz, gieb mir nur einen rotea Sarg {') ». Et pour- 
tant j'ai connu de beaux moments. J'ai eu en Finlande des 
auditoires de trente mille personnes, qui m'ont acclamé. Du 
délire, je vous dis !... Et les belles attaques que j'ai conduites ! 
Chez nous les chefs ne sont pas imposés aux hommes, ils sont 
choisis par les hommes. Nous nous sommes vus au danger, 
mes hommes et moi ; s'ils m'ont choisi et s'ils me gardent, 
c'est qu'ils savent que je charge à leur tète, revolver au poing, 
et que, s'ils meurent, ils seront vengés... Et ce furieux assaut 
d'un train blindé près de Moscou ! C'était beau à voir. Qua- 
rante pour cent de mes hommes y sont restés ; de /'autre côté, 
tous, — sans exception. 

Il se tut, comme absorbé par ses souvenirs. Je repris : 

— D'où tenez-vous vos pouvoirs ? D'où vient l'argent avec 
lequel vous payez vos hommes ? 

— Je ne dépendt de personne. Même pas de Lénine. Je 
travaille selon ma propre inspiration. Pourvu que je traque le-^ 
bourgeois, je suis sur d'être couvert. Voyez plutôt. A Bit-lgorod. 
nous prenons la ville. Je taxe la bourgeoisie à un million et 
demi. Elle ne se presse pas de nous verser la somme, la bour- 
geoisie. J'entre chez un gros ventru, qui même n'éprouve au- 



(^) Après une triste vie, une mort coiirapeuse. 

(2) Ne me donnez pas une croix sur ma tombe, -donnez-moi seulf 
ment un cercueil roupe. 



16G LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

cun plaisir à me voir. Je lui tends un chèque de mille roubles 
à signer : il hésite. Mais alors je lui mets mon revolver à 
cinq centimètres de l'oeil droit, le doigt sur la gâchette. Ce fut 
magique : il signa instantanément... En général, on ne fait 
pas de difficultés. 

— Ne croyez-vous pas possible que soldats et matelots réqui- 
sitionnent de l'argent pour leur propre compte ? 

— Cela peut arriver. 

Et il a un haussement d'épaules dune superbe indifférence... 
Puis, il me montre un certificat qui lui donne pleins pouvoirs 
pour combattre la contre- révolution, en qualité de « commis- 
saire », dans le district de Bièlgorod. Ce certificat lui a été 
délivré par le Soviet de la ville, sans -qu'il y soit soufflé mot 
du gouvernement et des autorités centrales. Un autre certi- 
ficat, émanant de même du comité local, lui enjoint d'orga- 
niser une flottille de navires légers, pour attaquer Taganrog, 
dont on veut faire une base pour prendre Rostof. Cette der- 
nière mission ne le rend pas médiocrement fier. 

— Avant la révolution, dit-il, on en aurait chargé un 
amiral. 

Rien n'égale le mépris du matelot Berg pour cette foule qui 
tremble devant lui. Quand nous sortons dans la rue : u Regar- 
dez-les, me dit-il, quelles tètes d'idiots ! Ça les épate que nous 
parlions une langue étrangère (l'allemand) ! » 

La soif de la vengeance, une terrible soif de vengeance per- 
sonnelle, voilà ce qui a jeté dans la révolution cet homme qui 
est loin d'être le premier venu. Le regard est direct, la physio- 
nomie intelligente ; aux lèvres un rictus habitué à railler !e 
danger : tous les signes d'une volonté implacable, avec la 
décision farouche d'un vrai chef de bande... Mais c'est là un 
sujet auquel je reviendrai, car je soutiens que cette forme de 
bravoure est infiniment rare. 

Lne fois, pendant notre conversation, ce fut lui qui me posa 
une question : ' 

— A votre avis, me demanda-t-il, qu'est-ce qui fait que nos 



sous LA RÉVOLUTION 



167 



délachemenls de matelols sont tellement supérieurs aux autres 
corps de la révolution, par exemple aux gardes rouges P 

— Rien de plus simple : cela tient à cette discipline sévère 
dont vous ne cessez de vous plaindre. C'est elle qui produit chez 
eux cet esprit de corps, que rien ne remplace et qu'on recon- 
naît tout de suite. Ce sont vos victimes qui vous ont armés 
pour la lutte contre la noblesse et le capital. • 

Il me jeta un mauvais regard et détourna la conversation. 

4. — La situation a Alexandrovsk. 
Participation des Israélites aux Soviets. 

Lorsque les bolcheviks s'emparèrent de la ville, — à peu 
près sans résistance, — ils eurent pour premier souci de se 
créer une caisse de guerre et d'oTganiser une garde rouge 
locale. On s'empara, dans la nuit, de quelques riches bour- 
geois, et on lit savoir à leurs familles qu'on ne répondait pas 
de leur vie si, le lendemain matin, la somme de 5oo.ooo roubles 
n'avait pas été déposée au Comité. Les parents des otages 
coururent toute la nuit pour réunir la somme exigée en bons 
billets de la couronne, les bolcheviks ayant refusé d'accepter 
ni chèques, ni billets de crédit locaux. 

Des bourgeois se plaignent que la contribution forcée a été 
partagée de façon fort inégale parmi les riches, par le soviet 
local. Un fabricant niennonite, de descendance hollandaise, 
Koops, me cite le détail suivant : tandis qu'on lui a extorqué 
oo.ooo roubles pour sa pari, un commerçant Israélite, ayant 
Tnême fortune et mêmes revenus, n'en a payé que 3.ooo, ce 
qui ne l'a pas empêché de protester contre cette injuslice. 

C'est parmi les ouvriers des fabriques que se recruta la garde 
rouge. La révolution avait déjà sensiblement modifié les condi- 
tions du travail : entendez qu'elle avait augmenté les salaires 
et diminué le rendement. Pour cinq heures par jour du travail 
le plus médiocre, un ouvrier gagne au minimum quatre à 
cinq cents roubles par mois. Encore a-t-on soin de placer les 
meetings, réunions et palabres politiques aux heures de travail. 



168 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Si un ouvrier attrape un fusil pour aller garder les ponts, 
aider à exproprier les bourgeois, attaquer les Ukrainiens ou les 
contre-révolutionnaires, il continue à toucher son salaire que 
le patron est tenu de lui payer. Lui prend-il fantaisie de se 
promener avec son fusil plus de huit heures par jour, le 
patron lui doit des heures supplémentaires. 

Bien entendu, le système des réquisitions est largement 
appliqué. On réquisitionne les denrées alimentaires, dans les 
dépôts publics et pareillement dans les boutiques privées, pour 
les besoins de la garde rouge. On réquisitionne jusqu'aux 
cigarettes : la garde rouge, si d "aventure elle est en humeur de 
payer, fixe elle-même les prix, fort au-dessous du prix de 
revient, cela va sans dire. 

A côté des bolcheviks, on voit apparaître immédiatement — 
et immanquablement — les anarchistes. Une femme, Nikifo- 
rova, se promène à Alexandrovsk avec une bande de compa- 
gnons, tous imbus de la théorie que la propriété c'est le vol, 
et qu'on ne fait donc rien que de juste en prenant à autrui ce 
qu'il possède. Elle pille jusqu'aux plus petites boutiques. Anar- 
chistes et bolcheviks font excellent ménage. Il leur arrive bien, 
de temps en temps, de se quereller, et même de se battre ; 
mais, l'instant d'après, réconciliés, ils font expédition com- 
mune. 

J'ai eu l'indiscrétion de demander au comité révolution- 
naire ce que signifie exactement le mot «bourgeois ». Comme 
ils avaient tous, dans les vêtements de soldat ou de paysan 
qu'ils prenaient bien soin de ne pas quitter, leurs poches 
bourrées de billets de banque,, cela rendait la définition malai- 
sée. Sur ces entrefaites, j'apprends que dans une seule fabrique, 
celle de Koops, quatre-vingt-trois ouvriers ont été chassés la 
veille par leurs camarades et remplacés. Leur crime : avoir 
réalisé de petites économies, parfois même avoir acquis une 
maisonnette, deux ou trois hectares de terre, une vache, etc. 
Voilà le « bourgeois ». 

Dans les environs de la ville, la situation n'est pas moins 
grave. Des bandes de bolcheviks et d'anarchistes battent la 



/6^ 





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sous LA H K V O L U T I O N 169 

campagne, visitent les habitations aisées, et, sous couleur de 
vérifier s'il n'y a pas d'armes cachées, enlèvent chevaux, 
vaches, vivres et meubles. Une grande propriété prés de Khor- 
titsa, entourée de deux petits villages et d'un autre plus impor- 
tant, — je les nommerai A., B. et C, — a été l'objet des con- 
voitises de ses trois voisins. Les habitants d'A. se sont les 
premiers emparés de la terre cultivable, l'ont labourée, et y 
ont semé du blé. Un beau jour, ceux de B. la leur ont prise, 
l'ont labourée en sens inverse et y ont semé de l'avoine. Mais 
C. s'est fâché, a chassé les deux autres villages et occupé la 
place, où il se maintient par la force du nombre et des mitrail- 
leuses. 

Partout dans la bouche des petites gens je recueille cette 
phrase : « Jamais nous n'avons été aussi peu libres que main- 
tenant. » 

Quant à la participation des Israélites d'Alexandrovsk au 
mouvement bolcheviste, voici ce que les révolutionnaires eux- 
mêmes m'ont raconté. Dès que la seconde révolution éclata, 
les Israélites locaux se laissèrent confier par les gardes rouges 
la présidence, les secrétariats, et toutes les autres charges 
importantes des comités rouges. Ils profitèrent de leur nouvelle 
position avec une passion formidable. Ils introduisirent leurs 
parents jusqu'au quatrième et cinquième degré dans tous leurs 
bureaux, conclurent avec eux les marchés les plus rémuné- 
rateurs, poursuivirent les riches chrétiens en épargnant leurs 
propres bourgeois, affectèrent à l'égard de l'Église et des Russes 
un tel mépris, traitèrent tout le monde avec une telle morgue, 
qu'ils réussirent à soulever la populace, leurs propres soldats 
compris, contre eux-mêmes. Une partie prit la fuite, les autres 
durent démissionner. Mais les Russes qui les remplacèrent mon- 
trèrent une telle incapacité, les affaires publiques allaient si 
mal, que les soldats furent obligés de recourir à nouveau aux 
bons offices des révolutionnaires juifs s'ils ne voulaient pas 
employer les foru'tionnaires ancien régime. Les Israélites s'y 
prêtèrent, mais avec plus de ciri-onspection. Sous un Russe 
parfaitement incapable qui occupait le fauteuil présidentiel, 



170 LA GUERRE RTJSSO-SIBÉRIENNE 

qui signait tous les décrets — sous leur dictée — et qui portait 
donc l'entière responsabilité du mouvement, ils reprirent, 
dans un rôle apparemment plus effacé, mais en réalité aussi 
prépondérant qu'auparavant, la complète gestion des affaires. 

II semble que, limitée d'un côté par la haine séculaire des 
Russes, de l'autre par leur propre indispensabilité, leur action 
ait presque partout en Russie présenté le même aspect. Je ne 
crois pas à un plan préconçu : l'uniformité des causes suffît à 
expliquer celle des effets. 

5. — : Pèlerinage pour Rostof. 

Le 19 janvier/ 1^"" février. 

On prétend ici que je ne pourrai pas atteindre Rostof, parce 
que la ville, accessible de trois côtés, est attaquée par le Nord 
{front de Zviérévo) et par l'Ouest (front de Taganrog) et 
menacée à l'Est (stations de ïikhorietskaïa et Torgovaïa). 

Mais je refuse de rebrousser chemin, et recommence mon 
pèlerinage dans les trains bondés et sales. J'arrive à Siniélnikovo 
dans la nuit du 20 : après une nuit passée sans dormir dans 
la gare, où les soldats couchent jusque sur les tables et sur le 
buffet, je pars l'après-midi et descends la nuit suivante à lasi- 
novataïa. Le ai, de bon matin, je repars pour Kripitchnaïa, 
et y prends un train de marchandises pour Khartsyskaïa, dans 
la direction de Rostof. Nous sommes maintenant à i5o kilo- 
mètres de Rostof, mais on se bat sur le chemin de fer Nord de 
Taganrog, à Matvéiev-Kourgan, et il faut couper vers le Nord. 

Le 22, après-midi, je pars pour le Nord, et arrive le 28 dans 
la matinée à Koupiansk. Il faut essayer de remonter à Liski et 
de descendre de là à Novo-Tcherkask. 

Quand, vers la soirée, le train entre en gare, une marée 
humaine envahit les wagons. Debout dans le couloir, serré à 
perdre haleine, je suis près de défaillir, — et les a camarades » 
entrent toujours ! Un soldat, qui n'a pu passer par la porte, 
brise la fenêtre à coups de crosse, grimpe sur nos épaules, 
marche sur nos têtes, et chemine jusqu'à un coin oiî il se 



sous LA REVOLUTION 



171 



laisse glisser entre nos jambes. L'odeur devient fellenient irres- 
pirable que je prends le parti de m'enfuir. J'aime mieux rester 
toute la nuit dehors par un froid de huit degrés, enveloppé 
d'une couverture, deboiit dans le ve/it et la neige. 

J'arrive à Liski le 2^ au matin, mais on se bat à Zviérevo 
et il faut donc essayer de passer par Tsaritsine et le chemin de 
fer du Caucase. Les employés, avec cette morgue de l'homme 
du peuple qui porte uniforme, me traitent de fou. Mais je ne 
renoncerai pas avant échec complet : je continue. 

Le 25, à Povorino, j'ai quatorze heures d'attente dans une 
petite auberge : pour tuer le temps, je m'amuse à observer, à 
travers la fumée d'une bonne pipe, les types rassemblés autour , 
des samovars. 

Un groupe surtout fixe mon attention. Ce sont, assis autour 
<1 une petite table, graves et silencieux, quatre pieux person- 
nages : des tètes d'apôtres, comme on voit à Bruges, dans les 
tableaux de ces maîtres immortels. Van Eyck et Roger van der 
Weyden. Mêmes fronts admirablement dessinés, mêmes barbes, 
mêmes yeux clairs et mélancoliques. Qui devinerait là-dessous 
la mollesse et d'indolence d'âmes presque orientales .^ Je ne me 
lasse pas de les contempler ; je guette leé rares éclairs que 
jettent leurs yeux enchâssés sous de fortes arcades, je suis la 
lenteur des mouvements que font leurs doigts courts et minces. 
Qu'est devenue en eux l'action du Christ ? Qu'ont-ils fait de 
sa parole et de son geste ? La foi, cette foi sublime qui soulève 
les montagnes, suffirait-elle à leur faire trouver, un jour par 
semaine, le chemin de la plus proche église, qu'on me dit à 
une heure de distance ? Pour le moment, surpris par 1 orage 
qui a éclaté sur la Très Sainte Russie, ce sont de pitoyables 
«paves. Cependant, je me plais à espérer qu'un soir, un soir de 
tristesse et de lassitude, un mystérieux voyageur, — ainsi qu'à 
Emmaiis, — rejoindra leur petit groupe isolé, découvrira à 
leur vue son front puissant et majestueux, et leur dira de ces 
paroles lumineuses qui entrent dans l'âme comme des coups 
de foudre et l'emplissent comme des parfums. Et après le 
départ de leur auguste visiteur, les apôtres, — la taille redres- 



172 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

sée, les yeux flamboyants, — se remettront à répandre les 
impérissables vérités des Évangiles, qui dorment dans l'âme 
russe sous les iniquités sans nombre et les hontes sans nom 
de l'heure présente. 



Le 2G janvier/8 février. 

Quand je me réveille à Filonovo dans mon fourgon de 
bagages, — billet de première classe en poche, — je m'aperçois 
qu'une partie de mes bagages et mon appareil de photographie 
ont disparu. C'est ma troisième contribution au bonheur du 
prolétariat russe. 

Je viens de passer ma quatrième nuit en fourgon de bagages. 
Les «camarades » y font du feu, parfois dans un poêle, placé 
au milieu, d'autres fois à même le plancher qui s'enflamme et 
se consume. On a, pour s'étendre, des bottes de paille : l'instal- 
lation est plus primitive, mais l'air est moins vicié que dans 
les wagons de premières, qui sont ceux où les soldats font 
irruption et vont tout droit se jeter, la tète en avant. 

A Tsaritsine, ville de quelque importance sur la Volga, je 
m'arrête une journée : arrêt forcé, on le devine. La Volga n'y 
produit pas encore la puissante impression qu'elle fait à Astra- 
khan, mais autour de ses rives voltigent mille légendes, et on 
aime à se figurer le cosaque-brigand Stenko Razine, tel qu'il 
y naviguait naguère avec sa bande farouche, pillant les navires 
tatares et persans qui remontaient le fleuve, chargés des étoffes 
précieuses, des fines lames et de la délicieuse vaisselle d'Orient. 

A la gare maintenant, sous des manteaux de soldats, j'aper- 
çois partout des tournures trop distinguées et qui trahissent 
une autre condition. Les transports de Moscou et de Kharkov 
se rencontrent ici sur la Volga ; le train pour le Caucase partira 
cette nuit : le chef de gare m'assure encore que je n'arriverai 
pas à Rostof, mais je suis allé trop loin pour reculer. 

Les salles d'attente son remplies de cosaques du Kouban, 
du Don et d'Astrakhan, de petits Arméniens, de jolis Khabar- 
diens. Partout des têtes rasées et moustaches et des nez en bec 



sous LA RÉVOLUTION 173 

d'aigle. Coiffés d'énormes papakhas (^), couverts de bourkas C) 
noires, des Circassicns en costume, cartouches autour de la 
poitrine, sabre courbe de ïekinlsi au côté, ou sabre droit 
de Talare. Une fouie bigarrée, parlant vingt langues et cent 
dialectes, pressée de rentrer au Caucase. Toute l'ardente bra- 
voure musulmane, toute la dévorante passion des brigands du 
Caucase, conduites par l'Aigle russe contre l'ennemi national, 
ont été libérées par sa chute, et, à grands battements d'ailes, 
rentrent dans les pays légendaires entre Kazbek et Ordoubate, 
pour participer à mille nouvelles aventures contre l'ennemi 
héréditaire, le Turc. 

En passant devant moi, un vieillard de haute mine, en cos- 
tume circassien, m'adresse quelques mots ; chaque fois que 
nous nous i'encontrons, nous échangeons des phrases furtives : 
nous constatons ainsi que nous avons môme but de voyage. 
Quelques jeunes gens, vêtus d'uniformes et sans doute munis 
de passeports de soldat, mais qui sont en réalité des officiers 
déguisés, se joignent à lui : ils forment le noyau d'un déta- 
chement dont le vieux Circassien aura le commandement : 
celui-ci est un propriétaire du Kouban, qui avait grade de 
khorounji dans l'ancienne armée. 

Plus tard, un voyageur en civil m'offre une chaise et me 
fait toute sorte de politesses. La conversation s'engage : j'ap- 
prends que lui et ses quatre compagnons, dispersés dans la 
salle, se rendent également à Rostof. 

Et puis partout, se mêlant à la foule et gardant, pour ne 
pas se trahir, un silence prudent, des figures qu'on reconnaît 
immédiatement pour être ccllrs d'ofTiciers ou d'élèves d'écoles 
militaires, qui cachent sous des barbes d'une semaine, sous des 
chevelures négligées et des vêtements râpés, une identité à 
laquelle l'observateur ne peut se méprendre. 

Le soir, je me trouve en présence du général l.icclilcli. Je 
l'avais rencontré, en 1916, chez RroussiloT, ipiaiid il connnan- 



(') Bonnets à poils. 

f^) Sorte de pèlerine ou manteau épais, portée par les peuplades 
du Caucase. 



174 LAGLERRE RUSSO-SIBERIENNE 

dait encore la 3" armée. Je revois un vieillard brisé corps et 
âme. Ses soldats l'ont obligé à faire pour eux les bas ouvrages, 
peler les pommes de terre, etc. Il se retire dans une petite 
maison du Caucase, qu'il espère retrouver intacte, pour y ter- 
miner ses jours. C'est un homme qui a perdu jusqu'au goût 
de vivre, un homme fini. 

Ainsi, pendant toute la durée du voyage, nous évitons d'en- 
gager des conversations, afin de ne pas éveiller les soupçons, 
et c'est pour nous un plaisir subtil de nous jeter quelques mots 
au passage dans le couloir, presque sans nous regarder. Par- 
tout des écouteurs aux aguets, partout des agents provocateurs, 
prêts à saisir l'occasion d'une parole, le prétexte d'un geste. 
Mes compagnons sont bien forcés de laisser passer les plus 
fortes insolences sans rien dire. Moi, en ma qualité d'étranger, 
je suis libre. Comme j'ai déjà été arrêté onze fois sur le front 
par les « camarades » pour des répMques un peu vives, je 
m'étais promis de me tenir tranquille. Mais il arrive une 
minute oii on n'en peut plus ; j'éclate ; je leur crie : a Que 
leur armée, — comme il leur plaît de l'appeler, — n'est qu'une 
Ijande ; qu'ils sont un troupeau asiatique indigne de la liberté ; 
qu'ils sont les seuls soldats au monde qui reculent devant un 
ennemi huit fois moins nombreux ; qu'aucvin autre soldat au 
monde, à quelque nationalité qu'il appartienne, ne vendrait, 
comme eux, ses chevaux et ses canons à l'ennemi, etc. » 

Aussitôt, je suis entouré d'une bande de furieux qui m'invec- 
tivent, me menacent, me montrent le poing ; mais quelque 
chose qui est en moi, plus fort que moi, me pousse et me fait 
aller de plus belle en plus belle. Alors, eux. qui tout à l'heure 
voulaient me faire peur, les voilà qui peu à peu se calment, se 
taisent, s'apaisent, rentrent sous terre. Pourtant, j'aperçois 
dans un coin, s'épanouissant dans l'ombre, des figures que je 
n'avais pas encore remarquées. Encore des officiers déguisés : 
ceux-là, d'oii viennent-ils ? 

A Torgovaïa entre dans le Avagon un garÇon apothicaire, 
devenu agent bolchevik. Il inspecte nos bagages. Nous sommes 
presque entre nous, les « camarades » ayant pour la plupart 



sous LA RÉVOLUTIOM 



175 



quiltû le train. Le jeune révolutionnaire s'obslinc à chercher 
dans la valise d'un colonel, ancien ofTicier d'ordonnance du 
général Polivanof, des preuves de son identité. Après un quart 
d'heure de recherche fiévreuse, sous un feu roulant de sar- 
casmes, il finit par découvrir des pattes d'épaule de colonel. 
La scène change. Lardé de brocards plus cuisants que la pierre 
infernale, et plus caustiques que les sels anglais, le garçon 
apothicaire se met à sangloter : il dit et répète, sous nos éclats 
de rire, qu'il vient de faire cette besogne ponr la dernière fois ; 
il jure qu'il n'y reviendra plus. Dans cette région, les bolche- 
viks ne disposent pas encore de forces suffisantes, pour exercer 
une surveillance vraiment active et un contrôle sévère. 

A Tikhoriétskaïa, les crânes rasés, les regards d'aigle et les 
barbes musulmanes nous quittent. Quelques trains de mar- 
chandises partent encore cette nuit pour Rostof. Le matin du 
27 février nous sommes arrêtés par un peloton de soldats, dont 
chacun porte les insignes des divers grades d'ofiicier : c'est que 
nous venons de pénétrer dans la zone de l'armée volontaire. 
Bientôt nous passons le Don, et entrons à Rostof, ville au sur- 
plus uniquement commerçante et par conséquent sans carac-. 
tère. 



LA DÉFENSE DE ROSTOF 

6. L'ÉTAT-MAJOR DE l'aRMÉE DE VOLONTAIRES. 

Les généraux Alexéief et Kornilof, — la tcte et le cœur de 
la nouvelle organisation, — ont choisi le gouvernement du 
Don comme celui où ils seraient le mieux en mesure de former 
la nouvelle armée et de rassembler autour d'eux tous les élé- 
ments de la nation avides de mettre fin aux désordres de la 
Russie et d'instaurer un pouvoir stable. Le général Kalédine, 
chef militaire de tous les cosaques du Don, leur prête son con- 
cours : il emploie tout son prestige et toute l'autorité de sa 
haute fonction, à organiser une armée de cosaques en état de 
défendre les pays du Don contre les détachements de bolchc- 



176 LA GUERRE RUSSO-SIBERIE AN K 

viks q\ii ont pris pied sur toutes les lignes menant vers Novo- 

Tcherkask. 

On ne trouverait pas d'exemple, dans l'histoire, d'une telle 
abondance de talents réunie dans une si petite armée. Le 
général Alexéief, le meilleur stratège russe, ancien géné- 
ralissime, commande des forces qui atteignent tout juste 
l'effectif d'un régiment. Il a, à ses côtés, un autre grand chef, 
son ancien antagoniste, maintenant son ami : Kornilof. A 
l'état-major, sept généraux, parmi les plus réputés : Dénikine, 
ancien chef d'élat-major au G.Q.G., Markof, Romanovski, 
Elsner, Erdeli, etc. On verra pair la suite que cette profusion 
de savoir militaire et de prestige n'aura pas été de trop pour 
guider, à travers tous les danges dont elle est entourée, cette 
armée d'élite qui compte à peine 3.5oo hommes, et qui a devant 

elle des forces plus de dix fois supérieures en nombre. 
t 
Un bruit de conversations, comme au cercle. Le fait est que 

sous une coupole, à laquelle aboutissent les divers bureaux de 
cet extraordinaire état-major, cause une foule élégante, pour 
la plus grande partie en vêtements civils : j'y reconnais plu- 
sieurs généraux. 

Le général Dénikine, sans la barbe qui, jadis, lui donnait 
l'air d'un pope aux armées, n'a plus dans les yeux sa gaieté 
d'autrefois ; son front s'est chargé de soucis ; mais le geste 
par lequel il me tend la main a toujours la même cordialité. 

Markof, toujours grondant, bousculant tout le monde, tem- 
pêtant contre une porte ouverte ou fermée, contre un chien 
qui ne passe pas assez vite entre ses jambes, contre un pauvre 
diable d'officier coupable d'avoir une mauvaise écriture, fait 
une drôle de mine dans son frac, dont les pans flottent derrière 
lui, tandis qu'il arpente la pièce à grandes enjambées. 

Kornilof, visage pâle, regards brillants de vivacité et d'intel- 
ligence, est sans nul doute préoccupé au plus haut point des 
difficultés au milieu desquelles se débat la nouvelle armée, 
mais n'en veut rien laisser paraître ; esprit simple évoluant 
parmi les intrigues des conspirations, républicain opérant 
parmi des monarchistes. 



ns 





-f'AJ-* 



Heconnaissance de cavalerie circassiennc (juillet 1017). 







r'.iniilirrs lahin-s rn riT(iiiiiai<«;iTic<' Juill''! I<.)I7). 



sous LA RÉVOLUTION 177 

Alexéief est celui qui a le moins changé. Réfléchissant beau- 
coup, parlant peu, en mots nets et brefs à son habitude, il est 
comme tous ceux que meut l'intellip-encc plutôt que la passion : 
il n'a pas subi autant que les autres rinlluence des nouveaux 
événements. 

Sous le frac qui remplace les brillants uniformes d'hier, 
beaucoup d'officiers font peine à voir. On les dirait descendus 
de deux ou trois degrés sur l'échelle sociale. Des dos un peu 
voûtés, des ventres un peu bedonnants, des visages un peu 
flasques, qui faisaient leur petit effet en uniforme, ne sont plus 
que piteux sous le costume civil. Inversement, des gentils- 
hommes, en tenue de simples cosaques, ne sont que très impar- 
faitemcnt déguisés : l'aisance et la souplesse de leurs attitudes, 
la distinction de leurs traits, la finesse de leurs mains sont des 
signes qui ne trompent pas. 

L'officier de service est une jeune femme, la baronne von 
Eode, si élégante et charmante dans son costume collant, 
saluant avec un tel empressement, si polie, — très correcte, 
d'ailleurs, et aussi peu entourée que peut l'être une jolie 
femme — qu'on serait tenté de sourire, si l'on ne savait qu'elle 
a été deux fois blessée sur le champ de bataille et qu'elle a 
amplement mérité sa décoration. Une autre jeune femme, le 
lieutenant princesse Tchcrkaskaïà, bien connue dans la société 
de Pétrograd, et qui venait d'épouser un officier, a chargé 
avant-hier à la tête de ses hommes et a été glorieusement tuée 
à l'ennemi. 

C'est ici la dernière redoute du bon ton, le dernier rendez- 
vous des élégances de la Russie. Cette poignée de braves ose 
résister à la formidable marée des dizaines de millions de 
déments qui clament leurs revendications sociales. Et au spec- 
tacle de l'immense solitude qui entoure ces patriotes, généraux, 
hommes et femmes de la cour, républicains honnêtes, on no 
peut se garder d'une impression de stupeur épouvantée. 

L'armée de volontaires est en voie d'organisation : pour !a 
défense de la ville, on n'emploie que de petites unités, des com- 
pagnies, des escadrons. Le régiment de Kornilof, le bataillon 

12 



178 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

de Saint-Georges, les compagnies d'officiers de la garde, la 
division de cavalerie Guerchelman et quelques détachements 
declaireurs, — en tout, comme je l'ai dit, à peu près 3.5oo 
honmies, — forment un ensemble d'une valeur militaire 
exceptionnelle. Troupes superbes, animées des plus beaux sen- 
timents, liées par l'honneur, par le serment d'obéissance, par 
les plus solides traditions militaires. 

Elles sont aux prises avec un adversaire qu'une propagande 
savante a rendu fou de haine et qui ne pardonne pas. Car 
cette guerre est menée avec une férocité qu'on ne rencontre 
qu'entre frères ennemis. Un officier, le fils du chef de gare de 
Martsof, près de Taganrog, vient de trouver son père affreu- 
sement mutilé par les gardes rouges. Le crime de ce malheu- 
reux semble avoir été de porter sur soi le portrait de son fils 
en uniforme d'officier de l'armée de volontaires. Le fils a tué 
les prisonniers qu'il venait de faire, et promenant le pauvre 
cadavre déchiqueté de son père avec lui pendant quelques 
jours de reconnaissances, s'est acharné contre les bolcheviks 
qui lui sont tombés entre les mains. Aussi — depuis ce jour — 
ne fait-on plus de prisonniers. 

Le courage individuel de quelques révolutionnaires con- 
vaincus forme contraste avec l'esprit de la masse qui manque 
de résolution. Un ouvrier que les gardes blancs trouvèrent 
dans un bureau d'usine d'où on venait de tirer sur eux, se 
mit contre le mur : 

« Fusillez-moi, c'est la lutte entre le prolétariat et le capi- 
tal I » 

On obéit à sa prière. 

Un autre garde rouge, entouré par la compagnie d'officiers 
du régiment Kornilof, j)rès de Taganrog, s'écria : « Je ne veux 
pas être tué par un cadet ! » et se mit une balle dans la tète. 

Quant aux ofFiciers de l'armée de volontaires, ils achèvent 
par miséricorde les camarades blessés qu'on est obligé de laisser 
sur le champ de bataille. 

Incorporé dans une compagnie d'officiers du régiment de 



sous LA RÉVOLUTION 



179 



Kornilof, je dors avec eux dans une grande chambrée, entre 
mon vieil ami, le khorounji Guevlits, et un capitaine de cava- 
lerie. 

•7. — Le général Kornilof, 

Ce qu'il y a de plus admirable en lui, c'est son âme ardente. 
C'est par là qu'il excelle, plus que par les qualités du stratège 
ou du politicien. Son honnêteté immaculée, sa bravoure 
légendaire, sa confiance dans l'avenir de la Russie et dans 
sa tâche, historique, voilà sa force. Par la confiance instinctive 
qu'il inspire, par l'ascendant irrésistible qui émane de lui, il a, 
plus qu'aucun autre, séduit, gagné, entraîné les jeunes héros 
de la Russie. Rarement chef a vu se grouper autour de lui 
autant de braves, au cours d'une carrière plus aventureuse. A 
soixante ans passés, il a gardé toute l'ardeur de la jeunesse. 
C'est un des plus beaux représentants de la valeur militaire 
russe, ne trouvant d'attrait qu'aux tâches excessives, soulevé 
parfois de soudaines colères, incapable de résister à l'empor- 
tement 4e la passion. 

Personne en Russie ne semblait moins désigné pour mener 
à bien les opérations de la guerre moderne qui exigent avant 
tout d'être prudemment pesées et mûrement réfléchies. Mais 
aussi personne n'a su comme lui enflammer les jeunes cœurs 
et galvaniser les patriotes circonspects. Tant il est vrai que les 
grandes actions collectives n'ont pas leur origin? dans le rai- 
sonnement, mais que leurs véritables mobiles sont d'ordre mys- 
tique. 

Chez ce cosaque de Sibérie, la bravoure touche à la folie. II 
est de ceux qui ne savent pas reculer et qui, dès qu'ils ont 
flairé l'approche de l'ennemi, d'insliiut f<inront en avant. 
Rester inactif en présence de l'ennemi, céder du terrain pour 
des considérations stratégiques, autant d'impossibilités j)onr 
ce grand sabreur. Un tel homme n'est pas fait pour la patiente 
guerre de tranchées, ne fût-ce que parce qu'il se trouve encadré 
de chefs plus prudents ou moins enclins aux aventures risquées. 
C'est un de ces véritables guerriers russes, qu'il faut tenir ou 



180 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

laisse tant qu'ils se trouvent sur les fronts étendus des armées 
modernes, mais auxquels il faut rendre leur entière liberté, dès 
qu'ils sont seuls avec leurs compagnons d'armes dans les 
immenses plaines de leur pays. C'est seulement maintenant, 
parmi celte élite exceptionnelle de soldats en qui il se recon- 
naît, qu'il réalise ce rêve suprême d'un chef : être seul, — 
avec Dieu, — maître des destinées d'une armée. 

Cet homme admirable avait, pendant tout le cours de la 
guerre, montré, à un rare degré, l'impatience d'obéir et de se 
tenir à la place qui lui était assignée dans le rang. Au début 
des hostilités, il commandait une division en Galicie sous les 
ordres de Broussilof qui avait un corps d'armée. Pendant la 
bataille de Grodek, sa division formait l'aile gauche. L'attaque 
principale devait se produire au centre ; en conséquence, il 
reçut l'ordre de rester sur la défensive. Mais quand le canon se 
mit à tonner à 5 verstes de distance, et quand les autres divi- 
sions avancèrent, vous devinez s'il lui fut possible de rester les 
bras croisés. Il se projeta en avant comme un tigre qui brise 
ses chaînes, entraîna ses hommes d'un magnifique élan ; mais 
n'ayant pas été suivi par ses voisins, il perdit la moitié de ses 
troupes, se fit prendre 28 canons et mit toute la ligne en dan- 
ger d'être enfoncée. Il fallut envoyer sur-le-champ deux divi- 
sions de cavalerie el une brigade d'infanterie, pour le dégager. 

Plus tard, dans les Carpathes, près de Goumène, oii la 
8^ armée devait opérer en liaison avec la 3*", Kornilof reçut 
l'ordre de rester sur la crête d'une ligne de collines et d'at- 
tendre le développement des opérations. Voilà qui ne convenait 
guère à un tel tempérament. Un coup d'éclat et de folie était 
bien mieux dans sa manière. Donc, il lança d'un élan furieux 
à la descente sa division tout entière, chargeant lui-même à 
la tête de ses hommes. Arrivé dans la vallée, il s'y trouva réduit 
à ses seules forces et fut écrasé par un ennemi vingt fois supé- 
rieur en nombre. 

Mais tel était alors, dans l'armée russe, le respect tradition- 
nel pour la bravoure individuelle, qu'on pardonna ses insuc- 
cès et ses désobéissances à ce brave des braves. Sa division fut 



sous LA RÉVOLUTION 181 

ratlacliée à la 3" armée qui dut subir près de Gorlilsa le lcrril)le 
choc des armées de Mackensen. Le front fut sur le point d'être 
rompu, et on ordonna la retraite générale. Encore une fois, 
Kornilof refusa d'obéir. En vain le commandant du corps 
d'armée lui téléphona à cinq reprises de battre en retraite. Ne 
doutant pas qu'il pourrait, à lui seul, rétablir la situation, il 
attaqua. Ce fut un désastre. Des éléments isolés de sa division 
purent se sauver et rejoindre l'armée. Lui-même, avec la 
presque totalité, tomba aux mains de l'ennemi. 
Il refusa de donner sa parole, — et il s'évada. 
A son retour en Russie, on lui fît une ovation. L'empereur 
s'intéressa personnellement à lui, et confia un corps d'armée à 
ce général d'une témérité splendide. 

Kornilof est un cosaque de Sibérie, c'est-à-dire un républi- 
cain-né. Il m'a maintes fois répété qu'il considérait la répu- 
blique comme la forme supérieure du gouvernement, et la 
royauté ou l'empire comme des formes transitoires, à l'usage 
des nations qui ne savent pas encore se gouverner elles-mêmes. 
Quand la révolution éclata, il fut le premier, même avant 
Broussilof, à manifester ses sympathies pour le nouveau régime. 
Nommé par Kérenski gouverneur de Petrograd, il lui fut im- 
possible de coopérer longtemps avec le Soviet et les soldats. 
Il posa des conditions qui ne furent point acceptées, et donna 
sa démission : le gouvernement provisoire lui conféra le com- 
mandement de la 8" armée que Broussilof venait de quitter.' 

Une des très curieuses séries de hasards, dont la révolution 
russe abonde, et dont on soupçonne qu'elles obéissent à une loi 
cachée, a voulu que Broussilof ait élé suivi dans toutes les 
phases de sa carrière par sa vivante antithèse : Kornilof. Le 
souple temporisateur Broussilof retenait l'armée et la nation 
qui couraient aux abîmes : Kornilof précipita leur chute par 
une manœuvre politique mal conçue et une conspiration mili- 
taire faiblement dirigée. Mais il n'est pas impossible (ju'un 
jour, qui n'est pas très éloigné, la Russie soit sauvée non par 
les savantes combinaisons des habiles, mais par la folle bra- 
voure de ses héros. La brùlanl(> jeunesse (pii préparera la résnr 



182 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

rection de la Russie suivra, non les esprits mûrs et lents, mais 
les âmes fébriles, et ne sera tentée que par les tâches impos- 
sibles. 

S'il est vrai que Kornilof, en prononçant trop tôt sa dicta- 
ture, a perdu la situation politique et l'armée, il ne l'est pas 
moins que personne autre que lui, ou quelqu'un qui lui res- 
semble, ne pourra sauver la nation. Il a commis la faute d'agir 
trop tôt, quand rien ne pouvait arrêter sur la pente fatale la 
masse en folie. Abandonnés par une armée que la propagande 
bolcheviste par en bas, et non moins sûrement les décrets de 
Kérenski par en haut, avaient disloquée, les officiers se décla- 
raient pour Kornilof quand le (( Parleur en chef des armées 
russes » le trahit et le fit arrêter. Leurs sympathies pour Kor- 
nilof coûtèrent la vie à vingt mille d'entre eux. 

Malgré toutes ses fautes et erreurs de jugement, il est le 
seul homme qui puisse rendre à la jeunesse russe la confiance 
dans les destins du pays. La Russie souffre surtout d'une ter- 
rible maladie de la volonté. Ce grain de folie qui caractérise 
les actions de Kornilof est justement ce qu'il faut pour dissiper 
les hésitations de ceux qui raisonnent trop et rendre aux 
esprits paralysés le mouvement et l'action. C'est dans les mo- 
ments les plus désespérés que le Russe se ressaisit le mieux. 
Ce n'est pas son plus adroit politicien, c'est son plus brave 
soldat qui montrera à la Russie le chemin de la délivrance C). 



(^) Je ne veux rien clianger à ces lignes, restées vraies — encore 
maintenant — malgré l'apparence du contraire. Je les écrivis au 
moment do quitter l'armée des volontaires. Elle fut le résultat d'une 
sélection que l'Histoire prépare rarement avec un tel soin, et qu'elle 
ne maintient jamais. Ceux qui restèrent spectateurs — en Russie 
comme ailleurs — reprochent maintenant à Kornilof, Dénikine, 
Koltchak, Wrangel, d'avoir manqué de prudence, d'avoir sacrifié 
inutilement la fleur de la jeiinesse russe. Cependant, par leurs échecs 
tristes et éclatants, ces chefs firent la démonstration, non de leur 
aveuglement, mais de l'indifférence patriotique et de la veulerie de 
la jeune bourgeoisie qui refusa de quitter le parterre pour monter 
sur la scène. Les avocats dont fut composé le parti de « l'ordre » et 
leur légion d'émulcs, se lamentaient, à l'étranger comme en Russie. 
Kornilof et les siens firent mieux : ils se battaient. 



sous LA REVOLUTION- 



ISS 



8. — Le régiment de Kormlof. 

Hostof, le 28 janvier/ 10 février. 

Mon compagnon de voyage, le sotnik C) Gueviits et moi, 
nous sommes incorporés dans la compagnie d'officiers du 
(( régiment d'attaque » de Kornilof. Notre nouveau chef, le 
capitaine Zaremba, nous fait installer deux lits dans la cham- 
brée, où nous partagerons la vie et U-s repas de nos nouveaux 
compagnons d'armes. Dans une autre chambrée, les jeunes 
officiers et cadets, qui sont arrivés avec nous, rasés et vêtus 
d'uniformes tout battant neufs, attendent la formation d'un 
détachement volant, pour lequel on les exerce chaque jour. 

Ce régiment Kornilof, auquel je me suis joint, a été formé 
en juin 1917, sur l'initiative de Kornilof, par un officier du 
plus beau dévouement, le capitaine Xégentsof. Sa formation 
fut une protestation contre les désordres qu'occasionnaient 
les bolcheviks et les décrets du gouvernement provisoire. 

Qu'on le sache bien : la célèbre avance de larmée russe en 
Galicie, dans la direction de Kalucz et Galitch fut l'œuvre 
non des misérables bandes révolutionnaires, — comme une 
presse trop docile a voulu le faire croire, — mais presque exclu- 
sivement de deux corps qui avaient gardé l'ancienne discipline: 
la Division Sauvage et les deux bataillons d'attaque Kornilof. 
Je ne veuxi pas récapituler ici les indicibles complaisances 
militaires et lâchetés politiques, auxquelles j'ai assisté en juil- 
let 1917. Je mentionne uniquement ce fait peu connu : le 
général Tchérémissof, commandant le 10," corps d'armée auquel 
furent adjoints les bataillons Kornilof et la Division Sauvage, 
refusa la moindre citation aux officiers et soldats, qui venaient 
d'assurer son succès militaire, tandis qu'il décorait à lour de 
bras les troupes chères à Kérenski. l ne enquête fut ouverte : 
Kornilof décora de sa main chaque officier et chaque soldat 
ayant pris part à l'assaut. 

Le gouvernement provisoire voyait d'un mauvais œil ce 



(*) Solnik : elief d'un escadron de cosaques (sotnia). 



184 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

superbe régiment ; c'est pourquoi, et bien que les circonstances 
eussent exigé la formation d'unités semblables, Kornilof, tout 
commandant en chef qu'il était, n'osa pas permettre à Né- 
genlsof d'organiser de nouveaux corps sur le même modèle. La 
révolution russe aura donc été jusqu'à la fin une série inin- 
terrompue d'hésitations et de défaillances. Au moment où 
Kornilof eut le plus besoin de troupes sûres, il ne trouva, — 
et cela par sa propre faute, — que le régiment de Negentzof 
et celui des Tékintsi. Kornilof, cœur de lion et esprit faible, 
abandonné par ses armées, dut se rendre. Son régiment fut 
rattaché au corps tchèque à Pétchanovka, et, à la fin d'octobre, 
envoyé par le gouvernement provisoire à Kief, pour y tenir 
tête à la fois aux bolcheviks et aux Ukrainiens. A Kief, où 
il arriva le :>.9 octobre, Négentsof fut bientôt tiraillé entre les 
deux partis qui se disputaient la suprématie en Ukraine. Ne 
voulant pas intervenir dans ce conflit d'ordre intérieur, il solli- 
cita du commandant en chef l'autorisation de se rendre à 
l'invitation de l'ataman Kalédine et de se joindre à ses troupes. 
Doukhonine refusa et renvoya le régiment à Pélchaiiovka. 
Après le massacre de Doukhonine, le nouveau commandant 
en chef, Abram, — alias Krilenko, — exigea des officiers le 
serment au nouveau gouvernement. Force fut donc de repartir. 
Devant l'évidente impossibilité de regagner le Don en échelons, 
Négentsof disloqua ses troupes et donna l'ordre aux hommes de 
se rendre individuellement à Roslof. On découpa le drapeau, 
qui fut emj)orté par Négentsof et le prince Oukhtomski. 
Parmi les soldats, il y en eut qui se découragèrent et n'allèrent 
pas jusqu'au bout ; mais les autres se glissèrent dans des éche- 
lons de cosaques à destination du Don. Le régiment se recons- 
titua plus lard, réduit de moitié, mais toujours en possession 
de son drapeau, de ses 32 mitrailleuses et de 600.000 cartouches. 

Rostof, le 29 janvier/ II février 1918. 

Ce malin, Kornilof est venu chez nous. Après nous avoir 
passés en revue, il nous assemble autour de lui, et nous dit l 



R E V O L i; T I O N 



185 



« Les 7" et lo*^ régiments de cosaques du Don sont résolus 
à marcher contre les Allemands ; d'autres régiments se forment 
sur le Don; les cosaques de la Kouban s'organisent. Il est de 
toute nécessité que nous tenions ici quelque temps pour laisser 
aux stanitsas le temps de lever de nouveaux détachements. 
Nous n'avons en face de nous que des Autrichiens et des Alle- 
mands, qui ont pris la direction des forces bolchevistes. 11 
faut marcher contre eux. Je compte sur vous pour donner 
l'exemple.» 

Sans rien dans l'aspect qui le distingue, le regard mobile et 
doux, Kornilof nous parle d'un ton uni, d'une voix sans timbre. 
De petite taille, il disparaît au milieu de nous qui le domi- 
nons de toute la tête. Nul fluide ne se dégage de sa personne, 
rien qui magnétise, rien qui électrise. C'est son passé qui agit 
sur nous, un passé, devenu légendaire, de bravoure inouïe et 
de patriotisme pathétique. Pourtant ses paroles sont accueillies 
sans enthousiasme, sans un mot d'approbation. Bien entendu, 
on obéira ; mais les fronts restent soucieux : c'est que les nou- 
velles qui arrivent du Don sont des plus inquiétantes. 

Présenté à Kornilof, je cause qvielques instants avec lui. Il 
continue de croire aux cosaques. Nous restons, nous, très 
sceptiques. N'ont-ils pas, partout et toujours, trahi ou aban- 
donné l'armée des volontaires.!^ S'ils s'étaient levés en masse, 
ou simplement s'ils avaient fait un effort quelconque, il y 
aurait lieu de venir à leur aide pour la défense du Don ; mais 
ils ne sont ni meilleurs soldats ni plus patriotes que les autres 
« camarades » russes : il n'y a vraiment aucune raison pour 
rester ici dans une grande ville impossible à défendre, et perdre 
du monde inutilement. Ce que nous voudrions, c'est garder 
notre formation Intacte, et nous retirer chez les cosaques de 
la Kouban, ou même plus loin, vers Astrakhan. 

Ce soir, on chuchote la terrible nouvelle : l'ataman des 
cosaques, le général Kalédinc, s'est suicidé ! 

Cette mort symbolise l'épouvantable délabrement do la 
Russie et la fin tragique d'un rêve grandiose. Elle, tranche bien 



186 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

des questions. Rien ne nous retient plus au Don. Notre départ 
pour le front est devenu ridiculement inutile. 

Rostof, le 3o janvier/ 12 février 1918. 

Conversation avec le général Kornilof. Tout l'état-major est 
au sombre, ce matin, mais Kornilof garde l'optimisme des 
braves. Celui-là est Russe dans l'âme. Il a cette confiance 
illimitée dans la bravoure, qui chez le Russe dispense si 
souvent des minutieuses préparations. 

Vous savez, me dit-il, que le général Kalédine s'est 

suicidé ? C'est une perte très douloureuse, mais ce n'est pas 
une raison pour désespérer. Les cosaques commencent à se 
lever, et le gouvernement militaire du Don vient de proclamer 
l'état de guerre pour toutes les stanitsas. 

— Ne craignez-vous pas que des troupes peu sûres ne 
constituent un grave danger pour l'ensemble de l'armée ? 

— Aussi ne fais-je pas trop de fond sur ces êtres vraiment 
incompréhensibles. Je diffère le départ du régiment. La com- 
pagnie d'officiers à laquelle vous appartenez occupera seule 
un poste avancé. J'ai dû cette nuit me replier jusqu'à la pro- 
chaine gare, pour ne pas être enveloppé. L'ennemi, mieux 
conduit depuis quelques jours, a changé de tactique. Nous, 
pour bien marquer que ce n'était pas une fuite, nous avons 
donné un formidable coup de pied en arrière, et pris onze 
mitrailleuses. 

Khapii, le 3i janvier/ 13 février 1918. 

Dès que je suis arrivé à la dernière gare que nous occupons 
dans la direction de ïaganrog, je me rends chez le colonel 
Koutiépov, de la garde impériale, qui commande nos avant- 
gardes. 

L'ennemi dispose de 3.5oo hommes sous les ordres du lieu- 
tenant allemand von Sieuwers. Les éléments les plus fermes 
— mais qu'on épargne le plus soigneusement — sont d'anciens 
prisonniers de guerre germano-autrichiens, et des Lettons, qui, 
comme partout en Russie, se battent à côté des bolcheviks. 



sous LA K ÉVOLUTION 187 

L'ancienne armée russe est représentée par la 4* division de 
cavalerie, sous le colonel Davidof. Elle comprend douze esca- 
drons à pied, douze autres montés, et une batterie à cheval, en 
lout I.200 hommes. Enfin, trois bataillons de gardes rouges, 
sous Trifonof. 

Nous n'avons à leur opposer que 35o hommes, officiers et 
cadets. L'incertitude où est l'ennemi à l'égard de notre nombre, 
son indiscipline et sa lâcheté rendent seules notre résistance 
possible. D'avance, il a limité le combat aux lignes de chemin 
de fer. Il s'approche en trains blindés, locomotives en arrière, 
prêtes à repartir. 

Khapri, le 3i janvier/i3 février 1918. 

Notre compagnie d'officiers monte la garde dans la gare, où 
nous couchons sur des bottes de*paille. Le capitaine Zaremba a 
aménagé, dans le cabinet du chef de gare, une ambulance où 
deux infirmières, une Polonaise et une Anglaise, soignent 
nos blessés. 

Soirée des plus mélancoliques. Nous fumons en silence, 
l'attention en éveil, l'oreille au guet, occupés à écouter les 
coups de fusil qui crépitent sans cesse, au loin, où nos postes 
avancés gardent les groupes d'arbres et le sommet des petites 
collines qui surplombent le Don. 

Un capitaine, ancien ingénieur, intelligent et homme de 
coeur, me confie ses doutes : « Pourquoi nous battons-nous ? 
Pourquoi toutes nos pertes et tout ce sang qui coule, — Dieu 
sait pour qui ? Pour la patrie qui nous abandonne ? Pour le 
peuple, qui nous traque comme des bétes féroces, qui nous 
poursuit de sa haine, et qui, non content de nous achever 
quand nous serons blessés, mutilera nos pauvres cadavres ? 
En vérité, à quoi bon ? » 

II est clair que notre situation est des plus périlleuses. Nous 
sommes entourés d'une population dont les sympathies sont 
partagées. Impossible de distinguer lesquels nous sont amis 
ou ennemis : les gardes rouges, qui mênie au combat ron- 



188 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

servent leurs blouses ouvrières, n'ont qu'à jeter leurs armes 
pour disparaître dans la foule. Nous, dans les gares, paysans et 
ouvriers nous espionnent. Ils peuvent faire sauter les rails 
derrière nos trains et nous couper la retraite. Les représailles 
collectives, seul moyen efficace contre une population armée, 
ne sauraient être employées dans un pays qu'on espère gagner 
à sa cause. Aussi nos blessés, sachant le sort qui les attend, 
préfèrent-ils se suicider sur le champ de bataille. 

ç). — Une armée composée d'officiers. 

Kliapri, le i^'Yi^i février 1918. 

Ce matin, la compagnie d'officiers de la garde impériale 
revient du front, dans des fourgons de bagages ; ils dorment 
sur la paille. Je cause avec leur chef, le colonel Morozof. Tous 
étaient, sous l'ancien régime, de brillants seigneurs : ils ont 
librement choisi cette rude existence. Obligés maintenant de 
porter le sac et le fusil, de faire les travaux qui exigent de la 
vigueur physique, de suffire au transport des mitrailleuses et 
des munitions, aussi bien qu'au nettoyage des effets militaires ' 
et à la cuisine, il est inévitable qu'ils se fatiguent plus vite que 
le moujik. Mais ils s'y font. A l'heure du combat, ils sont 
incomparables, leur bravoure est à toute épreuve. Presque 
tous ont été blessés pendant la guerre ; animés du plus noble 
sentiment d'honneur militaire, ardents patriotes, ils ont pour 
leur ennemi le plus profond mépris, ce qui les aide à supporter 
les dures épreuves de cette guérilla. 

Spectacle unique dans l'histoire que celui de ces troupes 
formées exclusivement d'officiers ! L'ancien gouvernement, et, 
hélas ! bon nombre de généraux, avaient étendu à l'armée la 
conception nouvelle de l'autorité, suivant le mode révolution- 
naire. iL'armée, fût-ce chez le plus libre des peuples, est 
obligée de conserver entre le chef et ses hommes un reste des 
vieilles relations féodales, sans quoi il n'y a pas de comman- 
dement possible. Cette discipline, il fallait la réintroduire dans 
l'armée qu'on allait créer. Alexéief et Kornilof partirent de ce 



sous LA RÉVOLUTION 189 

principe que la plus petite unité, dont on est sûr, Tant mieux 
qu'une armée nombreuse, oii la défaillance d'une partie peut 
amener la débâcle du tout. De là ces formations par sections, 
compagnies, bataillons d'officiers de l'ancienne armée, auxquels 
sont adjoints, dans la proportion de quelques unités à peine, 
des volontaires non gradés. 

Voici comment est composée une compagnie d'officiers de 
notre régiment : un colonel, 4 capitaines, 12 capitaines en 
second, 3o lieutenants, 23 sous-lieutenants, ^7 praporchtchiks 
(sous-lieutenants temporaires), 3 élèves-officiers et 3 volontaires 
non gradés. 

L'organisation de l'armée de volontaires, fondée sur l'espoir 
d'une forte afïluence de volontaires, comporte des troupes régu- 
lières et des détachements irréguliers. 

Dans les troupes régulières, les bataillons — en attendant 
qu'ils s'enflent jusqu'à devenir des corps d'armée — sont com- 
mandés i)ar des généraux, anciens commandants d'armées et 
de groupes d'armées. Ce sont : 

Le régiment d'attaque Kornilof, composé d'officiers, cadets, 
élèves-officiers, volontaires, tous appartenant à la classe des 
intellectuels. 

Trois bataillons d'officiers, sous le général Markof. 

Le régiment de Saint-Georges, composé de soldats, membres 
du célèbre bataillon de Saint-Georges, tous décorés. 

Le bataillon de l'Ecole militaire, composé exclusivement 
d'élèves-offîciers. 

La division de cavalerie GuercJielmaji, officiers, élèves-offi- 
ciers, cadets, cosaques, solidement encadrés parmi les officiers. 

Une division d'artillerie, commandée par le colonel Ikichef. 

Les troupes irrégulières ont été organisées par les soins de 
leurs chefs, les bataillons amenés tout formés à Rostof, agis- 
sant presque indépendamment de l'ctat-major. Le plus célèbre 
est celui du colonel Tchernetsof, composé de volontaires de 
toutes sortes. Rnsuite ceux du colonel Sémih'tof (cosaques), du 
cafiitiiiiic Karga'iski (cosaques), du colonel Simaiiocshi, du 
sotnik C,reh(>i\ du coloru'l KrasniansLi , (\\i khordiinii MiKurof 



190 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

et du colonel Sarenof, commandant les cosaques de la stanitza 
Gniliovskaïa. 

Ce qui caractérise tout spécialement ces organisations mili- 
taires, c'est qu'il n'y a pas de services de l'arrière. Chaque 
otriad (détachement) doit se ravitailler soi-même. Il dispose 
d'un train qui, pendant le combat, lui sert de base. Le com- 
mandant y accumule les provisions en armes, munitions, 
matériel d'ambulance, vêtements : il est de ce fait indépendant 
du reste de l'armée. 

lo. — • Une reconnaisSx\nce. 

Khapri, le i^'/ii février 1918. 

Depuis que les Allemands ont plus de part au comman- 
dement, les gardes rouges montrent plus d'audace. Ils ont une 
nouvelle tactique et des ruses de guerre inédites. C'est ainsi 
que, le jour qui précéda mon arrivée sur ce front, les bol- 
cheviks de Taganrog envoyèrent des émissaires au colonel 
Koutiépov : ils l'invitaient à s'unir avec eux dans un commun 
effort contre «l'ennemi national». De sérieuses querelles au- 
raient éclaté entre les garnisons russe et allemande à Taganrog, 
on se battrait dans les rues... Koutiépov n'est pas un imbécile : 
l'affaire en resta là. 

Ils essayent maintenant de nous tourner, mais la peur les 
paralyse. Ils se refusent à avancer autrement que par masses. 
Leur cavalerie n'ose même pas affronter nos poignées d'offi- 
ciers en reconnaissance. 

Nous supposons que l'ennemi s'est divisé en trois corps, de 
mille hommes chacun, ayant pour objectif de nous couper la 
retraite vers Rostof. Pour s'en assurer, le colonel Koutiépov 
décide d'envoyer en reconnaissance neuf officiers de ma com- 
pagnie, sous les ordres d'un capitaine. Je leur suis adjoint. On 
nous a trouvé des chevaux de cosaques, petits, peu élégants, 
mais forts et endurants. 

Un ciel couvert de nuages que chasse très bas un vent glacé ; 
un sol dur sous une mince couche de neige. A notre gauche, 



sous LA RÉVOLUTION 191 

le bras supérieur du Don coule sous une épaisse couche de glaœ. 
Nous tenons la crête des hauteurs qui longent la rive Nord. 
Partout de petits villages, et des groupes de maisons, peuplés 
d'ennemis ; plus loin, sans doute, des nids d'importantes forces 
bolchevistes. 

Après une marche de trois verstes, nous dépassons nos 
avant-postes groupés autour d'une maison de garde de chemin 
de fer. Rien de suspect. Le village de Khopiorsk, un khoutor C), 
a évidemment des sympathies bolchevistes. L'ataman, qui est 
un vieillard, n'ose ou ne veut nous donner aucun renseigne- 
ment sur l'ennemi. Plus loin, dans le village de Savianovka. — 
une stanitsa, je crois, — les vieux cosaques se rassemblent 
autour de nous. Ils sont d'un autre type que les paysans. La 
liberté séculaire, l'habitude de porter des armes et de se gou- 
verner en citoyens indépendants, leur ont donné fîère mine 
sous leurs énormes bonnets de fourrure noirs. Ils nous té- 
moignent de la sympathie, mais la propagande bolcheviste, 
menée par les jeunes cosaques qui reviennent du front, dépeint 
le système des Soviets, — lequel, en réalité, détruira toute 
l'organisation traditionnelle du Don, — comme un nouvel 
ordre de choses dirigé uniquement contre les ce grands capita- 
listes ». Notre chef les exhorte : (( Engagez- vous : vous aurez 
un équipement complet, et i5o roubles par mois. » Un vieux 
cosaque et son fils, garçon de quinze ans, promettent qu'ils se 
rendront demain au bureau de i^ecrutemenl à Rostof. Ils nous 
avertissent que les villages suivants sont occupés par l'ennemi. 
En effet, à peine sommes-nous arrivés à une distance d'un 
kilomètre du village de Nedvikovskaya, une mitrailleuse se 
met à tirer et nous force à rebrousser chemin. Les villages de 
Malyo-Saly et Bolchy-Saly sont occupés par des forces consi- 
dérables, entre autres par la 4^ division de cavalerie sous le 
colonel Davidof, — déjà nommé ! 



(1) Los cosaques hnbileiit dans l(>s stanitsas, villafjes plus iuosix'tos. 
ot roprôscntés dans le gouvorncmont du Wm. Dans les k)u>utnrs, en 
général misérablçs ot pauvros, habitent los |)aysans, dôpondanl des 
Cosaquos, ci privés dos droits de libre oitoyon. 



192 LA GUERRE RUSSO-SIBÉRIEMNE 

Nous retournons par le village de Saltyr, non occupé. 

II. — Les ((Libres Fils du Don». 

Les renseignements que nous rapportons, — la présence 
d'une force de S.ooo bolcheviks, puissamment munis d'artil- 
lerie et de mitrailleuses, — indiquent clairement qu'il faut 
nous préparer à la retraite. Koutiépov téléphone ses craintes à 
l'état-major. Mais on nous répond que tout le pays du Don, 
électrisé par la fin tragique de son ataman, se lève en masse, 
et que nous recevrons, dès ce soir, des renforts. En effet, à 
quelques heures de là, un train entre en gare, rempli de vieux 
■cosaques de la stanitza Gniliovskaïa, qui ont répondu au vi- 
brant appel du Conseil militaire du Don, du <( Kroug », et 
sont accourus en formation improvisée sous le colonel de 
cosaques Sarenof. 11 y a vingt ans qu'ils n'ont manié leurs 
armes et qu'ils vivent en dehors de toute discipline : peu 
importe, l'ardeur qu'ils nous témoignent, la chaleur de leur 
enthousiasme nous remplit d'espérance. Enfin ! le voilà, !e 
«ecours tant de fois promis, et chaque fois refusé ! Un groupe 
d'artillerie, exclusivement servi par des officiers, est arrivé 
presque eu même temps. Les officiers souhaitent la bienvenue 
aux cosaques : 

■ — OujTa, da zdravstvouiout, Kosaki ! Hourrah, vivent les 
■cosaques ! 

Et les vieux répondent en chœur, comme c'était l'habitude 
dans l'ancienne armée : 

— : Zdravia gelaiem, gospoda ofitseri, oiirrd, oiirra ! Nous 
souhaitons votre bonne santé, messieurs les officiers, hourrah, 
hourrah ! 

Il y en a de tous les âges, jusqu'à des vieux qui approchent 
de la soixantaine. A la haine invétérée pour les Allemands, 
s'ajoute chez eux le mépris pour les ouvriers et les paysans qu'ils 
considèrent comme pétris d'un limon inférieur et aussi une va- 
gue inquiétude devant le danger imprécis des théories nou- 
velles. Ainsi s'est réveillée leur ardeur guerrière, évoquant les 
belles époques lointaines. 



ilO- 




Le n'-ginu'ut de- T( Iiclclicns franchit le Zbioiidcli, frontière entre la 
Russie et la Galicie. A part quelques reconnaissances, c'est la dernière foi* 
que des troupes russes se trouvent sur territoire aulrichien. 




I.e liciilcnaril Zkn \i.-l')i;K li:ir;iiiL;iir mi pi'lil -i'<iii|ir d.' -mM.iN n 
à son devoir dans la débandade générale. 



-lé ti.lèlc 



sous LA RÉVOLUTION 193 

Les cosaques sont partis vers Khopiorsk. Je m'endors tard, 
fatigué de la course et des émotions de la journée. Pendant 
la nuit, vers 3 ou 4 heures, je mo réveille en sursaut : coups 
de canon et vive fusillade à proximité. 

12. — Cosaques et bourgeois. 

Khapri et Rostof, le 2/i5 février. 

Dans la matinée, quelques oflîciers, dont plusieurs blessés, 
reviennent furieux, se plaignant amèrement des cosaques. Une 
demi-heure plus tard, c'est au. tour des cosaques de revenir, 
eux aussi très excités, et vociférant contre « messieurs les oflî- 
ciers ». Ce sont les mêmes que nous avions vus partir hier d'un 
si bel élan !... 

Voici ce qui s'est passé. 

Pour mettre tout de suite à profit les excellentes dispositions 
des cosaques, on les a fait attaquer, sur le village Malye-Saly. 
Ils sont partis avec une vingtaine d'officiers de Kornilof, sous 
les ordres du lieutenant-colonel prince Matchavariani. 

Cette attaque était évidemment une faute. Cette troupe 
bigarrée, mêlée de gens de tous âges et de toutes conditions, 
inexercés, sans cadres, presque sans commandement, allait se 
heurter à un ennemi huit fois supérieur en nombre, solidement 
retranché, muni de canons et de mitrailleuses, commandé par 
les officiers allemands. Et elle chargeait à lancienne mode, 
datant d'avant les mitrailleuses ! 

Le plus étonnant est que ces 20 oflîciers et ces 3oo cosaques, 
les uns montés, les autres à pied, s'emparèrent d'une batterie, 
prirent dix mitrailleuses et semèrent le désordre dans les rangs 
de l'ennemi. Mais, en plein succès, une fausse alerte vint tout 
gâter. Bolcheviks ou Allemands dispersèrent quelques cosaques 
à cheval, et les autres — déconcertés par cet échec dont leur 
simplicité de primitifs s'exagérait la gravité — tournèrent 
bride, dans une soudaine panique. La fuite des cosaques à 
cheval jette le désarroi parmi les cosaques à pied ; les bolche- 
viks reprennent courage ; il se l'orme dans la nuit un centra 

13 



194 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

de résistance ; la retraite des cosaques, devient générale, et les 
officiers restent seuls devant plus de deux mille ennemis qui 
tirent comme des fous. Blessé à l'épine dorsale, le pied broyé 
l'abandonne : les officiers refusent. Au prix des plus grandes 
difficultés, ils parviennent à le transporter sur une verste et 
par une mitrailleuse, le prince Matchavariani supplie qu'on 
demie. Mais les douleurs se faisant plus intenses, Matchava- 
riani, changeant le ton de la prière pour celui du comman- 
dement, donne l'ordre qu'on l'achève. Son adjudant, devant 
l'approche de la horde hurlante, se décide à obéir : 

— Où voulez-vous que je mette la balle ? 

— Visez derrière la tête. 

Il tombe frappé à bout portant : une dizaine de survivants 
réussissent à nous rejoindre, à pied, épuisés. 

Grand tumulte à la gare. Un cosaque, insolent et bruyant, 
crie : « Nous avons été trahis par les officiers ! » Le mot fait 
traînée de poudre; on jette à notre groupe de « Kornilovtsî » 
qui assiste, silencieux et sombre, à cette débâcle : 

— Que messieurs les officiers se battent, si ça leur fait 
plaisir 1 Nous autres, nous en avons assez : nous retournons 
chez nous. La guerre est finie ! » 

Aux abords de la gare, les cosaques montés, qui se sont 
enfuis dans toutes les directions pendant la nuit, regagnent 
leurs stanitsas : ils passent par groupes de deux ou trois, sans 
nous jeter même un regard. Ceux de leurs camarades qui sont 
dans la gare crient qu'il faut mettre un train à leur disposition. 
« La guerre est finie ! On rentre chez soi 1 » Quarante d'entre 
eux montent sur une locomotive, les autres dans des fourgons 
de bagages. 

L'aventure des cosaques est terminée. Encore une fois, nous 
nous sommes laissé prendre aux folles clameurs, aux pro- 
messes trompeuses des « libres fils du Don ». Une angoisse 
nous étreint. Alors ce serait donc fini, bien fini ? L'ennemi 
qui avance, le désordre et la folie qui rongent l'immense 
nation, les forces matérielles qui manquent, et jusqu'à l'élé- 
ment moral et à la foi qui nous abandonnent... Comment 



sous LA RÉVOLUTION 195 

pourra-t-on jamais réorganiser ces foules, aussi promptes au 
■découragement qu'à l'enthousiasme ? 
Tout le problème est là. 

Le soir de ces tristes événements, je rentre à Rostof, en 
compagnie de quelques camarades, tous éreintés, boueux, 
découragés, pour escorter les cadavres de deux officiers qu'on 
va enterrer avec les honneurs militaires. Des passants, avec 
leurs épouses, en splendides manteaux de fourrures, pressés de 
rentrer, nous jettent un regard curieux, mais à peine sym- 
pathique. Devant les fenêtres grandement éclairées des cafés, 
sont assis des jeunes gens solides, bien mis, aimables, buvant 
le Champagne avec des filles de mœurs équivoques. L'une d'elles 
nous montre du doigt. Tous ces commerçants et fils de com- 
merçants commencent à trouver notre présence encombrante. 
Nos échecs les ont étonnés, puis alarmés, et les rendent hostiles 
à notre égard. Cette ville de marchands, en escomptant nos 
espérances d'un avenir heureux et profitable, a fait une mau- 
vaise affaire, en nous accueillant. Nous sommes des gens 
compromettants. Quant aux bolcheviks, on les trouve inquié- 
tants, on leur prête des façons grossières, voire dangereuses. 
Mais on est sûr de pouvoir faire du commerce avec eux. Et 
•cela, c'est le principal. 

AU PAYS DU DON 

i3. — Une visite a la veuve de Kalébine. 

Rostof, le 3/i6 février. 

On se bat au Nord de Novo-Tcherkask : il paraît que les 
cosaques s'y compoTtcnt mieux qu'au Sud : je veux y aller 
"voir. Les généraux Bagaevski, sous-ataman du Don, et 
Stépanof, me font le meilleur accueil et me facilitent l'accès à 
l 'état-major de « l'ataman de campagne » du Don. Je me mets 
^onc en route. 

La gare de Rostof est gardée par une compagnie d'officiers 



196 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

qui campent dans les salles d'attente. Ce sont partout et tou- 
jours les anciens officiers qui s'offrent pour protéger le pays- 
contre les deux fléaux qui le menacent : l'invasion et l'anarchie. 
Cependant les rues sont pleines de jeunes gars, robustes et 
bien vêtus, qui continuent à faire la fête, tandis que la patrie 
est en danger... 

Novo-Tcherkask, le 4/17 février 1918. 

J'ai encore sur moi des lettres que j'aurais dû remettre air 
général Kalédine de la part d'amis communs, le général prince 
E. Bariatinski et son ancien aide de camp, comte Bobrinski. 
C'est pour moi maintenant un triste devoir de les porter à s» 
veuve. 

Je trouve M"** Kalédine dans le palais de l'ataman du Don. 
Dans les vastes salles de l'immense demeure, son deuil prend 
une grandeur tragique, un air d'infinie désolation. Avec la 
mort de cet homme, c'est le rêve de tout un peuple qui s'est 
évanoui. 

Cette malheureuse et vénérable Française, à qui les doux 
souvenirs de sa patrie semblent plus beaux encore et plus^ 
chers dans sa solitude et son deuil, ne veut pas quitter le 
palais, menacé pourtant par le plus cruel des ennemis. 

Je lui raconte la douloureuse stupéfaction, le désespoir qui 
s'est emparé de l'armée de volontaires, quand la terrible nou- 
velle y a été connue : dans les yeux de la pauvre veuve, — ces 
yeux qui savent encore voir et qui ne savent plus pleurer, — 
passe comme un éclair : l'orgueil d'avoir été associée à l'œuvre- 
du grand patriote. 

« Le patriotisme a été pour lui une religion. Sa patrie, 
c'était son Dieu. » 

Ce sera le jugement définitif de l'histoire sur cet homme, 
qui a pendant quelques mois rempli l'unique grande charge 
seigneuriale qui nous ait été léguée par le moyen âge. Les uns^ 
l'accusent de faiblesse, les autres d'un manque de souplesse. 
Kalédine est tombé à son poste comme un des derniers soldats^ 
qui aient lutté pour la Russie. Comme Alexéeif et Kornilof, le 



sous LA RÉVOLUTION 



197 



dernier ataman du Don a levé l'étendard du patriotisme en 
face de l'anarchie. 

— Mon admirable mari s'est suicidé pour enflammer les 
cosaques. Quand il s'est aperçu que sa voix était couverte par 
les clameurs de l'anarchie, et que sa parole n'était plus écoutée, 
il a pris le dernier moyen qui lui restât pour pousser les sta- 
nitsas à la révolte contre l'ennemi. Sa mort glorieuse a plus 
fait que tous les actes de sa vie. Tout le Don se lève. 

Voilà donc pourquoi le métropolite a revêtu le front de 
l'auguste mort de la « couronne des vainqueurs» ! Toute une 
foule, pleurant et désespérée, a défdé devant le cercueil de 
celui dont la vie, selon la conviction de l'Église, se termine 
€n victoire. Hélas ! peut-on croire que sa mort suffise à galva- 
niser les guerriers du Don, après que les horribles malheurs de 
leur patrie les ont laissés indifférents ? Mes souvenirs, qui 
datent d'hier, ne me permettent guère de le croire. 

i4. — La fin d'un kêve. 

Pour comprendre cette chute si brusque, et sans doute iné- 
vitable, il faut remonter aux causes. Il faut se rappeler que, 
dans la « Donskaia Oblast », les cosaques proprement dits 
•sont en minorité. On compte 1.700.000 cosaques et 2.000.000 de 
non-cosaques. Ces derniers sont des commerçants, et surtout 
des paysans, anciens serfs des propriétaires cosaques. Au 
moment où la révolution a éclaté, les non-cosaques n'étaient 
pas représentés dans ce gouvernement exclusivement guerrier. 

Cependant les cosaques du Don, — surtout ceux du Nord, 
— avaient perdu la plus grande partie des fameuses qualités 
guerrières qui avaient motivé leurs privilèges. La frontière 
russe, qu'ils avaient à défendre contre les populations musul- 
manes du Sud, les Tatares, les Tchetchens, les Tcherkesses, 
s'était déplacée depuis longtemps. Les cosaques des slanitsas 
du Nord, dont les terres touchent à la Grande-Russie, sont 



198 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

depuis longtemps devenus des paysans. Ceux du Sud ont 
davantage conservé l'esprit militaire. 

Chaque cosaque naissait propriétaire et soldat. Dès que la- 
guerre éclatait, il devait accourir, à l'appel du tsar, avea 
son cheval et sa selle; le gouvernement lui fournissait la 
lance, le fusil et l'uniforme. Depuis plusieurs siècles les- 
cosaques avaient leur chef, l'ataman, élu par les a krougs )> 
qui représentaient les stanitsas. Le gouvernement russe redou- 
tait cette force placée au centre de l'Empire, et qui réunissait 
dans une seule main plus de cinquante bons régiments de 
cavalerie ; aussi la désignation de l'ataman appartenait- elle à 
la couronne, qui choisissait rarement un cosaque. Le dernier 
ataman, sous l'ancien régime, fut le général comte Graabe, 
d'origine balte. 

La révolution russe eut pour principal effet, dans les pays du' 
Don, de ressusciter l'énorme privilège militaire de l'élection' 
d'un commandant en chef, dont le pouvoir échappait au 
contrôle du gouvernement. Le kroug usa de son droit pour 
élire le cosaque le plus populaire au Don, le commandant de 
la 8* armée, le général Kalédine. Pour comprendre l'importance 
de cette nomination, et l'ampleur des espoirs dont elle emplit 
les cœurs des cadets, il faut savoir que l'ataman des cosaques 
du Don est a primus intei' pares » ; il est de droit le porte- 
parole des onze tribus de cosaques de la Russie : ceux du Don, 
de la Kouban, du Terek, de l'Oural, d'Orenbourg, de Sémiriét- 
chie, d'Astrakhan, de Sibérie, du Transbaïkal, de l'Amour, et 
d'Oussouri. Au congrès de Moscou, le général Kalédine a en 
effet lu une résolution au nom de tous les cosaques de Russie. 

Après la « rébellion » de Kornilof, Kalédine prit hautement 
parti pour lui et fut défendu par ses cosaques contre les 
émissaires de Kérenski venus pour l'arrêter. Plus tard, il se 
tourna résolument contre les bolcheviks. Il comptait beaucoup,, 
pour la défense du Don, sur les jeunes cosaques qu'il avait 
fait revenir du front. Mais il s'aperçut bientôt que ceux-ci 
étaient, en grande partie, gagnés par l'esprit maximaliste. Les 
pères qui s'étaient rangés derrière Kalédine, ne reconnurent 



sous LA RÉVOLUTION 199 

plus leurs fils ; aussi bien, ceux-ci avaient moins adopté les 
idées politiques nouvelles, qu'acclamé l'insubordination dans 
les régiments. 

Un projet de dislocation et de réorganisation des régiments 
échoua : personne ne voulut se rendre aux endroits désignés. 
Les frontovié-cosaques voulaient marchander avec les bolche- 
viks, les vieux se battre avec eux, mais personne ne se battait. 

Au grand kroug de décembre 191 7, les différences éclatèrent. 
Tous les représentants des stanitsas, à l'exception de celles du 
Nord, furent cependant pour les mesures que proposa Kalédine. 

Craignant que son nom n'attirât sur le Don toutes les haines 
des bolcheviks, Kalédine donna sa démission, mais fut réélu 
par 570 voix contre 100, aux applaudissements frénétiques de 
l'assemblée 011 les frontovié ne comptaient que 200 membres. 
Ce fut un beau succès pour Kalédine. Malheureusement la 
réunion prit une résolution qui hâta sa chute. 

Un certain Agnéef proposa un projet de loi qui tendait à 
donner aux non-cosaques une part du pouvoir, Kalédine, soit 
diplomatie, soit faiblesse, ne se prononça pas clairement sur 
cette proposition qui allait subitement déplacer l'équilibre des 
forces. Le sous-ataman, le général Bagaevski, flairant le dan- 
ger, essaya de décider le kroug à n'admettre comme électeurs 
que les paysans. Mais on passa outre. Les ouvriers et la petite 
bourgeoisie eurent droit de vote. Le gouvernement du Doft, 
représenté jusque-là par 8 cosaques, compta au mois de jan- 
vier i5 membres, dont 7 socialistes, inclinant au maxima- 
lisme ; ceux-ci firent tout le possible pour mettre fin à la 
guerre, amnistier les bolcheviks, punis ou exilés, etc. 

Depuis le 16/28 janvier, une dizaine de régiments, parmi 
lesquels deux régiments de cosaques de la garde, se révoltèrent 
contre l'ataman, élurent un comité révolutionnaire sous le 
soldat Podziolkof, et exigèrent la démission intégrale du gou- 
vernement, ataman inclus, et le renvoi immédiat de l'armée 
de volontaires. Les dix régiments occupèrent Likhaya, Zvié- 
revo, Makéievka et d'autres nœuds de chemin de fer impor- 
tants. Impuissant à maîtriser ce mouvement, et ne disposant 



200 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

d'aucune force contre les rebelles, le gouvernement promit de 
convoquer un nouveau kroug. 

A ce moment, où l'édifice de l'Etat semblait près de s écrou- 
ler dans la défection des hauts dignitaires, généraux et députés, 
un seul homme fit face au danger. Le colonel Tchcrnetsof, 
encore jeune et d'une bravoure inouïe, attaqua les cosaques 
avec son détachement de 4oo jeunes gens, lycéens, étudiants, 
cadets, officiers, occupa Zviérevo, Likhaïa, chassa les fron- 
towicki de partout, bouscula les dix régiments de Cosaques, et 
rétablit en deux jours la situation chancelante de l'ataman. Il 
battait partout — à raison d'au moins une bataille par jour — 
des troupes de métier, dix fois supérieures en nombre, mais 
moins décidées, et surtout moins bien conduites, et acquit en 
quatre jours une magique renommée. 

Le 25 janvier/7 février, il attaqua avec trente hommes un 
millier de bolcheviks, rencontrés au cours d'une reconnais- 
sance, et eût, cette fois encore, remporté une de ses incroyables 
victoires, s'il n'eût été blessé. Je tiens de ses hommes qu'ils 
l'ont vu tomber, mais aussitôt se relever, s'élancer sur un che- 
val et disparaître. Les bolcheviks prétendent l'avoir pris et tué, 
et avoir gardé sa tête pendant deux semaines fixée à une baïon- 
nette dans la salle de réunion du comité révolutionnaire de 
Millerovo. Mais ses « partisans » assurent qu'il est vivant, et 
qu'il n'attend que sa complète guérison pour se joindre à ses 
braves troupes. Au moment où j'écris, ils se refusent à se lais- 
ser dissoudre et verser dans un autre détachement. Le colonel 
Tchernetsof continue à mener ses hommes au combat ! 

Le jour où le bruit se répandit que Tchernetsof avait disparu, 
le prestige du gouvernement s'écroula, et cette fois définitive- 
ment. Le lieutenant-colonel Goloubief, qu'on avait connu très 
conservateur avant la révolution, prit le commandement des 
cosaques rebelles. Il avait été arrêté par Kalédine, puis relâché 
après avoir donné sa parole qu'il ne tenterait plus rien contre 
le gouvernement. 

Kornilof, qui espérait encore que les vieux cosaques écoute- 
raient l'appel de leur chef, envoya un bataillon à Novo- 



sous LA RÉVOLUTION 201 

Tcherkask. Les stanitsas promirent d'envoyer des troupes, mais 
elles n'en firent rien. L'armée de volontaires n'avait pas été 
créée pour sauver le Don contre la volonté de ses habitants, 
mais pour établir un « gouvernement national » en Russie. 
Elle était maintenant dans une terrible position : sévèrement 
menacée du côté de Taganrog, et mise en danger par l'inutile 
attente de renforts cosaques qu'on avait escomptés et qui 
n'arrivaient pas.Kornilof retira le bataillon de Novo- Tcherkask, 
et manifesta l'intention de quitter le Don. 

Ce fut le dernier coup porté à Kalédine. 

Les rares troupes qui lui étaient restées fidèles tenaient la 
voie ferrée. La nouvelle que Goloubief approchait de Novo- 
Tcherkask, du côté de l'Ouest, le prit au dépourvu. Une 
panique s'empara des habitants. Kalédine se sentit abandonné. 
Une orageuse séance du kroug finit de lui enlever toute l'auto- 
rité sur l'assemblée. C'est alors qu'il décida de se brûler la 
cervelle. 

Ce que le grand ataman des cosaques du Don avait été 
impuissant à faire, revêtu du grand appareil de sa dignité, il 
faillit le faire, sous le catafalque où il reposait dans la cathé- 
drale de Novo-Tcherkask, au milieu d'une foule en pleurs, 
tandis que les vieux chefs de guerre renouvelaient leur serment 
de sauver le pays de leurs pères. 

La légende du Don refleurit encore une fois pour quelques 
jours ; puis elle s'est évanouie à jamais. 

i5. — Guerre de détachement. — Attaque de nuit. 

Persianovka, le 5/i8 février. 

L' (( ataman de campagne », le général Popof, veut bien me 
donner une recommandation pour le commandant des troupes 
opérant au Nord. Le commandant de la gare de Novo-Tcher- 
kask met aussitôt une locomotive à ma disposition. 

La gare àe Persianovka, où j'arrive dans la soirée, est occu- 
pée par une curieuse collection de militaires de toute espèce. 
Cosaques, officiers, lycéens, élèves de l'École militaire de Novo- 



202 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Tcherkask, en manteaux de fourrure, ou simples (( polou- 
choubki », remplissent les salles d'attente et les abords de la 
gare. Le colonel Mamontof, qui commande ce front, m'invite 
à rester chez lui ; mais je préfère aller de l'avant. Les bolche- 
viks, abondamment pourvus de matériel de guerre, occupent 
Kamenolomnia, au Sud d'Alexandro-Grouchevski. Le détache- 
ment de Tchernetsof est envoyé en avant pour protéger la 
capitale que les cosaques ne veulent plus défendre. Ma locomo- 
tive me transportera chez lui. 

Après une course de quelques kilomètres, le mécanicien me 
dépose en plein paysage de neige, à côté d'un train en marche 
et retourne à Novo-Tcherkask. Imaginez un train, composé 
d'une quinzaine de voitures, roulant tantôt dans un sens, 
tantôt dans un autre, à travers les immenses champs blancs 
où l'ennemi le guette de tous côtés. Je cours, mes deux valises 
en main, saute dans un wagon d'ambulance, d'oîi l'on me 
dirige vers le poste de commandement. 

Entre Novo-Tchcrkask et Alexandro-Grouchevski, 
le 6/19 février 1918. 

A midi, notre train arrive à Gospodski Dvor, à une distance 
de six kilomètres dé Kamenolomnia. Nous avons reçu l'ordre 
d'attaquer d'abord cette gare et ensuite Alxandro-Grouchevski, 
en compagnie de deux autres détachements de cosaques, ceux 
du capitaine Kargaiski à droite et du colonel Sémiletof à 
gauche. 

A 2 heures, nous quittons nos wagons, et nos 170 hommes 
se disposent en tirailleurs, sur deux lignes, front vers Kameno- 
lomnia. Il y a deux pieds de neige ; sous un ciel couvert, une 
brise glacée nous souffle au visage. Un message nous parvient 
du capitaine Kargaiski : avec ses i5o cavaliers cosaques, il est 
arrivé à la hauteur de Kamenolomnia. Le colonel Sémiletof, 
avec ses 200 fantassins et 3o cavaliers, a été arrêté par la rivière 
l'Atioukta, imparfaitement gelée. Quatre ou cinq hommes seu- 
lement ont réussi à passer et à couper la voie entre Alexandro- 
Grouchevski et Kamenolomnia. 



SOLS LA RÉVOLLTION 203 

A 4 heures, nous recevons l'ordre de marcher résolument 
sur cette dernière gare. J'accompagne la i" sotnia du capi- 
taine Kornilof, et choisis ma place à côté du lieutenant de 
vaisseau Diakof, volontaire, commandant la i* section. 

La marche est difficile, et on ne peut reprendre haleine que 
sur les plateaux d'où la neige a été balayée par le vent. A la 
traversée des vallées, il faut former des équipes pour traîner 
nos six mitrailleuses. Pendant cette surprenante marche de 
sept heures, nous sommes continuellement sous les vues de 
l'ennemi qui nous envoie des obus de tranchée. A gauche, 
devant nous, des cavaliers, que nous supposons être les 
cosaques de Kargaiski. 

A 9 heures, nous rejoignons la voie ferrée où nous retrou- 
vons les colonels Cherivkof et Mamontof. La première sotnia 
se place à gauche, la deuxième à droite de la voie ferrée. Je 
suis à côté du capitaine de cavalerie Kornilof, qui commande 
la première. Les commandants de section sont les lieutenants 
Toulevierief et Poudlovski en première, et Samokhine et Diakof 
en deuxième ligne. 

Devant nous, rien dans la nuit noire que les silhouettes 
sombres de fermes, en groupes compacts, et de bois touffus, 
d'où commencent à sortir des milliers de coups do fusil tirés 
au hasard. 

Le capitaine Kornilof et moi, debout, dirigeons l'avance de 
la sotnia. Dans l'obscurité qui nous enveloppe, impossible de 
distinguer aucun objectif. Kornilof donne l'ordre : « Feu à 
volonté 1 » Nous avançons par bonds d'une cinquantaine de 
mètres, que Kornilof fait précéder chaque fois de tirs de mi- 
trailleuse. Nous n'avons plus qu'une seule mitrailleuse en état, 
toutes les autres ayant été abîmées pendant la route ; nos mi- 
trailleurs, qui ne connaissent pas leurs instruments, ne sont pas 
capables de les réparer. Mais, heureusement, l'ennemi ne tient 
pas sous notre choc. Quand nous arrivons à la broussaille, 
d'où les coups partaient tout à l'heure, il n'y a plus personne. 
Nous nous emparons de quatre pièces de campagne, complète- 
ment abandonnées dans la neige entre les premières habitations 



204 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

<lu hameau. Kornilof et moi, nous nous consultons. Aucuns 
bruits, ni à droite ni à gauche, où les cosaques devaient 
seconder notre manœuvre. 

Tout d'un coup, il me semble que je vois l'horizon se 
mouvoir. A notre droite, noire sur noir, une masse avance 
silencieusement. C'est un train qui glisse lentement sur les 
rails. Cinq plates-formes en avant pour le cas où la voie serait 
minée, des wagons blindés, encore deux plates-formes, et 
ensuite une interminable série de fourgons, évidemment pleins 
de soldats. Du premier wagon blindé, on tire sur nous, d'au- 
tant plus aisément que, nos silhouettes se détachant sur la 
neige, nous sommes parfaitement visibles : plusieurs des nôtres 
sont atteints. A cet instant, l'unique mitrailleuse qui nous reste 
cesse de fonctionner. J'y cours et vois les trois desservants 
couchés nonchalamment auprès d'elle. 

— Qu'est-ce que vous f... là, n. de D. ? 

— Celui-ci est blessé ! 

— Et toi, tu n'es pas blessé ! Pourquoi est-ce que tu ne tires 
pas ? 

— Impossible d'ouvrir la boîte de cartouches. 

J'ouvre la boîte avec une baïonnelte, j'introduis la bande 
«t commence à tirer sur l'ouverture du wagon d'où partent les 
coups. J'ordonne au mitrailleur de continuer, sachant que, 
même s'il les manque, à 4o mètres, les soldats maximalistes, 
par poltronnerie, cesseront le tir, dès que les balles frapperont 
■de trop près la tôle de fer. 

Je retourne ensuite auprès du capitaine Kornilof pour con- 
férer avec lui. Nous continuons à perdre du monde. Quel 
parti prendre ? J'émets l'avis d'attaquer le train à tout prix : 

— Le wagon blindé est ouvert par en haut. Nous en aurons 
raison avec quelques grenades à main et nous prendrons- le 
train par surprise. 

— Contre un train blindé, il n'y a rien à faire. C'est la 
retraite forcée. 

— Nous perdrons bien plus de monde en nous retirant qu'en 
attaquant. 



sous LA RÉVQLUTIO.N 20S 

— C'est à peine si nous avons trois ou quatre grenades par 
section ! 

Ce dernier argument clôt la discussion. C'est vrai qu'il n'y 
a rien à faire. Les nôtres continuent de tomber. Le capitaine 
Kornilof, frappé d'une balle à la cuisse, vient de passer le 
commandement au lieutenant Poudlovski. A son tour 
Poudlovski s'affaisse, une balle dans le ventre. Nous courons 
à lui. Il ne peut plus marcher et nous crie : « Ne vous embar- 
rassez pas de moi : j'ai mon compte I » J'ordonne à deux soldat* 
de lui faire un brancard avec leurs fusils entre-croisés. 

Le lieutenant Toulovierief, qui a pris le commandement de 
la sotnia, est bientôt blessé, lui aussi : une balle lui traverse le 
bras. Le capitaine Kornilof donne le signal de la retraite. 
Quelques soldats sont pris de panique, à commencer par ceux 
que j'avais envoyés au secours de Poudlovski. Je m'agenouille 
près de l'officier et lui demande s'il peut se lever et s'appuyer 
sur moi. Il n'y a plus une minute à perdre : les bolcheviks, 
enhardis par notre retraite, commencent à sortir des wagons, 
en poussant des cris de victoire. Je sens Poudlovski se raidir 
entre mes bras : il est mort, — du moins je l'espère. 

Je me joins à nos hommes et suis la retraite. Pendant 
quelques pas, j'aide à marcher un blessé que soutient de l'autre 
côté l'un des nôtres ; le blessé est tué, son compagnon tué : de 
nouveau je me retrouve seul. On n'avance qu'à grand'peine. 
Tout à coup j'entends un tumulte derrière moi ; je me retourne 
et j'assiste à l'une des scènes les plus impressionnantes de 
ma vie. 

Le khorounji Samokhine, revolver en main, a rassemblée six 
soldats. Il fait cette folie : contre-attaquer avec six hommes 
pour aller au secours des blessés ! Il m'aperçoit et me crie, 
toujours brandissant son revolver : 

— Qui êtes- vous .'* 

— Je suis le Hollandais. 

— • Votre place n'est pas ici. Allez h l'arrière I 

— Jamais de la vie I Je reste avec vous. 

Deux blessés nous ont rejoints. Partout, dans la nuit sans 



206 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

lune, dos groupes lugubres. Un des nôtres dévisage un soldat 
dont il vient de prendre le fuil. L'autre proteste : 

Laisse-moi donc ! Tu vois bien que je suis ton camarade. 

Samokhine l'interroge brusquement : 

— . De quel otriad es- tu ? 

— De l 'otriad de Moscou. 

L'otriad de Moscou est un détachement bolcheviste... Une 
détonation : la lueur éclaire la face terreuse de l'individu qui 
s'écroule. Il .s'était imaginé, — voyant que nos hommes étaient 
déjà loin, — que nous étions des bolcheviks comme lui. 

Mais il faut nous hâter. Toujours soutenant les deux blessés, 
nous rejoignons le reste du détachement, qu'on voit par petits 
groupes quitter la voie ferrée dans toutes les directions. Der- 
rière nous une clameur confuse, oii se mêlent dans un concert 
sinistre les cris de joie des bolcheviks et la plainte de nos 
mourants. 

Enfin nous rattrapons la voie ferrée et nous la suivons jus- 
qu'à l'endroit où notre train nous attend. Il est minuit. La 
manœuvre a manqué. Nous .avons perdu 78 hommes, sur les 
170 qui composaient notre détachement. 

Le matin suivant, notre chef, le colonel Cherivkof, envoie 
un officier s'informer au sujet des détachements Kargaïski et 
Sémilétof, qui, en nous abandonnant hier soir, ont occasionné 
notre échec. La réponse nous parvient : ces messieurs n'avaient 
pas pu continuer leur marche après 9 heures, chevaux et 
hommes avaient été trop fatigués. 

16. Nous QUITTONS NoVO-TCHERKASK. 

Novo-Tcherkask, le 8/21 février. 
Je cause longuement avec la femme du capitaine Kornilof, 
une ancienne actrice de l'Opéra de Petrograd, qui a voulu 
suivre partout son mari. Elle aspire à la fin de cette meurtrière 
et vaine campagne : « Chaque fois l'otriad perd le tiers ou le 
quart de son effectif. C'est la faute des cosaques 1 Ils lâchent 



sous LA RÉVOLUTION 207 

partout. Quand donc en aurons-nous fini de souffrir ! Ah ! me 
retrouver au calme quelque part avec mon mari !... » 

Pour la première fois, le petit kroug a forcé une st'anilsa k 
former une (( drougina » C). Le comité révolutionnaire qui 
s'était formé à Grouchevskaïa, à i5 kilomètres de Novo- 
Tcherkask, a été arrêté. On prétend ici que, partout chez les 
cosaques, la majorité voudrait se battre : une minorité de 
<( frontoviki », qui suffît à les terroriser, paralyse toutes les 
bonnes volontés. 

Grande nouvelle ! Le 6® régiment de cosaques du Don est 
revenu avec ses armes, qu'il a refusé de rendre aux bolcheviks. 
C'est trop beau : il doit y avoir quelque chose là-dessous I Le 
régiment est reçu par les autorités du Don, devant la cathé- 
drale avec un immense déploiement : musique, discours, prises 
d'armes, etc. On exalte leur courage : on déborde d'enthou- 
siasme. Chaque cosaque reçoit un cadeau de 4oo roubles... 

Novo-Tcherkask, le 9/22 février 1918. 

Au commencement du soir, de sinistres bruits nous par- 
viennent : le régiment Kornilof aurait été presque entièrement 
anéanti. Les généraux Alexéief et Kornilof, après avoir prolongé 
le séjour de leur armée à Rostof, dans l'espoir de voir se 
joindre à eux un fort contingent de cosaques du Don, vont 
quitter Rostof. Une forte avant-garde se trouve à Aksaï, petite 
gare à mi-chemin entre Rostof et Novo-Tcherkask, où nous 
sommes invités à nous rendre. 

Je me rends à Aksaï, en compagnie de quelques officiers de 
notre détachement, pour recevoir les ordres des chefs. En 
route, notre locomotive, sur laquelle nous sommes entassés, 
est fusillée, probablement par des cosaques qui scnicnt notre 
défaite. 

A Aksaï, je rencontre le capitaine Levachef, que j'avais 
jadis entrevu à la Stavka. Grand, très distingué, conversation 
pleine d'insouciance. Il me raconte l'anecdolc suivante qui 
semble vivement le préoccuper : 



(') Bataillon de l'armée territoriale. 



208 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

« Figurez-vous à quel point les esprits ont été bouleversés 
par la révolution. Avant-hier, un professeur de théologie 
demande à être admis chez le général Alexéief, pour lui faire 
une proposition intéressante. Il développe à notre vieux chef 
tout un plan, pour faire assassiner Lénine et Trotsky. Cela ne 
nous coûterait, à l'entendre, que cent mille roubles pour le 
moment. Voilà un homme qui a, toute sa vie, étudié les Saintes 
Écritures ! n 

« Il aura probablement lu et relu les histoires d'Ehud et de 
Judith ! » 

« N'importe, ce n'est pas un,e affaire pour un gentilhomme I » 

Aujourd'hui, la première scission se fait dans nos rangs. 
Quelques officiers, parmi lesquels notre chef, colonel Cheriv- 
kof , et le docteur Pétrof , refusent de quitter Novo-Tcherkask. Ils 
m'avouent n'avoir aucune confiance dans l'avenir de l'armée 
de volontaires. En restant à Novo-Tcherkask, ils conservent 
une chance de se fondre dans la population civile et d'échapper 
aux bolcheviks qu'on attend dans une dizaine de jours. 

Au délégué du kroug, qui vient s'informer des motifs de 
notre décision, le conseil des officiers de notre otriad, réuni, 
répond que le détachement a été toujours mis aux endroits les 
plus dangereux, qu'il n'a jamais été soutenu par les cosaques, 
qu'il a été sans cesse sacrifié, perdant le tiers ou la moitié 
de son effectif à chaque engagement. Nous maintenons notre 
demande d'enrôlement dans l'armée de volontaires, qui a quitté 
Rostof, et marche sur Nakhitchevan. 

Dans la soirée, le général Popof, ataman de campagne, 
vient nous trouver à la gare et nous apporte l'autorisation du 
kroug : nous pouvons nous rendre où nous voudrons. La 
démission de Cherivkof est acceptée. Le capitaine Kornilof, fils 
du célèbre amiral, est promu lieutenant-colonel, et nommé 
commandant de 1' « Otriad de Tchernetsof ». Chaque combat- 
tant ayant pris part à la dernière attaque reçoit une médaille 
de Saint-Georges. 



sous LA R É V O I. X T I O N 209 

L'ARMÉE DE KORNILOF DANS LES STEPPES 

17. — Exode de patriotes. 

Aksaï, le 11 /2A février 1918. 

Nous voici à Aksaï. C'est dimanche : dans Lair pur du matin, 
les cloches sonnent à toutes volées. Le lieutenant-colonel 
Kornilof, accompagné de sa femme, passe l'otriad en revue. Le 
moral est superbe. Quel courage ne faut-il pas, et quelle inextin- 
guible flamme d'espérance à tous ceux qui composent ce déta- 
chement volant, pour oser ainsi embrasser librement le sort 
<de l'armée Kornilof, cette poignée d hommes perdue dans un 
■océan d'ennemis ! 

Nous partons à pied, par deux, sur l'étroit sentier que les 
traîneaux ont tracé dans ce désert gelé. Nous traversons le 
Don sur la glace. Derrière nous, les sœurs de charité, montées 
sur des charrettes. Le brave colonel Kornilof, blessé, est à 
■cheval, ainsi que Toiïloviérief, blessé comme lui. M"" Kornilof 
suit en charrette. A côté de vieux briscards, chevronnés et 
barbus, de vrais gamins, des étudiants, des lycéens. On les 
■exerce, à même la marche : « Un, deux, trois, quatre, gauche... 
un, deux, trois, quatre, gauche...» 

Nous approchons de la stanitsa Olguinskaïa, point de con- 
centration pour tous les détachements. Du Sud arrivent les 
troupes de cette extraordinaire armée de volontaires: fantas- 
sins, cavaliers, artilleurs, tous ou presque tous oflîciers, portant 
les insignes de leurs grades, sous les ordres des plus grands 
généraux russes. D'anciens commandants d'armée commandent 
■des compagnies ; Dénikine, ancien commandant de groupe 
d'armées, un bataillon. A la tête de cette armée à l'effectif d'un 
régiment, marchent Alcxéief et Kornilof, tous les deux fusil 
sur l'épaule, sac au dos, suivis i)ar EIsncr, Ronianovski, 
Dénikine, Markof, et tant d'autres. 

Peut-être une prudence moins bien avisée eùt-olle conseillé, 
après les amères déce|)tions de trois mois d'efforts inutiles, de 
dissoudre cette armée et de remettre à un lointain avenir la 

14 



210 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

réalisation des plus chères espérances. Mais l'amour de la patrie- 
chez Alexéief et l'indomptable courage chez Kornilof ont été 
plus clairvoyants. Cette minuscule poignée d'hommes repré- 
sente une impérissable idée qu'il importe de ne pas abandonner 
aux hasards d'un obscur avenir. Au milieu de cette folie- 
générale de destruction, où tout semble avoir sombré à la fois,. 
voici une clarté qui subsiste, une pensée lucide, un espoir 
invincible auquel se rattacher. 

L'importance de ce brillant groupe d'hommes ne consiste 
pas en ceci, que ce sont tous des chefs sachant commander. 
Ils sont plus que cela, mieux que cela : ce sont des soldats, qui, 
au milieu de l'anarchie et par protestation contre elle, ont 
fait vœu d'obéissance. Pour prix de leur bien-être perdu, de 
leur sécurité compromise, de tant de sacrifices et de tant de 
dangers, ils se consolent avec la pensée de sauver le trésor 
cher aux patriotes. Ils emportent au cœur des steppes l'honneur 
de l'armée russe. 

i8. — Gentilhommes et paysans. 

Olguinskaïa-Stanitsa, le 11/24 février. 

Dès notre arrivée, nous nous présentons chez le général 
Kornilof, à qui le colonel Kornilof présente noire détachement. 

Le général nous passe en revue : arrivé devant moi, il me 
serre la main et me pose quelques questions. Un dernier cri 
sorti de toutes les poitrines : « Hourra pour le héros Kornilof! » 
Puis nous rompons les rangs et nous nous mettons en quête 
d'un abri. Tous les détachements volants seront dissous et 
réunis en un seul grand otriad de reconnaissance sous l'ancien 
sous-ataman du Don, le général Bogaévski. Seul notre otriad^ 
en récompense de sa belle conduite, conserve sa formation et 
son nom. Quel plus bel hommage à la mémoire vivante dir 
colonel Tchernetsof.^ 

Dans les maisons des cosaques, "après un an de révolution,, 
partout ie portrait du tsar. La renommée elle-même de Kérenski 



sous LA RÉVOLUTION 211 

et la gloire de Kalédine n'ont pu chasser du pusillanime et 
faible cœur cosaque l'amour pour le souverain légitime ! 

Olguinskaïa-Stanitsa, le i3/26 février. 

Un officier nouvellement arrivé de Novo-ïcherkask me 
donne des nouvelles du fameux 6® régiment, revenu au Don 
avec ses armes, et si bien fêté devant la cathédrale par les 
autorités du Don. Une fois encaissé le cadeau de 4oo roubles 
par tête, il a reçu l'ordre d'avancer contre les bolcheviks de 
Kaménolomnia. Sur l'heure, et sans autres explications, le 
régiment a fait demi-tour et regagne ses foyers... J'avais raison 
de me méfier I 

Notre odyssée recommence. La division Guerchelman doit 
aller vers le Nord chercher des chevaux pour l'armée. Je l'ac- 
compagne. En atendant le cheval qu'on vient d'acheter pour 
moi, je passe quelques heures chez deux officiers de cet otriad, 
le prince Khiemschéief et le comte Buchholz. Je savoure ce 
bout de dialogue : 

— Faites-moi le plaisir, prince, de me dire quelle heure il 
est. 

— Je crois, baron, qu'il est tout juste quatre heures et demie, 
répond incontinent Khiemschéief. 

Et ainsi de suite. Cete affectation à conserver les formes de 
la plus parfaite courtoisie est du plus singulier effet dans ce 
milieu et quand on songe que ces gentilshommes, qui accen- 
tuent les signes extérieurs de la politesse et mettent leur 
coquetterie à souligner leurs privilèges, sont de toutes parts 
entourés par une population hostile qui prendrait à les torturer 
un plaisir féroce. 

Dans les villages en apparence les plus calmes, couvent les 
plus terribles haines. Je croise un traîneau monté par deux 
hommes : 

— Dis-moi, cosaque, quelle distance y a-t-il d'ici h la 
stanitsa? 

— Je ne suis pas un cosaque, je suis un paysan. Celui-ci 
(désignant son compagnon) est cosaque. Moi, je suis bolchevik. 



212 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Comme son compagnon me donne le renseignement de- 
mandé, il l'interrompt pour me dire que je suis à trois verstes 
de la stanitsa. Mais le paysan continue : 

— Votre Kornilof... qu'il soit maudit ! {Il crache par terre.) 
D'ailleurs on lui fera bientôt son affaire, à lui et à ses parti- 
sans. On vous tuera tous, jusqu'au dernier. 

— Nous verrons bien... Je vous connais, tout étranger que 
je suis... Vous êtes très braves en paroles ; mais j'ai vu ce que 
vous savez faire en face des Allemands. Dès que vous les aper- 
cevez, vous vous sauvez comme des lapins. 

— Les Allemands ? Ils ne nous font pas peur... Nous les 
chasserons, à coups de bâton... Nous n'avons pas besoin de 
fusils, nous autres... A coups de bâton I 

— Tais-toi, moujik ! Tu as bu, moujik ! Tu bats la cam- 
pagne. 

Et le cosaque de rire. 

Je passe la nuit dans la chambre du colonel Guerchelman, 
ancien chef du régiment de cuirassiers de la garde, à Varsovie. 
C'est un esprit raffiné, curieux mélange de douceur slave et 
de décision occidentale. Il m'explique pourquoi on a dû aban- 
donner Rostof. L'armée de volontaires ne pouvait envoyer en 
avant que des petits détachements. Ces postes avancés ne comp- 
taient jamais plus de 3oo hommes. Aucune attaque frontale 
n'a jamais pu avoir raison d'eux ; mais ils risquaient d'être 
enveloppés : la retraite s'imposait. 

19. — Vers les Zimovniki (^). 

Chomoutofskaya, le 14/27 février. 
Chemin faisant, notre division, cent cavaliers, deux infir- 
mières, dépasse le gros de l'infanterie, Kornilof marche à 



(^) Les steppes du Don sont les terrains classiques pour l'élevage 
des chevaux pour la cavalerie russe. Le cheval indigène, utilisé 
depuis plusieurs siècles par le guerrier du Don, y vivait, jusqu'aux 
derniers temps, à l'état sauvage, en grands troupeaux. Les violents 
vents d'hiver les chassaient parfois en cohues de plusieurs dizaines 
de mille jusqu'à la rive orientale du Don. Ce cheval est fort et 
endurant, mais manque d'allure. On a amélioré sa race, en intro- 



sous LA RÉVOLUTION 213 

pied; Alexéief, trop vieux et fatigué, est en voiture. Nous 
faisons le salut en passant. Partout des connaissances : voici 
Polovkof, ancien membre de la Douma, qui est cocher sur 
une voiture de viande. Il n'est tel de ces menus détails qui 
n'ajoute encore à la grandeur du spectacle vraiment unique 
que nous avons sous les yeux. 

En déviant vers le Nord, notre division quitte la région des 
stanitsas et des riches villages, situés autour des grandes voies 
de communication du Don. Maintenant s'ouvre devant nous 
une plaine infinie, immense pelouse d'herbes courtes que 
recouvre une mince couche de neige. 

A Ma tête de notre cavalcade, calme et souriant, le colonel 
Guerchelman, figure aristocratique, caractère créé pour cette 



duisant des pur sang anglais. La combinaison de trois quarts pur sang 
et un quart sang indigène, jugée la meilleure, fut le cheval-type de 
la cavalerie russe. 

Un immense terrain de 84o.ooo desiatines, que le chemin de fer 
Tsaritsine-Iékatérinodar coupe en deux moitiés sensiblement égales 
(Voslochnoe et Zapadnoe Stepnoe Konnozavodstvo) était destiné à 
l'élevage par le gouvernement militaire (Woiskevoie Pravitelstvo) 
qui en retirait iS.ooo excellents chevaux par an. 

Ce terrain était partage en « morceaux » de 2.4oo desiatines chacun, 
délimités par des lignes droites. Le gouvernement les louait à des par- 
ticuliers à un prix ridicule : 5o kopeks par desiatine et par an. Ces 
éleveurs y bâtirent des fermes avec granges, écuries, remplies de 
chevaux, bœufs, brebis, que gardaient des Kalmouks, armés de lassos. 
Certaines familles administraient plusieurs «morceaux», par exemple 
la famille Sopronof, i3 morceaux, la famille Pichvanof, 8, etc. 
L'éleveur devait obéir aux conditions suivantes : 

Il ne pouvait labourer que .4oo desiatines par morceau, les autres 
2.000 desiatines étant exclusivement destinées au pâturage. Il ne 
pouvait entretenir pour son propre profit que 3oo bœufs et 600 mou- 
tons au maximum. Au moins 200 cbevaux devaient continuellement 
paître sur chaque morceau. L'éleveur ne pouvait vendre aux parti- 
culiers que des pur sang, tous les autres devant être présentés aux 
commissions de remonte qui y choisissaient les meilleurs. Cbaque 
morceau devait fournir à l'Etat un minimum de i5 chevaux par an. 
L'éleveur qui, par trois fois, ne pouvait fournir ce nombre, se voyait 
enlever sa concession. 

Les chevaux broutaient en plein air, l'iiive' js grattaient des pieds 
la neige pour trouver l'iicrbe. Cbaque nuit, les Kalmouks les condui- 
saient avec leurs longs fouets dans les écuries éparses du zimovnik. 

L'Etat russe eut ainsi l'avantage d'assiirer à sa puissante cavalerie de 
splendides chevaux, à un prix peu élevé (variant de 100 à 280 roubles 
par tête). Il réussit en outre à peupler les vastes déserts que dix siècles 
de colonisation n'avaient pu rendre utilisables. 



214 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

dure guerre. Je chevauche tantôt à côté de lui, tantôt en tête . 
à tête avec le général Rièznikof. Suivent, deux par deux, une 
centaine de cavaliers. Nos vêtements sont en loques, nos 
armes ne reluisent pas comme aux jours de parade, mais 
on a rarement vu au monde une semblable collection de bons 
cavaliers et de guerriers décidés. Tous ont brûlé leurs vaisseaux 
derrière eux. La plupart, officiers de la garde, gentilshommes 
et propriétaires, ruinés par la confiscation de leurs biens, .se 
sont éperdument jetés dans l'aventure. 

Aussi loin que porte le regard, rien, pas une maison, pas 
une grange, pas un arbre, rien que ces courtes herbes que les 
troupeaux broutent, et que, depuis la création du monde, 
aucun paysan n'a coupées. Nous suivons, tantôt au pas, tantôt 
au trot, les sillons que les paysans ont tracés au hasard, en 
tâtonnant dans cette immensité sans points de repère. Parfois 
se profile, dans le lointain, une verte coupole, un moulin, sur 
lequel bientôt se referment les lignes veloutées de l'horizon ; 
d'autres fois, surgissent de petits groupes de cavaliers que les 
regards d'acier de nos cavaliers ne quittent plus. 

...Des traîneaux viennent dans notre direction. Ils ont 
esquissé un mouvement pour nous éviter, puis ils ont pris le 
parti de braver le danger. Bientôt nous distinguons des femmes 
en costumes clairs, des hommes en habits de fête, — quel 
contraste avec nos guenilles ! — et nous reconnaissons une 
noce. Sur un signe de la nouvelle mariée, fine diplomate, le 
mari descend du traîneau, et offre au colonel d'abord, à tous 
les autres ensuite, un verre de vin du pays. Notre infirmière, 
jeune fille noble, n'est pas oubliée. Le petit vin a fort bon goût : 
nous buvons tous à la santé et au bonheur futur des nouveaux 
mariés. 

Et tout retombe dans le silence si lourd dans cette solitude 
et dans cette immensité 1 Une sorte d'angoisse dont rien ne 
peut donner l'idée nous étreint à voir, pendant des heures et 
des heures, toujours le même horizon, toujours la même route, 
où s'effacent à mesure les pas de nos chevaux et ne subsiste 
nulle trace de notre passage. Vers le soir, dans l'accablement 



sous LA RÉVOLUTION 215 

de la fatigue, nous allons comme en rêve. Alors, pour réveiller 
jios esprits qui s'assoupissent, une voix s élève, entonne une de 
ces chansons de route si vives, si gaies, d'un mouvement 
endiablé. Chacun de nous se redresse sur sa selle : l'espace 
d'un instant, nous oublions le steppe, son aridité morne et sa 
lassante monotonie. Le refrain que nous entonnons va se 
perdre là-bas, loin, très loin. Et c'est une tempête de cris, un 
■ ouragan de coups de sifflet... Mais la gaieté détonne dans cette 
solitude. Peu à peu les visages reprennent leur gravité, les 
fronts redeviennent mélancoliques. A quoi pensent tous ces 
jeunes hommes, beaux, fiers, et qui portent à un si haut degré 
le sentiment de l'honneur militaire et l'esprit de sacrifice ? 
Chacun, a laissé une mère, une fiancée, une maîtresse, qu'il 
ne reverra peut-être plus jamais, et dont la blanche image se 
■dresse avec une douce insistance sur l'infini de l'horizon. 

Une voix chaude entonne la chanson populaire de Borissof. 

Comme une fleur dans les neiges immenses de l'hiver, 
Ta beauté a lui sur mon âme, 
A travers le brouillard un rayon de soleil 
Évoque une amère illusion. 

T^ous reprenons en chœur : 

Le présent s'effacera, 
Notre tristesse s'oubliera, 
Notre cœur endolori 
Connaîtra un nouveau bonheur. 

La chanson achevée, tout rentre dans le silence. On n'entend 
plus que le bruit léger de l'escadron en marche, — si petit, 
tellement perdu dans ce désert 1 

A la nuit tombante, nous nous arrêtons dans un misérable 
« khoutor », Kontorski, dont les habitants, de pauvres paysans 
'non cosaques, ou « inogorodni » C) ^on\ éviciemmonl dos bol- 
cheviks et ne nous reçoivent qu'à contre-cœur. 

Deux chambres sont réservées à notre « état-major ». On 
m'abandonne l'unique lit; le généra! Hiéznikof. les colonels 
•Guerchelman et lanovski et l'iidjiKlant coiicbi'iii à côté sur 



(}) Étrangers, venus d'une autre \il 



216 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

la paille. Les ordonnances dans l'autre pièce. J'ai pour ordon- 
nance un gentilhomme d'origine balte, bon patriote russe, le 
baron von Tischenhausen : ce iounker de l'École militaire de 
Novo-Tcherkask, avant de se mettre à table avec nous, éponge 
mon cheval, et soigne mes effets. Nous vivons ici sous l'an- 
cienne discipline russe. 

Kontorski, le 26/28 février. 

De 6 heures à 9, le canon se fait entendre dans la direction 
de Bataïski. Est-ce le général Erdeli, qui revient avec des ren- 
forts de cosaques du Kouban.» Ou bien Allemands et bolche- 
viks, — comme le prétendent des cavaliers arrivés ce matin, — 
sont-ils en train de s'entre-déchirer ? 

Nos chevaux, insuffisamment nourris, n'en peuvent plus. 
Après une étape d'une vingtaine de verstes, nous nous arrêtons 
au khoutor Kouznetsovka, village sans cosaques, où le pope 
nous offre l'hospitalité la plus cordiale. 

Il nous apprend que notre arrivée a été l'occasion d'une déli- 
bération orageuse au comité révolutionnaire. Le comité, réuni 
d'urgence, avait d'abord décidé d& tirer sur nous ; mais il 
s'est ravisé : « les cadets brûleraient le village ! » Cela nous 
intéresse médiocrement. Aquila non capii muscas. D'ailleurs le 
président et le secrétaire se sont enfuis, et les paysans ont 
fermé le bâtiment du soviet. 

Une députation vient nous demander la permission de poser 
au colonel les questions suivantes : « Quelle est la situation sur 
le Don ? Lesquels ont le plus de chances, les bolcheviks ou les 
kornilovtsi.î* » L'adjudant est envoyé pour renseigner sommai- 
rement ces... idéalistes. 

Quelques anecdotes que nous conte le pope achèvent de nous 
édifier. L'éducation politique des paysans est faite par les sol- 
dats qui reviennent du front. Ils assistent encore aux services, 
mais se mettent à fumer et à cracher dans l'église. Quand le 
pope leur fait lire les affiches recommandant d'avoir une 
bonne tenue dans la maison de Dieu, ils sourient d'un air de 



sous LA REVOLUTION 



217 



supériorité : u Vous ne savez donc pas ? Maintenant, on est 
libre I » 

Korolkovo, le 16/29 février. 

Nous arrivons à midi au zimovnik C) Korolkovo, dont le 
propriétaire est un certain Goudovsky. 

Ce propriétaire ne témoigne pas d'une excessive envie de 
nous vendre ses chevaux. Ceux qu'il nous offre sont maigres 
et laids : nos officiers les refusent. Alors, il nous promet ses 
bons offices auprès des Kalmouks, chargés de la garde des 
troupeaux ; mais nous le soupçonnons de leur donner en secret 
des instructions toutes contraires. Douze cents chevaux errent 
en liberté sur un espace de près de dix milles où il est impos- 
sible de les attraper sans l'aide de ces Kalmouks, qui eux- 
mêmes défient quiconque voudrait les atteindre à la course. 
Cavaliers infatigables, ils gardent jour et nuit leurs fiers 
troupeaux, par groupes de trois : l'un se repose tandis que les 
deux autres sont en selle. On me montre l'un de ces Kalmouks 
qui, naguère, deux fois par semaine, sur le même cheval, 
allait prendre le courrier pour son maître, à 5o kilomètres de 
là, faisant ainsi près de no kilomètres dans les vingt-quatre 
heures. 

Le colonel cherche à convaincre Goudovski qu'il faut lui 
vendre des chevaux : autrement les bolcheviks les prendront. 
Mais cet honnête homme ne *eut rien entendre. Nous n'aurons^ 
pas les chevaux ; les bolcheviks ne les auront pas non plus : à 
quoi bon les vendre, quand l'argent diminue tous les jours de 
valeur ? 

20. — Le ciiatimeivt d'un village. 

Korolkovo, le 18 février /3 mars. 

Le village de Krasnovka a mis les doctrines niaximalistes 
en pratique. Après une résolution unanime du soviet de vil- 



(*) Endroit protégé contre les vents froids et qui sert de pâturage 
pour les chevaux on hiver. 



■218 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

lage, la population en armes, accompagnée d'un grand nombre 
de (( frontoviki », s'est rendue avec des charrettes à un 
2imovnik voisin, l'a mis à sac, s'est enivrée dans les caves 
puis est repartie, emportant le vin qui restait, emmenant les 
chevaux et le bétail. Le propriétaire qu'ils avaient enfermé et 
menacé de mort, a réussi à s'échapper. C'est lui qui nous fait 
le tableau de l'ignoble et odieuse scène. A ce récit, les nôtres 
Toient surgir derrière l'image du zimovnik détruit, celle de 
tous les biens pillés et incendiés, de tous les malheureux mal- 
traités et massacrés dans la Russie en feu. En conséquence, le 
colonel Guerchelman ordonne au capitaine Somof, comman- 
dant de vzvod C), de se rendre avec 3o de nos hommes et 
lo Tchèques au village, situé à une distance de 12 verstes, d'y 
ouvrir une instruction, et de faire un exemple. Je me joins h 
l'expédition, 

A II heures du matin, notre petit groupe quitte la ferme où 
il est installé, contourne un bois où les loups se cachent pen- 
dant le jour, et s'engage dans la steppe. Nous suivons, sous un 
ciel bas, l'unique sentier, tracé par le passage de milliers de 
traîneaux, et cheminons au pas. Tous sont des officiers ou 
îounkers, ayant appartenu à l'ancienne cavalerie russe. Somof, 
en raison de sa réputation de bravoure et de décision, a reçu 
pleins pouvoirs du colonel Guerchelman. Pas un chant : on 
n'entend que le bruit des pas assourdi par la neige, et les 
hennissements des chevaux. Mûii ordonnance, le baron de 
Tischenhausen, qui n'a pas encore vu le feu, me donne l'adresse 
de ses parents, pour les prévenir en cas d'accident. 

A une demi-verste du village, cinq cavaliers piquent à 
gauche, cinq autres à droite, pour le cerner et empêcher les 
coupables de se sauver. Deux d'entre eux qui essayent de pas- 
ser sont cueillis à l'instant. Puis, sur l'ordre de Somof, nous 
nous élançons en « lava » C), fusil en main, au grand galop^ 
vers la principale entrée du village. 



(1) Peloton, 

(-) Chargé de cavalerie clans un ordre spécial aux cosaques. 



sous LA REVOLUTION 



219 



Nous ne rencontrons aucune résistance. Des observateurs, 
montés sur des meules de foin, ont donné l'éveil. Pas un 
honyne : seulement des femmes qui feignent de ne rien com- 
prendre à notre subite arrivée, font mine de continuer leur 
travail dans les champs, sans lever les yeux. 

Cependant voici un paysan. Somof le fait arrêter : 

— Où se cache le président du Comité révolutionnaire ? 
Le paysan balbutie, jure ses grands dieux qu'il n'en sait rien. 
Alors, Somof, lui mettant le revolver entre les yeux : 

— Si tu ne nons l'amènes pas, tu es un homme mort. 
L'effet est magique. Trois minutes ne se sont pas écoulées, 

îe paysan revient, traînant à sa suite ce fameux président, 
petite figure trapue, yeux fous et perçants sous un front étroit, 
bouche têtue. Il se couvre la face pour se garantir des coups 
■de cravache et de nagaïka qui pleuvent sur lui. Ensuite les 
Tchèques, avec délices, s'emparent de lui. Bientôt une salve 
nous apprend qu'il a payé de sa vie sa complicité avec les 
théoriciens de Moscou. 

Quant au secrétaire du Comité, il demeure introuvable. 

Un paysan, sommé de nous indiquer où il se cache, répond 
sottement : 

— Je ne sais pas, camarade ! 

— Comment, tu oses dire : camarade ? 
Les coups tombent sur ses épaules. 

— Dis tout de suite : Votre Noblesse, monsieur l'officier I 
Le paysan porte la main à son bonnet : 

— Je vous demande pardon. Votre Noblesse I 

— Comment, tu n'es pas militaire, et tu salues ? 

Le paysan enlève son bonnet, et faisant, tête nue, une légère 
révérence : 

— • Je vous demande pardon. Votre Noblesse ! 

Abasourdi par le brusque retour de l'ancienne étiquette, 
l'échiné courbée, il prend nos ordres. On le charge de faire le 
tour des quarante-deux misérables habitations qui composent 
le village et d'annoncer : 

— Dans un quart d'heure, toutes les armes, le vin et les 



220 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

chevaux volés devront être livrés. A l'expiration de ce terme, 
quiconque détiendra encore une seule arme, un seul cheval du 
zimovnik, sera impitoyablement fusillé. 

Nous nous faisons ensuite conduire à la maison du secrétaire. 
Sa femme restée au logis, avec un enfant dans les bras et trois 
autres pendus à ses jupes, ne peut nous dire qu'une chose : 
les papiers ont disparu avec son mari. Il ne reste que le cachet 
du comité, que Soniof saisit à l'effet de s'en servir pour fabri- 
quer de faux passeports. 

Nos cavaliers ont fait le tour de Krasnovka. Les femmes 
continuent de travailler, affectant toujours le plus grand calme. 
On a évidemment, à notre approche, soigneusement dissimulé 
toutes les traces du vol. Les horribleg haridelles des indigènes 
de l'endroit, deux bouteilles de vodka, des fusils de chasse, de 
vieux pistolets, des sabres rouilles, c'est tout ce que nous trou- 
vons. 

Cependant, on nous amène un soldat qui a « rencontré 
quelque part » un cheval pur sang, et deux autres, qui se 
cachaient derrière le foin dans une écurie, et sur lesquels on a 
trouvé des cartouches. Hier, sans doute, c'étaient des paysans 
inoffensifs : le nouveau régime en a fait des bandits : sur leurs 
pauvres faces de déséquilibrés et d'ivrognes, je lis une peur 
atroce, la peur de cette mort violente qui leur a fait quitter le 
front, et qu'ils risquent fort de trouver ici. 

Les officiers les interpellent, comme si aucun cataclysme 
social n'était intervenu, et l'ancien régime durait encore : 

— Pourquoi n'as-tu pas la cocarde réglementaire sur ta 
casquette ? 

Ils balbutient de vagues excuses. 

— - De quel régiment es-tu ? Pourquoi as-tu ôté tes pattes 
d'épaule ? 

Nouveau bredouillement. 

— C'est bien, montez tous les trois dans la voiture 1 

Le capitaine Somof compte ses hommes. Un ordre bref, et 
nous quittons le village, suivis cette fois par les regards an- 



sous LA REVOLUTION 



221 



goissés des habitants qui ont cessé de faire semblant de tra- 
vailler et n'ont plus du tout leur air insouciant de tout à 
l'heure. 

Le soir descend sur la vaste plaine blanche. La silhouette 
du misérable village avec ses meules et ses cabanes accroupies 
dans la neige, commence à se perdre dans la brume où tout 
s'efface... 

Quand nous rentrons au zimovnik, la nuit est entièrement 
tombée : on entend les loups qui rôdent autour de la ferme. 
Après avoir reçu le rapport de Somof, le colonel Guerchelman 
procède à l'interrogatoire du prisonnier qu'une escorte de 
trois Tchèques vient d'ariiener. Je demande : 

— Où sont les deux autres prisonniers P 

— Il paraît qu'ils ont essayé de se sauver en route... 

Tremblant de peur, le bolchevik essaie d'expliquer sa pré- 
sence dans ces parages, en prétendant qu'il appartient à un 
régiment de réserve de l'ancien front turc. Mais, en observant 
îa face hautaine et silencieuse de Guerchelman, il change de 
tactique, et nous fait ses offres de service contre ses camarades. 
Guerchelman le regarde fixement pendant quelques instants, 
et, sans répondre, en riant, le remet aux Tchèques. 

— Q.ue va-t-on en faire ? 

Le colonel semble réfléchir un instant, et puis, nonchalam- 
ment : 

— Je crains beaucoup qu'il ne cherche à s'évader cette nuit. 

Korolkovo, le 19 février//» mars. , 

Le village de Chérevkova est occupé par 2^0 bolcheviks 
avec 2 canons et 4 mitrailleuses. Ce serait amusant de capturer 
ces canons, avec notre unique mitrailleuse ; mais ils ne feraient 
que nous encombrer. 

Le capitaine Aprelef est allé prendre les ordres de Kornilof. 
Nous rejoindrons l'armée de volontaires demain à Lezgeanka, 
à l'entrée du gouvernement de Stavropol. Les vingt chevaux 
que nous avons pu nous procurer seront conduits par deux 



222 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Kalmouks C), que Guerchelman a décidés à se déclarer pour 
nous, non sans lâcher la forte somme. Hauts en selle, droits 
sur les étriers, ils font décrire de grands cercles à leurs fouets. 
Les chevaux nous suivent librement en « taboun ». 

21. — Les Cadets de Gascogne. 

Zimovnik Kouznietsovka, le 19 février/4 mars. 
Partont de petits groupes de cavaliers en reconnaissance. 
Je rencontre un détachement de l'otriad de Tchernetsof, qui a, 
quelque part dans une stanitsa, trouvé des lances. Nous cher- 



(1) Ces Kalmouks habitent les contrées qui bordent la Volga, for- 
mant des peuplades à caractéristiques nettement distinguées, mais- 
sans existence proprement nationale. Ils sont cavaliers et dresseurs de 
chevaux remarquables, et se rendent en Russie, à cheval, accompa- 
gnés de leurs familles, pour s'y louer dans les zimovniki, où ils ne 
s'assimilent pas aux Slaves. Ils y amènent leurs petits dieux en pierre 
ou en simples étoffes — car ils sont fétichistes — qu'ils nourrissent 
de lard, ou qu'ils battent, selon les circonstances. Ils n'ont pas d'égaux 
au monde pour l'endurance, pouvant rester vingt-quatre heures et 
plus à cheval. Les troupeaux de chevaux que les propriétaires des 
zimovniki leur confient, sont généralement gardés par trois Kalmouks : 
à tour de rôle chacun dort, tandis que les deux autres guettent le 
troupeau, ce qui fait pour chacun seize heures de garde par jour. 
Dans le zimovnik que j'ai visité, un Kalmouk allait deux fois par 
semaine chercher le courrier au bureau de poste le plus rapproché (à 
55 verstes de distance). II revenait chaque fois dans les vingt-quatre 
heures, après avoir parcouru iio verstes d'un seul trait. 

L'ancien régime les considérait comme inutilisables dans l'armée 
et les exemptait du service militaire. Au cours de l'an 1918, le général 
Dénikine fit inscrire leur peuplade parmi les cosaques d'Astrakhan, ce 
qui l'assujettit au recrutement normal. Le jeune colonel Kornilof, le 
même que je viens de mentionner plus haut, fut chargé de les orga- 
niser. Les vieux généraux lui déconseillèrent de compromettre sa 
"jeune renommée par un travail condamné à l'insuccès : « Vous serez 
d'ailleurs trahi par eux, lors de la première rencontre avec l'ennemi. » 
L'expérience a prouvé que cette race mongole, enfermée dans ses 
plaines arides, séparée des peuples environnants par sa religion et ses 
habitudes nomades, et habituée à des gestes timides et craintifs devant 
l'effroyable ours russe, tenait enfermées d'excellentes prédispositions 
'au métier militaire. Leurs prouesses ne se comptaient plus. Et ce qui, 
vraiment, distingue le guerrier, il n'y avait pas d'exemple qu'ils se 
séparassent de leurs armes. Une fois, cinq Kalmouks, envoyés en 
reconnaissance, et obligés, étant surpris par l'ennemi, d'abandonner 
leurs chevaux, revinrent chez le colonel Kornilof, après une marche 
difficile de 20 verstes, tous porteurs d'un fusil, d'une longue lance et 
du lourd sabre de cavalerie anglaise. 



sous LE TSAR 



225 



chons des yeux des partis de bolcheviks, prêts à foncer sur eux; 
mais ils ne se montreront pas. Gardes rouges et soldats révo- 
lutionnaires ont bien su massacrer les officiers à l'armée en les 
frappant dans le dos, ou dans les maisons de Kief, Sébastopol, 
Taganrog, en les attaquant isolément et par surprise : mais ils 
n'osent pas les affronter quand ils les savent en état de se 
défendre. 

Le soir, nous couchons dans un zimovnik abandonné, oii les 
Tchèques nous rejoignent. Nous sommes sept dans une petite 
chambre : Rièznikof, Guerchelman, lanovski, Apriélef, Kritski, 
Fermor et moi. Nos vêtements sont en loques. Le comte Fermor 
a sa culotte déchirée et sa tuniqiie percée aux coudes. Nous 
nous mouchons avec les doigts, et souffrons cruellement de 
manquer de linge de corps. Nous mangeons à la pointe du 
couteau, ou tout bonnement avec les doigts, à même dans la 
casserole, des nourritures fort sommaires. Mais on conserve, 
tout déguenillé qu'on est, les formules et les gestes de la plus 
exquise politesse. Nous en rions nous-mêmes. Cette guerre d'un 
contre cent ressemble si peu à une expédition raisonnable, elle 
vous a tellement l'air d'être le résultat d'une folle gageure ou 
d'une insolente fanfaronnade ! Le comte Fermor trouve que 
nous lui rappelons Cyrano et se met à déclamer : 

Ce sont les cadets de Gascogne, 
De Carbon de Castel-Jaloux, 
Bretteurs et menteurs sans vergogne, 
Qui font cocus tous les jaloux... 

Voilà qui est de circonstance !... On rit... et puis soudain 
on retombe dans un profond silence... On rêve, on se rappelle 
les jours où l'on parcourait les rues de Varsovie, brillant 
essaim de fringants officiers de la garde, à la tête des beaux 
régiments de Leurs Majestés impériales. 

Lne question me brûle les lèvres : le soir, après un de ces 
longs silences rêveurs, je demande : 

— Le bruit court que Kérenski est dans le voisinage. Que 
feriez-vous, s'il se présentait à vous et réclamait votre pro- 
tection ? 



224 I. A GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

— Je lui donnerais une escorte pour le conduire à l'état- 
major. Mais je doute fort qu'il y arrivât. 

— Pourquoi, chez vous tous, cette haine contre lui ? 

— Pourquoi ? Savez-vous ce que c'est que d'avoir formé un 
beau régiment, de lui avoir pendant vingt ans consacré toute 
sa pensée, toute son activité, tous ses soins, d'en avoir rehaussé 
l'éclat et la renommée, d'y avoir créé un magnifique esprit de 
-corps, d'en avoir fait un instrument doeile et terrible ? Et 
puis imaginez après cela qu'en trois mois, par une série de 
décrets, par une continuité d'action malfaisante, par la ruine 
de toute discipline, les régiments retombent à l'état de bandes 
de lâches et de pillards, fuyant devant l'ennemi, et massacrant 
leurs concitoyens ? Regardez alors qui a signé les décrets : un 
nom, toujours le même. Detnandez-vous d'oii est venue la 
propagande révolutionnaire et défaitiste dans les rangs : un 
homme, un même homme auquel remonte toute la responsa- 
bilité. Comprenez-vous maintenant pourquoi nous haïssons 
l'auteur responsable de cette œuvre néfaste ? 

— Et que dites-vous des généraux, anciens ministres de 
la guerre, anciens commandants d'armée, dont la docilité mili- 
taire n'a jamais été trouvée en faute pour servir en même 
temps leurs ambitions et les desseins politiques des avocats ? 
Les généraux lanouchkévitch et Polivanof , préparant et contre- 
signant les décrets que vous. condamnez; Tchérémissof, cons- 
pirant avec des soldats et commissaires révolutionnaires contre 
ses supérieurs; Chtcherbatchef, offrant son salon à de petits 
conspirateurs bolchevistes; Alexéief, signant le décret insti- 
tuant les comités de soldats, et Broussilof encourageant le 
même Kérenski à continuer son rôle d'éleclrificateur d'écre- 
visses pourries ? Les feriez-vous fusiller s'ils tombaient entre 
vos mains ? 

— Ce sont mes supérieurs, je n'ai pas à les juger ! 

22. — La bataille de Lezgeanka. 

Zimovnik Kouznietsovka, le 20 février/5 mars. 
Depuis le matin le canon tonne devant nous. Les troupes de 



Z.-i-'i 




La (Irniiî'rc pliolu^Miipliic i\r KOliMI.OF p'-isr dans la rliamhiro [ 
dMine compagnie d'olTuifMS du n'ginicnt Kornilof. Derrière lui, 
eapilaine Zari'tid)a; à sa didilc, loidiK'l \cj<iil<(>f, clicf ilu n'irinit-ut. 



sous 



R K V O L L T I O .N 221 



Kornilof sont engagt'-os coiilre les holchoviks. Nous passons 
sans incident le chemin de 1er Torgovaïa-Rostol". Partout des 
paysans en fuite, des cosaques, les uns à pied, d'autres à trois 
ou quatre sur la croupe d'un cheval. Nous ne doutons pas un 
seul instant que lu victoire ne soit de notre côté. Mais la 
voie est barrée par un encombrement de voitures et de chevaux. 
Nous ne pouvons entrer au village qu'à 7 heures, en pleine 
obscurité. Nos chevaux trébuchent sur les cadavres, surtout 
aux abords du pont et autour de l'église, endroits où s'est 
concentré l'effort de la résistance. Enfin, nous pouvons nous 
installer dans une maison qu'occupaient les bolcheviks. Nous 
y trouvons tout servi un repas que ces messieurs n'ont pas eu 
le temps de déguster. Nous nous l'adjugeons sans remords. 

L'ennemi avait l'avantage de la position, les nôtres étant 
obligés de descendre jusqu'au pont pour remonter ensuite vers 
le village. Les bolcheviks, au nombre de 600 soldats, 4oo gardes 
rouges, aidés par les paysans, avaient creusé deux lignes de 
tranchées. Huit canons de 3 pouces ouvrirent le feu sur nos 
troupes, qui disposaient pour toute artillerie de 6 pièces de 
campagne. 

Après le duel d'artillerie, Kornilof et Alexéicf donnèrent le 
signal de l'assaut. Ce fut un spectacle magnifique. Alexéief et 
Kornilof, celui-ci avec son escorte de Khans des Tékintsi, char- 
gèrent, fusil en mains. La première ligne fut tout de suite 
enlevée : on n'y trouva que quelques cadavres. Le régiment 
de Kornilof arrivé devant la deuxième ligne, à l'entrée du vil- 
lage, l'emporta à la baïonnette. Une demi-heure après le dé- 
clenchement de l'attaque, l'ennemi était en pleine retraite, 
emmenant son artillerie : un canon et onze mitrailleuses res- 
tèrent entre nos mains. En fouillant les caves, on y trouva 
un grand nombre de bolcheviks : aoo furent passés par les 
armes. La compagnie d'officiers de la garde en fusilla fui dans 
une petite enceinte, les Tchèques 35. 



226 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

23. — Dernière conversation avec Kornilof. 

Srédni-Iégorlik, le 21 février/G mars. 

Au lendemain de ces événements, j'ai pu m'entretenir lon- 
guement avec Kornilof. Les déclarations qu'il m'a faites peu- 
vent se résumer ainsi : 

« .T'ai été obligé de faire un exemple. Une armée comme 
la nôtre est tenue de se faire craindre, sans quoi elle est perdue. 
Vous savez quelle est la bravoure de nos hommes et aussi quels 
dangers nous courons. Telle est la minceur de nos lignes que 
tous — jusqu'aux médecins et aux infirmières — se trou- 
vent toujours en première ligne. Chacun de mes deux 
officiers d'ordonnance, des princes Tekintsi, a tué cinq enne- 
mis de sa main, en bataille, sous mes yeux. Notre tactique 
n'est pas de nous battre à tout prix, mais en conservant le 
plus grand nombre des nôtres, et en intimidant l'ennemi, 
regagner le Kouban, nous y reconstituer, et de là, dès que les 
circonstances nous seront favorables, faire un nouveau bond 
en avant. 

« J'avais fait avertir le village, par des cosaques neutres, de 
nous laisser passer. Les paysans se sont réunis en conseil. 
Les vieux, résistant aux propositions des émissaires bolche- 
Tistes, furent d'avis que la guerre entre les kornilovtzi et les 
gardes rouges ne les regardait pas. Les jeunes ont tenu le 
langage suivant : (( Si Kornilof nous fait des propositions, cela 
<( prouve qu'il se sent faible ; il faut donc l'attaquer. » Cet avis 
ayant prévalu, j'ai été obligé d'exercer des représailles. 

(( La prise de Lezgeanka a été si subite que les bolcheviks 
n'ont pas même eu le temps de couper les communications 
avec leur état-major. Un de mes officiers, qui s'est mis à l'ap- 
pareil, a pu causer avec le commandant en chef. Nous savons 
i'xactement le nombre des troupes bolchcvistes à Tikhorietskaïa, 
Torgovaya et Biéloglina. 

« J'ai confiance dans l'avenir. Le général Popof viendra 
bientôt me rejoindre avec 2.000 hommes. Dès demain, nous 



sous LA REVOLU!" 



227 



entrons sur lo territoire de Yésky-otdièl, où se trouvent deux 
régiments, jadis rattachés au mien, quand nous opérions dans 
les Carpathes : j'ai reçu aujourd'hui leurs délégués. Au Kouban, 
le général Erdeli m'amènera deux bons bataillons de cosaques 
■et deux autres bataillons de montagnards. 

.(( Quant aux troupes caucasiennes, j'ai, au mois de dé- 
cembre dernier, signé une convention avec le Conseil de l'Al- 
liance des Montagnards, stipulant qu'il mettra le corps de 
•cavaliers indigènes du Caucase sous mes ordres. 

« Vous savez quelle déception les cosaques m'ont causée. 
Partout oii j'ai pu, dans les slanitsas, leur adresser la parole, 
je leur ai afTirmé qu'ils me reviendraient, quand ils auraient 
fait connaissance avec le système des bolcheviks. 

« Je suis un cosaque, c'est-à-dire un républicain-né. Dès le 
■commencement de la révolution, j'ai embrassé la cause de la 
liberté, et rassemblé les bons éléments autour de moi. Malheu- 
reusement j'ai vu que mon pauvre pays n'est pas encore mûr 
pour cette forme supérieure de gouvernement qu'est le régime 
républicain. C'est pourquoi je dis à tous : (( Si le retour à la 
« monarchie est réclamé par le libre vœu du peuple russe, 
<( nous l'accepterons ; jamais nous ne l'accepterons sous la 
« pression allemande. Nous n'accepterons aucun régiine quel 
(( qu'il soit qui nous sera imposé par l'Allemagne. » 

« Vous allez nous quitter, et vous choisissez un moyen dan- 
gereux pour essayer de regagner Kief. Je vous conseillerais 
d'accompagner deux de mes officiers qui iront demain, seuls, 
au gouvernement du Kouban, rejoindre le général Erdeli, si 
J'étais siir qu'ensuite, arrivé à Novorossysk, vous pourriez 
trouver un bateau pour Odessa. Il m'est connu qu'il se trouve 
à Kief un grand nombre d'officiers, dont la place est ici. Reve- 
nez avec eux. Vous nous trouverez, en prenant un bateau pour 
Touapse. 



(^) Le général Kornilof a\iiit piis riuiliiliidf ili- rassembler, dans 
chaque stanitsa du Don (ju'ii allait quitter, les cosaques, de les e\l\or- 
ter à le suivre — toujours sans succès — par des discoms patriotiques 
qui se terminaient invariat^Iement par les mots : (( Vous êtes des 
salauds (svolotch) ! » 



228 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

(( Dites partout, et en particulier au général Janin, si vous- 
le rencontrez, que nous représentons l'armée russe, que les 
nobles traditions militaires russes, son esprit de corps, son 
sentiment d'honneur continuent à' vivre en nous. Un jour 
viendra, oii tous les patriotes accourront à nous, et où la 
malheureuse Russie comprendra qu'elle a été trahie et vendue. 
Jusque-là, nous avons mission de tenir. Nous tiendrons. » 



CHAPITRE VIII 



EN CAPTIVITÉ 
CHEZ LES BOLCHEVIKS 



I. — Je quitte l'armée des volontaires. 

Srédni-Iégorlik, le 22/7 mars 191 8. 

Jusqu'ici notre petite armée, avançant par petits bonds 
a fait le vide autour d'elle. La fuite la plus invraisem- 
blable de très forts détachements de bolcheviks, armés 
de canons et de mitrailleuses, devant nos reconnaissances, nous 
a prouvé que ces immenses attroupements de quasi-soldats ne 
sont nullement, en face de nos officiers décidés, un danger, 
tant que nous nous trouvons dans les steppes. Partout où la 
■cavalerie de Guerchelinan poussait de l'avant, à trente kilo- 
mètres à la ronde, on attelait les batteries, réquisitionnait les 
chevaux et charrettes, et on partait comme poursuivis par des 
démons. 

Désormais cela changera. Nous sommes entourés par les 
multiples lignes de chemin de fer du Caucase, qui serviront à 
l'ennemi à transporter ses trains blindés, son matériel de 
guerre, ses armées. Pour effectuer la traversée dos voies ferrées, 
il faudra éparpiller encore nos forces, afin de pouvoir, au fur 
et à mesure que nos transports passeront, attaquer les lignes, 
faire sauter les ponts, réduire les peliles garnisons des haltes, 
couper les fils téléphoniques et télégraphiques. 

Espionnés de tous côtés, nous devrons sévir avec sévérité, 
-fiiin- rcfficii iiaitiii li's [)(i[iiilali()iis [xiiii' iniiiKiliiliscr lc« ini- 



230 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

mitiés. Il faudra par mille artifices tromper l'ennemi sur la 
route que nous prendrons, et sur les points que nous choisi- 
rons pour traverser des voies ferrées que l'ennemi battra de 
ses pièces à longue portée. Il n'y a pas que les cavaliers qui 
devront les franchir, il y aura les voitures avec l'or, les char- 
rettes avec les provisions, les voitures d'ambulance et les infir- 
mières. Et à mesure que notre, troupe, abandonnant son 
magique isolement, découvrira sa faiblesse à un ennemi féroce 
et attentif, les populations ameutées se rangeront de son côté. 

Je ne puis partager l'optimisme de Kornilof. Je crois à 
l'incomparable héroïsme de ses camarades, mais je ne crois 
pas que, dans le malheur, ils soient secourus par la masse 
chaotique du peuple russe, dépourvue d'idées, et alléchée par 
une anarchie dont elle croit encore tirer profit. 

J'ai promis au colonel Huchcr, chef de la mission française 
à Novo-Tcherkask, de porter un billet pressant à son chef, 
le général Tabouis, à Kief, pour lui faire connaître le danger 
dans lequel se trouve la mission qui sera bientôt à la merci 
des gardes rouges C). D'autre part, j'espère trouver à Kief de 
nombreux officiers que Kornilof me prie de lui ramener par 
la mer Noire. 

Il est convenu que je resterai en arrière, dans une charrette, 
et me laisserai prendre par les bolcheviks. Pour dépister ceux- 
ci, le général Alexeief a fait fabriquer un certificat, dont voici 
la traduction : 

Chef du k^ Bureau 
de l'Etat-Major 
de V Armée des Volontaires. 

Le 22 février 1918. 

N° 287 
à Srédni-légorlik. 

Le correspondant d'un journal néerlandais, 
D"" Grondijs et Paul Alexandrovitcli Demidof, 
arrêtés par l'état-major de l'Armée de Volon- 

(^) Les bolcheviks avaient intercepté une correspondance prouvant 
les excellentes relations que le frouvernement français entretenait avec 
l'Armée des Volontaires. A l'entrée des rouges en la ville de \ovo- 
Tcherkask, les officiers français furent arrêtés et condamnés à mort 
par le comité local, mais relâchés par ordre de Moscou. 



sous I. A R É V () L U T I O N 231 

taircs, sont mis r-n lihirtô et autorisés à quit- 
ter le secteur occupé par l'Armée de Volon- 
taires, en prenant la direction qu'ils choisi- 
ront. 

{Siijné) Lieutenant-Colonel Barkalof. 
Sous-chef lieutenant (signé) : Sorotchkine. 

Hier très tard, l'officier chargé de me rcmetlrc ce document, 
me conseilla de la part du g-énéral Alexéief de prendre le che- 
min de Biéloglina. 

Ce matin, à 5 heures, après avoir pris congé de Guerchelman, 
lanovsky, Kritski, Fernior, Apriélef et les autres, je me rends 
chez le comte Sieu\vers, où une petite comédie sera jouée. J'y 
trouve la petite baronne lîode, Boris Souvorine, et d'autres 
personnes notoires. Pendant le thé du matin, nous discourons 
sur la possibilité d'échapper aux fureurs de la populace, sans 
doute excitée par l'exécution des 260 prisonniers à Srédni 
Jégorlik. On est sceptique, mais puisque chacun, à Kief, à 
Kharkof, à Petrograd, a un fds, une épouse, un ami, auquel 
on veut adresser un salut, peut-être le dernier, tous me 
chargent de lettres ou de dépèches. J'accepte, mais préviens 
que, si je dois être fusillé, l'argent qu'on me confie pour 
l'envoi des dépêches servira aux menus plaisirs de nos ennemis. 

Six heures : il faut partir. On me serre la main. Sieuwers et 
un autre officier, fusil en main, me prennent rudement par le 
bras, et me jettent dans la charrette que j'ai louée, en criant : 
« Allez-vous-en immédiatement, et que nous ne vous revoyions 
plus. » 

2. — Sauvé par un commissaire rolciievik. 

Vers 7 heures, l'armée des volontaires quitte le village, pré- 
cédée par un essaim d'éclaireurs. Les ailes se détachent ; à 
gauche la colonne de cavalerie du colonel Baklaiiof, à droite 
celle du colonel (Mierchelman. Au centre les non-condiattants, 
ambulances, charrettes à provisions. 

Partout se dres.seut, à l'horizon, les silhouettes de nos 
hommes. Demidof et moi, nous laissons passer les cavaliers — 



232 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

dont plusieurs me reconnaissent — sans nous trahir, pour ne 
pas donner l'éveil au vieux paysan qui nous conduit. 

Après une marche d'une heure, d'autres cavaliers appa- 
raissent à l'horizon. Les nôtres chargent, ventre à terre, et 
aussitôt les lointaines silhouettes s'évanouissent. Le colonel 
Baklanof que je rencontre bientôt, à la tète d'un détachement, 
me conseille de m'arrêter en plein champ et d'attendre la nuit 
pour franchir les lignes ennemies. Mais je crois qu'il vaut 
mieux les atteindre pendant qu'il fait encore jour, que de 
risquer dans l'ohscurité d'être tué par les sentinelles. 

Des coups de feu éclatent partout. Baklanof, en s'éloignant, 
me crie que je me trouverai bientôt entre les lignes de tirail- 
leurs. Je donne l'ordre d'arrêter près dune meule de paille, 
au milieu d'un immense désert. Trois cavaliers formant 
l'arrière-garde de la colonne Baklanof, nous dépassent. Puis, 
un officier qui revient, seul, d'une reconnaissance, me salue, 
et, en galopant, s'éloigne pour rejoindre les volontaires. Et 
ensuite, c'est la solitude. 

Après une heure d'attente, deux petits points apparaissent, 
très loin. Notre cocher soutient que ce sont de vieilles femmes 
retournant au village qu'elles avaient quitté pendant le com- 
bat. Il les appelle avec des gestes suppliants, en agitant son 
bonnet, faisant force révérences, et en leur parlant, comme 
pour mieux inspirer ses gestes de naturel et de sincérité : 
« Pourquoi ne venez- vous pas ? Mais pourquoi avez- vous peur.»^ 
C'est un camarade, un ami qui vous parle. Nous n'avons pas 
d'armes, babouchki. Venez donc, venez! » 

Les silhouettes fuient d'abord, puis s'arrêtent, et se dirigent 
lentement vers nous. Après une demi-heure de pantomime 
entre notre paysan et les arrivants, ceux-ci se décident fina- 
lement à s'approcher. Ce sont des soldats bolcheviks, tenant 
.leurs fusils en joue, ce qui fait sensiblement diminuer la ten- 
dresse et l'enthousiasme qu'éprouvait notre paysan. 

Les deux, soldats, auxquels se joignent deux autres, surgis 
de l'herbe, nous somment de lever les mains, nous fouillent, 
*t nous font prisonniers. L'un d'eux est un ancien officier. 



SOIS LA R É V O L I T I O N 



233 



servant sous les ordres d'un soldat. Après avoir examiné mon 
passeport diplomatique, long de 70 centimètres, et couvert de 
visas, il s'excuse d'avoir voulu ouvrir le feu sur nous : « C'est 
votre faute, vous êtes habillés en cadets. » 

Arrivés près d'une petite maison de garde, à proximité de 
la gare Biéloglina, nous sommes bientôt entourés par des 
■ouvriers et gardes rouges, qui quittent les tranchées qu'on 
construit parallèles à la voie ferrée. Quoique nous portions des 
vêtements râpés et défraîchis, notre tenue ne semble inspirer 
aucune sympathie. Partout des faces défigurées par la haine. 
Des cris : « Ce sont des capitalistes, tuez-les. » On commence 
à nous pousser, on lève le poing. Il y a des gens armés, et il 
suffît dans ces circonstances d'un premier coup de poing pour 
déchaîner une ruée de toute la bande. L'ancien lieutenant de 
î 'armée impériale semble éprouver de la pitié pour nous : il 
nous jette dans la charrette, et nous partons accompagnés des 
cris menaçants d'une centaine de gardes rouges qui nous 
suivent d'abord, puis se dispersent. 

A la gare se trouve un train blindé bolcheviste, avec un 
membre de l'état-major du groupe d'armées bolchevistes, et 
c'est vers celui-là qu'on nous conduit. Nos gardiens nous 
séparent, et, en examinant notre certificat, clignent de l'œil. 
Tandis que Demidof est interrogé, j'ai le temps d'examiner 
ma situation, qui commence à m'inspirer des inquiétudes. J'ai 
en poche des certificats prouvant ma participation aux com- 
bats de l'A.V. et que je tiens à conserver. Si, d'un aiitre cOté, 
on les découvre, je suis sûr d'être immédiatenuMit fusillé. J'ai 
le temps de les détruire, mais je préfère courir un risque, et 
conserver les papiers. 

Mes gardiens, en me conduisant vers leur chef, parlent en 
riant du « prisonnier de Kornilof », et je me crois perdu. Ils 
m'introduisent aujM'ès du commissaire Chostak. C'est un jeune 
homme de viugt-lrois ans, bien bâti, de type isréalite, aux 
yeux vifs et inlelligents. Il a été en Californie pendant la 
guerre, parle couramment l'anglais, et send)l(> lieunux de 
rencontrer un él ranger. Il me paraîJ satisfait, mais non dupi- 



234 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

du conte que Demidof et moi avons imaginé. Il me retint pri- 
sonnier, dans mon intérêt: en quittant le train, je serais mas- 
sacré! 

Je réponds que je dois me rendre à Kief, etc. 

— Vous ne le pourriez pas. Les voies ferrées entre Torgo- 
vaia et Rostof, Novo-Tcherkask et ïikhorietskaia sont coupées 
par les éclaireurs de Kornilof. 

— Je pourrais prendre un traîneau. 

—, Vous n'iriez pas loin. On vous tuerait au premier vil- 
lage. Je vous donne un coupé dans mon train. Et, puisque 
vous êtes resté neutre dans la guerre civile, vous assisterez, 
en témoin, à la destruction de cette petite bande {that Utile 
bunch) de brigands. 

Un officier, rapportant que 280 hommes, pris de panique, 
viennent de quitter la ligne de défense devant Biéloglina, 
entre essoufflé. Chostak, imperturbable, ordonné de prendre 
23o autres soldats à la gare et de les transporter sur la ligne 
abandonnée. A mes questions, il répond qu'on ne peut encore 
parler de formations régulières. On est obligé de prendre 
ho'mmes et chefs au hasard. 

3. Un COMMISSAIRE BOLCHEVIK. 

Chostak, Israélite russe de Crimée, a gagné les Etats-Unis 
pendant la guerre, probablement pour se dispenser du service 
militaire. Il est intelligent, quoique peu instruit, ambitieux, 
et a — grâce à son séjour à l'étranger — assez bonne façon. 
Il est remarquablement sceptique pour son âge, n'a aucune 
foi dans les hommes, et adopte les idées de Trotsky, sans en 
être pénétré. 

Il hait les aristocrates, et méprise le peuple. Il a l'ambition 
d'être un vrai Russe, et prétend travailler pour le bien du 
peuple. Mais il manque des moyens pour se laisser comprendre 
d'eux. Il traite officiers et soldats avec hauteur. Les gardes 
rouges supportent parfois difficilement ses maladresses, mais 
leur méfiance à l'égard des classes qui les avaient dirigés sous 



sous LA H E V O L U T I O N 



235 



l'ancien régime les livre aux « persécutés)» de jadis : Polonais, 
Lettons, Israélites. 

Ses « convictions » se composent de sympathies et de pen- 
chants irraisonnés. 

Il adore les États-Unis, oii il a trouvé la considération que 
ses compatriotes lui avaient parfois refusée. Dans ce Nou- 
veau-Monde, d'une si effarante simplicité, il a appris à mépri- 
ser mille facteurs qui constituent la richesse des véritables civi- 
lisations. Comme les dizaines de milliers de révolutionnaires 
revenus d'Amérique dès l'effondrement de l'ancien régime, il 
affecte n'envisager la culture russe, si magnifique en ses débuts, 
et si pleine do promesses, que sous l'aspect économique du 
conflit entre capital çt travail. Le dollar le hante jusque sur les 
rives de la Volga. Toutes les questions profondes et délicates, 
qui se rattachent à 1? religion, les vieilles institutions, les usages 
et anciennes traditions, à la vie ancestrale qui prépare l'avenir 
de la race, il s'en moque, et il refuse hautainement d'en parler. 
Un million de soviets, voilà le remède, composés des opprimés 
d'hier, et posant en un clin d'œil les bases de la société future. 

Il a une confiance excessive en cette panacée universelle 
qu'il vante de sa parole trop facile, et son entourage, com- 
plètement purgé de 1' « intelliguentsia », l'encourage en ses 
ambitions démesurées. Après n'avoir été que simple artilleur 
sous l'ancien régime — selon ses dires — il est maintenant 
membre du grand état-major du Caucase du Nord, avec droit 
de veto sur les décisions du commandement. Trotsky lui a en 
outre confié l'importante mission d'organiser la guerre contre 
la (( contre-révolution » dans les gouvernements du Kouban, 
de Tiersk et de Stavropol, et d'y introduire, en tontes les 
communes et fonctions sociales, le système des soviets. 

Les forces bolchevistes se composent de trois groupes : 

Les détachements révolutionnaires des grandes villes (Mos- 
cou, Petrograd, Kronstadt). 

Les anciens soldats, se groupant selon leurs anciennes unités. 

Les détachements locaux, rassemblés et commandés par des 
soviets locaux. 



236 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Les derniers, beaucoup plus nombreux que les autres, 
obéissent à leurs états-majors, tant qu'ils sont hors de danger. 

La tâche de Chostak et de ses camarades est de coordonner 
toutes ces masses informes dont les différents groupes 
échappent continuellement à l'autorité centrale. 

Il faut à Chostak toute la souplesse naturelle de son intel- 
ligence, pour imposer son autorité à des gens pour qui la 
révolution signifie n'en plus reconnaître aucune. Contre son 
prestige, si peu motivé, s'élèvent continuellement les écha- 
faudages d'autres ambitions. Isolé, et ne disposant pour toui 
instrument que du certificat que Trotsky a signé, il oppose à 
ses concurrents la méfiance du bas-peuple. Les règlements 
étant abolis, et ne pouvant se baser sur aucune loi, il punit 
la désobéissance par le soupçon. 

J'ai été deux fois témoin de scènes où il employa cette arme 
formidable. Un jeune ambitieux qui protesta contre une de 
ses décisions fut arrêté sur un ordre de Chostak, qui affecta de 
ne pas même le remarquer : (( Arrêtez-le, c'est un provoca- 
teur ! » 

L'homme essaya de se défendre, mais ne put détruire le 
soupçon qui, chez ces soldats poltrons et excités, équivaut h 
une condamnation. 

4. La POURSUITE DE l'arMÉE des VOLONTAIRES. 

Biéloglina, le 28/8 mars. 

L'exécution des 260 prisonniers par les Kornilovtzi a produit 
le plus grand effet. Chostak en parle en termes mélodrama- 
tiques. On a évidemment peur. Les soldats rouges ne veulent 
sortir de leurs retranchements qu'en masses compactes. 

Chostak se plaint qu'on ne voit de l'armée des volontaires 
que la cavalerie, dont la renommée exagère l'importance. 
L'état-major bolcheviste croit à une force de 8.000 hommes à 
pied, de 3. 000 cavaliers, de 8 canons et d'un nombre immense 
de mitrailleuses. Il n'y a que les canons qui ont été exactement 
comptés par les espions ou les villageois. 



sous LA K ÉVOLUTION 237 

En réalilc, l'infank'rie de Koriiilof ne complo (ju'cnviron 
3.000 hommes que couvrent de petits groupes de 60 à 80 cava- 
liers, sous le» colonels Baklanof, Cucrchelnian, etc. Ceux-ci 
sont entourés de petits « raziezds » de 3 à 10 hommes, tou- 
jours en mouvement, se dispersant avec un incroyable mépris 
du danger, pour aller en reconnaissance, se rassemblant à 
nouveau pour exécuter un coup de main, et — si l'ennemi se 
montre — avertissant le gros de leur détachement qui accourt 
pour attaquer à la lance la cavalerie ennemie, et enveloppant 
ainsi l'armée de volontaires d'un rideau agité, cachant ses 
moindres mouvements. 

Chostak attend toute la journée la traversée des Kornilovtzi 
à un endroit de la voie ferrée qu'ils n'ont jamais pensé franchir. 

Pokrovka, le 20/10 mars. 

A 9 heures du matin, notre train blindé, suivi de quatre 
trains remplis de soldais bolchevistes et ornés de drapeaux 
rouges, entre au village Pokrovka dont les habitants ont me- 
nacé des bolcheviks qui auraient voulu s'opposer au passage 
des Kornilovtzi. Deux généraux que Kornilof a envoyés pressent 
actuellement un bataillon d'ancienne formation de se joindre 
à l'A.V. 

Sur la voie ferrée qui tourne près du village, les quatre 
trains de l'armée rouge sont visibles, et Chostak me les montre 
avec fierté. Il envoie aux villageois le message suivant : 

(c Au nom de la révolution, je vous donne une demi-heure 
pour livrer vos armes. Pas de paroles inutiles. Si vous n'obéis- 
sez pas, nous bombarderons votre village. » 

Les cloches de l'unique église sonnent à toute volée, pour 
rassembler les habitants. Les soldats rouges manifestent 
quelque désir de s'élancer dans le village pour arrêter les oflî- 
ciers. Mais Chostak, ne voulant pas risquer sa vie avec des 
soldats si peu sûrs, préfère l'arme de la terreur. 

A 10 heures, un premier obus explose près de la maison 



238 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

qu'on disait habitée par les généraux. Un quart d'heure après, 
les délégués du régiment viennent offrir leur soumission, 
8 mitrailleuses et leurs fusils. Ils ont l'air martial et gardent 
l'attitude de soldats d'ancien régime. Les deux généraux et 
tous les officiers se sont enfuis à cheval, après avoir vainement 
tenté de les persuader de les suivre. 

Après-midi, à 4 heures. 

Chostak continue la campagne contre Kornilof. Nous venons 
à peine d'arriver à une petite halte, Porochinskaia, quand 
nous entendons des cris : « Arrêtez le train tout de suite ! n , 

Sa marche ralentit, et nous courons aux portières. Deux 
cavaliers s'éloignent au galop. Les fils téléphoniques et télé- 
graphiques pendent, coupés, aux poteaux. La section de rouges 
qui occupe la halte, ayant cru que ces cavaliers étaient des 
bolcheviks poursuivant des cadets, ils en ont profité pour 
s'enfuir. Un petit sac de cartouches de dynamite abandonne 
sur les rails témoigne qu'ils avaient l'intention de faire sauter 
notre train. 

Sur la crête, à 2 kilomètres de distance, nous apercevons 
un groupe de cavaliers qui galopent parallèlement à la voie : 
ce sont probablement ceux de Baklanof. 

Chostak est encore occupé à commenter l'événement, quand 
nous entendons des cris : « On les bat, on va les tuer ! » Sans 
savoir de quoi il s'agit. Ghostak s'élance hors du train, en 
criant : 

« Je ne veux pas qu'on les batte, je défends qu'on les tue ! » 

Ce sont deux cosaques non armés, que les rouges ont pris, et 
dont le crime consiste à habiter un village que les Kornilovtsi 
viennent de quitter. Ils auraient été mis en pièces, sans l'inter- 
vention de (vhostak. 

Tikhoriètskaia , le 26/9 mars. 

Revenus à Tikhoriètskaia, où réside Avtonomof, comman- 
dant le groupe du Caucase du Nord, pour chercher des ordres. 



socs LA 



RÉVOLUTION 239 



Chostak, commandant l'échelon, et Lougovtsof, commandant 
le train blindé, sont obligés par l'état-major de retourner et 
de s'opposer à la traversée du chemin de fer Tikhoriètskaia- 
Rostof, que Kornilof semble méditer. 

Le départ, fixé à 6 heures du matin, ne s'effectue qu'à midi : 
les soldats ont refusé de partir avant d'avoir rempli leurs 
wagons d'une immense quantité de boîtes de conserves, qu'ils 
viennent de découvrir. 

Chostak, devant une carte, dite « de 2 verstes », expose ses 
théories stratégiques à des soldats qu'il remplit d'admiration. 
A chaque instant, des gardes rouges, qui se trouvent dans un 
incroyable état de nervosité, font invasion dans son coupé, 
pour l'interroger sur ses plans, qu'ils critiquent d'un ton rogue. 
Imperturbable, Chostak répond, de sa voix indifférente, et les 
soldats se retirent chaque fois, comme des chiens battus. 

Les deux fois, que je suis sorti aujourd'hui du train, pour 
me promener à la gare, j'ai été arrêté, et ramené chez Chostak, 
qui me conseille de ne plus quitter mon coupé. 

Dans toutes les gares, les appareils de téléphone ont été enle- 
vés par la cavalerie de Kornilof. Je vois presque continuelle- 
ment ses éclaireurs au loin, guettant la voie. La proximité 
des volontaires semble galvaniser les fonctionnaires aux gares, 
qui visiblement sabotent les ordres que Chostak leur donne. 
Nous approchons du Kouban. 

Léouchkovskaia , d hciu'cs 3o. 
Nous voyons au loin un grand nombre de cavaliers ennemis, 
immobiles, guettant nos trains. Se préparent-ils pour une ma- 
nœuvre .» Toutefois, les soldats rouges, frappés de peur, et so 
cachant derrière le train blindé, ouvrent un feu de fusils et de 
mitrailleuses, à une distance de 3 kilomètres. Chostak. furieux, 
crie de cesser cette stupide dépense inutile de cartouches, mais 
personne n'obéit. Le feu ralentit, quand, tout prt»s de nous, 
une huitaine d'hommes sélancenl sur nous. La fusillade 
recommence de plus belle. Après (pielques instants, ils repa- 
raissent d'un autre c(jté : ce sont des éclaireurs bolchevisles. 



240 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Le soir, à 5 heures 3o. 

On apprend à Chostak que Kornilof se trouve à Léouch- 
kovskaia. Tout le monde s'excite. Le détachement que Chostak 
commande, et qui compte quelques milliers d'hommes, veut 
cerner l'A.V., fusiller tous ses membres, etc. Mais les trains de 
renfort que l'état-major avait promis ne sont pas arrivés, et 
Chostak n'a nulle envie de courir des risques. 

A ce moment s'élève un terrible tumulte. Les soldats en- 
tourent, furibonds, un paysan qu'ils menacent de mort. Puis- 
qu'il venait de nous rejoindre par la voie, on lui avait demandé 
si les rails étaient en bon état, et il avait répondu affirmati- 
vement. Il paraît, cependant qu'ils ont été brisés par de faibles 
charges de dynamite, légèrem'^nt, mais suffisamment pour 
faire dérailler les trains. Chostak, considérant que sa culpabi- 
lité n'est pas prouvée, lui donne asile dans son wagon. 

Soir, 7 heures. 

On rapporte que Kornilof vient d'échapper sans pertes, et 
que seule une faible arrière-garde se trouve encore au village. 
Chostak, furieux, accuse de haute voix son état-major d'avoir 
saboté sa victoire. Les soldats menacent de mettre le quartier 
général de Tikhoriètskaia à sac. Le bruit que de nombreux 
détachements rouges approchent par la plaine fournit à 
Chostak et à ses soldats, furieux et satisfaits, le dernier prétexte 
pour retrouver Tikhoriètskaia. 



5. — Un état-major en fuite. 

La situation a Tikhoriètsk^aia. 

Tikhoretskaia, le 27/12 mars 19 18. 
L'A.V. vient de franchir le chemin de fer, sans pertes. 
L'arrière-garde, composée de 3oo hommes, et attardée à 
Léouchovskaia, a été entourée par les 2.000 rouges que 



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sous LA REVOLUTION 



241 



Avtonomof y avait expédiés, et qui, grâce à l'obscurité, avaient 
pu se glisser entre les maisons. Les Kornilovtsi se sont barri- 
cadés, à raison de lo à i5 hommes par maison, résolus à 
défendre chèrement leur vie. C'est à ce moment que les rouges, 
fatigués par leur marche, se sont sentis « impuissants à rien 
•entreprendre » et que les Kornilovtsi ont pu échapper sans 
avoir perdu un seul homme. 

Le malin, à lo heures. 

Les soldats ont entouré et attaqué le train qu'habite Avtono- 
mof avec son état-major. Avtonomof se trouve par hasard au 
JNord, en voyage d'inspection. Le chef d'état-major, Ivanof, 
a eu tout juste le temps de sauter dans un train de voyageurs, 
•et ne s'arrêtera qu'à Armavir. D'autres membres de l'état- 
major se sont enfuis et se cachent au village. Trois dii minores 
ont 'été battus sans pitié, et doivent s'aliter. 

Le nombre des troupes amassées à Tikhoriètskaia dépasse 
20.000 hommes. Après avoir signé un contrat pour six mois, 
ils reçoivent des vêtements, un salaire, la nourriture. Aujour- 
d'hui on annonce un nouveau décret du gouvernement : Seuls 
toucheront leur solde, ceux qui auront rejoint leur unité. Cela 
ne les empêche nullement de rester chez eux, les jours de 
-combat. 

Aussi le nombre de combattants est-il faible, comparé avec 
■celui des fusils que le gouvernement soviétiste a distribués. 
Selon Chostak, on trouverait au Kouban aSo.ooo hommes 
armés contre TA. V., au gouvernement de Térek 200.000, dans 
le Daghestan 100.000 et dans celui de Stavropol i5o.ooo. 

On attend ici l'arrivée de troupes plus sérieuses : quelques 
régiments de Lettons, qui, pour le moment, occupent encore 
la gare et les environs de Rostof. Chassés de Riga par l'approche 
des Allemands qu'ils détestent presque autant que les tsaristes, 
ils se sont voués au service du gouvernement soviétiste, sans 
être pour cela bolcheviks convaincus, mais surtout alléchés 
par la position privilégiée que Moscou leur accorde. Voici une 
-anecdote qui les caractérise : 

16 



242 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Ayant appris qu'une stanitsa, près de Novo-Tcherkask, ma- 
nifestait des sympathies • pour Kornilof, quelques ofTiciers et 
soldats lettons, déguisés en officiers russes, s'y sont rendus, 
alléguant vouloir recruter les cosaques pour Kornilof. Un 
nombre de cosaques, confiants et séduits par les conditions 
qu'on leur offrait, se rendirent à un endroit convenu où on 
leur remettrait armes et argent. Ils y furent encerclés et 
fusillés par un bataillon de Lettons, en embuscade. 



6. — Psychologie des massacres dits bolchevistes. 

Tikhoriètskaia, le 27/10 mars. 

J'avais été frappé, en Russie, bien avant la révolution, par 
la dislance qui sépare la classe « intelligente » formant à peine 
un pour cent du peuple, de la grande masse. Les grands 
hommes russes, hommes politiques, écrivains, compositeurs, 
peintres, généraux, appartiennent presque exclusivement à la 
noblesse, dont le type se distingue tellement de celui des 
couches inférieures de la société, qu'on pourrait presque par- 
ler de deux races différentes, séparées par un gouffre à peine 
franchissable. Le prestige de 1' « intelliguentsia » était si natu- 
rellement fondé dans ses qualités, le peuple admettait si aisé- 
ment son autorité, qu'elle se trouva complètement isolée, au 
jour que la révolution éclata, et en butte à toutes les persécu- 
tions après la proclamation de Radek C). 

Depuis que même la petite bourgeoisie se cache, on peut 
voyager en Russie pendant des semaines, sans voir une seule 
face intelligente. De tout côté, les paysans accourent pour 
voir « la révolution passer ». Ils ont suspendu leur travail, et 
se promènent pendant des jours entiers autour des drapeaux 
rouges dans les gares. Retombés dans l'anarchie, ils montrent 
la faible volonté et la faible intelligence des sauvages, la bouche 
toujours frémissante et mi-ouverte, les yeux lents et incertains. 



(^) Chaque aristocrate, chaque bourgeois est contre-révolution- 
naire, ou peut le tuer. 



sous LA K É V O L U I I O N 243 

A chaque moment les mouvements de la ligure suivent ceux de 
lame. A l'observateur qui passe, et dont ils ne se savent pas 
observés, ils présentent un curieux objet d'études. L'incohé- 
rence de la vie intérieure, qui est la même chez tous les êtres 
humains, et qui ferait parfois désespérer de l'existence de l'âme, 
est ici moins dissimulée. Leur physionomie est transparente, et 
ils n'en sont pas encore arrivés à cette hypocrisie qui est le com- 
mencement de chaque civilisation. Ils reprochent aux classes su- 
périeures ces raffinements qu'ils semblaient auparavant vénérer 
d'une façon si exagérée. Mais le respect de jadis et la haine d'au- 
jourd'hui s'expliquent par la même infériorité inguérissable. 
On peut s'habiller de leurs vêtements, on peut essayer de copier 
leurs habitudes, mais rien n'y fait. Votre manière de vous 
asseoir, de lever la tête, de porter le verre aux lèvres, et jus- 
qu'à votre bienveillance à leur égard vous trahit. Partout vous 
trouvez ces faces bestiales, qui vous interrogent et vous 
soupçonnent. On vous pose des questions adroites, on vous 
aborde par interruptions brutales, derrière lesquelles apparaît 
la férocité de panthères auxquelles on a donné le goût du sang. 

Ce matin, nous trouvons près de la gare le cadavre d'un 
homme en vêtements d'ouvrier, percé de balles. Il sortait hier 
d'un train venant du Sud. Frappés par sa bonne mine, des 
gardes rouges lui demandèrent son passeport. Il exhiba un cer- 
tificat — probablement faux — de chasseur à pi^d d'un régi- 
ment du front caucasien. Mais les soldats et les ouvriers qui 
l'avaient dénoncé regardèrent d'un air incrédule sa taille 
élancée, son beau port de têle, ses traits bien couj)és. L'un 
d'eux cria, en ricanant : (( Montrez vos mains ! » 

Cinq minutes après, il tomba devant le mur ensoleillé où 
nous l'avons trouvé. 

J'en parle à Chostak, qui me remet un petit paqu.t de passe- 
ports et de rapports signés d'un comité révolutionnaire, au 
sujet du massacre d'un délachenienl sanitaire i)ar des paysans 
et gardes rouges. En feuilletant les documents, je nie rappelle 



244 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

les victimes : deux jeunes sœurs de la Croix-Rouge que j'avais 
rencontrées à la gare de Novo-Tcherkask, où elles dirigeaient 
un détachement de la Croix-Rouge. Dès que leur tâche auprès 
de l'A.V. fut terminée, elles partirent avec le docteur et les am- 
bulanciers, jjour regagner Tsaritsine et ensuite Moscou. A la 
gare Tsélina, les gardes rouges les arrêtèrent et les transpor- 
tèrent au village Pétchanokovski, où siégeait un comité révolu- 
tionnaire. L'état-major rouge de Biéloglina apprit leur arresta- 
tion et envoya quelques soldats pour chercher les inculpés. Dès 
qu'ils sortirent de la prison, la foule, composée d'ouvriers, de 
paysans et d'anciens soldats, se rua sur eux. Les malheureux 
coururent pour sauver leur vie, poursuivis par une foule en 
fureur, qui les abattit avec sabres, bâtons, faux. 

En écrivant ces lignes, j'ai sous les yeux carnets et certificats 
des quinze personnes qui trouvèrent la mort à cette occasion. 
Les jeunes filles étaient les demoiselles Ossipova, Russe, 19 ans, 
deux fois médaillée pour bravoure au front, et Zaniouta, Polo- 
naise, 18 ans. Que Dieu ait pitié de leurs pauvres âmes ! 

Les dernières nouvelles venues de Novo-Tcherkask confirment 
les dispositions féroces de la populace. Les gardes rouges, 
entrés dans cette ville, en compagnie des cosaques du colonel 
Goloubief, ont immédiatement commencé à fusiller les offî- 
oiers qui, n'ayant pas voulu se joindre à nous, étaient restés en 
ville. 5oo ont été tués, près de la gare, 1.700 autres ont été 
écroués par les cosaques, puis relâcliés, et placés sous une 
étroite surveillance. 

Je demande à Chostak si ces massacres sont commis sur ordre 
du Comité exécutif de Moscou. Il me montre, en réponse, la 
copie d'un rapport sur les meurtres d'Astrakhan, que son état- 
major avait envoyé, par dépêche, à Trotsky. 

Comme partout ailleurs, le parti « cadet » d'Astrakhan a dû 
quitter la ville, n'ayant pas d'artillerie à opposer à celle des 
bolcheviks, et ne voulant pas inutilement exposer les habitants. 
En entrant, les gardes rouges ont massacré, en pleine rue, 



sous LA RÉVOLUTION 245 

dans les maisons ou devant les prisons, 6.000 bourgeois, parmi 
lesquels même les élèves des gymnases. 

Notre état-major s'est souvent plaint en haut lieu de sem- 
blables assassinats inutiles, mais n'a jamais reçu aucune ré- 
ponse. Il semble que Trotsky n'ait jamais donné l'ordre 
d'exterminer les bourgeois. Mais il ne s'est pas non plus opposé 
aux articles de la presse oiïiciellc exigeant l'attifude la plus 
inexorable à l'égard de cette classe haïe. Jamais non plus un 
blâme aux auteurs. Chostak a l'impression qu'on se réjouit 



(^) On a parfois cherché dans ces massacres la preuve de je ne sais 
quelle cruauté asiatique. C'est avoir la mémoire bien courte. Les atro- 
cités sont essentielles à toutes les révolutions, et l'Occident n'a eu 
dans ses meurtres que la supériorité de la méthode. Je doute même 
que Lénine ou Trotsky — qui ont préféré laisser agir — aient donné 
à leurs commissaires des prescriptions semblables à l'ordre de la Con- 
vention du 19 janvier 179^, chargeant le général Turreau d'organiser 
douze colonnes afin d'exterminer en Vendée tous les «brigands», 
leurs femmes, leurs filles et leurs enfants, sans épargner les personnes 
simplement suspectes, et de livrer aux flammes tout ce qui peut être 
brûlé, villages, métairies, bois, genêts, etc. Le général écrit le 19 ger- 
minal an II : « Mareuil-sur-Lay en ce moment brûle. Vive la Répu- 
blique. Les brigands se multiplient ; tant pis et tant mieux, plus de 
coquins, plus de scélérats à détruire et la terre sera purgée. » 

Sur la paroisse de Beaufon les colonnes passèrent et repassèrent 
treize fois. Elles trouvèrent un plaisir diabolique à torturer et à assas- 
siner les pauvres gens qui s'étaient repris à la joie d'espérer. Quinze 
cents femmes, enfants, vieillards, amenés d'Anjou, par les colonnes 
de Turreau, furent fusillés à Tiffauges, ayant marché plusieurs jours, 
dans l'accablement de la faim, et la rage impuisanfe des insultes su- 
bies. 

Aux Épcsses et à Montournais, des vieillards et des enfants à la ma- 
melle avaient été grillés dans des fours ou égorgés après des raffine- 
ments de cruauté. Aux Herbiers, des enfants avaient été tirés du sein 
de leurs mères et portés, palpitants, au bout des baïonnettes. Les 
femmes et filles avaient été souillées ; beaucoup d'entre elles gardaient 
les stigmates indélébiles des maladies honteuses dont étaient rongées 
les brutes des colonnes incendiaires. Voir Gabory, Napoléon et la 
Vendée.) 

Quant aux atrocités populaires, il est doiileux que la feiiuue russe y 
ait participé comme la femme du bas-peuple parisien, qu'on a vue 
porter, en manière de bouquet au corsage, une oreille sanglante pi- 
quée d'une épingle, pour ne mentioner que ce fait typique. 

Le supplice de Marie Grcdcler par les massacreurs de se|itembre 
(après l'avoir liée au poteau, des raffinés lui tailladèrent la poitrine à 
coups de sabre, lui clouèrent les pieds au sol et allumèrent entre ses 
jambes un feu de paille, ("voir Lenôtre : I.r Irilniiuil rérnlrlli,)nnnir<'^, 
reste toujours le modèle du genre. 



246 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

à Moscou d'exécutions automatiques dispensant les autorités 
soviétiques d'en accepter la responsabilité par des décrets 
signés. 

Les prisonniers qu'on conduit à. 1 etat-major sont presque 
toujours écroués. Et aux jours où le prestige d'Avtonomof 
faiblit, les gardes rouges en profitent pour les fusiller. Parmi 
les officiers qu'on avait amenés à Tikhoriètskaia, le plus notable 
fut le colonel Polkovnikof. L'ancien aide de camp de Kérenski 
avait organisé, en décembre 191 7, un détachement composé 
de propriétaires du Don, surtout provenant des zimovniki spo- 
liés par les bolcheviks. Détesté autant des cadets que des bol- 
cheviks, — c'est le sort habituel des modérés, — il a fait bra- 
vement la guerre à lui seul. Captivé par les rouges à Sofro- 
nove, il a été rélégué à Tikhoriètskaia et mis sous les verrous, 
quoique convenablement traité. Il ne se plaignit à Chostak que 
du manque de vêtements propres. Pendant la dernière scène 
tumultueuse, il a été enlevé par les gardes rouges et massacré 
à Rostof. 

7. — Villages armés jusqu'aux dents. 

Tikhoriètskaia, le i/iA mars. 

Chostak a reçu un ordre de se rendre à Tsaritsine, pour 
régler la liaison de l'état-major avec les comités révolutionnai- 
res des villes. Aujourd'hui, les chemins de fer, partout coupés 
par les petits détachements de partisans que Kornilof a laissés 
dans la région, ont été remis en état. Il partira ce soir, dans 
son train blindé, armé jusqu'aux dents. 

Il vient d'arriver de l'ancien front caucasien un régiment, ou 
ce qu'il en reste, muni d'une vingtaine de mitrailleuses et d'une 
batterie de six pièces de campagne. Au nom de l'état-major 
d'Avtonomof, Chostak est allé les sommer de laisser leurs 
armes, dont ils n'auront nullement besoin, à la disposition de 
l'état-major pour la guerre contre (( la bande de brigands 
contre-révolutionnaires ». 



sous LA RÉVOLUTION 



247 



Les soldats considèrent les canons et niilraillenses comme 
leur propriété collective. Gagnés à la révolution par l'encou- 
ragement à la désobéissance aux étals-majors, ils se sont mis 
subitement en colère, à la seule idée de pouvoir être contraints 
à quoi que ce fût. Ils ont entouré Chostak, lui ont appuyé la 
bouche d'un revolver sur le front, en criant : (( Si tu dis encore 
un mot, tu es mort ! » Chostak, battu, s'est retiré, impuissant 
et furieux. 

Les soldats viennent donc de continuer leur voyage vers le 
pays natal où ils mettront la batterie en position devant le 
siège du Comité révolutionnaire, (pii aura ainsi le moyen 
d'imposer sa volonté aux villages environnants. Le système 
d'autonomie des petites communes et de toutes autres cellules 
sociales marque le terme de la doctrine socialiste-révolution- 
naire. La savante propagande de ses avocats malicieux ou illu- 
minés, n'a fait ni fera que détruire les principes de cohésion. 
Elle a divisé la Russie en un nombre immense de petites Répu- 
bliques qu'aucun lien n'unit. Comment coordonner ou cimen- 
ter ces grains de sable ? L'unique remède — universellement 
désapprouvé — sera la reconstruction d'un impitoyable pou- 
voir central. Déjà, pour réquisitionner et transporter les pro- 
duits du pays, le Conseil de commissaires de Moscou est 
obligé de recourir à de terribles expéditions armées, dont les 
exploits, d'ailleurs nécessaires au maintien du régime actuel, 
font regretter l'ancien régime qui, même dans ses pires excès, 
semble maintenant doux et paternel. 

8. — Chantage de commissaires. 
Attaque de détachement. 

Tsaritsine, le /1/17 mars 1918. 
A mon étonnement, je vois dans celte ville de commerçants 
les trottoirs remplis de gens convenablement habillés, de mili- 
taires qu'on reconnaît — sans qu'ils portent les insignes de 
leur »rade — pour des officiers, de inardiauds bien nourris, 



248 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

se promenant, épouse au bras, sans être inquiétés. Les fureurs 
révolutionnaires s'éteignent à mesure qu'on s'éloigne des lieux 
des combats. Le célèbre marché, qui n'emprunte un caractère 
original qu'à la rencontre de cinquante races et peuplades 
différentes, est presque abandonné, comme pendant le règne 
de Pougatchef. Le reste de cette ville, entièrement marchande, 
ne vaut pas la peine d'être mentionné. Mille commissaires — 
bourgeoisie de demain — essayent d'entrer dans les familles et 
salons, et s'associent à 1' « intelliguentsia ». 

Chostak reçoit dans son wagon la visite d'une vieille dame 
juive et de sa fille, qui viennent implorer sa protection. Le 
père, qui habitait la ville d'Astrakhan, l'a quittée avant l'entrée 
des rouges et les massacres, portant ^sur lui, dans un petit sac, 
toute sa fortune, lentement — depuis la chute du rouble — 
transformée en bijoux et diamants, dont la valeur dépassait 
un million. Arrêté dans un village près de la ligne ïsaritsine- 
Torgovaia, les soldats l'ont accusé — pour pouvoir confisquer 
le petit sac — d'avoir voulu porter des subsides à une des 
bandes de partisans de Kornilof, qui courent la région. Cette 
accusation lancée contre un vieil Israélite d'avoir voulu risquer 
sa vie au profit de partisans de l'ancien régime, est manifes- 
tement stupide, mais elle est maintenue, pour motiver la con- 
fiscation. 

Il ne s'agit plus de sauver la fortune — définitivement per- 
due, cela est bien entendu, — mais la vie du malheureux. Et 
les femmes offrent à Chostak, comme cela semble être la cou- 
tume en des cas semblables, une somme de loo.ooo roubles 
comptant, s'il veut intercéder pour le vieillard. Chostak, qui a 
des principes, n'accepte pas l'argent, mais envoie immédia- 
tement par le télégraphe les ordres nécessaires. Il avoue que 
la fortune d'un grand nombre de commissaires prend origine 
dans l'arrestation d'un richard. 

Tikhoriètskaia, le 6/19 mars. 
En passant par la gare de Véliko-Kniageskaia, vers minuit^ 



•-> h 




DoNiint le Iraiii bliiult- nm^'c : 
le coniniissajio Chostvk, le coiiiiiiaiulaiil (aiicicii soldai) Loucoi tsoi". 



sous I. A H É V {) L U T I () N '24î> 

Choslak — et moi probablement aussi — a éehappé à un 
grand danger. Une heure après le départ de son train blindé, 
un détachement volant de 170 hommes, sous le capitaine 
Matti, et appartenant aux troupes du général Popof, 
a attaqué la gare, qu'occupaient 700 rouges. 

Le nombre des bolcheviks n'étant que quatre fois supé- 
rieur à celui des assaillants, la tâche a été facile pour les 
derniers. Après avoir sal)ré l'élat-major de la garnison, 
coupé les fils télégraphiques et téléphoniques, ils se sont 
éloignés, en laissant dans les mains des rouges quatre de 
leurs blessés, probablement supposés morts. Au moment de 
l'assaut, la plupart des 700 rouges se trouvaient casernes 
dans une école. Quand ils entendirent les cris de Kornilovtsi, 
et les clameurs du combat, ils se sont enfermés dans le 
bâtiment, refusant de sortir, en alléguant que leur éducation 
militaire n'était pas encore terminée. Les prisonniers ont 
reconnu, avant d'avoir été. achevés, que leur détachement, 
au moment de la formation à Novo-Tcherkask, comptait 1.200 
hommes, mais avait été abandonné dès qu'il eut (piilté la ville. 

Tikhorièlskaia, le 7/20 mars. 

L'n fort détachement d'Arméniens, armés de fusils et de 
mitrailleuses, munis de cartouches en quantités imposantes, 
viennent du Nord à destination du front caucasien, qu'ils 
veulent reconstituer, contre les Turcs, maîtres de leur pays. 
Trotsky leur a reconnu le droit de défendre l'indépendance 
de leur nation conlrc leurs ennemis hérédilaires. Probable- 
ment toutefois, il y a eu ordre contraire de Moscou. Leur 
train, arrivé ici aujourd'hui, a été rangé sur une voie morte 
de la gare. Après avoir dirigé une batterie sur le train, les 
cosaques bolchevistcs l'ont entouré, menaçant de le bom- 
barder à la moindre résistance. Ils ont ensniii» désarmé les 
Arméniens, les ont rossés et chassés. 

J'exprime mon éloniHint'iil à Choslak : 

— Comment l'élat-major piMil-il pciriielliv un -i ii:n(>lil.' 



250 LA GUERRE RUSSO-SIBÉRIENNE 

acte de violence ? Leur droit de défendre, par les armes, 
l'autonomie de leur peuple, repose sur les principes mêmes 
de votre révolution. Faites donc le possible pour leur faire 
rendre les armes. 

Mais Chostak paraît satisfait. Les cosaques semblent s'être 
amusés aux dépens des Arméniens, très peu guerriers : 

Si vous saviez, dit-il en riant, combien les cosaques 

détestent les peuples caucasiens 1 

Il n'est pas difficile de deviner par quelle puissance étran- 
gère les cravaches des cosaques ont été guidées. 

Q. — L'armée de volontaires passe le chemin de fer 

VERS IÉKATERINODAR. 

Tikhoriètskaia, le 18/26 mars 1918. 

Après avoir exécuté des manœuvres vagues dans d'autres 
directions, l'armée des vo.lontaires s'est énergiquement tour- 
née vers la voie ferrée, qu'elle a atteinte en coup de surprise, 
par une marche de douze heures dans la nuit. Après avoir 
occupé, dans un village situé sur la voie ferrée, les points 
dominants, et hissé des mitrailleuses jusque dans le clocher, 
elle a ouvert le feu sur les maisons vers l'aube. Les bolche- 
viks, léveillés par les coups de feu, ont été facilement réduits 
au silence. Une partie des Kornilovtsi ont ainsi pu passer, 
avant que le combat ait été engagé. 

Le chef d'otriad Lougovtsof, qui vient de rentrer, a été 
aux prises avec le détachement de Guerchelnian. Plusieurs de 
ces cavaliers se battaient, la tète en écharpe. Lougovtsof me 
montre le calepin ensanglanté, trouvé sur le cadavre du 
capitaine Kritsky. Combien de fois, pendant de longues 
journées, n'avons-nous pas chevauché ensemble dans l'inti- 
mité d'une inoubliable camaraderie ! Combien avons-nous 
passé de nuits sur la paille, dans une même pièce ! 

Parmi d'autres cadavres, les hommes de Lougovtsof ont 
trouvé le cadavre d'un des aides de camp de Kornilof. Est-ce 
un des jeunes et" fidèles Khans de Tékintsi."^ Et puis encore 



sous LA H ÉVOLUTION 



251 



des cadavres de cavaliers de Guerchelman, dont « plusieurs 
déjà deux ou trois fois blessés et ayant la tète bandée ». 

Lougovtsof, ancien soldat, trois croix de Saint-Georges (il 
se plaint que la (( jalousie » des commissaires ne lui permette 
pas de les porter), prétend avoir remporté une « victoire » 
sur les Kornilovtsi. Cette victoire, remportée par S.ooo hommes 
avec 6 canons sur 600 «blancs» avec 4 pièces, se réduit 
finalement à une tentative, qui a échoué, pour empêcher les 
Kornilovtsi d'entrer au gouvernement de Stavropol. Il semble 
déjà satisfait que ses hommes n'aient pas pris la fuite. Il • 
explique d'ailleurs son succès par la circonstance qu'une 
grande partie des combattants ennemis étaient ivres. 11 pré- 
tend avoir vu tituber plusieurs d'entre eux pendant le corps 
à corps. Serait-il possible que quelques officiers, devant la 
menace du nombre et de la supériorité du feu, aient cherché 
un excitant dans la boisson P 

Pendant la dernière bataille, ses soldats ont voulu s'enfuir 
à un moment extrêmement critique. Il leur a barré la route 
en criant « qu'il savait manier la mitrailleuse et n'hésiterait 
pas à tirer sur les fuyards». Je lui demande: 

— Comment, vous avez le droit de tuer les déserteurs ? 

— J'ai tous les droits ! 

— Je vous demande si vous disposez d'une autorisation 
écrite, émanant du commissaire pour la guerre, vous permet- 
tant de tuer des hommes fuyant devant l'ennemi ? 

— Non, mais maintenant il n'y a pas de lois. 

— Vous agissez donc sous votre propre responsabilité ? 

— Je fais tout ce qui me semble nécessaire. 

— Mais un jour vos soldats vous tueront, si vous vous 
tournez contre eux. 

— C'est très possible, mais je m'en fiche. Je n'ai pas 
peur. 

— Très bien ! Ceci prouve que vous êtes brave. Mais je 
ne vois pas comment faire entrer de telles habitudes dans 
vos bandes indisciplinées ? 



252 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Lougovtsof avait occupé avec ses hommes la stanitsa Koré- 
novskaia. Un cosaque, enthousiaste admirateur de Kornilof, 
avait tiré de sa fenêtre sur des bolcheviks qui passaient. Trahi 
par ses voisins, simples paysans, quand Lougovtsof arriva, il 
fut conduit devant un tribunal révolutionnaire, et, après de 
longues délibérations, acquitté, faute de preuves. Retournant 
auprès du peloton qui l'avait pris, et qui l'accabla d'insultes, 
il lui montra son certificat d'acquittement en disant : 

J'ai tiré sur vous, cela est vrai, mais on m'a acquitté. 

Vous ne pouvez rien faire. Je continuerai à tirer sur vous. 

Sur cette folle provocation, les soldats l'emmenèrent et le 
tuèrent. C'était un géant ; il fallut au. moins quinze coups 
de baïonnette pour l'achever. 

Un des aides de camp du général Alexéief a malheu- 
reusement perdu sur le champ de bataille un précieux calepin 
contenant l'énumération intégrale des unités de l'armée de 
volotaires, ainsi que d'autres détails sur elle. Le petit nombre 
des combattants stupéfie et rassure l'état-major. 

lo. — Le Commandant en chef des rouges, 

ANCIEN OFFICIER TSARISTE. 

Tikhoriètskaia, le 16/29 t^^^^ iQiS- 
Le « Glaviiokomandoiouchtchiy )) Avtonomof n'a aucune- 
ment le type militaire. Il a les lèvres et le nez minces. Pas 
de poitrine. Aucune allure. Il est le type d'un bureaucrate 
et d'un politicien réunis, et n'a probablement jamais été au 
feu. 

Il est cosaque du Don, de la stanitsa Kamenskaia, et khorounji 
dans un régiment du Don, quand la révolution éclata, il fil 
arrêter par les soldats tous les officiers de son régiment — 
le colonel inclus — le jour même oii les succès des révolu- 
tionnaires à Petrograd se répandirent dans l'armée. Cette 
action méritoire, dont Avtonomof se vante auprès de moi, 
lui assura toutes les sympathies bolchevistes, et lui ouvrit 
une brillante carrière révolutionnaire. Il continua au régi- 



sous LA REVOLUTION 



253 



ment, comme la plupart des officiers révolutionnaires, une 
violente propagande pour les principes socialistes-démocra- 
tiques, et glissa comme eux, au moment propice, vers le 
bolchevisme. 

Revenu vers le Don, avec sa division (la 8®), il s'établit à 
Novo-Tcherkask, le jour même oii Kalédine occupa Rostof 
pour la première fois. Le colonel Goloubief, candidat à la 
dignité d'Ataman, fut l'inspirateur de la violente opposition 
des cosaques frontoviki contre le travail patriotique du général 
Kalédine. Avtonomof en fut l'âme damnée. 

Il fut élu député des cosaques frontoviki au « Voïskovoï 
Kroug » et au (( Siezd». Arrêté par Kalédine, et jeté en prison, 
ses gardiens l'aidèrent à s'évader. A Tsaritsinc, il organisa, 
comme membre de l'état-major rouge, le mouvement popu- 
laire contre les héros du Don. Bientôt, la Sg^ division, excel- 
lente division du front turc, retourna en Russie presque 
complète, dirigée par Chostak. Avtonomof y fut délégué par 
Tsaritsine, fut élu praporchtchik par les soldats — les grades 
d'officier étant abolis par la révolution, mais pouvant être 
rendus dans certaines unités — puis commissaire. 

Il dirigea les combats contre les « cadets » près de lékaté- 
rinodar, entr-î autres celui de Viselki, et ensuite les opéra- 
tions à Bataïski, où l'armée de volontaires fut forcée de 
quitter Rostof et de gagner le Kouban. L'ancien officier 
Antonof, commissaire pour toutes actions contre la contre- 
révolution, nomma son jeune collègue commandant des 
troupes révolutionnaires du Caucase du Nord, et, après que 
ses soldats eurent confirmé cette nomination, il entra en 
fonction. 

Je suis en train de causer avec Avtonomof, quand entrent 
trois militaires d'aspect convenable. Ce sont des colonels de 
l'ancienne armée. Un d'eux, secrétaire du comité révolution- 
naire de Novorossysk, est venu conférer avec Avtonomof 
sur le sort d'im grand nombre d'officiers, cadets, « iounkers » 
et élèves de lycées, soupçonnés de s\mpatlii<-s poui' les Korni- 



254 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

lovtsi, et arrêtés par le comité. Avtonomof conseille de les 
mettre en liberté. Mais Chostak est d'avis qu'il faut les laisser 
où ils se trouvent. Et c'est évidemment le dernier avî& qui 
prévaut. 

Les deux autres colonels, brevetés d'état-major, et spécia- 
lisés pour l'artillerie et les services d'auto, se sentent visible- 
ment gênés par ma présence. L'artillerie que le premier 
commande est dirigée contre ses anciens chefs qui traversent, 
à pied, les plaines du Kouban. Les auto-mitrailleuses de 
l'autre iront les mitrailler dans les pentes Sud de lékaté- 
rinodar. 

II. — Un commissaire ancien séminariste : 
Le chef d'état-major. 

Ivanof me reçoit dans son wagon, où il a posé une 
mitrailleuse Lewis depuis qu'il a été obligé par ses soldats de 
s'enfuir dans un train de passagers. C'est un des plus beaux 
types d'homme qu'on puisse voir en Russie : grand, mince, 
bien proportionné, aux épaules larges, avec des yeux graves 
dans une sympathique figure de prêtre, un profil bien 
découpé. 

Destiné à la prêtrise par ses parents, il a fait son édu- 
cation au séminaire de Novo-Tcherkask. En 1907, un mois 
avant d'être ordonné prêtre, il fut arrêté avec onze autres 
séminaristes comme membre d'une société révolutionnaire 
secrète. Après une année de détention préventive et neuf mois 
de prison, il fut mis en liberté. Mais il trouva l'Église et 
toutes autres carrières fermées. Il quitta la Russie pour aller 
travailler dans les usines d'Allemagne, d'Autriche, de Suisse, 
suivant l'exemple des grands socialistes russes, cherchant à 
connaître la vie des ouvriers à l'étranger. Revenu en Russie, 
où son coeur l'appelait, en 191 2, il y fit le service militaire, 
puis il se battit jusqu'en 191 6, qu'il fut fait prisonnier par 
les Allemands. Interné dans un camp de Stargard, il réussit 
à s'enfuir, et, par la Suisse, rentra en Russie, où on l'expédia 



sous LA REVOLUTION 



255 



sur le front. Les excellentes qualités qu'il venait de montrer, 
son intelligence, son patriotisme, l'ascendant qu'il exerçait 
sur son entourage, ne suffisaient pas à lui faire pardonner 
son passé. Il ne réussit pas à passer officier ; la révolution le 
trouva rempli de rancune et d'ambition. 

Ses qualités naturelles de meneur d'hommes, son enthou- 
siasme révolutionnaire le servirent dans ces armées du Sud, 
encore si peu influencées par Moscou. Élu par les hommes, 
il les conduisit à l'assaut de Rostof, défendu par le général 
Potocki, dont il désarma les troupes. 

Je cause longuement avec lui sur la désorganisation du 
commandement et de la troupe, sur la destruction du pres- 
tige de l'officier, dont le parti socialiste-révolutionnaire (le 
sien) s'est rendu coupable. Lui, comme Avtonomof et les 
autres chefs, que la première révolution a formés et pétrifiés 
par la superstition de la liberté, ne savent plus comment sortir 
de l'anarchie qu'ils ont créée. 

Il avoue qu'il faudra renforcer les sanctions, mais se tient 
encore toujours aux comités de soldats, auxquels un fameux 
décret du général Alexéief avait confié la punition des délits 
militaires. 

— Vous perdrez un temps précieux, et vous élargirez le 
désordre, en vous fiant aux camarades, pour punir un 
délinquant dans les rangs. 

— «Que faire ? Nos hommes n'admettront jamais qu'ils 
puissent être punis par un camarade. 

— Vous fuyez les responsabilités. Après avoir aboli la 
peine de mort, vous l'avez réintroduite dans larméc, pour 
les agitateurs contre-révolutionnaires, les espions et les spé- 
culateurs. Pourquoi ne l'appliquez-vous pas, par décret, sur 
la désertion devant l'ennemi ? 

— Ce décret serait en coiitradiclioii avec nos principes 
politiques, que les soldats pourraient nous opposer. Si 
l'ofiicier ne peut être qu'un camarade, nommé par eux, et 
auquel ils se sont obligés, par leur libre consentement, 
d'obéir, en le eriticfuanl et le contrôlant, jusque sur le champ 



256 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

de bataille, comment lui conféreraient-ils le droit de les 
fusiller, à lui dont les pouvoirs ne dépendent que d'eux ? 
Et si nous leur avons reconnu les droits des hommes libres, 
le droit de représentation, de libre parole, ces droits sacrés, 
comment leur prendre celui de désapprouver les ordres de 
combat qu'on voudra leur imposer ? 

Je vois que vous êtes dans le marais. Remarquez la 

différence entre vos centaines de mille quasi combattants et 
les mille Kornilovtsi, dont vous ne pouvez pas venir à bout. 

Seul le comité exécutif de Moscou peut intervenir et 

changer les relations entre nos chefs et nos soldats. Nous 
sommes impuissants. 

— Permettez-moi une question. Les officiers de Kornilof 
qui tombent entre vos mains sont généralement massacrés 
par vos soldats. Agissent-ils sur vos ordres ? 

— Non. Je ferais peut-être une exception pour quelques 
chefs particulièrement dangereux. Mais nous sommes entiè- 
rement impuissants à protéger les Kornilovtsi contre nos 
soldats. Notre origine bourgeoise nous expose aux soupçons 
et nous lie les mains. 

— Plusieurs journaux et le bas-peuple demandent la 
guillotine et le meurtre sur une plus grande échelle. 

— Pour moi, jamais je n'autoriserai l'extermination de 
quelque classe que ce soit ! 

12. — Jeunes filles au combat. — Massacre de prisonniers. 

lékatérinodar, le 19/ 1" avril 1918. 

La prise de la capitale du gouvernement des cosaques du 
Kouban, par l'armée rouge, est une grave perte pour l'armée 
des volontaires. Elle obstrue la principale issue vers la Mer 
Noire et limite la sphère d'action pour les manœuvres futures. 
Les batailles n'ont rien présenté de remarquable. Une énorme 
supériorité numérique, une forte artillerie, le concours de 
la population pauvre, concours volontaire de la part des 
paysans, forcé chez les cosaques, ensuite la tactique passive 



f 




Le chef d'étiit-niajor (ancien séminariste) Iv.\.\of. 




Société de saxelieis inlellccluels. Uc {,'aiiclie à droite : ;:énéial Bekiileief. 
ancien rnaréolial de noblesse du f,'oii\ei tienienl Tanilio\sk, li' liaiitjiiiti' 
Sigov, général Okolokoidak. 



sous LA RÉVOLUTION 257 

des « volontaires » a permis aux bolcheviks de remporter 
quelques victoires. 

Il ne faut pas non plus oublier quelle fut la composition 
des détachements « blancs » locaux, qui coopéraient avec les 
Kornilovlsi. De jeunes gymnasiastes, des cadets, sans instruc- 
tion militaire, portés par leur enthousiasme, et puis défaillant 
aux combats, formaient des détachements que conduisaient 
des chefs improvisés. 

Chacun sait comment, sous l'ancien régime, des jeunes filles 
furent poussées, par de fortes convictions révolutionnaires, au 
sacrifice. La contre-révolution aussi aura eu ses jeunes mar- 
tyres, dont les rouges eux-mêmes parlent sans haine ni ironie. 

Le 2^/6 février, un détachement de lékatérinodar montait 
la garde à la voie ferrée près de Viselki. Une jeune fille, de 
la famille honorable Bogarzoukof, maniait une mitrailleuse, 
postée sur le remblai du chemin de fer. L'approche d'un 
train blindé mit en fuite le détachement tout entier. La jeune 
fille, légèrement blessée, fut abandonnée et faite prisonnière 
par les soldats qui voulurent la lyncher. Le commandant 
du train la fit conduire devant un tribunal militaire et 
fusiller le même jour. 

Une semaine plus tard, il y eut bataille près du village 
Platnirovskaia, à proximité de lékatérinodar. Cinq jeunes 
élèves du lycée communal, âgées de 17 à 18 ans, prirent 
position dans un sous-sol, armées de fusils et d'une mitrail- 
leuse dont le canon fut braqué à travers le soupirail. Là 
aussi, le détachement, dont elles faisaient partie, recula et les 
abandonna à l'ennemi. Tandis qu'elles continuaient à tirer, 
un cosaque entra par la porte et les tua à coups de sabre. 

lékatérinodar, le 20/2 avril 1918. 

Ce matin, le chef d'état-major reçoit la visite d'une jeune 
femme qui lui demande l'autorisation d'exhumer le cadavre 
de son mari, tué dans les circonstance^ suivantes, qu'elle me 
révèle en pleurant. 

Le 4/17 mars, le jour que l'armée rouge reprit lékaléri- 

17 



258 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

nodar, la foule, jusqu'alors maîtrisée par les Kornilovtsi et 
les détachements de gardes blanches locales, arrêta deux 
mille citoyens soupçonnés d'être des a bourgeois » et de 
sympathiser avec la contre- révolution. On les entassa près 
de la gare — où siégeait en permanence le comité révolu- 
tionnaire — en des wagons et baraques. Les juges nommés 
par Avtonomof et Ivanof, et encore indépendants de Moscou, 
étaient disposés à l'indulgence. Ils firent relâcher un grand 
nombre de bourgeois que ni leur patriotisme ni leurs senti- 
ments de classe n'avaient jamais portés vers des tentatives 
contre-révolutionnaires. La foule, excitée par une presse qui, 
elle, est inspirée par Moscou, ne l'entendit pas ainsi. Une 
masse de gardes rouges et paysans, après des réunions, où le 
commandement révolutionnaire de Radek C) fut commenté 
dans tous les tons, se rua sur les prisonniers et les tua, sans 
exception. 

Ivanof permet à la jeune veuve de retirer le cadavre de 
son mari de la fosse où on a jeté pêle-mêle tous les bourgeois 
tués. Il met à sa disposition une dizaine de soldats triés, qui 
la protégeront, elle et les membres de sa famille, pendant 
la cérémonie de l'exhumation. La foule, en voyant un groupe 
assez considérable de bourgeois, pourrait bien ne pas résister 
au désir de reprendre ses tueries. 

i3. — L'armée des volontaires est sauvée. 

lékatérinodar, le 20/2 avrih' 
Selon l'état-major rouge, les troupes de Kornilof auraient 
vainement essayé de s'emparer du chemin de fer de Tikhorièts- 
kaia-Toapse. Les détachements des généraux Baratof et 
Pokrovtsof, formés à lékatérinodar, et d'abord laissés en 
arrière pour couvrir la retraite, se seraient joints à l'armée 
de volontaires, qui compterait maintenant 12.000 hommes. 
Elle se trouve dans un pays riche en céréales, dispose de 



H) Déclarant suspects et proscrits tous les bourgeois, et enjoignant 
aux prolétaires de les exterminer. 



sous LA RÉVOLLTIOX 259 

errandes quantités de cartouches et même d'auto-mitrailleuses, 
qu'on fait tirer par des chevaux, en attendant qu'on arrive 
dans les régions pétrolifères. Mais sa provision d'obus semble 
presque épuisée. 

Les sentiments de la population sont favorables aux 
;Kornilovtsi. Les bolcheviks, en entrant au Caucase, se sont 
conduits à l'égard des Musulmans en conquérants. Après les 
pillages, et surtout après les viols inévitables chez une 
pareille troupe de sauvages, les habitants des villages les plus 
proches de la voie ferrée se sont enfuis dans les montagnes, 
■et tirent sur chaque train qui passe. 

Les Circassiens, vivant dans les environs de lékatérinodar, 
sont une population guerrière, ayant conservé leurs vieilles 
habitudes chevaleresques de guerriers musulmans. Ils sont 
restés attachés à leurs Khans, et méprisent et détestent les 
•(( barbares du Nord ». Les rares sentiers dans les marais qui 
-entourent lékatérinodar ne sont connus que d'eux. Les sen- 
tinelles avancées et les petits détachements d'éclaireurs que 
les bolcheviks envoient dans la campagne ne reviennent 
jamais : on retrouve plus tard leurs cadavres portant la 
trace d'une balle ou d'un coup de poignard. Il s'est joint à 
Eornilof quelques otriads de cavalerie circassienne et tchet- 
chen, célèbre pour sa fougue et son mépris de la mort. 

Après avoir quitté Novo-Dmitrievsk, l'armée de volontaires 
-se dirige vers les montagnes près de la Mer Noire. Dans une 
vallée parallèle à la mer, 6.000 bolcheviks ont été envoyés 
de Toapse, et attendent, en embuscade, l'A. V. Toutefois, 
l'ardeur guerrière chez les rouges ne semble pas s'accroître. 
Deux compagnies d'infanterie bolcheviste avaient pris posi- 
tion derrière le remblai du chemin de fer de lékatérinodar-No- 
■vorossysk. avec de nombreuses mitrailleuses. Cinquante cava- 
liers sous le colonel Guerchelman, surpris et violemment 
canardés, prirent le parti d'attaquer au galop. Les bolcheviks 
s'enfuirent et auraient été hachés en pièces, si une forte 
reconnaissance rouge n'était intervenue. 

Avtonomof répand des proclamations, exhorte chefs et 



260 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

soldats au combat et envoie à Moscou les nouvelles les plus 
rassurantes. Chacun répète, et docilement les journaux 
publient : que toutes mesures ont été prises pour l'extermina- 
tion de l'armée de volontaires, en deux ou trois jours. Mais 
les jours et les semaines sont passés. Les héros de Kornilof 
ont traversé les pires épreuves, et, plus unis que jamais, se 
réorganisent dans une région à l'accès difficile, parmi une 
population bien disposée, et qui accueille à bras ouverts cette 
épave ensanglantée de l'ancien régime. 

i4. — Je retourne dans le monde civilisé. — Une délation. 

lékatérinodar, le 2i/3 avril. 

L'issue de la Mer Noire est fermée pour moi. Après l'occu- 
pation d'Odessa par les Allemands, les matelots de Sébastopol 
ont interrompu les services maritimes entre le Caucase et 
Odessa. Ils visitent avec la dernière sévérité tous les navires 
qui passent, retiennent les passagers suspects et les exécutent 
au moindre soupçon. 

Chostak va faire une visite au commissariat de la guerre à 
Moscou, pour transmettre à Trotsky les désirs de l'état-major 
du groupe d'armées. Les sentiments d'hostilité contre les Alle- 
mands, auxquels des ordres d'en haut avaient mis un frein, 
semblent revivre dans l'armée rouge. On sait que l'armée d'An- 
tonof se replie devant les troupes allemandes. On sait aussi que 
les dernières fusillent tous les commmunistes — et spécialement 
tous les matelots de la flotte baltique — qui leur tombent dans 
les mains. Des représailles sanglantes ont été exercées contre 
ouvriers et paysans lettons, sur l'indication des barons balti- 
ques. L'armée rouge ne comprend pas très bien l'attitude des 
commissaires de Moscou à l'égard du gouvernement allemand, 
dont ils combattent les troupes et dont ils accréditent les repré- 
sentants diplomatiques et consulaires à Moscou et Petrograd. 
Commissaires et officiers croient qu'on ferait mieux, dans l'inté- 
rêt de la patrie et de la révolution, de diriger les armées que la 
fin de « l'aventure Kornilof » a libérées, sur le front d'Oukraine. 



sous LA REVOLUTION 



261 



Chostak m'offre de faire le voyage dans son wagon particu- 
lier, et j'accepte. 

Je ne puis oublier que j'ai trouvé, dans la confortable capti- 
vité qu'il m'a offerte, un refuge contre la haine des gai'des rou- 
ges, qui, deux fois, entrés dans sa voiture pour lui demander 
« pourquoi je n'avais pas encore été fusillé », ont été éconduits 
par lui. La mort me semble toutefois préférable à cette vie,, 
si elle devait se prolonger dans les circonstances actuelles. 

Mes conversations avec Chostak auraient été intolérables 
s'il avait été un bolchevik convaincu. Mais la position 
«ociale, de laquelle il est redevable au régime actuel, l'em- 
barrasse autant qu'elle le flatte. Je ne lui ai jamais caché ce 
que je pense des théories bolchevistes qu'il est censé repré- 
senter. Seulement, de temps en temps, peut-être pour 
Tn'impressionner, Chostak dirige le canon de son revolver, en 
jouant, sur moi. Il n'y a qu'à le laisser faire, en le 
priant d'être prudent. Par deux fois, quand j'employai des 
expressions un peu fortes, il s'est probablement souvenu d'être 
,un commissaire soviétique, et s'est écrié : « Je ne sais pas 
pourquoi je ne vous fais pas arrêter. » (Je le sais, moi ; il 
«spère encore sortir du bolchevismc.) Je le regarde tranquil- 
lement dans les yeux. Tout rouge, il quitte lo compartiment, 
et revient quelques instants après, calmé et parlant de sujets 
indifférents. 

Rostof, le 27/9 avril. 

dhostak et moi, nous profitons de notre passage à Rostof 
pour visiter la ville, et, si possible, y prendre un bain. Dans 
les rues, très peu de traces de l'activité des gardes rouges. 
Nous voyons de nombreux commissaires attablés dans les 
•restaurants avec de jolies femmes — tout comme les ci-devant 
ofQciers — au milieu d'une foulo de bourgeois apeurés, mais 
convenablement habillés. 

Quelques effets que j'avais déposés en consigne à la gare 
sont encore toujours là, sous la garde sévère d'un véritable 
tchinovnik ancien régime dans sa longue redingote aux 



262 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

boutons dorés. Il serait capable doter la casquette en me 
saluant, si cela n'était pas si rigoureusement défendu I II 
refuse même le « natchaï » dont je voudrais récompenser son 
honnêteté. Voilà donc encore une de ces consciences que 
Pierre le Grand, de sa main impériçuse et fébrile, avait 
huilées et remontées, et dont les rouages et ressorts ont résisté 
au désastre ! 

Je guide Chostak, qui veut acheter des articles de toilette, 
chez un droguiste israélite, que je fréquentais, il y a deux 
mois, sous Kornilof. La mère et les jeunes filles me recon- 
naissent immédiatement pour m'avoir vu souvent entrer avec 
des officiers de Kornilof. Elles avaient noué conversation avec 
moi, nous avions échangé des informations, des amabilités, 
voire quelques timides galanteries. Dès que je m'écarte un 
petit moment pour me pencher sur une vitrine, ces femmes- 
échangent à voix basse quelques propos avec Chostak. Elles 
me dénoncent à lui comme Kornilovets ! Tout cela n'est pas^, 
au fond, très redoutable ; ma présence tantôt parmi les mem- 
bres d'un parti politique, tantôt parmi ceux du parti opposé, 
peut très bien s'expliquer chez un étranger, mais les femmes^ 
— après une réponse de Chostak — reviennent à la charge, 
et semblent choquées de mon impunité. Et moi, je ressens 
un réel sentiment de malaise, non parce que je me représente 
le danger que je pourrais avoir couru, mais je suis pris d'un 
subit dégoût devant cette indicible bassesse, devant ce geste 
si spontanément ignoble qui livrerait sans hésitation, sans 
scrupules, sans l'ombre d'un motif (qui serait par exemple 
un désir de vengeance) un homme à une mort terrible ! 

i5. — Une visite a Broussilof, 

Moscou, le 2/i5 avril 1918. 

Pendant le bombardement de Moscou par les bolcheviks,, 
le 2 novembre, ceux-ci ont, avec une rare adresse, envoyé un 
obus dans la maison que le général Broussilof habitait, et 
qui se trouvait dans un quartier uniquement occupé par les 



sous LA RÉVOLUTION 



263 



rouges. Cet obus, le seul qui soit tombé dans ce quartier, 
fracassa la jambe de l'ancien commandant eu chef des armées 
russes, qui prétend que le coup a été dirigé par un artilleur 
allemand. 

Je retrouve mon grand et ancien ami dans la clinique du 
docteur Roudnief, dans la rue d'Argent. Il a subi de longues 
et douloureuses opérations. On pratique à peu près une fois 
par mois une incision, pour extraire encore un éclat d'os, 
ou bien pour ouvrir un abcès. Je le trouve sur son lit de 
souffrances, épuisé, mais souriant de son bon sourire d'autre- 
fois. Il a, comme en 1916, quand je prenais, trois fois par 
jour, mes repas avec lui, la physionomie fine et légèrement, 
railleuse, les yeux perçants, les manières polies et douces, la 
parole claire et nette. 

Des officiers russes m'avaient raconté dans l'armée que les 
commissaires de Moscou auraient envoyé, à la nouvelle de la 
blessure, quelques-uns d'entre eux pour porter à l'illustre 
chef l'expression de leurs regrets. Quelle incurable crédulité 
a donc porté des officiers à inculper ces commisaires des vices 
bourgeois, que sont la générosité et la délicatesse I 

Nous parlons de Kornilof, dont les journaux de la capitale 
viennent de rapporter la mort, une glorieuse mort de soldat. 
Après avoir exalté sa bravoure, Broussilof critique sévèrement 
sa carrière politique. 

— On a choisi Kornilof comme mon successeur, contrai- 
rement à mon conseil. Dès le moment, où la question d'une 
distature composée : Kornilof-Kérenski fut posée, il est certain 
que le dernier, qui n'avait pas l'appui des militaires, devait 
être écarté. Mais il n'aurait jamais fallu la poser. 

» Kornilof, cette tête fêlée, n'est qu'un sabreur, chez qui 
la bravoure fut un culte, tandis qu'elle ne doit être qu'un 
moyen. Il a tout perdu, l'armée et la situation politique, ;\ 
laquelle il était le dernier homme en Russie à pouvoir porter 
remède. En commençant trop tôt un mouvement, qui n'était 
pas soutenu par les sympathies du peuple, et qui ne fut qu'un 
geste nerveux, mal calculé, il a fait naître chez les uns une 



264 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE. 

inguérissable apathie, chez les autres une telle réaction des 
idées révolutionnaires, que, d'un seul coup, les bolcheviks 
ont pu s'emparer du pouvoir. Les soldats auraient pu être 
gagnés, avec du tact, à un prudent mouvement contre-révo- 
lutionnaire. Ils ont abandonné et laissé tuer leurs officiers 
par dizaines de milliers. Kornilof est responsable de leur 
mort. 

)) Si Napoléon — et Kornilof ne saurait lui être comparé — 
avait pris le pouvoir deux ans plus tôt, il aurait été balayé et 
tué, et sa nation aurait été précipitée dans le gouffre vers 
lequel elle courait. Le dictateur Bonaparte ne s'est révélé qu'au 
moment où les esprits étaient fatigués du désordre et blasés 
des idées révolutionnaires. 

» Aucun homme ne peut édifier rien qui soit durable 
contre la volonté d'une nation. On ne peut forcer ni la cons- 
cience ni les convictions de tout un peuple. Les dernières fautes 
de Kornilof ressemblent à toutes les précédentes. Il a voulu 
forcer les circonstances par l'obstination. Il a eu le culte de la 
bravoure, toute sa vie. Mais la bravoure ne suffît pas à un 
chef : il lui faut des décisions mûries par la prudence, par 
l'observation attentive et réfléchie. 

)) Ma jambe m'a empêché de rejoindre mon ancien chef 
Alexéief au Don. Mais après l'échec de sa première tentative 
d'organisation des cosaques du Don, j aurais refusé à sacrifier 
inutilement toute cette brave jeunesse : j'aurais licencié l'armée 
de volontaires, quand il était encore temps. 

» Cette armée, avec toute sa bravoure, avec son programme 
généreux et patriotique, a été abandonnée par la population. 
Le courant de l'opinion publique est favorable — pour le 
moment encore — au mouvement maximaliste, et tous les 
efforts de Kornilof sont condamnés à échouer. » 

Je raconte au général que des amis, anciens officiers de 
régiments aristocratiques, se sont joints aux anarchistes, qui 
sont le seul parti se dressant encore contre les maximalistes. 

— C'est noble, mais stupide. Quel gaspillage de jeunesse 
et d'énergie 1 Mieux vaut ne rien faire, si l'on ne peut s'atta- 



£G^ 








sous LA RÉVOLUTION 265 

quer au cœur de l'ennemi. Nos espoirs déchus le réconfortent. » 

Je lui demande s'il est vrai que les maximalistes lui aient 
fait des offres d'emploi. 

— Cela est exact. Je n'ai jamais fait de politique, et des 
intérêts de service m'ont souvent obligé à désobéir à mes 
sympathies sociales naturelles. Je considère l'ancien régime 
comme aboli pour une époque considérable. Tous mouvements 
■contre-révolutionnaires sont condamnés à s'éteindre. Si l'on me 
présente une armée purement russe, et qui se battra pour 
un but national, j'en prendrai le commandement, si l'on veut 
me l'offrir, et sans m'occuper des convictions économiques et 
politiques des dirigeants. * 

» Il est évident que je pourrais, en donnant mon nom, être 
utile au gouvernement actuel. J'ai conservé une certaine 
popularité auprès des soldats. Ceux que les commissaires 
•envoient de temps en temps perquisitionner chez moi 
s'excusent" en entrant, me saluent, observent une attitude 
pleine de déférence. Grand nombre d'officiers qui se sont 
attachés au ministère de la guerre actuel seraient contents 
de couvrir de mon nom leur a conversion ». A ceux qui sont 
venus, au nom des commissaires, me proposer la reconsti- 
tution de l'armée russe, j'ai posé trois conditions : 

» L'introduction de la peine de mort ; 

» La nomination des officiers non par les soldats, mais 
par les supérieurs hiérarchiques ; 

» La subordination, dans les zones de guerre, des autorités 
civiles aux autorités militaires. 

» Je n'ai plus jamais reçu de réponse. » 

Un grand philosophe O a parlé de la « Ruse de la 
Divinité » qui tire l'homme de son inertie naturelle, le pousse 
à des actions qui le surpassent, et finalement utilise toute 
l'énergie qu'il apporte à la réalisation de ses buts personnels 

(^) Hegel. Phaenomonologie des Gcsfcs. 1. 'expression qu'il emploie 
«si : « la Ruse de la Raison », c'est-à-dire : de la Raison qui gouverne 
le Monde. 



266 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE. 

en les faisant servir à des desseins cachés. Chez la plupart des- 
hommes, letonnement et la douleur de voir constamment les- 
espérances détrompées par les résultats, sont atténuées par de 
nouvelles illusions qui, habilement, surgissent. Seul celui 
qui est clairvoyant s'aperçoit qu'il « est joué » et se dégoûte 
de l'action. 

. Broussilof et Kornilof, voilà deux hommes également 
notoires, et dont la personnalité a influé — mais pour une 
petite partie, et contrairement à leurs prévisions — sur la 
révolution. Leurs vies passées, également honorables et 
remplies de gloire, ont, aux moments où ils furent placés- 
devant les problèmes les plus terribles, déterminé les voies 
qu'ils ont suivies. Combien de façons n'y a-t-il pas d'être 
en même temps patriote et homme d'honneur ! Ces deux 
chefs ont agi comme ils ont dû le faire. Tous deux ont préci- 
pité le cours d'événements inévitables, l'un par sa souplesse, 
l'autre par sa brusquerie ; l'un par son inaction clairvoyante, 
l'autre par sa folie divinatrice. Qui a eu raison des deux ? 

i6. — ■ Moscou, LA Grande. — La société des savetiers 

INTELLECTUELS. LeS CONTINUATEURS DES TSARS. 

Moscou, le 19/2 mai. 
Quelle différence entre les deux capitales russes ! Petrograd, 
ville sans caractère — ville allemande, disent les Moscovites- 
— s'est laissé vaincre par la révolution, sans résistance. Les 
soldats victorieux y dominaient facilement une bourgeoisie 
apeurée, et un quatrième État hésitant et flottant. Moscou a 
toujours opposé aux nouveautés son imperturbable sang- 
froid. En septembre 191 7, j'y avais trouvé une population 
très sûre d'elle-même, se maintenant dans un ordre parfait, 
ne se laissant entraîner que juste assez pour ne pas faire 
obstacle au mouvement victorieux. Je devinai déjà que le 
clan révolutionnaire, en infime minorité, ne régnait que par 
intimidation et par la passivité d'une race dont les convictions 
séculaires restaient invaincues. 



sous LA RÉVOLUTION 267 

Revenu à Moscou, après les sept lerril)lcs mois de I». 
seconde révolution, de l'invasion du bolchevisme, d'une- 
sanglante guerre civile, je retrouve le moral de la grande ville 
à peine changé. Pour découvrir dans l'histoire russe un anté- 
cédent de la situation actuelle, il faudrait peut-être remonter 
non au dieu national que fut le formidable Ivan le Terrible, 
mais aux invasions des Khans mongols qui essayèrent — 
vainement — de briser les croyances et l'orgueil de cette 
forte race. 

Je suis frappé d'étonnement de voir le bruyant mouvement 
bolcheviste, qui remplit l'empire russe jusqu'aux frontières 
les plus éloignées du fracas de ses mitrailleuses, du clinquant 
de ses furieux discours, prendre à Moscou un caractère aussi 
effacé et disparaître aussi complètement sous la surface unie 
de cette civilisation profonde et ancienne. On voit d'ailleurs 
chez chaque bourgeois conscient d'être fils de la mère des 
villes slaves une foi profonde à la destinée de son peuple, une 
dignité résistant aux malheurs, qui le rendent cent fois 
supérieur au citoyen de plusieurs pays d'Europe, et à Celui 
des colonies européennes aux Amériques, en Asie et en 
Australie (^). 

Les nombreuses perquisitions, arrestations et exécutions 
sont restées sans effet sur une ville dont les commissaires 
ont voulu surtout ébranler l'inquiétante insoumission quf 
fait craindre de futures insurrections. De temps en temps, 
je vois de grandes processions, que les commissaires essayent 
de combattre par des affiches. Les centaines de croix, icônes, 
bannières, « khorougvi », sont suivies par des dizaines de 
milliers de croyants, tous sans exception appartenant aux 
classes les plus pauvres. Hommes, femmes, enfants, conduits 



(^) Je rencontre souvent des Russes, clioqucs — mais pas assez — 
des airs protecteurs qu'osent assumer à leur éf^ard des citoyens améri- 
cains, âmes toujours simplistes et rarement développées, qui préten- 
draient représenter une culture enraie ou supérieure à la leur. Mais 
est-il vraiment tiumainement possible de s'imaginer que ces pauvres 
institutions démocratiques, ces ignobles sky-scrapers, l'application 
plus étendue des boîtes de conserve, ajoutent pour un griviennik à la 
civilisation d'un peuple ? 



268 «LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

par leurs prêtres, délirant d'enthousiasme, prêts au 
sacrifice, défilent sous le regard arrogant des gardes rouges C). 

En général, la vie normale semble continuer, et il faut 
vraiment que quelque groupe de soldats demi-ivres passe, en 
déchargeant ses fusils sur les façades des maisons, pour que 
nous nous ressouvenions de la révolution et do ses excès. 
Il est à peine parti que, déjà les boutiques se rouvrent, et 
que les trottoirs se couvrent à nouveau d'une foule urbaine 
■et mesurée, vieux ouvriers mélancoliques, petits garçons 
joufflus en longues redingotes bleues, prêtres au regard 
perçant et à la barbe d'or, belles promeneuses en robes 
■claires, qu'abordent des cavaliers qui se penchent, d'un geste 
courtois, sur leurs petites mains. 

D'autres que moi ont décrit dans tous ses détails la 
surprenante cité que les soviets ont voulu fonder, cité sans 
bases et sans coupoles. Les milliers de décrets que les com- 
missaires font papillonner au-dessus de leurs « adeptes » ne 
changent aucunement le caractère de la révolution. Elle 
repose, comme toutes celles qui l'ont précédée, sur un 
malentendu obstiné et inguérissable entre la foule et les diri- 
geants. La foule révolutionnaire ne marche pas pour réaliser 
des doctrines, pour créer des sociétés idéales, et ses meneurs 
le savent. La foule veut d'abord avoir, sans efforts, sa part 
des richesses nationales, et surtout — voilà sa part de l'idéal 
— elle veut la liberté, c'est-à-dire elle veut briser toutes les 
chaînes du respect. Elle ressent une honte de s'être inclinée 
devant des individus supérieurs, par la naissance, le maintien, 
l'intelligence, les talents, le rafiînement. On les lui a aban- 
donnés comme une proie : « Bafouez, tuez, torturez ceux que 
vous avez jusqu'ici admirés et adorés, ce sont vos ennemis et 
ceux de la révolution! » C) 

Observez le garde rouge qui passe dans la rue : il examine 
les passants, pour constater qu'ils ne portent ni insignes 

(^) J'ai vu un petit commissaire qui souffla la fumée de son cigare 
<lans la direction d'un icône, vigoureusement souffleté par un ouvrier 
furieux. 

(-) Décret de Radek. 



sous LA REVOLUTION 



269 



scolaires, ni médailles ou décorations. Le reste lui est bien 
égal. En province, on maltraite ou tue, pour avoir les mains 
soignées, pour se moucher dans un mouchoir. A Moscou, la 
seule préoccupation des soldats révolutionnaires est la pour- 
suite de la (( revanche du prolétariat » qu'on leur prêche- 
journellement. 

Aujourd'hui la servante d'une famille amie est retournée à 
la maison, toute tremblante. C'est une paysanne qui a pris 
l'habitude des vêtements citadins, et qui porte chapeau. Des 
soldats rouges qui passaient l'ont menacée de leurs baïon- 
nettes : « Si tu oses venir ici, nous vous tuerons, vous êtes 
une bourgeoise ! » La pauvresse a riposté : « Mais je suis- 
ujie paysanne, regardez comment je suis habillée, et je n'ai 
même pas de quoi manger ! » Et les soldats, en la chassant : 
« Tant mieux, on voit bien que vous êtes une bourgeoise, 
nous vous couperons la tête ! » 

Partout où les révolutionnaires ont manipulé les anciennes 
institutions et organisations, ils n'ont eu qu'un seul souci : 
nier la supériorité de 1' u intelliguentsia », se venger sur la 
bourgeoisie. Dans les usines, des ouvriers remplacent les ingé- 
nieurs. Dans les gymnases, c'est le portier qui dirige l'ensei- 
gnement, et qui touche plus qu'un professeur. Dans les 
ambulances militaires et quelquefois civiles, les soldats ont 
augmenté le salaire du a feldscher » C) à 45o roubles, tandis 
que les médecins — pour bien marquer la différence sociale 
— ne touchent que 4oo. Dans les gigantesques maisons de- 
Moscou, le concierge est nommé président du comité de la 
maison (doniovoï komitct). Ces réformes accomplies, les 
comités n'ont plus qu'un seul souci : se coucher sur leurs 
excréments pour empêcher qu'on y touche. C'est ce qu'ils 
appellent défendre la révolution. 

Toute cette société renversée, ivre et folle, trébuchant sur 
ses mains, jambes en haut, fait un effet d'un comique irré- 
sistible. Dans les usines, personne n'obéit et tout s'arrête. 
Déguisé en barine, le dvornik ne se sent pas plus sûr de sas 



(}) Fcldchcr = aide-méclecin. 



270 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

tenue. Le feldscher, embarrassé de sa nouvelle autorité, 
commet gaffe sur gaffe, sous les regards ironiques des 
médecins, ses subordonnés. Il faut souvent forcer le portier 
du gymnase par des menaces à continuer la direction du 
lycée, qu'il n'avait jamais parcouru que le plumeau et le 
torchon mouillé en main. 

Mes bottes ont besoin d'être raccommodées. On me conseille 
■de m'adresser à la « société des savetiers intellectuels » C) qui 
occupe un appartement de la maison que j'habite. Je trouve 
dans une grande pièce, assis autour d'une longue table, une 
dizaine de messieurs à l'aspect très distingué. Tous portent 
des tabliers et sont occupés à couper des morceaux de cuir, 
de ressemeler, de coudre des bottes, bottines d'homme, de 
femme, sous la direction technique d'un ancien savetier 
militaire. Je me présente, les messieurs se lèvent, et le pré- 
sident de l'assemblée me les nomme. Lui-même est le banquier 
Sigof, organisateur de l'affaire. Le secrétaire est le général Oko- 
lokoulak, le fisc le général Bekhtéief, ancien maréchal de no- 
blesse du gouvernement de Tambov. Le nombre d'aspirants a 
été si considérable qu'on s'est vu obligé de n'accepter aucun of- 
ficier au-dessous du grade de colonel. Plusieurs dames, toutes 
appartenant aux cercles aristocratiques de Moscou, font partie 
du club. Quelques-unes d'entre elles, retenues par la lumière 
du jour, se glissent vers la tombée de la nuit pour y gagner 
de quoi se nourrir. Vers le soir, les officiers, en pardessus 
râpés, gantés, très droits, et d'une allure distinguée, regagnent 
leur domicile. Je leur demande s'ils n'ont pas envie de tra- 
vailler dans quelque bureau soviétique. L'un d'eux me répond : 
« Comment le pourrais-je, moi qui suis monarchiste I » 

D'autres officiers, jeunes et plus ardents, ne se contentent 
pas d'une attitude aussi effacée. Il ne se passe pas un seul 
jour où je ne rencontre un de mes camarades du front. Quel- 
ques-uns rédigent un journal constitutionnel-démocrate, à. 



(^) Soious Intel ligentnikh sapojnikof. 



sous LA RÉVOLUTION 271 

!a barbe des bolcheviks. D'autres appartenant à des régiments 
de la garde, aux régiments des Ingoushs, des Tatares, pré- 
parent une contre-révolution. Je les rencontre parfois en 
compagnie d'individus louches : ce sont des membres de 
J état-major anarchiste, qu'ils essayent de diriger. 

Mais il n'y a aucun système, aucune organisation dans ces 
efforts individuels. L'un après l'autre, ces grands enfants 
seront arrêtés et exécutés. L'éducation militaire les a formés 
pour obéir, elle en fait rarement des chefs. Kornilof erre dans 
les steppes. Broussilof, invalide, attend. Les Romanof, chefs 
légitimes du peuple russe, mais déchus des fortes qualités de 
la race, ont failli à leur devoir, et les jeunes cœurs qu'ils 
•devaient conduire se brisent comme verre. 

Mais au Kreml, parmi les ombres des demi-dieux que furent 
les princes de Moscou, gouvernent quelques hommes, sans 
aucuns droits d'hérédité, mais qui semblent les légitimes conti- 
nuateurs des anciens tsars, tellement ils leur ressemblent par 
la clarté des buts, l'impitoyable dureté des moyens, par la 
force, l'astuce, la cruauté, l'ascendant sur leurs féaux. Résolus 
à se maintenir sur le plus magnifique trône que l'univers ait 
connu, se méfiant des instincts populaires qui les y ont portés, 
ils imitent les empereurs romains du Bas-Empire, qui se 
faisaient acclamer par des émeutes de soldats, mais dont le? 
portes étaient défendues par des barbares varègues. Le Kreml 
est gardé, non par des Russes inconstants et volages, mais par 
des bataillon lettons, soldats grossiers et instruits, indépendants 
«t disciplinés, qu'ils nourrissent, enrichissent et cajolent. 

Peut-être pourra-t-on invoquer plus tard comme excuse 
pour leur règne sanglant que les commissaires de Moscou 
ont, pendant une période où la Russie était en danger d'être 
livrée aux plus dangereuses expériences ochlocratiques O, 
*auvé l'idée de l'autocrat'ie, sans laquelle la Russie périrait. 



(^) Les comités des usines, qui ont perdu l'indiistric russe, ont été 
institués par le gouvernement provisoire. 



ÉPILOGUE 
DE LA DEUXIÈME PARTIE 



Le projet de Chostak (et de Vétat-major d'Avtonomof) con- 
sistait en l'envoi des armées rouges du Caucase, au front ou- 
krainien, sous les ordres d'Antonof. Il fit plusieurs démarches 
pour y gagner le Conseil des commissaires. Il visita les chefs des^ 
missions alliées, qui — habilement bernés par Trotsky — se 
flattaient d'espoirs insensés. Après deux semaines d'efforts inu- 
tiles, il me confia qu'aucun des commissaires du peuple, ni des 
personnes formant leur entourage, ne pensait sérieusement à 
une rentrée en guerre aux côtés des Alliés. En causant avec les 
officier alliés, on ne voulait que gagner du temps. Cétait le 
mois de mai 1918. Sur le front français cela semblait aller mal, 
de loin, et vu à travers la presse soviétique. Pendant la conver- 
sation prolongée que Chostak eut avec Trotsky, il lui développa 
la nécessité de diriger toutes les armées rouges contre l'impéria- 
lisme allemand. Tj'otsky île fixa dans les yeux : 

— Et pourquoi pas contre le capitalisme français et anglais ? 

Cela n'empêchait pas le Grand Etat-Major soviétique d'élabo- 
rer avec les officiers alliés des projets de réorganisation de l'ar- 
înéerusse, et de son regroupement contre « l'ennemi national ». 
Ce Grand Mùt^'i'jor occupait à la gare d'Alexandrovsk un train 
luxueux. J'y visiiai deux fois les généraux Bontch-Brouévitch 
et Soliman. Partout en Russie on tuait, des officiers pour avoir 
porté des distinctions qui rappelaient l'ancien régime. A la 
gare d'Alexandrovsk, les généraux et leur suite exhibaient les 
décorations tsaristes, pour recevoir les représentants étrangers. 
C'étaient de pauvres sires, dont les commissaires exploitaient le 
beau port, et les habitudes diplomatiques, pour mieux duper 
l'étranger. Ils n'étaient au courant de rien, on leur cachait tout. 
Pendant une conversation entre les deux officiers généraux, 
Chostak et moi, Soliman demanda brusquement à Chostak qui 



272< 




Lo Grii.'ral lil'.OI SSII.OK 
dans la cliiii<iiir du l>'' iMuidiiict' iiiiii kiiS) 



LA GUERRE RUSSO-SIBÉRIENNE 273 

venait de mentionner Àvtunomof, commandant le groupe d'ar- 
mées du Caucase : 

— : Dites-moi, s'il vous plaît, qui est-ce? Est-il officier de 
m,étier? Par qui et quand a-t-il été nommé? 

Quand nous demandâmes où se trouvait actuajilement Anto- 
nof, commandant en chef les forces soviétiques combattant la 
contre-révolution, le chef et le sous-chef du G.E.M. n'en sa- 
vaient rien. Ils ne pouvaient même pas nous dire si le commis- 
sariat de la guerre était au courant. 

A la fin de mai, je me rendis à Petrograd. Je fis ce voyage 
dans le plus luxueux coupé de wagons-lits imaginable. Un 
■excellent service, beaucoup d'ordre. Tandis qu'en province 
l'abolition des classes dans les voitures du chemin de fer fai- 
sait encore partie du programme révolutionnaire, on ne cou- 
doyait ici dans les couloirs que commissaires soviétiques et 
spéculateurs : les gardes rouges en chassaient les intrus pauvres. 
Le gouvernement soviétique commença à se convaincre des 
■charmes que possèdent certains détestables préjugés d'ancien 
■régime, et cela nous donna espoir pour l'avenir. 

A Petrograd, une pauvreté et une détresse inimaginables. 
L' « intelliguentsia » vendait des allumettes aux coins des rues. 
La portion de pain n'était que de 50 grammes par jour, un 
pain contenant de la paille hachée. Quand il manquait, le 
soviet le remplaçait par 50 grammes de hareng salé. Ce fut à 
cette époque que Zinovief, président du soviet de Petrograd, 
prononça cet adage devenu fameux : « qu'il fallait donner aux 
bourgeois juste assez à manger pour ne pas leur faire perdre le 
souvenir du pain ». Lui et les siens n'ont jamais manqué de 
rien, ni les matelots de Kronstadt, qui étaient le soutien du 
régime. On les voyait, gras et repus, accompagnés de femmes 
bien vêtues, se promener aux grands Prospekts, parmi les 
spectres. A côté de la profonde misère, les plus scandaleux 
excès, toujours caractéristiques pour les révolutions. Mes amis 
étrangers rencontraient dans les bars les plus réputés, les ma- 
nitous du bolchcvisme, loffe et autres, dépensant l'argent sans 
■compter, avec des filles richement habillées. Les dames du bal- 

i8 



274 sous LA RÉVOLUTION 

let n'avaient rien perdu au changement du régime. Pour elles 
les bijoux réquisitionnés et les landaus impériaux. 

Le monde soviétique — les plus petits commissaires inclus — 
occupait les somptueux palais des ci-devant. On était plein de 
joie : les missions allemandes s'étaient installées en ville. Paris, 
bornbardé, allait être pris. Avec l'Allemagne victorieuse on es-- 
pérait faire de bonnes affaires : voilà le ton des conversations 1 

J'eus d'abord rintention de regagner la France par la Suède. 
Le navire suédois, sur lequel j'avais pris place, n'attendait que. 
l'arrivée d'une considérable quantité de cuivre brut, dont le 
Conseil des cojyimissaires avait ordonné l'exportation. Quand le 
cuivre arriva, le soviet du port en défendit l'embarquement. Au 
capitaine qui lui montra le certificat d'exportation signé 
Trotsky et Tchitchérine, le président répondit qu'ici, à Petro- 
grad, on n'acait à compter qu'avec les autorités locales. . 

Je pris donc la route de Mourman. Le jour même de mon ar- 
rivée dans ce port, le navire Porto, battant pavillon anglais ei 
portugais, partit peur l'Angleterre avec 2.5oo passagers. 

J'arrivai à Paris au début du mois de juillet. Mes récits sur la 
magnifique épopée des Kornilovtsi y firent une grande impres- 
sion. J'étais le seul participant au « Koubansky Pokhod » qui 
eût jusqu'ici réussi à sortir de la fournaise, et on écoutait avide- 
m,ent les précisions que je pus donner. L'armée des volontaires, 
entourée d'ennemis, coupée de l'étranger, mais invaincue, ren- 
tra dans les calculs d'avenir. D'ailleurs, les soviets venaient de 
découvrir leur jeu : ils misaient sur l'Allemagne. 

Un nouveau chapitre de la révolution russe avait commencé 
en Sibérie. Le gouvernement français allait s'y faire représenter 
par une mission militaire sous le général Janin, et par un haut- 
commissaire, le comte de Martel. Les Affaires Etrangères et la- 
Guerre m'attachèrent à cette mission militaire en fonction de 
correspondant militaire officiel. 



TROISIÈME PARTIE 

EN SIBÉRIE 



...saepe homines morbos magis esse timendos 
infamemque ferunt uitam quam Tartari leti,... 

...auariiies et honorum caeca cupido 
quàê miseras homines cogunt transcendere 

\ fines 

iuris et interdum socios scelerum atque minis- 

\tros 

haec uulnera uitae 

non mi7iimam partem mortis formidine alun- 

\tur. 

{Liicretius, de reruni natura III.) 

« Je te donne ce premier conseil : ne cause 
jamais de tort à ceux de ton sang : et quand 
ils te feraient injure, modère ta vengeance... 

« Je te donne aussi ce conseil : de ne jamais 
croire aux promesses d'un ennemi dont tu as 
égorgé le frère ou terrassé le pèro. Le loup vit 
encore dans le louveteau, bien que tvi penses 
l'avoir assouvi d'or. » 

(Brynhildar quida, I.) 



CHAPITRE PREMIER 



A KHARBINE 



Au, commencement de septembre 1918, je quittai la France 
pour la Sibérie. De passage à Washington, j'y eus plusieurs 
entrevues extrêmement intéressantes avec l'ambassadeur de 
France. Je m'y entretins avec quelques personnalités du War 
Office, et du State Department. J'eus le plaisir de causer lon- 
guement avec l'ancien président Roosevelt, à New-York, en- 
suite dans sa propriété d'Oysterbay. Il plaidait, par la suite, 
une forte intervention militaire des États-Unis contre les so- 
viets. Sa mort qui intervint deux mois plus tard, a privé son 
parti d'une politique extérieure indépendante et l'a livré aux 
impulsions des luttes de politique intérieure. 

A Tokyo, je me suis entretenu avec le ministre de la Guerre, 
avec le chef et le sous-chef du G.E.M. Le problème de l'inter- 
vention japonaise m'apparut dans toutes ses complications. 
Vers Noël, je fis la traversée de la mer du Japon, sur un trans- 
port japonais, en compagnie du général Takayanagui, très 
gai convive et fin diplomate. Enfin, à Vladivostok, je me ha- 
sardai, prudemment, dans le corridor de la longue aventure si- 
bérienne. Avant d'aller voir de mes propres yeux ce qui se 
passait dans les Ourals — je compris que la question Koltchak 
ne serait résolue que là-bas — j'allai causer à gauche et à 
droite. 

Le général Khorvat fil sur moi une excellente impression : 
vieillard très fin, grand patriote, ne perdant jamais de vue les 
intérêts de la Grande Russie rétablie. Le général Knox me donna 
l'jrnpression d'un tempérament de conspirateur contre-révolu- 
iionnaire, aimant la manière forte, d'ailleurs caractère franc 



278 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

et énergie infatigable. Le général Graves, exactement son anti- 
pode, sympathique, mais peut-être un peu trop paternel, sem- 
blait convaincu que ses sept mille soldats se trouvaient en 
Sibérie pour empêcher que les gardes blanches, dans leur trai- 
tement des bolcheviks, s'écartassent des préceptes évangé- 
liques. Le général Otani, vieux gentilhomme, sembla incor- 
porer le meilleur raffinement et l'inimitable correction de 
l'aristocratie japonaise. 



Kharbine, le lo janvier 1919. 

LE transsibérien traverse la Chine neutre sur une lon- 
gueur de i.4oo kilomètres ('). Les villes et terrains 
avoisinant la voie ferrée se trouvent — par une 
exterritorialité fictive, réglée par traité — sous la juridiction 
russe, devenue bien illusoire, depuis que gendarmes et soldats 
russes manquent pour la soutenir. 

Les garnisons chinoises ont partout repris de l'importance 
depuis la chute du prestige russe en Mandchourie. Et par une 
singulière ironie de l'histoire, la Russie doit en premier lieu 
aux baïonnettes des peureux indigènes la reconstitution de 
son gouvernement. 

Pendant les plus obscurs moments de la domination bol- 
cheviste, la résistance des partis « de l'ordre » s'est organisée 
le long de ce réseau neutre du Transsibérien. Et après que 
les armes étrangères ont fait refluer le courant politique, la 
même neutralité chinoise continue à protéger les partis 
vaincus contre les représailles des poursuivis de jadis. 

I. La VILLE. 

La gare et la ville russes (ville nouvelle et le quartier 
Pristan) tombent sous la surveillance de la police russe qui, 



(^) Entre Mandchouria et Pogranitchnaia. 



EN SIBERIE 



279 



déjà fort affaiblie en Sibérie, a de tous temps été considéra- 
blement relâchée ici. Kharbiiic^ sert d'asile aux criminels 
russes qui ont réussi à franchir la frontière, et qui se ren- 
contrent librement avec les bagnards de tous les pays. 

Au quartier Pristan, ville des commerçants, les marchés 
les plus infâmes sont librement conclus. L'astuce orientale, 
■combinée avec la criminalité, plus savante, des occidentaux, 
peut seule expliquer l'abondance des grands capitaux. 

Parmi les nombreux millionnaires se font en premier lieu 
remarquer d'anciens bolcheviks, venus de Russie et de Sibérie, 
les poches pleines. Anciens présidents de comités militaires 
qui ont vidé la caisse des armées, anciens commissaires révo- 
lutionnaires qui ont amassé une fortune par le « chantage à 
exécution » ou par la réquisition des capitaux privés, mènent 
ici une vie luxueuse. 

D'anciens ouvriers et soldats entretiennent des artistes de 
théâtre. Des fonctionnaires gagnant 2.000 roubles par mois 
■en dépensent i5.ooo. Des officiers en retraite perdent au jeu, 
sans broncher, des sommes de 4o et 5o.ooo roubles, dans une 
seule soirée. 

Toute cette horde vit du désordre et le protège comme son 
gagne-pain. La décentralisation de tous les services permet 
l'exercice de cent métiers louches. Il y a la contrebande des 
boissons alcooliques, qu'on introduit avec la connivence des 
douaniers. L'opium, la cocaïne, fabriqués en Perse et intro- 
duits en Chine depuis l'avènement du régime rouge, sont 
introduits par des civils et des militaires qui font la navette 
«ntre les villes frontières et gagnent à chaque voyage une 
petite fortune. Ce sont l'anarchie et la désorganisation des 
transports qui causent les énormes différences de prix des 
articles de première nécessité dans les villes sibériennes. Le 
retour de l'ordre les ferait disparaître. Aussi le parti des com- 
merçants de Kharbinc est-il opposé au rétablissement des 
services réguliers, et considère-t-il l'intervention des Alliés 
«comme une peste. 



280 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

2. — Le chemin de fer. 

A l'exception des divisions japonaises, généralement biei» 
tenues en main, les troupes alliées sont disséminées le long de- 
la voie ferrée en trop petits paquets, et ébranlées par le 
désordre général, participent aux abus. D'autre part, les fonc- 
tionnaires du chemin de fer continuent à désorganiser inten- 
tionnellement les services. L'anarchie est telle, que les ordres 
les plus pompeux, les nécessités militaires les plus impérieuses- 
peuvent se briser contre la mauvaise volonté d'un tout petit 
fonctionnaire. 

Le transport de >vagons de marchandises en Sibérie, sup- 
primé depuis le 23 décembre, en faveur des transports mili- 
taires, continue avec la même régularité. Les chefs de gare et 
les officiers russes et alliés, disposant de trop grandes quantités 
de wagons pour articles militaires, tous obéissant au principe : 
n Tolko douraki nié imiéout diénég tiépiér » C)> vendent aux 
commerçants des voitures à des prix qui augmentent à mesure 
que les transports en Sibérie promettent plus d'avantages. Le 
prix d'un wagon varie de 20 à 50.000 roubles pour un voyage 
jusqu'à Irkoutsk ; il faut y ajouter une prime d'assurance 
contre la confiscation par les garnisons russes situées en roule. 

Le wagon acheté et rempli de denrées pour la Sibérie, la 
mauvaise volonté du chef de gare et des officiers est éliminée. 
Mais tel petit fonctionnaire, chargé de la vérification des voi- 
tures, peut le refuser comme « inapte au transport ». 200- 
roubles dissipent ses doutes. Pour que le wagon ne reste pas- 
indéfiniment en gare, il faut un permis du chef de gare ou 
du fonctionnaire du jour, pour le faire accrocher à l'unique 
train par jour, qui part en Sibérie : i.ooo roubles. Rangeur^ 
et mécaniciens ont maintenant le droit, mais non l'obligation, 
d'accrocher le wagon : 5o roubles pour chacun. 

Le wagon parti, les risques du commerçant restent consi- 
dérables. Il peut être réquisitionné par un Sémeonovets (^) ou 

(^) « Il n'y a que les imbéciles qui maintenant n'ont pas d'argent. » 
(^) Les garnisons russes entre Vladivostok et Verkhné-Oudinsk ne- 
reconnaissent pas l'amiral Koltchak. Ils n'obéissent qu'au chef régio- 
nal, l'ataman Sémeonof. 



EN SIBERIE 



281 



déclaré brûlé par un ofiîcier chef de transport, et dans les deux 
cas, vendu à des marchands en embuscade. Pour que les mar- 
chands de Kharbine continuent à courir de tels risques, ils 
doivent se proposer des bénéfices immenses, qu'on s'explique 
par la hausse des prix à mesure qu'on s'éloigne de la Chine. Le 
sucre coûte 90 kopeks ici, et 20 roubles à Omsk, les paquets de 
vingt cigarettes, respectivement, i et 10 roubles. 

La vénalité traverse toutes les sphères. « Nous en sommes 
venus au point, me dit M. Stevens, que la situation ne peut 
plus devenir pire. » 

On trouve le guichet fermé : plus de places disponibles. 
Mais en entrant par une porte de derrière, et en payant quatre 
fois le prix du billet, on l'obtient. Le conducteur refuse avec 
véhémence qu'on porte d'avance ses valises dans le coupé 
qu'on s'est réservé. Dix roubles, et il sourit obséquieusement. 
Les mécaniciens, irrégulièrement payés, accélèrent, ralentissent 
la marche, prolongent ou diminuent les arrêts aux gares, à 
des prix vraiment raisonnables. 

A l'exception des Français et des Japonais, rigoureusement 
contrôlés par leurs missions, et d'ailleurs également gouvernés 
par des traditions contraires à tout genre de commerce, les 
officiers, tant russes qu'alliés, se livrent pour une partie au 
trafic, et font peser sur l'intervention militaire le reproche des 
mercantis, qu'on est venu pour leur faire concurrence Q). 

3. — La Bourse et la politique. 

La Bourse de Kharbine est la seule en Sibérie, où les cours 
et valeurs suivent celles des marchés étrangers. La finance et 
le commerce de Kharbine influencent donc profondément le 
trafic — et la politique — sibériens. Ces marchands russes 



(}) Les envois qu'on confie à certains proupts d'ofTicicrs alliés sont 
généralement, pour la plus grande partie, pillés, si l'on ne peut se 
remettre qu'à leurs sentiments d'honneur. Des caisses renfermant 
des articles pour usage personnel, que je m'étais fait envoyer d'Amé- 
rique, ne me sont jamais parvenues qu'ouvertes et lionlcusement pil- 
lées : et ce fut la règle ! Mais c'était la mode de n'accuser que les 
Busses des malversations. 



"282 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

et étrangers, qui ont l'œil constamment fixé sur le théâtre de )a 
guerre civile, y forment un troisième groupe politique, essen- 
tiellement neutre, aussi indépendant des patriotes que des 
rouges, sans convictions, et occupé à acheter et régler celles 
des autres, à son gré. Leur louche bande — d'autant plus 
dangereuse que le monde moderne leur reconnaît une sorte 
d'honorabilité — n'a aucune sympathie prononcée pour le 
bolchevisme qui ne semble pas leur offrir assez de sécurité 
pour l'exercice de leur métier. Mais le régime Koltchak-Sémeo- 
nof et l'intervention des Alliés, que les patriotes implorent 
et que les mercantis étrangers acclament, certes pas pour des 
raisons d'ordre moral, signifie pour les marchands de Kharbine 
le rétablissement d'un ordre moins profitable que l'anarchie, et 
l'intrusion d'un commerce menaçant de les chasser du marché 
sibérien. 

Chez tous ces commerçants, accourus en quantités impres- 
-sionnantes, aucun souci national, cela va sans dire. Ceux de 
Mandchouria et Tchita, vivant en symbiose avec les officiers, 
se sont rangés parmi les patriotes et regardent d'un oeil favo- 
rable les Japonais, dont la présence leur garantit la stabilité 
■de leurs commanditaires militaires. Ici, à quelques centaines 
■de kilomètres de Tchita, l'intérêt dicte une politique différente: 
un gouvernement russe faible et livré à leurs manigances, 
l'éloignement du contrôle étranger. A mesure qu'ils sont plus 
ou moins haut placés sur l'échelle sociale, qu'ils ont des 
attaches plus ou moins solides avec la finance, ces âmes de 
Melmoth flottent vers un patriotisme à vues larges, ou vers la 
trahison pure et simple. 

De larges groupes de mercantis — sans faire un appel direct 
^ux rouges après une tentative échouée — envisagent avec 
sympathie les émeutes et insurrections contre lesquelles se 
débat le gouvernement d'Omsk, et les difficultés que ren- 
contrent les étrangers. Des émissaires qu'ils encouragent et 
soutiennent, entretiennent un continuel va-et-vient le long du 
Transsibérien, jusqu'à Tomsk et Omsk, et permettent de fomen- 
ter des troubles dans la nouvelle armée russe. Je rencontrai 



E N s I B É R I E -^O-^ 

«hez un intellectuel juif un de ces jeunes émissaires, qui 
raconta joyeusement les progrès de la propagande bolcheviste 
(ou socialiste-révolutionnaire de gauche, ce qui revient prati- 
quement au même) dans l'armée sibérienne. 

A l'égard des étrangers, les opinions des commerçants 
varient, à mesure qu'ils envisagent des intérêts d'ordre plus 
ou moins général. On peut dire que les cercles russes craignent 
surtout l'effort américain, et que les milieux juifs s'opposent 
avec le plus de vigueur à l'intervention japonaise. 

Voici les opinions du président du Comité de la Bourse de 
Kharbine, homme nouvellement converti à l'orthodoxie, et 
-qui m'a été spécialement recommandé par le prêtre principal 
de l'église de Sainte-Sophie. 

« Les Américains et les Japonais veulent introduire leurs 
marchandises, exploiter le pays, immobiliser le commerce 
russe. Surtout les Américains sont dangereux. Sortis de la 
guerre, sans y avoir presque rien perdu, ils peuvent s'adonner 
au commerce. Ce ne sont pas des démocrates — comme ils 
veulent le faire croire par leurs proclamations — mais des 
bourgeois infatués. Il n'est pas vrai que les Alliés aient ici 
rétabli l'ordre. Le contraire est vrai : chaque fois que des 
patriotes russes ont établi un système convenable, des étran- 
gers sont survenus — les Tchèques après Sémeonof, les Japo- 
nais après Kalmykof — s'attribuant le mérite des opérations, 
mais ne faisant pour nous qu'occuper le chemin de fer, et en 
diminuer le rendement. Notre armée est forte, et bientôt viendra 
Je jour où nous pourrons dire aux Alliés : « Nous n'avons plus 
« besoin de vous, allez-vous-en d'ici. » 

Ainsi parle M. Vodianski, nouveau converti, récent patriote, 
et surtout boursier. 

Les cercles juifs en Chine et surtout à Kharbine sont forte- 
ment influencés par l'effort américain qui s'exerce presque 
exclusivement par l'intermédiaire de Juifs américains. Aussi 
rencontre-t-on chez les Juifs russes, très bien accointés avec la 
finance américaine en Chine et en Sibérie C), une extrême 

(1) Parmi les interprètes russes qu'emploie la mission américaine 



284 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

japonophobie. Elle ne peut être que partiellement expliquée 
par l'invasion du marché par la manufacture japonaise. Les 
articles de la presse — exclusivement dans les mains des 
Israélites — sont généralement d'une violence qu'on doit attri- 
buer aux difficultés qu'éprouve le génie commercial juif à 
assujettir la société japonaise. Le militaire japonais, si hono- 
rable et mesuré, le code d'honneur japonais, tellenient opposé 
à l'immoralité du mercanti, sont, on ne peut plus, contraires 
à leurs convictions. L'Empire japonais, jalousement gardé 
par un gouvernement très nationaliste contre les empiétements 
de tous les efforts internationalistes, échappe, peut-être seul, 
aux combinaisons de la haute finance. En Sibérie, les Japonais 
n'ont pas voulu se contenter d'une gloire exclusivement mili- 
"taire, en laissant cueillir les fruits de leurs sacrifices par des 
alliés. Ils ont voulu assurer à leurs commerçants et industriels 
un gain proportionné aux efforts du pays. En s'isolant et se 
méfiant des immenses entreprises financières machinées en 
Amérique et en Europe, ils s'attirent l'antipathie des agents 
qui en ressortissent en Chine. 

4. — Grands et petits bolcheviks; — Une plainte juive. 

On a parfois exagéré l'importance de la coopération des 
Juifs au régime rouge. Ni en Russie, ni en Sibérie, on ne pour- 
rait leur reprocher d'avoir obéi à une sorte de vaste conspiration 
contre la société russe. Ils ont partout joué un rôle exception- 
nel, mais très peu prémédité. Ils n'ont fait en somme qu'ac- 
cepter les fonctions pour lesquelles la révolution, arrivée à 
une certaine phase de son développement, les a trouvés aptes. 
Ils se sont laissé aspirer par le vide qu'avait laissé la disparition 
de r « intelligence », mais cela si uniformément, avec une telle 



de l'ingénieur Stevens, mission à vastes vues financières, 90 % au 
moins appartiennent à la religion juive. Je donne leurs noms dans 
un autre chapitre. Les sympathies pour la politique « démocratique » 
de la mission, et l'aversion séculaire pour le service, y entrent pour 
une partie. D'autre part, ces gens sortent tous de milieux commer- 
çants, intéressés à l'œuvre américaine. 



EN SIBERIE 



28[ 



conformité de dispositions et de talents, avec un entrain si 
remarquable, et une solidarité si naturelle, qu'on a cru parfois 
devoir expliquer cette large harmonie de leur ensemble comme 
l'effet d'un complot. 

Ce qui confond, au contraire, l'observateur, c'est, chez une 
grande majorité des Israélites sujets russes, le constant souci 
de leurs intérêts joint à une inexplicable indifférence politique. 
Je n'ai cru au talent politique de Sémeonof, qu'après avoir 
observé les bataillons de Juifs, qu'il a mobilisés. Sans les 
exposer au feu (il les croit peu sûrs en première ligne), il s'est 
assuré leur appui, en les invitant à participer, fût-ce nomina- 
lement, aux privilèges et aux devoirs de son régime. Partout 
où un gouvernement établi, rouge ou blanc, semble peu sûr, 
les Israélites ont rarement voulu se décider à prendre parti. On 
les a vus traverser plusieurs régimes consécutifs, s'enrichissant 
toujours, protégés par tous les gouvernants qu'ils ont fait 
participer aux profits de leurs négoces. 

Il n'y a que quelques personnages de moindre rang, qui ont 
mal fait leurs calculs. Ce sont, en Sibérie, de petits Israélites 
que leur énergie et leur intelligence avaient fait remarquer 
dans les premières réunions révolutionnaires, et que la pers- 
pective d'un pouvoir sans contrôle et de succès sans bornes a 
séduits. D'ailleurs, ces déshérités de l'ancien régime, grisés 
par des acclamations inespérées, attirés par l'espoir d'écla- 
tantes vengeances, se sont partout ici grièvement brûlé les 
ailes. 

Tel cet Àrkous, garçon apothicaire de Kharbine, petite 
âme, petite intelligence, mais vif et bruyant. Personne ne le 
connaissait, mais il avança au premier plan dès que le mou- 
vement bolcheviste commença à se dessiner à Kharbine. Les 
soldats le remarquèrent : il avait la même a soif de la liberté » 
qu'eux-mêmes, et puis il avait la parole facile, il était ambi- 
tieux, violent, et il n'était pas tsaristc. Trop turbulent au gré 
de ses coreligionnaires, et trop imprudent, il en fut désavoué, 
mais il put se consoler : le Comité révolutionnaire en Chine 
emprunta toute sa force h l'élément Israélite, comme ailleurs. 



286 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Sous un président russe — comme ailleurs — qui avait \st 
responsabilité, les Israélites Arkous, Slavine, Maïoffes, etc.^ 
furent l'âme du mouvement. Les soldats nommèrent Arkous à 
l'importante fonction de chef de police. Il échangea sa che- 
mise crasseuse contre un uniforme tout neuf, et se promenait 
avec un grand pistolet automatique qu'il mettait à chaque 
instant sous le nez de quelque bourgeois. Il arrêta bon nombre 
de « suspects », extorqua de l'argent aux « capitalistes », mena 
un train considérable. Mais, un certain jour, les deux mille 
soldats russes, sur lesquels reposait son pouvoir, furent subi- 
tement désarmés par les soldats chinois. Le président Routine, 
ses aides, Slavine, Maïoffes, etc., purent se sauver. Mais Arkous 
eut tous les yeux fixés sur lui. L'attention de toute une ville 
scandalisée ne lui permit pas de s'esquiver. On l'arrêta, et on 
le fît conduire, par quelques complaisants soldats chinois, à 
Mandchouria, oii Sémeonof le fit fouetter et fusiller. 

Le chef et Iqs membres de la communauté juive me confir- 
mèrent ces informations. Le premier, Mordokhovitch, fabri- 
cant de vodka, à la figure de sage, à l'aspect vénérable et intel- 
ligent, se plaignit, de sa voix grave et douce, que tant de 
jeunes Israélites se fussent laissé entraîner par les idées bol- 
chevistes. 

(( Le sang de tant de nos pauvres coreligionnaires qu'on 
tue depuis quelques mois en Galicie et en Pologne est sur leur 
tête. Nous les avertissons de ne pas s'occuper de ces néfastes 
doctrines qui ne les regardent nullement. Tout le monde s'en 
mêle, mais on fait payer cette faute plus cher aux nôtres 
qu'à ceux qui les ont séduits (!). Et encore, les plus coupables 
sont des renégats, qui ont pris des noms russes, qui ont 
trahi la foi de leurs pères, des internationalistes qui renient 
chaque lien avec nous, et contre les actes desquels nous pro- 
testons. » 

Je lui réponds que les sentiments qu'il professe lui font 
honneur. Mais les Israélites qui se sont mêlés du bolchevisme 
en Sibérie ont été si peu séduits que, sans eux, ce mouvement 
n'aurait nulle part pu durer. L'ancien président de Vladivos- 



SIBERIE 



287 



tok, Krasnochtchokof, les Goldberg et Goldslein d'Irkoutsk ont 
été non des victimes mais des animateurs. Si quelques 
manitous du bolchevisme juif ont été des incrédules, on doit 
leur avoir pardonné depuis longtemps cette apostasie. Aucune 
synagogue en Russie ou Sibérie n'a été souillée, les u bour- 
geois » juifs ont élé traités partout avec une extraordinaire 
douceur. Ceux qui viennent de repasser la frontière voyagent 
avec des passeports en règle, et ont sauvé une partie impor- 
tante de leur fortune. On ne peut s'empêcher de supposer 
qu'ils rendent de très importants services, puisqu'on semble 
avoir acheté leur participation avec des privilèges considé- 
rables : les armées a blanches » n'en rencontrent jamais en 
première ligne, et les morts et blessés qu'on ramasse sur les 
champs de bataille sont presque sans exception des « douraki )>■ 
russes, dont la servitude a changé de nom, non de caractère. 

Et puis, parmi le groupe des mécontents, il y a ici toute 
une classe d'individus qui gravitent, par le poids de leur 
origine ou de leurs ambitions sociales, vers le bolchevisme, 
sans y appartenir. Mus par des sentiments de révolte, esprits 
inquiets et sans doctrines (la pensée se repose dans une 
conviction), ils sont condamnés à être dans l'opposition, 
toujours et partout, à force de vouloir être quelque chose. Ce 
sont les socialistes-révolutionnaires de gauche. Sous le régime 
bolcheviste — qui est un système d'ordre et d'autorité — 
leurs sympathies se dirigent vers le libéralisme, et l'ancienne 
société russe (la plus libre qui fût) leur inspire des regrets.. 
Mais la domination glisse fatalement d'un extrême dans 
l'autre. Dès que, à nouveau, les sabres et les éperons tintent 
sur les trottoirs, leur activité s'anime de la jalousie de& 
privilèges de caste, et de la répugnance contre la force, qui 
fut l'âme de la révolution. Anciens détenus politiques ou leurs 
descendants, étudiants pauvres, cosaques ambitieux, ils 
guettent chaque régime, essayent d'en découvrir les faiblesses, 
et s'y attaquent dès qu'il meurt. On a donc raison de dire que 
la Sibérie, récalcitrante contre chaque autorité, fût-ce celle 



288 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

d'un simple agent de police, mais se rangeant parfaitement 
sous chaque pouvoir capable de se maintenir, soit socialiste- 
révolutionnaire. Peut-être n'est-il pas toujours possible de 
tenir compte des programmes des socialistes-révolution- 
naires de gauche, mais il est toujours intéressant de les 
observer : la virulence de leur parti indique l'état de faiblesse 
du gouvernement. 

5. — Opinions d'un patriote. 

II existe donc à Kharbine tout un groupe de gens qui ont 
un intérêt à s'opposer au rétablissement de l'ordre par les 
Alliés. Commerçants, socialistes-révolutionnaires de gauche, 
anciens commissaires rescapés, se trouvent idéalement placés, 
en terre neutre, sur l'unique voie de communication entre le 
gouvernement d'Omsk, ses armées, les missions étrangères 
et les bases du Pacifique. D'ici se répand toute une propa- 
gande contre la discipline militaire, qui est la bête noire de 
tous les révolutionaires. Ici se fabriquent des milliers de 
rumeurs alarmantes, qui essaiment et vont se poser en 
Sibérie jusque dans les hameaux et stanitsas les plus éloignées. 
Pas un seul bruit qui renforce le moral de la population. 
Tous les propos, sur des révoltes dans la nouvelle armée, sur 
de graves désaccords entre Alliés, sur d'importants soulè- 
vements dans les provinces, tiennent les citoyens en haleine tl 
empêchent la consolidation des convictions agitées par mille 
expériences contraires. 

Agissant par cent mobiles différents, les mécontents sont 
généralement d'accord sur les éminentes qualités de la jeune 
armée sibérienne. Ses soldats sont braves et patriotes, tous 
ses officiers font leur devoir. Et cette appréciation est encore 
une façon de protester contre l'inter^'ention des Alliés. 

Au contraire, le parti cadet en Mandchourie montre que 
Tordre relatif qui règne actuellement en Sibérie n'est que 
pour une partie presque négligeable l'œuvre d'un petit nombre 



5«fe 







Pétrovka, dans l'Oural. Type de ville sibérienne. 




1,'Aiilciir l'I <;i (riiiiiic iliiii-- le 



•nr \\,ii:i m . iii >iiiii i, 



EN S I B É K I E 289 

de détachenicnls russes, encore peu consolidés. Il est assuré 
■que la retraite des forces étrangères signifierait immédiatement 
le retour définitif de l'anarchie. 

Le chef du parti cadet, M. TichcrdvO, maire de Kharhine, 
m'explique, comme suit, ses opinions : 

— Quand nous avons signé, le t8 juin dernier, une suppli- 
que des citoyens de Kharhine aux gouvernements alliés de 
venir en aide à la Russie, nous avons surloiil pensé à la France 
et à l'Angleterre, et nous nous sommes ainsi laissé exclu- 
sivement inspirer par des considérations d'ordre patriotique. 
Nous avons hesoin d'une armée étrangère, et il est évident (pie 
ni la France ni l'Angleterre n'ont des vues sur la Sihérie. 
Une aide exclusive par les armes françaises nous serait la 
plus agréable: la politique française n'a jamais été une 
politique rapace, l'actuelle mission française esv la seule qui 
ne soit pas accompagnée de conseillers financiers. 

(( Il est cependant évident que nous ne pourrons compter 
que sur les Japonais et les Américains. L(> [);irli commen ial 
en Chine est pour ces derniers, d'abord parce que les finan- 
ciers américains abordent plus facilement des transactions 
avec les nôtres, parce que les conditions dans lescpielles' 
s'effectue l'intervention armée des Japonais permet aux trafi- 
quants japonais des facilités considérables, et parce que 
l'armée japonaise appuie Sémeonof, qui est peu populaire 
parmi nos mercantis. 

« Quant à nous, qui nous plaçons exclusivement au point 
de vue patriotique, nous préférons l'aide japonaise. Le Japon 
a été absolument correct pendant la guerre. Sa politique est 
intéressée — comme la politique de tous les gouvernements 
qui se respectent — mais claire et lucide. Cette intervention 
américaine, montée comme une affain\ nous effraye : la 
Croix-Rouge en avant, jmis une aide généreuse en vêtements, 
mais seulement aux fonctionnaires du chemin de fer, dont 
'les fitats-Unis veuieiil s'emparer, ensuiie ces soldiits ipii 
répandent partout des i)roclamalions, oITranI d'aider nos 
•citoyens à fonder une répid)lique coiumi^ la leur (sans 

10 



290 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

demander si celle-là nous conviendrait), tout cela nous semble 
inquiétant. Pour tous les deux, Américains et Japonais, le 
caractère national est trop éloigné du nôtre pour que nous 
nous sentions tout à fait à l'aise avec eux. Nous sommes des 
alliés de la France et de l'Angleterre, non seulement au point 
de vue militaire, mais parce que nos civilisations se 
ressemblent. Nous n'avons rien à apprendre de l'Amérique 
ou de l'Australie, civilisations si incomplètes, ou du Japon, 
civilisation profonde mais différente de la nôtre. Mais nous 
croyons que nous pourrions trouver facilement un terrain 
d'entente avec le Japon. Nos militaires admirent les leurs à 
tel point que notre défaite n'a laissé aucun amer souvenir 
chez ceux qui se sont battus contre eux en igoâ. Leurs troupes 
se conduisent partout d'une façon excellente. Il y a très peu 
de cas d'inconduite chez les soldats, et les officiers ne parti- 
cipent pas au commerce éhonté auquel se livrent la plupart 
des officiers russes et étrangers. » 



CHAPITRE II 



VICTOIRES 



DE L ARMÉE SIBÉRIENNE 



Après de courts séjours à Tchita, Irkoutsk et Omsk, je me 
rendis au front. Ce fut surtout par les armes que le sort du 
nouveau gouvernement allait être décidé. Je ne m'attardai 
pas dans les états-majors, souvent mal informés, et pour qui 
la valeur combative des unités restait un facteur mystérieux. 
Je ne pus voir clair que parmi les troupes. 

J'arrivai à Tchéliabinsk, siège de l'état-major de l'armée de 
l'Ouest (^), quelques jours après la prise d'Oufa (iS mars). 
Le général Khangine, artilleur émérite, et son état-major 
étaient pleins d'espoir. L'arrivée des missions alliées, la distri- 
bution de nombreuses mitrailleuses (^00 dans la seule armée 
Khangine) et de canons par la mission française, l'annonce 
d'ailleurs erronée d'une intervention militaire des Alliés, la 
certitude que le monde entier suivait le cours des événements 
en Sibérie, fouettaient l'énergie. Et puis, ni Koltchak ni ses 
généraux n'étaient encore grisés par des succès. Dans ce pays, 
où Vopiimisme est toujours un danger, l'incertitude au sujet 
des forces ennemies, l'inquiétude devant la bataille qu'on 
venait de hasarder, stimulaient encore au travail. 

En somme, le centre de gravité de toute cette guerre civile 
ne se trouvait nullement en arrière, chez l'état-major qui 
exagérait son importance, il était situé dans certaines unités 



(1) Il y a trois années : l'armée de Sibérie, général Gaïtla à léka- 
térinl)Oiirg; l'armée de l'Ouest, général Khangine, à Tcliéliabinsk, <l 
l'armée Doutof. 



292 LA GUERRE RUSSO-SIBÉRIENME 

de choc qui allaienl purloui facilement décider de l'issue des 
combats, si elles voulaient bien se battre. 

Pour bien comprendre la situation au front, à cette époque 
de l'année, il faut se représenter toute la région que couvraient 
les hostilités, comme couverte de trois pieds de neige (jusciu'à 
dix pieds sur certaines pentes), en dehors des routes. Très peu 
de skieai's. Tous les mouvements se font donc par les chemins 
et les sentiers. Aucune retraite n'est possible, si l'ennemi a 
réussi à se glisser entre un détachement avancé et sa base. 
Tous les calculs chez ces troupes gélatineuse^ sont donc régis 
par la crainte de l'encerclement f^j. On sent cha<}ue armée 
presque toujours prèle à céder, et la plus petite masse de 
manœuvre, bien conduite, peut apporter la victoire^. 

L'armée Khangine dispose de deux remarquables unités (( de 
choc » ; la (( division de tirailleurs d'Ouia » sous le colonel 
Kosmine, et la « brigade Igevski » sous le colonel Moltcha- 
nof (~). Avant de les faire marcher, Vétat-major Khangine en 
divulguait en quelque sorte le secret, en faisant répandi'e par 
ses espions à Oufa, que l'armée u blanche » allait tourner 
Ouf a pour faire toute l'armée d'occupation prisonnière. Les 
commissaires rouges étaient même obligés de rassui'er deurs 
troupes dans un joujnal d'Oufa du 20 février, n^ais le coup 
était porté. 

Quand la a division Kosmine » perça le front ennemi dans 
la direction de Birsk, deux bataillons ennemis se joignirent 
à elle et se battirent par la suite contre leurs anciens cama- 
rades. Cinq détachements l'ouges^ envoyés pour enrayer son 
avanc sur Oufa, furent facilement défaits : il suffisait d'atta- 
quer avec force et décision. Les pertes furent peu nombreuses. 
Oufa fut évacué dans un tel désordre que la garnison de Ster- 



(') La guerre changera de caractère par la fonte des neiges, qui ren- 
dra au front son immense longueur. 

(-) Cette belle troupe fut composée d'ouvriers de l'usine Igevsky, 
particulièrement acharnés contre les soviétiques. Les femmes accom- 
pagnaient leurs maris aux combats, transportaient les munitions, soi- 
gnaient les blessés. On les utilisait toujours aux endroits de résistance 
maxima (contre les Magyars, les Chinois, les détachements de com- 
munistes). 



SIBERIE 



293 



litainnk n'en fut nième pas avertie. Un commissaire israftlie, 
envoyé () Vétal-major d'Oufa, croyant voyaçier en sécurité sur 
ta chaussée, fut pris par des co.sor/iic.s qui le niirent en pièces. 
L'avance décisive de la division Kosmine avait été accoinpa- 
qnée par le capitaine François de la mission française. Je 
l'avais cojtnu à itostof. 



Note sur r armée soviétique 
en Sibérie 

I 

Chaque. « division » compte 3 brigades, à 3 régiments, à 3 batail- 
lons, à 3 compagnies, à 3 sections (vzvods), à 3 otdiéléniés. 

Chaque chef de régiment dispose d'une compagnie de mitrailleuses 
(8 pièces), chaque chef de bataillon d'un « komando » de mitrail- 
leuses (G pièces), chaque chef de compagnie d'une section de mitrail- 
leuses (2 mitrailleuses). Chaque régiment compte ainsi nominalement 
àh mitrailleuses. 

Une compagnie compte normalement i5o hommes, un régiment 
entre 1,200 et 1.000. une division a io.5oo baïonnettes. 

Par division, une brigade d'artillerie à 3 «divisions» d'artillerie, à 
3 batteries, à fi pièces. Chaque chef de régiment a une batterie à sa 
disposition. Le chef de chaque brigade d'artillerie ne donne à ses bat- 
teries que des ordres techniques. 

Chaque division dispose d'une division de pièces lourdes, à 3 bat- 
teries, à 4 pièces. Nominalement, chaque division compte 2 batteries 
de canons iinti-aéroplanes, et 2 détachements d'avialturs. 

II 

La guerre est organisée par le Comilé Supérieur Bcvolulionnairc de 
la Guerre, sur trois fronts : 

Front Ouest : contre Polonais et Lettons ; 

Front Est : contre l'armée sibérienne ; 

Front Sud: contre l'Oukraine, le Don. IVuikine. 

Le chef d'état-major au G.Q.G. est le colonel Kostiaicf. 

ni 

Le front sibérien est gardé par cinq armées. CluMpi'' cotiunaudant 
technique est secondé par des membres du Comité Supérieur Hévo- 
lulioruiaire de (juern', ([iii ont droit dr. veto, .l'ajoute à certains noms 
d'oniciers tsaristes la mention: ((forcé» (à la coUaboralion avec les 
bolchevislcs), sans pouvoir en garantir l'exactitude. 



294 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Le groupe d'armée en Sibérie est commandé par le colonel Kaménef 
(Jorcé) ; chef d'état-major, capitaine KoUankofsky (Jorcé) ; membres 
du C.S.R.G., Chmilga et Mikhanochine. 

3« armée devant Perm (^9=, So'' et moitié de la 7® divisia) : com- 
mandant Lacheviich; chef d'état-major, capitaine Alajouzof (Jorcé), 
membre du C.S.R.G., le cosaque Trifonof. 

2« armée devant Krasno-Oufimsk (aSS 5^ divisia d'Ouralsk et nioitié 
de la 7^) : commandant général Khorine (Jorcé) 0) ; chef d'état- 
major, colonel Ajanasicj (Jorcé) ; chef du bureau des opérations, gé- 
néral Sunblad (forcé) {^) ; membres de C.S.R.G., professeurs Steinberg 
et Solovief, tous deux Israélites. 

5« armée devant Oufa (26^ et 27" divisia) : commandant Bhimberg, 
23 ans, Israélite; chef d'état-major, colonel Icrmoline (forcé); mem- 
bres du C.S.R.G., Mikhaïlof. Smirnof. 

i^-e armée devant Orenbourg (24^ et i''^ divisia de Penza) : comman- 
dant, praporchtchik Gaï; membre du C.S.R.G., Berzine, ancien com- 
mandant de la 3" armée, mais déposé après les défaites de Kouchno 
et Perm. 

4« armée devant Ouralsk (25"= divisia) : commandant Antonof ; 
membres du C.S.R.G., Lindof et Maïolof, tous deux tués par les 
cosaques lors d'un assaut sans lendemain. 

Les cinq armées comptent entre 120 et i^o.ooo baïonnettes avec 
200 canons. 



Oufa. 



Oufa, le 28 mars 1919. 

LA rive Sud de la rivière l'Oufa s'élève ici brusquement, 
en formant une colline, au sommet large, aux pentes 
raides, qui rompt d'une façon inattendue la monotonie 
d'un paysage qui continue les plaines infinies de Russie. En 
haut, Oufa, avec son rayonnement de tours dorées et de clochers 
verts, son monastère, les riantes couleurs des toits, et le fleuve, 
^source de vie pour les habitants, évoque l'émouvante image des 
grandes villes russes et surtout la vision de l'immortelle cité 
des antiques pèlerinages, Kief, couronnée de cyprès, que reflè- 
tent les eaux rapides du Dniepr. 

Mais, en remontant les escaliers et les routes escarpées vers 
la ville, on perd cette impression de beauté et de félicité. 



(1) A commandé pendant la grande guerre deux brigades au front 
allemand. 

(^) Ancien commandant de G. A. 



(fc.'t? 



l'Dh. \ PepelaTeF 
4' Div}^erchbitsl(f 
7^Di^\.Ural- Toréîkine 



3' Div. Gréifine 



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OOrsk. 



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lors de 



Front Sibérien 
la relève des Tchéco-Slovaques 
10 Janvier 1913 



•Chemins de fer 



EcheUe 



S.700.OOO 



UO 



(00k. 



h a-«u- 



viCTOinES DE l'aumi';i; siiikiulnm: 



296 I. A GUERRE RUSSO-SIBÉRIENNE 

Dans ce chef-lieu de gouvernement, naguère prospère et animé 
dune agréable culture provinciale, les rues sont vides, les 
familles dispersées, la vie est rabaissée à létat de barbarie 
par la plus terrible des guerres civiles. On ne voit que 
paysans et de rares ouvriers. Les autres ont suivi l'armée 
rouge en fuite. 

Les bonnes maisons bourgeoises, en bois, et toutes couvertes, 
à la mode sibérienne, de décorations sur poutres et planches, 
travaillées à jour, sont maintenant délaissées et en désordre. 
On s'attendait toutefois, dans une guerre qui sévit si atro- 
cement contre les personnes, à plus de traces d'incendies et 
de dévastations. Mais cette guerre se distingue de toutes les- 
autres en ceci : qu'elle est menée parmi une population qui, 
de plus en plus neutre, s'écarte du conflit, et que les deux 
partis veulent gagner à leur cause. En perdant une ville, 
chacun des partis prononce hautement l'espoir de la reprendre 
et de revenir y vivre. Tant qu'ils espèrent encore réoccuper 
la Sibérie, qu'ils réclament intégralement pour eux, les bol- 
cheviks, en quittant ces territoires, s'y conduisent comme 
chez eux. 

Ils n'ont pas observé les mêmes ménagements à l'égard 
des sujets qu'ils revendiquent. Pendant ies deux mois et demi 
que le régime bolcheviste a pesé sur la malheureuse ville, 
le nombre d'exécutions a atteint un chiffre entre 1.200 et 
i.3oo. Il est facile de recueillir les témoignages les plus 
complets sur les meurtres d'hommes, de femmes, d'enfants. 

Une dame Gharovkina avait exprimé, en cercle intime, son 
contentement quand les troupes de Koltchak approchaient. 
Dénoncée et accusée de <( sentiments bourgeois », elle a été 
fusillée dans la nuit. 

Un certain Pountakof, adolescent de seize ans, avait 
ramassé des proclamations imprimées, que d'intrépides 
cosaques avaient jetées aux habitants d'un faubourg de la 
ville. Dénoncé par des camarades, auxquels il avait distribué 
quelques feuilles, il a été condamné par un tribunal révo- 



B F. R I E 



297 



lutionnaire. Ses parents, en pleurant, me décrivent son 
pauvre cadavre, dont la tête fut percée de multiples coups 4e 
baïonnette. 

Pour « épurer » les faubonrgs, les gardes rouges jouaient 

souvent la comédie suivante : ils entraient d'une façon 

mystérieuse chez les habitants et demandaient logis, en 

disant : (( Nous sommes des blancs ! » Si l'hôte répondait : 

' « Dieu soit loué ! », on le fusillait. 

Ces massacres ne sont pas l'œuvre de l'armée rouge, qui 
est une armée de mobilisés, mais d'équipes spéciales d'étran- 
gers (Chinois, Lettons, Austro-Allemands, etc.) sous les 
ordres de commissaires pleins de rancune contre la bourgeoisie. 
A Oufa, ce fut surfout une Israélite, appartenant à l'entou- 
rage du commandant Komrakof, qui se distingua par son 
acharnement. Chaque matin, elle se rendait à la prison sovié- 
tique et demandait au commissaire-geôlier : 

— Est-ce qu'il y a des oies aujourd'hui ? » 

S'il y avait des pies à tuer, cette femme, encore jeune, 
universitaire, prenait rang au peloton d'exécution, en épaulant 
son fusil comme les autres. 

Il ressort de tous mes renseignements que l'élément Israélite 
a été fortement représenté parmi les commissaires. Ici, comme 
j)artout ailleurs en Russie, les Israélites protègent leur religion, 
même s'ils affichent publiquement leur apostasie. D'autre part, 
il est jugé mauvais ton f)armi les orthodoxes de s'avouer ortho- 
doxes. Exprimer la plus légère méfiance à l'égard d'un commis- 
saire juif expose le critique à être dénoncé comme <( pogromf- 
chik » ou même « tchernosotniets ». Ce délit, inventé ])ar la 
propagande judéo-bolcheviste dès le début de la dévolution, a 
de tous temps exposé le délinquant à être exécuté comme 
suspect de « sentiments contre-révolutionnaires ». L'outre- 
cuidance des Israélites, que le régime protège -=— comme 
|)rotestalion contre l'ancienne société russe — et la fausse 
honte des croyants dont nulle autorité en Russie n'ose 
jiatrouricr K; culte, renverse les bases de la vie religieuse. Les 



298 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

commissaires fermaient à Oufa (et ailleurs) leurs bureaux un 
jour par semaine, et ce fut le samedi. La signature de com- 
missaires israélites figure sur des brochures officielles et des 
articles de journaux soviétiques, où j'ai lu l'avis aux gardes 
rouges de ne pas tolérer que les prêtres portassent en public 
la croix de la « riassa » (soutane). Jamais de propagande contre 
les synagogues. Nulle part, aucune synagogue n'a été souillée. 
On punirait de mort le pogromtchik qui oserait commettre 
un sacrilège dans une synagogue. Mais je vois dans l'église 
des casernes les clous que les gardes rouges ont enfoncés 
dans le nez du Christ et de la Sainte Vierge, pour y suspendre 
leurs casquettes. Dans la chapelle de l'école de l'église 
léparkhalnaia, les gardes rouges ont commis des orgies bes- 
tiales. Sur une église, dont je ne me rappelle pas le nom, la 
croix au-dessus du toit a été remplacée par l'étoile à cinq 
pointes. 

Je trouve quelques officiers supérieurs — entre autres le 
général commandant la garnison — logés chez des commer- 
çants israélites, et vivant en bons termes avec eux. Après que 
ces derniers ont fait de bonnes affaires avec leurs camarades 
rouges, on les utilise pour leur faire dénoncer les bolcheviks 
et anciens amis attardés en ville, ce qu'ils font avec un louable 
empressement. Peut-être profite-t-on aussi de leur expérience 
mercantile. Ils font ainsi oublier leurs anciennes complicités 
et survivent — en s'engraissant toujours — aux régimes 
consécutifs. 

2. Un nouvel ACCESSOIRE DE l'aRMÉE : LE PODVODCUIK. 

Praporchtchiks russes. 

Kamychli, le i^'' avril igfig. 

Le matin, à lo heures, je pars d'Oufa, seul en traîneau, 
La grande chaussée vers Sterlitamak descend rapidement de 
3a ville en haut, vefs la plaine, couverte de deux à trois 
pieds de neige. Je me trouve bientôt dans un immense désert 



SIBERIE 



299 



<lc neige, mal proU'-gé contre une violente bise de lo degrés 
par les rares platanes qui bordent la route. Aucune maison, 
La solitude n'est interrompue que rarement par quelques 
convois : du foin, de la farine. Mais sur ce chemin désert, je 
me sens en sûreté, en pleine guerre civile : la population ne 
prend aucune part aux hostilités. Il y a deux armées qui se 
battent, voilà tout. 

Le vent augmente en violence dans cette immense plaine 
•d'Oufa et d'Orenbourg, qui est fameuse pour ses terribles 
hivers. Dans les traîneaux de fourrage, les soldats sont 
-couchés, la tête complètement enfouie dans le foin. Des 
paysans passent rapidement, sur des chevaux sans selle. Je les 
interroge. Ils avaient été mobilisés par les rouges, avec che- 
vaux et traîneaux. Il ont profité des désordres de la retraite 
pour déguerpir en abandonnant les traîneaux. 

A côté de la route quelques cadavres que personne ne songe 
à enterrer. Un groupe de nos soldats les regarde avec 
curiosité : ce sont peut-être d'anciens compagnons d'armes 
qu'on avait quittés pour suspendre la guerre contre l'étranger 
^t qu'on retrouve ici dans une guerre entre frères. Les corbeaux 
ont élargi les blessures faites à la baïonnette ; la tête de l'un 
d'eux a presque déjà disparu. 

A Kamychli, je m'arrête à un commandement d'étape. 
Trois sous-lieutenants y sont occupés à assurer le départ des 
provisions pour le front. A chaque instant, ils envoient un 
«oldat appeler le « starost », le maire. 

— Starost, tout de suite dix traîneaux pour un transport 
do cartouches à Tolbasy ! » 

Le vieux répond : « J'obéis I », et court immédiatement. 
les chercher. A mesure que les transports arrivent de l'arrière 
— mais ils arrivent rarement — le village livre traîneaux 
avec chevaux et conducteurs pour les convoyer aux régiments, 
«ans que persorme y mette un obstacle. 

La contrainte que l'ancien régime imposait aux villages, 
toujours obligés à des services gratuits, est mille fois surpassée 



SCO LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

par la tyrannie des rouges qui à la dureté militaire ajoutent 
je ne sais quelle goujaterie de soldats débandés. Un des 
bienfaits de la révolution les mieux appréciés de la clause 
rurale fut sa libération des charges militaires: Après avoir 
rendu les jeunes classes au travail agricole, les bolcheviks non 
seulement les ont reprises, mais ils mobilisent les pères de 
famille, parmi lesquels des vieillards, pour les trîmsports ; 
ils les emmènent avec eux loin de leurs foyers, souvent dans 
d'autres gouvernements, et les exposent fréquemment au feu 
de ladversaire. 

L'armée sibérienne apporte plus de sagesse dans ses réqui- 
sitions et se fait suivre d'un train peut-être unique dans les 
annales militaires. Les « podvodehiki » (de podvoda, voiture 
de transport) font le transport nécessaire jusqu'au prochain 
village — généralement sur une distance de 20 à 26 kilomètres 
— où ils retournent après avoir remis les effets militaires à 
d'autres paysans. Il y a donc toujours sur les routes un va- 
et-vient de traîneaux chargés montant vers le front et de 
traîneaux vides rentrant chez eux. 

Après une année de liberté absolue et une autre année de 
tyrannie intolérable, compliquée de vols et tracasseries, le 
paysan est content d'un arrangement, qui ne l'éloigné de sa 
ferme que pour un ou deux jours, qui ne le sépare pas de sa 
monture, et qui lui en assure (à part un maigre payement — 
5 roubles par jour) la disposition entière, dès que les armées 
sibériennes avancent. 

Les militaires sont contents aussi : on trouve toujours des 
traîneaux pour les services d'étapes, et on dispose — en 
éventualité de retraite — selon le même échelonnement, de 
chevaux frais et dispos. 

Vers le soir, le vent est chargé de neige. Des tourbillons de 
gros flocons aveuglent gens et chevaux. Je préfère passer la 
nuit chez les trois praporchtchiks, très jeunes, étudiants, 
mobilisés par le gouvernement d'Omsk après avoir fait déjà 
sur l'autre front la guerre contre l'ennemi national. 



EN SIBÉRIE 301 

Ils appailienuent, coininc la plupart de leurs camarades, 
à la bourgeoisie moyenne et petite, mobilisés et partant en 
guerre, non sans regrets. Peu enthousiastes et ne cherchant 
pas les brillants sacrifices, ils ne posent pas — comme nombre 
do volontaires — des conditions à leiu' concours. Ce sont les 
•officiers dont la nouvelle Russie a besoin. L' a intclliguentsia » 
contribue pour une trop petite partie aux détachements de 
volontaires. Mais, forcés à se battre, ces jeunes l)ourgeois se 
résignent vite, et s'abandonnent à la tâche imposée. Ils vont 
à la guerre, comme les bons pions qu'ils sont, exécutent 
avec zèle quoique sans grande expérience, le travail que leur 
imposent des chefs impatients et railleurs. 

L'officier ancien régime exaspère parfois par sa raideur, 
sa morgue ou une inconciliante hauteur un soldat revenu aux 
devoirs militaires, mais demandant de légèi'es concessions à 
sa dignité passagère. Ces praporchtcliiks ont envers le soldat 
jeune et de bonne volonté, tout comme eux-mêmes, un ton 
sans dureté qui n'exclut pas le prestige. 

Ces jeunes officiers sont pauvrement vêtus, presque en 
haillons, et manquent de toutes les commodités dont regorge 
l'arrière. On ne voit d'ailleurs les beaux uniformes, les man- 
teaux, dolmans, bonnets en couleurs éclatantes, les sabres 
richement décorés, qu'à Omsk, Irkoutsk, Tchita, Kharbine, 
Vladivostok, où les officiers ancien régime qui se disent ruinés 
par la révolution, étonnent et épatent le public par leurs 
largesses. Ici, dans l'armée combattante, on ne trouve ni 
tal)ac, ni sucre, ni calé, ni même de farine, (piuiipic les iuten- 
dances du C. A. et de l'armée en disposent. On ne profite 
des provisions qu'en arrière, hors de portée de la voix du 
canon. 

Mes jeunes amis — l'aîné a vingt ans — apportent dans 
leur nouvelle vie les habitudes de leurs familles. L'un d'eux 
joue admirablement du violoncelle ;je trouve chez l'habitant 
un vieux violon, et nous organisons le soir un pclil concert. 
Au dehors hiirli' un ourayan déclunui'. Par loulcs les (iu\cr- 



302 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

tures des portes et fenêtres, aux coins du poêle et d'une 
armoire monumentale, apparaissent des têtes de soldats et 
paysans, et les figures souriantes de femmes tatares, tout 
étonnées de se trouver en présence de Bach et de Corelli. 
Pendant que je joue, un petit veau furette tties bottes avec 
une douce insistance, et une oie essaye d'en démolir les 
agrafes. Et dans cette classique et bienheureuse atmosphère 
de Noël, les instruments chantent des adagios italiens et de 
traînantes mélodies slaves. 

3. — Guerre de surprises. 

Békétova, le 2 avril 19 19. 

Aujourd'hui la tempête continue, véhémente, chassant de 
grands nuages de neige et de grêle à travers la blanche 
immensité. On me fournit des chevaux, et, suivi de mon 
ordonnance et d'un traîneau avec mes valises, je me jette 
dans l'orage. Sur toute cette large chaussée d'Oufa à Sterli- 
tamak, bordée de bouleaux séculaires, il n'y a qu'une seule: 
ornière que, depuis de longs mois, tour à tour, rouges et 
blancs utilisent. Dès que je la quitte pour dépasser le lent 
contège des podvodchiki, mon cheval s'enfonce dans une 
neige de deux ou trois pieds, molle sous une légère surface 
plus dure. 

Seize kilomètres plus loin, je m'arrête, à Beketova, prendre 
haleine dans la maison du prêtre, où, très hospitalièrement, 
on nous prépare le samovar et le pain. J'y rencontre l'artil- 
leur S... qui, au moment le plus critique de l'avance des 
rouges, il y a une semaine, a perdu ses canons. Voici le récit 
qu'il me fait : 

— Désireux d'effacer l'impression énorme que la reprise 
d'Oufa par l'armée sibérienne avait faite sur la nation, le 
commandant de la 5^ armée soviétique avait entassé des forces 
importantes devant la s"eule ville d'Oufa : 8.000 baïonnettes 
avec 120 mitrailleuses et 21 canons. Le 3' régiment interna- 
tional et le 3* régiment soviétique figuraient parmi les troupes 



EN SIBÉRIE 303 

de choc qui, en trois jours, devaient ramener les rouges à 
Ouf a. 

« Le 27 mars, Békétova était occupé par deux bataillons 
du 45* régiment sibérien. L'ennemi pouvant surgir de n'im- 
porte quelle direction, dans cette guerre sans front, la petite 
garnison ramena ses deux cShons à côté des mitrailleuses, au 
sommet de la colline qu'elle occupait, creusa des tranchées 
à l'Ouest, au Sud et à l'Est, et posa dans les vallées environ- 
nantes des sentinelles. 

« Avertie de l'approche des ennemis, la garnison' veilla 
toute la nuit, mais vers l'aube, qui s'annonça à travers un fort 
brouillard, tous les hommes s'endormirent avec une incroyable 
insouciance. A 6 heures, les rouges se trouvèrent au milieu 
du village, sans avoir tiré un coup de feu. Un chef de bataillon 
fut achevé dans son lit, l'autre grièvement blessé. Les artil- 
leurs tirèrent, d'un mouvement instinctif, trois coups. Le 
lieutenant S... essaya de retirer les pièces de fermeture de ses- 
canons, mais les rouges attaquèrent à la baïonnette. Le même 
brouillard qui avait favorisé la surprise permit à un petit 
nombre d'officiers et de soldats d'échapper. » 

Un paysan qu'on m'amène confirmé que le lieutenant 
Lochkine, gravement blessé à la poitrine, fut porté dans sa 
maison, où les rouges retendirent par terre, en le couvrant 
d'injures. Quand il demanda à boire, un soldat lui versa de 
l'eau bouillante dans la bouche. L'officier poussa un cri 
terrible. Personne ne peut me dire ce qu'il est ensuite 
devenu. 

4. — Un r.ÉNÉRAL letton. — Les Lettons 

PENDANT LA RÉVOLUTION. Gt'ERRE DE BATAILLONS. 

Bouzoviazi, le 2 avril 19 19. 

Vers l'après-midi, après de passagères clartés, l'horizon 
disparaît. La tempête redouble en violence. Des cosaques me 
dépassent, debout sur les étriers, courbés sur le cou de leurs 
montures, pressés de trouver le gîte espéré. Dans les traî- 



304 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

neaux que je dépasse, paysans et soldats métonnent par leurs 
faces immobiles et flegmatiques. 

A la tombée de la nuit, j'arrive à Bouzoviazi, village 
tatare. Rien que de sordides petites cabanes, . rangées sans 
ordre autour du médzjid et de l'école musulmane. Le général 
Banguerski, commandant la 12^ flivision, me reçoit dans une 
petite pièce de l'école. 

Il est Letton, de haute stature, issu du peuple. De ses trois 
frères, soldats dans l'armée russe, deux ont été tués à l'ennemi. 
Après avoir reçu sa première éducation dans un village sur 
la rive baltique, il a réussi à être admis à l'Académie du 
G.E. M. à Petrograd, dont il est sorti avec un beau numéro. 
N'appartenant pas à un clan privilégié, il est resté profon- 
dément attaché à l'armée combattante, dans laquelle il est 
ancré par sa bravoure reconnue, par ses dispositions envers 
les nouveaux soldats, par la part qu'il prend aux privations 
et dangers de la vie au front. 

Sa double popularité l'avait en quelque sorte désigné comme 
porte-parole du front entier, quand il demanda, en novembre 
1918, à Perm, au ministre de la guerre Koltchak, au cours 
d'un banquet monstre, de mettre fin à l'anarchie politique 
qui sévissait en Sibérie, et de prononcer sa dictature. Ce 
ne fut pas le parti monarchiste qui exigea le règne du sabre. 
Tous les officiers le réclamèrent, au nom de l'ordi-e. Koltchak 
ne sut pas immédiatement répondre au toast que le répu- 
blicain Banguersky lui porta, mais l'armée s'était i)rononcéc 
contre les doctrines socialistes-révolutionnaires, comme 
toute armée saine l'aurait fait. Le coup d'État sortait d'en 
bas C). 



(1) La conduite des répriments lettons pondant la seconde révolution 
a étonné Russes et étrangers. Voici l'explication : l'ancien régime 
n'avait jamais osé mobiliser les popnlaces lettonnes, dont les senti- 
ments antirnsses étaient notoires. En iQiS, le capitaine Banj^nersky 
proposa d'ntiliser la haine des Lettons contre les Allemands. En effet, 
les premiers ont, de tons temps, difficilement supporté le jonpr féodal 
des barons baltiqnes. Des faits comme le suivant continuent à vivre 
dans l'imagination de ces paysans farouches et intellifïents. Pendant 
ta révolution de igoS, un propriétaire balte tua lib paysans lettons 



3^/ 




Oiifii. l'i isoiiiiicrs rouges, après ûcliaiigc de leurs unifoiuies 
contre les nôtres. 




Au loud, le eldclier de ri'i^lise de Siei I il;i II i,i k . (iiiv (jiii ^uiil les 
piemieis e'nirés diius la vilK' : le |)ra|)<)relileliik lidÉ'issoi', l'Auleiu , le pia- 
|Hirclileliik. Lebodel', deux sous-oflieieis; au uiilieu, l'auiuôiiiiM' du \y rc- 
i/itiieiil. 



I 



SIBERIE 



305 



La guerre sibérienne est menée par des forces restreintes — 
lio à i5o.ooo chez les rouges — sur un front d'à peu près 
900 kilomètres. Il ne pourrait donc être question d'entre- 
tenir un front continu. Dans ces gouvernements, où pendant 
de terribles hivers de six mois, les neiges s'accumulent sur de 



qui voulurent entrer chez lui, et fut ensuite protégé conlie les ven- 
geances de la populace par la police russe. 

Le capitaine Banguerski proposa de ramasser de partout les Lettons 
affectés au.\ services des ambulances, du télégraphe, des bureaux d'état- 
major, etc. Le G.Q.G. accepta son plan. En juillet 1916, 8 bataillons 
étaient organisés, dont Banguerski commanda le premier et le capi- 
taine Watséties, breveté d 'état-major comme lui, et son adversaire, le 
deuxième. Watséties méditait l'organisation des Lettons en régiments, 
divisions, en un G. A. Banguerski était d'opinion qu'il fallait se limi- 
ter à la formation de petites unités de choc, et n'utiliser les éminentes 
qualités guerrières de cette race, dont les sympathies nationales sont 
si peu sûres, que pour de petits coups très osés. Ces bataillons lettons 
furent particulièrement haïs des Allemands, et ni d'un côté, ni de 
l'autre, on ne se donnait quartier. 

Quand la paix de Brest-Litovsk entra en vigueur, les Lettons eurent 
le choix de se rendre à l'armée allemande, ou de se retirer en Bussie 
avec l'armée débandée. L'armée allemande ayant commencé à servir la 
politique dos barons baltes par de sanglantes représailles parmi les 
paysans lettons, les bataillons que Banguerski avait formés suivirent 
les rouges et tombèrent lentement sous l'influence des meneurs bol- 
chevistes, qui leur promirent la rentrée dans leur pays, et les com- 
blèrent d'argent et de privilèges. 

Watséties montra beaucoup de souplesse pendant la révolution. 
Ayant fait des offres à Kérenski, quand celui-ci arriva au pouvoir, il 
proposa sa collaboration à Trotsky dès le mois d'octobre 1917, et en 
devint la main droite. Toute la récente organisation des armées sovié- 
tiques est son œuvre. Il est juste d'ajouter que la plupart des officiers 
lettons ont refusé de suivre son exemple. Le mouvemert contre-révo- 
lutionnaire à Moscou, en juin 1918, comptait i.Saô oiïicicrs russes 
et 4oo officiers lettons qui s'étaient désolidarisés de leurs soldats, l'ne 
indiscrétion livra le secret au fameux géant Mouralof, qui réussit à 
en arrêter laS, qui furent fusillés. 

Pendant longtemps les troupes lettonnes ont été l'unique appui 
des commissaires de Moscou, et c'est un fait curieux que, ennemis 
des Allemands à Riga, les Lettons ont été leurs alliés à Moscou, sans 
y gagner le moindre droit à des ménagements, s'ils rentraient dans 
leurs foyers. 

Je les ai vus deux fois. D'abord à Tikhoriètskaia au Caucase, en 
avril 1918, où on les avait envoyés sous \A'atsélies pour en finir. avec 
les Kornilovlsi. Ils faisaient bonne impression parmi les in(jualifiables 
troupes bolchevistes. La seconde fois, ils m'arrêtèrent au Krend. en 
mai de la niême année. Ces beaux gars s'y étaient installés en maîtres, 
faisant, sous le regard bienveillant des commissaires, exarlcnieuf ce 
qu'ils voulaient, et protégeant, par la seule menace de letir présence, 
la tranquillité de Trotsky. 

20 



306 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

larges espaces, la guerre est limitée aux routes, en dehors 
desquelles la neige atteint une hauteur de deux à trois pieds 
dans les champs et jusqu'à douze pieds dans quelques vallées. 
Les forêts sont inaccessibles aux deux partis. Avances et 
retraites se font donc — ■ si l'on exclut quelques petits détache- 
ments de skieurs — presque uniquement par les routes et 
sentiers, que la cavalerie ne peut sous aucun prétexte quitter. 

La guerre emprunte à cette simplification des mouvements 
un caractère extrêmement curieux. Les forces se heurtent 
toujours sur les routes, dont la défense est relativement 
facile. Toute cette guerre se résume donc en des efforts pour 
isoler et entourer les détachements ennemis. Les cas sont 
rares, où ils réussissent, entourés, à se frayer, baïonnette au 
canon, un chemin à travers le cordon ennemi. 

Il n'y a que les village qui soient occupés. La colonne de 
manœuvre part donc, en suivant les sentiers, pour couper 
une garnison ennemie de l'arrière. Dès que l'adversaire flaire 
le danger, il envoie à son tour une colonne par un sentier 
perpendiculaire, pour couper la retraite à la première, qui 
est souvent obligée de rebrousser chemin. 

Parfois aussi, de fortes colonnes ennemies partent simul- 
tanément des deux côtés, s'emparent d'une base de l'adver- 
saire, et, revenant chez eux, après un succès vivement rem- 
porté, y sont reçus avec des salves de mitrailleuses. Ainsi le 
/i6® régiment sibérien, occupant Térégoulova, et le 23 1® sovic- 
tiste, au village Adzitarova. 

Ces attaques ne pourraient d'ailleurs réussir que si elles 
étaient exécutées avec célérité et entrain. On se figure aisé- 
ment le caractère irrésistiblement comique et horriblement 
meurtrier de ce genre de manœuvres dans un pays où toutes 
les actions sont ralenties par l'apathie et l'obstination. 

5. — Bachkirs neutres. — Une armée de prolétaires 
EN voitures. — On ne sera approvisionné que par l'ennemi. 

Tolbasy, le 3 avril. 
Après avoir passé la nuit chez le maître d'école tatare au 



EN SIBÉRIE 307 

"village Bouz?viazi, j'ai longuement causé avec lui pendant 
que je me rasais sans miroir, en multipliant les mouvements 
de mon rasoir, que femmes et enfants, tassés devant l'ouver- 
ture de la porte, suivaient avec des « Ah » et des « Oh » 
d'un effroi sincère et amusant. 

Le chef de la famille m'assure que la population musul- 
mane est contente du départ des rouges et de notre arrivée, 
sans toutefois vouloir prendre une part active dans la guerre 
civile. C'est une autre race, avant-poste de la Mongolie et du 
Claucase, se désintéressant de conflits entre Russes. Ce sont 
d'ailleurs des paysans, ressemblant] peu aux montagnards 
caucasiens, leurs frères, mais ayant conservé les appétits des 
anciennes invasions guerrières. 

Gens alertes, mais peu robustes, au teint basané, aux yeux 
vifs, ils sont sérieusement attachés à leur religion et aux an- 
ciens usages. Ils ne désirent que vivre modestement dans le 
cercle étroit de la vie communale. Les femmes, peu jolies, 
marchent le visage découvert, mais ont une attitude pleine 
de réserve et de dignité. Les cabanes sont, à l'exception de 
celles du prêtre et du maître d'école, pauvres et mal entre- 
tenues. Nous nous trouvons parmi une race vaincue et 
repoussée jusqu'aux confins de la civilisation chrétienne. 

Ils prétendent s'être soumis aux exigences des rouges, parce 
qu'ils en étaient bousculés. Mais si nous leur parlons d'une 
voix plus douce, ils essaieront de nous cacher leurs petites 
provisions, et nous n'obtiendrons rien. Il faut donc hausser 
la voix, les pousser par les épaules, puisqu'ils n'obéissent 
qu'à la force, et puisque l'arrière ne nous envoie rien du 
tout. 

Nous partons tôt dans la matinée, le général Banguersky, 
son aide de camp et moi, couchés tout long dans des paniers 
d'osier, posés sur patins, qui sont ici le véhicule coutumier 
pendant l'hiver. Une escorte de cosaques nous protège contre 
une attaque toujours possible de la cavalerie ennemie. 

La grande et ancienne chaussée d'Oufa i\ Sterlitamak, que 
nous utilisons, ne montre qu'une seule ornière au milieu, par 



308 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

OÙ les traîneaux et toiite l'artillerie amie et ennemie ont 
passé. La route présente l'aspect d'une mer fouettée par une 
tempête, et dont un froid terrible et subit aurait coagulé le& 
vagues. Les chevaux tirent difficilement nos traîneaux par 
d'énormes fosses, perpendiculaires à la chaussée, profondes 
parfois de plus d'un mètre, qui se succèdent sur des dizaines de 
kilomètres, sans interruption. 

Le vent a cessé. A travers un brouillard qui se dissipe, un 
faible soleil jette des lueurs rouges sur la quadruple rangée de 
vieux bouleaux qui borde le chemin. D'énormes volées de cor- 
beaux se lèvent à notre approche, des champs, où gisent les 
chairs sanglantes d'hommes et de chevaux. Seuls, les rares 
cadavres tout près de notre ornière, livides et durs comme 
pierre, ont, par le bruit continuel des transports, échappé à 
leurs becs. Personne ne les enterre, mais je vois chaque fois 
des groupes de soldats qui ont arrêté leurs traîneaux pour les 
observer, froidement et en silence. Ce ne sont que des cadavres 
d'ennemis. 

Nous nous arrêtons à Tolbasy, pour la nuit. Les affaires 
vont bien, mais notre situation n'est pas sans danger. 

L'ennemi fuit par la chaussée, sur laquelle tous les villages 
avoisinants ont déversé leurs garnisons. Une ligne ininterrom- 
pue de traîneaux, longue de plusieurs dizaines de kilomètres, 
se meut, en panique, vers le Sud C). Notre division, la 12®, les 
poursuit, le 45^ régiment sur la chaussée ; les autres, à notre 
droite et à gauche, les menacent d'encerclement. Les régiments 
4i et 46, devançant le 45* d'une dizaine de kilomètres, ont pris 



(^) Oui, les soldats rouges, prolétaires et communistes, s'épargnent 
les fatigues de la marche, en se laissant transporter en traîneaux par 
les paysans. Calculé à 4 hommes par traîneau, cela fait, pour un 
régiment de i./ioo baïonnettes, et le reste, 450 traîneaux, auxquels il 
faut ajouter au moins 65o traîneaux pour provisions de toutes sortes,, 
munitions, etc. Ctiaque régiment forme donc une immense proces- 
sion de i.ioo transports, qui occupe l'unique route qu'elle peut 
suivre, sur une longueur de 10 kilomètres ou plus. Nos soldats, qui 
vont à pied, — tout comme nos officiers — ont ainsi l'avantage de la 
vitesse, étant moins encombrés. 



SIBERIE 



309 



;à la baïonnette les villages qui leur avaient été désignés. Mais 
notre rapide avance nous a fait perdre la liaison avec nos voi- 
sins de gauche. Et évidemment, les rouges,> qui se retirent 
devant ces derniers, pourraient nous jouer un mauvais tour, 
en nous tombant dans le dos, par des sentiers de traverse, que 
garde incomplètement notre régiment 47, qui a été réduit à 
■un quart de son effectif par des combats antérieurs. 

Mais nous supposons que des troupes qui se font transporter 
■en traîneaux et se font suivre de si nombreux bagages ne 
pensent qu'à leur sécurité. La division rouge, qui se retire par 
la chaussée Arkhanguelski Zavod-Sterlitamak, est menacée par 
la 3^ brigade de cosaques d'Orenbourg, opérant de l'Est. Mais 
on ne peut généralement compter sur les cosaques, tant qu'ils 
ne flairent pas la défaite chez l'ennemi. Et les rouges, qui se 
retirent sans pertes considérables, ne peuvent encore être con- 
sidérés comme battus. 

Je passe la nuit dans une ferme tatare, avec trois officiers 
d'artillerie, qui ont fait la grande guerre. Après avoir fait enle- 
ver tous les lits et divans, qui sont infectés de vermine, nous 
nous sommes couchés sur la paille. Au milieu de la nuit, 
le téléphone résonne dans notre pièce. Le colonel Chlésinski, 
réveillé en sursaut, écoute les plaintes de deux batteries lourdes 
et de deux batteries légères (chacune de 2 pièces) que l'ennemi, 
supérieurement organisé, arrose avec abondance. Ayant reçu 
l'ordre de bombarder les positions ennemies dès l'aube, les 
artilleurs demandent des renforts immédiats en projectiles. 
Les batteries lourdes disposent, l'une de 35, l'autre de '10 obus, 
les batteries légères respectivement de 5 et de 10 obus. Le colo- 
nel Chlésinski, furieux de son impuissance, hurle dans l'ap- 
pareil : 

« Vous n'avez qu'à obéir aux ordres qu? le commandant du 
corps vous a donnés. Quant à moi, je no puis rien vous 
•envoyer. Je vous ordonne d'observer la plus siricte économie 
avec vos provisions ! Vous vous approvisionnerez demain chez 
l^ennemil » 



310 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Immédiatement après, il expédie au C.A. le téléphono- 
gramme suivant : 

« Je TOUS propose de donner un ordre pour retirer immé- 
diatement toutes les batteries du front, où elles sont en danger. 
Depuis plusieurs jours, nous ne recevons plus aucun projec- 
tile. » 

Le fait est que les obus qui nous sont destinés se trouvent 
depuis six jours à Tchesnakovka, et ne peuvent être trans- 
portés, faute de traîneaux. A Oufa, où habitent le général, 
directeur d'artillerie du 4* C.A., avec ses aides de camp, etc., 
tous responsables de l'approvisionnement du front, les traî- 
neaux ne manquent pas, mais il fait gai dans les cafés, on y 
trouve quantité de femmes faciles, on peut encore y mener -- 
Dieu soit loué — une existence digne d'un gentilhomme, 
tandis que, dans ces villages de païens, il fait diablement 
froid, on s'y ennuie, et on s'y trouve parfois en danger. 

Mes braves camarades, colonels Chlésinsky et Bek-Mamédof, 
se plaignent surtout de la pénurie d'obus, mais je n'ai eu 
aucune peine à constater que rien, ou à peu près, n'arrive de 
l'arrière, ni farine, ni surtout ces friandises qui rendent la 
dure vie au front supportable : café, sucre, tabac, etc. On se 
console déjà : 

« Si nous parvenons à accélérer la fuite de l'ennemi, il sera 
bien obligé de rendre gorge. » 

Et je commence à comprendre que cette armée, portée en 
avant par l'énergie des chefs et les excellentes qualités du soldat, 
mais presque isolée de l'arrière, se bat non seulement pour 
vaincre l'ennemi, mais aussi pour se ravitailler. 

6. — Soldats sibériens. — Entrée a Sterlitamak. 

Sterlitamak, le 4 avril 1919. 
La neige continue à tomber à gros flocons dans une très^ 
vague clarté du jour. Cavaliers, paysans tatares, soldats sibé- 
riens, et les traîneaux et canons, placés sur de longs patins, 
tout ce cortège d'hommes et de choses semble se mouvoir 



EN SIBERIE 



311 



comme sous la surface d'une eau transparente, où la lumière 
pénètre de tous les côtés à la fois. 

A une distance de 6 kilomètres de la ville, je rejoins le 
chef du régiment, gesticulant dans un groupe d'officiers, sous 
un des bouleaux séculaires qui bordent la célèbre chaussée. Le 
45* se trouve seul sur la route. A droite le bruit du canon : les 
rouges résistent devant la route vers Samara, qu'on veut leur 
couper. A gauche, rien. Une reconnaissance, pour retrouver 
la liaison avec le 47®, faiblement menée, n'a pas eu de résultat. 
Devant nous, sur la même route que l'ennemi ne pourra quit- 
ter, d'importantes forces qu'il faudra bousculer, si elles ne se 
retirent pas, car il faut occuper Sterlitamak celte nuit. 

Je regarde attentivement les soldats qui se rassemblent au- 
tour de nous. Ce sont les jeunes classes, gamins de 18 à 20 ans, 
dans lesquels la révolution n'a pas encore tué toute obéissance. 
Ils ont fait de rudes marches pendant quatre jours, dans une 
neige profonde, pauvrement vêtus et nourris, se trouvant au 
feu deux ou trois fois par jour, et n'ayant eu pour dormir que 
trois heures chaque nuit. Je vois parmi eux des garçons 
maigres, aux yeux écarquillés de fatigue, presque des enfants 
qui font pitié, puisqu'ils n'ont pas la consolation d'être partis 
comme volontaires. Mais ils sont d'une race accoutumée à 
toutes les duretés de la vie, aux terribles froids qu'aucun autre 
soldat au monde ne supporterait pendant six moi? consécutifs, 
qui, enfants encore, dans les immenses solitudes de Sibérie, 
ont pu s'attendre à devoir s'engager, armés seulement de 
haches, des combats avec des loups et des ours affamés. On 
n'a pas eu le temps — placé devant une armée nombreuse, et 
ne manquant de rien, — d'exercer ces jeunes soldats, d'aguer- 
rir leurs corps contre les fatigues de la vie militaire. L'arrière 
s'enrichit à leurs dépens, leur volant jusqu'aux couvertures 
et bottes, les laissant sans médicaments, sans armes suffisantes, 
sans munitions, sans les douceurs qui consolent les soldats des 
autres armées. 

Mais ils sont soutenus par une discipline que je trouve 
excellente, obéissant à de jeunes officiers sans arrogance qu'ils 



312 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

comprennent, soutenus par leur classe à laquelle le régime 
bolcheviste répugne profondément, et par les villages qui les 
reçoivent en sauveurs. Ils sont soutenus aussi par la victoire, 
par les preuves du désarroi chez les rouges, et enfin par ce 
mélange de camaraderie et d'orgueil militaire, qui — déjà — 
constitue l'âme du régiment. Ils sont les cadets de ces soldats 
russes, qu'on envoyait au feu, en 1914 et igiô, sans fusils, 
sans préparation d'artillerie, en masses denses que fauchaient 
les mitrailleuses allemandes, ces braves qui étonnaient l'étran- 
ger par leur douceur et leur enthousiasme, ces incomparables 
soldats russes — que l'histoire ne reverra plus. 

Deux bataillons du 45*^ restent en place ; le premier, com- 
mandé par le capitaine Sédich — que j'accompagne — avance. 
Sédich range ses 200 hommes (certaine compagnie ne compte 
que 43 soldats) en deux lignes perpendiculaires à la chaussée. 
Plusieurs soldats se mettent à creuser dans la neige dure de 
petites tranchées, d'où il faut les chasser, puisque nous atta- 
quons. Il est 8 heures. Une neige humide nous souffle au 
visage, mais l'atmosphère s'éclaircit. Bientôt il nous semble 
apercevoir à l'horizon le profil sombre de la ville entre la neige 
claire et le ciel grisâtre. Au loin, de furieux aboiements, qui, 
pendant des périodes d'assoupissement, semblent une longue 
plainte âpre et étouffée. Là-bas, passe probablement le train 
des rouges. 

A gauche, vers l'horizon, un petit point rouge qui s'élargit : 
une maison qui flambe. Contre les nuages incendiés, nous dis- 
tinguons l'élégant profil d'un minaret et de la cathédrale. 
Quelques cavaliers passent au loin, parfaitement visibles contre 
le brasier et qui reviennent, puis des mitrailleuses qui éclatent. 

Des coups de fusil sont tirés en face de nous. Il faut de nou- 
veau pousser nos soldats qui se sont arrêtés. Un éclaireur 
vient nous avertir que la tranchée ennemie se trouve devant 
nous, à un demi-kilomètre. Par nervosité, quelques soldats 
se mettent à tirer, sans but, et il faut encore leur imposer le 
silence. 



SIBERIE 



313 



D'un clocher de la ville, nous parviennent très distinctement 
les neuf coups de l'heure. Presque aussitôt, un nouvel incendie 
éclate, tout près du premier, et nous assistons à de brillants 
feux d'artifice, des fusées à double éclatement, de longues 
paraboles lumineuses, allumant le ciel d'un bout à l'autre, et 
accusant contre la neige rougie la longue ligne double de 
silhouettes noires des soldats. Bientôt de longues séries d'explo- 
sions violentes nous parviennent. La retraite des rouges est 
donc un fait accompli, puisqu'ils incendient leurs magasins de 
munitions. 

Des cris prolongés sortent des tranchées ennemies. D'abord 
des noms on mots que nous ne comprenons pas, et après 
quelque temps une voix forte et claire qui crie : 

« Le 3® bataillon vers la chaussée! » 

Nous nous attendons maintenant à une furieuse attaque par 
la. chaussée, menée par les Magyars et Chinois que nous savons 
en face de nous (de jeunes troupes auraient depuis longtemps 
ouvert le feu). Nous mettons nos trois mitrailleuses en position 
sur la chaussée, mais le silence revient. 

Je rejoins les éclaireurs qui, cent mètres en avant, se sont 
installés des deux côtés du chemin. Au loin de vagues figures 
qui se meuvent dans l'obscurité relative. Il faut en avoir le 
cœur net. Je pousse les deux praporchtchiks, et leurs 17 hommes 
en avant. Après trois minutes, les tranchées ennemies, vides. 
Après dix autres minutes, les premières maisons ; les habitants, 
vivement intei^pellés, rapportent que les rouges viennent de 
passer. 

A un demi-kilomètre de la cathédrale, voilà des figures qui 
courent : toute une débandade de fuyards. Des avertissements, 
ensuite des coups de fusil. Nous poursuivons les ombres les 
plus proches dans la cour d'une maison, où elles disparaissent, 
mais, au moment où noiis y entrons, revolver en main, elles 
sautent par-dessus un mtir. Il faut bien abandonner la pour- 
suite. 

Tandis que nos soldats, pajr groupes de deux, fouillent les 
maisons, pour y découvrir des bolcheviks cachés, une fusillade 



314 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

derrière nous : le i" bataillon, enfin arrivé en ville, nous 
prend pour des ennemis. Nous épuisons notre vocabulaire 
militaire : « Idiots, cochons, espèces de saletés, vous tirez sur 
les vôtres I » 

Dix coups d'airain sonnent d'en haut. Une furieuse galopade: 
les cosaques viennent « poursuivre » l'ennemi. La nouvelle 
que nous étions entrés en ville a donc atteint l'arrière-garde. 
Au tournant d'une rue, c'est une joie de voir la sombre masse 
de la vieille cathédrale, avec son lourd clocher, noirci par l'âge,, 
surgir de l'immense fond des neiges. Sterlitamak est à nousl 

7. — Les habitants. — Un a traître ». 

Sterlitamak, le 5 avril 1919. 

Qaand j'entre dans la rue, ce matin, toute la population est 
dehors. Bourgeois et prolétaires, ouvriers et paysans, Russes, 
Tatares ou Bachkirs, chrétiens ou musulmans, hommes, 
femmes et enfants, pleins d'une joie nerveuse, se rassemblent 
en groupes autour de nos soldats et cosaques. 

Habitués à des fusillades et à d'incessants mouvements de 
troupes, ils ont passé la nuit, enfermés dans leurs maisons, 
sans se douter que leur sommeil fût interrompu — déjà — par 
le bruit de nos armes. Quand on a vu les insignes distinctifs des 
grades chez nos officiers, les pattes d'épaule rouges chez les 
cosaques, et l'ordre parfait chez nos troupes qui entrent d'un 
flot continu, tout le monde est resté ébahi de surprise. Il n'y a 
pas d'épanchements de joie ni acclamations ou chansons dans 
les rues, puisque ce sont des Busses. Mais les habitants semblent 
respirer comme une atmosphère rassérénée, ils se promènent — 
du matin au soir — en masses compactes, sans but, bavardant 
avec les nôtres, suivant nos musiques, entrant dans les églises 
pour prier ; il n'y a que les malades restés à la maison. 

La réalisation des rêves bolchevistes avait été confiée aux 
camarades tous ensemble, et à chacun individuellement. Les 
soldats prenaient aux passants les paletots qui leur plaisaient, 
tel communiste entrait dans les chambres de femme, exigeant 



EN SIBERIE 



315. 



une place au lit ou le lit tout entier. On entrait dans toutes 
les maisons, jour et nuit, armes en mains, pour voler. A la 
moindre résistance, vous voilà arrêté comme contre-révolution- 
naire et, le malentendu « éclairci », vous trouviez votre maison 
vide. Et entendez bien que ces mesures n'étaient plus dirigées 
contre les « bourgeois ». On s'attaquait à tout le monde, on 
prenait les meubles aux pauvres, qui, apeurés, laissaient faire. 

Devant la maison qu'habite le chef du 45° régiment, tout 
un attroupement de pauvres paysans tatares et russes, à l'aspect 
misérable, aux vêtements déchirés. En criant, en pleurant, ils 
se plaignent que les rouges leur aient pris les derniers chevaux, 
la dernière vache. Voilà bien des gens guéris du bolchevisme, 
pour les quelques jours que nous serons là. 

I,a note gaie ne manque pas. M"* N..., pianiste méritoire, me 
raconte que les commissaires rouges avaient décidé, dès leur 
entrée en Sterlitamak, que les soldats profiteraient des bienfaits 
de la culture, que la bourgeoisie s'était monopolisée. M™° N... 
et une collègue, sortie, comme elle, du Conservatoire de 
Petrograd, furent nationalisées, pour donner des leçons de 
piano collectives aux camarades. On rassembla une quarantaine 
de pianos dans une salle publique. Les deux dames, assises 
sur une estrade, devant deux pianos à queue, enseignèrent les 
secrets musicaux à une centaine d'ambitieux, pressés autour 
des instruments dans la salle. Les pauvres prolétaires apprirent 
à leurs dépens que les meilleures joies de la civilisation n'ap- 
partiendront jamais qu'aux « kaloï kagathoï » et que leur or 
pur se changera, par le contact avec la foule, en vil métal 
d'ennui et de souffrance. Quand ils s'aperçurent, après deux 
séances, qu'il leur était impossible de jouer un fox-trot ou un 
two-step (idéal musical de la canaille), ils s'éloignèrent en 
grommelant. 

Sterlitamak, le 7 avril 1919. 
Avant-hier, une vingtaine d'officiers, qui avaient servi les^ 
rouges, se sont présentés chez le général Bangucrski, demander 
asile. Ils appartiennent à trois catégories : 



316 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

La première, celle des aventuriers, est représentée par un 
Tchèque, individu louche qui, après avoir servi le général 
Doutof comme espion et s'être attaché à un service de contre- 
espionnage bolcheviste (il le prétend, afin de mieux servir 
notre cause), offre de s'engager dans notre état-major. 11 
supplie de ne pas l'envoyer à Omsk, où il serait très proba- 
blement fusillé par ses compatriotes. 

Il y a ensuite une quinzaine d'officiers de régiments bach- 
Ttirs, qui, trahis par leurs troupes et entourés par les commu- 
nistes, avaient été forcés de suivre leurs soldats chez les rouges. 
On les accepte après une courte enquête. 

La dernière catégorie divise les opinions de nos officiers. Un 
poroutchik de l'ancienne armée, qui vient de remplir les fonc- 
tions de chef d'état-major de la 20® division de Penza, est 
tombé dans nos mains. Je l'ai rencontré trois fois dans les 
bureaux et couloirs de la 12^ division. Il cause avec nous d'un 
air distrait, accepte les cigarettes que je lui offre, mais .se 
sent déjà séparé de nous par un abîme. Il refuse de dire ce 
qu'il sait sur l'année rouge, et s'expose à la malveillance, même 
chez ceux qui seraient portés à excuser sa (( trahison ». Dans 
les violentes discussions qui s'engagent sur lui entre nous, les 
mêmes faits servent de prémisses pour des argmnents opposés. 
Pour les uns, son refus de révéler les plans des rouges prouve 
des conceptions honorables de l'honneur militaire. Pour les 
autres, le poroutchik accepte ainsi la solidarité avec une armée 
qui a traité avec la dernière sauvagerie nos officiers — et ses 
anciens camarades — qu'elle avait pris. En général, les offi- 
ciers volontaires qui ont appartenu à l'armée tsariste de- 
mandent sa mort, à l'exception des vieux, auxquels la vie a 
appris le pardon pour les faiblesses humaines, et qui ont peut- 
être des fils en Russie. 

Le poroutchik a été fusillé cette nuit. Il s'était laissé forcer 
par un membre du Comité supérieur révolutionnaire de guerre, 
à mettre sa signature sous un décret de condamnation à mort 
de nombre de civils. Le peloton d'exécution fut dirigé par 
un de mes amis, jeune officier très brave, sympathique, silen- 



EN SIBERIE 



317 



cieux, qui avait perdu ses biens par la révolution, dont le père 
avait été massacré et les sœurs maltraitées par des rouges. Il 
avait prié le général Banguerski de lui accorder la faveur de 
pouvoir commander le feu contre les (( traîtres » condamnés. 
Nous sommes dans les meilleurs termes, et j'échange avec lu> 
une chaude poignée de main quand je le rencontre. Il a une 
conversation pleine d'intérêt ; mais, quand je l'interroge sur 
« ses » exécutions, il sourit d'un sourire énigmatique, et refuse 
de répondre. 

8. — Optimisme a Omsk. 

Sterlitamak, le 8 avril 1919. 

Le général Banguerski vient de recevoir copie des nouvelles 
directives pour l'armée. Omsk, tout en joie et répandant son 
allégresse dans l'univers, ordonne de poursuivre l'opération, 
sans relâche. On prendra Kazan et Samara, on marchera ensuite 
sur Moscou. En attendant, nos soldats feront des marches de 
3o verstes par jour contre le feu ennemi. Bien entendu, ce cha- 
leureux optimisnie de l'arrière, ce patriotisme des embusqués 
n'améliorera pas le service des intendances. La farine n'arrive 
pas, ni les munitions, ni les bottes, ou les couvertures, ou les 
fusils. Le dégel élargit les rivières ; de petits fleuves ont des 
lits d'une ou deux verstes de largeur. Mais l'enthousiasme 
supportera nos jeunes soldats, là où le feu de mitrailleuses 
posées derrière d'immenses champs de boue, le manque de 
nourriture et de vêtements démoraliseraient tout autre soldat 
au monde. Les compagnies comptent en moyenne une qua- 
rantaine d'hommes de bonne volonté, mais trop jeunes, épui- 
sés. On complétera les effectifs, pendant la marche. Les com- 
mandants de régiment supplient d'accorder du repos, des équi- 
pements et du temps pour le cimentage de la troupe. Mais à 
Omsk, cercles civils et militaires rivalisent en toasts ronflants 
sur les merveilleuses qualités de ce pauvre soldat russe, qui 
se tirera bien lui-même d'affaire, supporté qu'il est par la sym- 
pathie et la reconnaissance de l'arrière. 



318 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Cependant les rouges, en retraite mais non battus, com- 
mencent à offrir de la résistance; les cosaques d'Orenbourg, 
envoyés à leurs trousses, s'en aperçoivent. Leurs soldats ne 
manquent de rien, nous le constatons par les provisions qu'ils 
nous abandonnent. Ils disposent d'une classe qui nous manque: 
celle des «communistes», qui envahissent, partout animés de 
la même furie de fanatisme, tous les services. Ils ont de la 
discipline, de haut en bas. Ils ont retrouvé, tous, la soumis- 
sion, ce bienfait de l'ancien régime, sous des hommes funestes, 
mais qui sont des maîtres. 



CHAPITRE III 



UNE RETRAITE STRATÉGIQUE 



I. L'ÉVACUATIOuN d'OuFA. 

Tourkan (Ouest d'Oufa), le 29 mai 1919. 

LA retraite générale de l'armée de l'Ouest sur la ligne de 
la Bielaia a été décidée. Les raisons en sont multiples : 
Enfiévrés par des succès miraculeux depuis deux 
mois, Omsk et l'état-major de l'armée avaient décidé de conti- 
nuer l'avance, contrairement à l'avis des états-majors au front. 
Les troupes étaient épuisées et avaient perdu jusqu'à deux 
tiers de leurs effectifs C). Plusieurs régiments comptaient entre 
700 et 800 hommes, certaines compagnies entre 4o et 5o sol- 
dats. La fonte des neiges avait démesurément élargi les rivières, 
dont la défense était devenue extrêmement facile. L'ennemi 
allait nous opposer des unités de choc, très bien organisées et 
conduites, qu'enflammerait l'acre parole du prophète Trotski. 
Nos soldats, mal équipés et mal nourris, feraient des marches 
de 3o verstes par jour, et seraient — pour éviter tout retard 
dans la marche victorieuse sur Samara — complétés et con- 
solidés en route. 

Aux inévitables arrêts de l'avance s'est ajoutée la trahison. 
Dans cette armée de paysans mobilisés dans les gouverne- 
ments d'Oufa, Perm et Akmolinsk, n'ayant donc aucune rai- 
son pour se rendre à l'ennemi, on vient d'ajouter des Oukrai- 
niens, supérieurement équipés en costumes anglais tout neufs. 
Au lieu de les disperser parmi les Sibériens, on les a organisés 



{'■) Morts, blessés, prisonniers, déserteurs. 



320 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

collectivement, probablement pour leur faciliter la trahison. 
En leur confiant les attaques, le long de la voie ferrée, on a 
peut-être voulu leur suggérer l'idée d'une reddition en bloc, 
et l'entrée dans leur patrie. La propagande bolcheviste n'a 
pas tardé à s'en emparer. Près de Bougourouslan, un régi- 
ment oukrainien, favori de la mission anglaise et du général 
Kappel, a massacré un grand nombre (on rapporte deux cents) 
d'officiers, s'est unanimement joint aux troupes rouges qui atta- 
quaient et a ainsi ouvert le front. 

Une longue série ininterrompue de petites défaites, tout 
le long du front, ne permet plus d'espérer un retour de la 
fortune. Il sera même impossible de prendre brusquement 
position sur la rive droite de la Bielaia, ce qui ôterait pour 
le soldat fatigué et désappointé, à cette grande opération,, 
le caractère d'un nouvel échec. 

Des milliers de wagons, l'artillerie de trois corps d'armée, 
d'importantes provisions de guerre, poussés en avant pour 
la marche sur Samara, sont maintenant entassés derrière un 
front faiblement défendu. Tout l'intérêt que présente donc la 
retraite d'une armée quelque peu démoralisée devant un 
ennemi supérieurement approvisionné, se concentre sur ce 
tronçon de chemin de fer qui de Tchichma — point de 
réunion des deux lignes de Simbirsk et Samara — mène, 
par le grand pont de Dioma, à la ville d'Oufa. 

La zone entre la Bielaia et le front d'aujourd'hui, déjà 
vouée à l'abandon, et oia l'ennemi commence désormais à 
s'infiltrer ici et là, ressemble ainsi à un vague champ de 
bataille, par les fréquentes incursions de la cavalerie rouge, 
et l'inégalité des résistances que nos troupes, si peu homogènes, 
opposent à la constante pression de l'ennemi. 

Dans cette zone, tout le long du chemin de fer, des troupes 
de garde, stationnées près des gares et des haltes, et cam- 
pant en plein air, surveillent les accès de la voie ferrée. Dès 
le coucher du soleil, on allume dans les prairies et forêts 
de grands feux de camp. Pendant les interminables soirées. 



l)')^ 



1\ 







-*5S:^,=:n 



Au fond, la boucle de la Bitlaia, où cette lourde pièce doit diriger un 
tir de destruction. Personne ne veut aller de l'avant pour l'observation. 




Par la fonte de la nci-e, I.- clirriiii. r>l ,-,.uN.rl .le crollin de eliexal. 
A {,'auche : soldat de Mcolas ^^ iium.iiriiisle; à droite : le colonel 13ek- 
Maniedof, républicain. 



SIBERIE 



321 



les soldats, couchés ou assis autour des flammes rouges, 
retrouvent de chères réminiscences de la vie villageoise dans 
les danses et les délicieuses ritournelles des mélodies natio- 
nales, souvent supérieurement exécutées par un artiste cam- 
pagnard. Les départs réitérés des éclaireurs et sentinelles 
pour les postes avancés sont à peine remarqués dans la fleg- 
matique et insouciante gaîté, qui étonne par son contraste avec 
l'incalculable calamité qui frappe nos armées. 

Mon Avagon, voyageant contre le courant des trains qu'on 
renvoie vers l'Est, n'a avancé que fort lentement pendant les 
dernières vingt-quatre heures. A Tourkan, il s'arrête indéfi- 
niment. 

Une seule fois, ce matin, un commandement a rangé les 
trains dans les haltes et gares sur des voies latérales, sur 
toute la longueur de la voie, et un train blindé, transportant 
des plaies-formes chargées d'autos-mitrailleuses, en route pour 
le front, a traversé, lourd et menaçant, les resplendissants 
paysages ensoleillés. 

Je me trouve maintenant depuis douze heures immobilisé 
dans la petite localité-halte de Tourkan, à 6 kilomètres de 
Tchichma. Des coups de fusil éclatent à proximité. Nos 
avant-postes chassent une reconnaissance de cavalerie enne- 
mie. Les rouges font quelques efforts pour couper la voie 
entre Tchichma et Oufa, où un millier de wagons sont 
entassés. Ne voulant pas risquer de perdre mon wagon, je le 
fais accrocher au premier train en destination d'Oufa. 

2. — Optimisme pendant la retraite, 

Oufa, le 29 mai 1919. 
Par les mauvaises routes, on voit l'artillerie se retirer, avec 
un peu trop d'empressement. Les lourds convois, précédés de 
fortes cavalcades, cherchent de nouvelles positions en arrière, 
positions qu'on abandonnera bientôt, faute de confiance dans 
l'infanterie, 

21 



322 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Quelques états-majors envoient leurs trains en arrière, et 
ne retiennent pour leurs transports que voitures et montures. 
Tous cesi trains, wagons d'état-major, w^agons sanitaires, 
d'intendance, de munitions, de transport de troupes, d'ateliers 
militaires, plates-formes chargées de pontons, de canons, de 
charrettes, de traîneaux, et de toutes les machineries imagi- 
nables, roulent, avec une lenteur amusante, vers Ouf a, sur 
une ligne, dont les constructeurs ne se sont certainement 
jamais laissé inspirer par des considérations stratégiques. Des 
entassements se produisent à Dioma, devant le grand pont, 
sur la Bielaia, et ici à Oufa. Mais de ce désordre apparent se 
dégagent régulièrement d'énormes trains de 70 à 76 wagons 
qui, retardés à chaque halte pendant des heures, rampent tout 
doucement, en faisant leurs 2 kilomètres à l'heure, vers la 
zone de sécurité. 

Pendant sa retraite, notre armée détruit les petits ponts 
pour retarder les trains blindés ennemis, et s'il le faut, sacri- 
fiera le grand pont de Dioma. Mais un tel acte de vanda- 
lisme, après onze mois d'une guerre, dont l'acharnement ou 
le désespoir ne sont jamais allés jusqu'à supprimer un des 
principaux instruments pour la revanche, signifierait peut- 
être le trop complet aveu d'une irrémédiable défaite. 

Acha Balachovska, le i*"" juin. 

Après avoir mis mon wagon en sécurité, je retourne au 
front. Mais l'esprit simpliste des fonctionnaires, tant civils que 
militaires, admet difficilement — une fois la retraite com- 
mencée — un seul mouvement en sens inverse. J'ai donc tout 
le temps, dans la « tiéplouchka », où j'ai pris place avec 
une dizaine d'officiers et une vingtaine d'hommes, de faire 
mes petites observations. 

Les espérances d'il y a un mois ont un caractère si obstiné, 
et la retraite y est tellement contraire, que les bruits les 
plus extraordinaires se répandent et se font admettre, même 
par les officiers généraux, bruits qu'il serait difficile de 
contrôler, puisque les relations avec certains états-majors. 



EN SIBÉRIE 323 

•complètement perdues depuis quelques jours, n'orït encore 
pu être rétablies. On croit, toutefois, que notre retraite fait 
partie d'un plan général, que l'armée Gaïda, qui s'était déjà 
trouvée à lao kilomètres de Kazan, aurait forcé cette dernière 
redoute du bolchevisme sur la Volga, que la fuite des rouges 
et la liaison avec les troupes de Dénikine ne seraient qu'une 
question de quelques jours, etc. On revit, les courages se 
raniment. 

Plusieurs des états-majors se sont bien conduits. Celui du 
général Voïtsckhovski, commandant le 2^ C. A. d'Oufa, est 
par deux fois resté à portée de fusil de l'ennemi. Tel autre, 
par exemple celui du général Kappel, s'est mis à cheval, 
•entouré d'une garde de cavalerie, pour pouvoir plus longtemps 
contrôler le travail des régiments. L'absence complète de ses 
nouvelles, depuis cinq jours, a donné naissance aux conjec- 
tures optimistes, dont j'ai parlé. Il est toutefois étonnant 
qu'on ne soit pas parvenu à établir une liaison par postes 
de cosaques. 

3. — Misère de réfugiés. 

Entre Acha-Balachovska et Oufa, le 2 juin. 

Et toujours ce bruyant mouvement vers l'Est. 3.5oo 
wagons transportent le matériel de l'armée, et la bourgeoisie 
d'Oufa. Fonctionnaires du gouvernement, autorités locales, 
personnel du chemin de fer, prêtres, grands et petits bour- 
geois. Chrétiens, Juifs, ou Tatares, tous ceux qui, sous la 
terreur rouge, sont menacés dé mort ou de tracasseries régle- 
mentées, et qui, par leur position sociale ou leurs amis, ont 
pu s'emparer d'un wagon de voyageurs, ou de bagages, ou à 
'bestiaux. Partout, les portes des wagons sont ouvertes, et 
dans ces milliers de voitures se déroule une vue kaléidosco- 
pique sur la misère humaine. 

Tous ces pauvres gens, revenus à Oufa, il y a un peu plus 
que deux mois, avec meubles et bagages, pleins de confiance 
-en des proclamations et perspec'tives trop optimistes, s'étaient 



324 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

mis à rebâtir leurs foyers détruits. Cette fois, ils n'emmènent 
dans leur douloureuse fuite que ce qui leur tient le plus à 
cœur. Une dame, propriétaire, que j'avais rencontrée à Ster- 
litamak, voyage avec deux enfants et cinq chevaux, tous^ 
entassés dans le même wagon de bétail. Dans d'autres voitures,, 
deux ou trois familles se sont réunies : gens de condition, 
bien habillés, mais qui, en ce sordide entourage, ont de la 
peine à maintenir la propreté. Parfois aussi des spectacles 
plus gais : autour d'une table chargée d'un énorme samo- 
var, un étonnant nombre de jeunes filles, en robes claires, 
pleines de gaîté et de verve. Mais par la plupart des larges 
portes entre-bâillées, on croit voir dans des wagons de bétail ,^ 
des gens courbés sous l'inquiétude et le découragement. 

Et encore, parmi la nombreuse population en fuite, tous 
ceux qui ont su se faire inscrire sur les listes pour les wagons, 
sont-ils des êtres privilégiés. Aux côtés de la voie ferrée, un 
autre interminable cortège accompagne la fuite de la bourgeoi- 
sie : c'est l'exode des petites gens. Il y a d'abord quelques 
<( bourgeois >;, qui n'avaient pas voulu croire à une si invrai- 
semblable et subite défaite, ou avaient préféré rester sous la 
terreur rouge plutôt que d'abandonner le peu qu'ils possé- 
daient, et qui, le dernier jour, quand le canon tonnait devant 
la ville, pris d'une peur féroce, ont jeté quelques effets dans^ 
une charrette, et se sont sauvés, comme s'ils étaient poursuivis 
par des démons. Et puis, en nombres incalculables, des 
ouvriers et paysans, parents de soldats qui servent dans 
l'armée « blanche » ou simplement gens qui avaient fait 
l'expérience du bolchevisme, et qui remplissent maintenant, 
jusqu'à l'horizon, les routes menant d'Oufa à Zlatooust. 

Après l'exode encombrée de la classe aisée et rattachée aux 
traditions gouvernementales, en voici donc une autre qui 
donne bien plus à penser. Toute une populace, sur laquelle 
le gouvernement n'a pu exercer aucune pression et qui, par 
une fuite éperdue et spontanée, manifeste ses véritables sen- 
timents à l'égard d'un régime qui prétend se fonder sur ses 
aspirations. Campagnards, ouvriers, ou tout petits bourgeois,. 



EN SIBERIE 



325 



fuient la cherté des vivres, l'insécurité de la vie, la famine, 
une intolérable tyrannie à mille tètes, qui n'épargne ni les 
croyances séculaires, ni les traditions de la race, ni l'intimité 
■de la famille. Ils ne manifestent aucune affection exagérée 
pour le gouvernement de l'Amiral, mais ils y apprécient un 
régime purement national, dans le sens très vague et d'autant 
mieux compris du mot. Et ils opposent au règne des classes 
•aristocratiques russes ce régime rouge avec son incroyable 
grossièreté qui n'est d'ailleurs qu'une grotesque exagération 
des mauvaises manières, naturellement inhérentes à toutes 
les démocraties C). 

Tout près de nous passe un paysan tatare, avec sa femme 
et un petit garçon, nu-pieds, chargés de sacs, sombres et 
fatigués. Partout, dans les prairies, les champs et aux abords 
<ies forêts, je vois des camps de réfugiés, qui préparent leurs 
sommaires repas au-dessus des branches sèches que les enfants 
sont allés chercher sous les arbres. Des chevaux dételés, du 
bétail qu'on sauve, paissent autour des groupes que composent 
toutes les classes, mêlées dans la fraternité du malheur. Et 
«nfin, sur tous les chemins, jusqu'à perte de vue, la pro- 
cession de réfugiés, par petits paquets. Ce que je vois est 
comme le plébiscite muet et éloquent de tout un peuple, sur 
cette révolution, acclamée comme transition vers un état social 
supérieur, et qui, n'aboutissant pas, devient définilive. 

4. — Soldats en équipements anglais. — Réquisitions. 

Tavtimanova, le 3 juin. 
L'armée Khangine est composée d'unités de valeur fort iné- 
gale. Tout un corps d'armée, aussi bien préparé qu'il pouvait 
l'être à mille kilomètres de cette guerre de surprises, par le 
général Rappel, avait récemment fait son entrée au front, 
des soldats, chez qui on avait voulu éveiller, par de complets 



(') (( Die gutcn Maniorcn vcrschwindcii in deni iMaasse, in wcl- 
<^hom (1er Einfluss des Ilofcs und cincr at)gesclilossenoii Ai istokralio 
nacljlicsst. » 

(Nietzsche, Menschllches Allzumenschliches). 



326 LAGUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

équipements anglais, une nouvelle dignité devant engendrer 
ensuite, tout naturellement, toutes les autres vertus militaires, 
n'ont en rien prouvé être supérieurs à leurs frères d'armes, 
ces sans-culottes qui se battent depuis onze mois. Au contraire, 
un régiment, que tout le monde à l'intérieur de la Sibérie 
admirait comme une preuve vivante du secours que les- 
Alliés apportent à leur sœur malheureuse, s'est rendu aux 
bolcheviks — comme je l'ai dit plus haut — et ces faux 
braves attendent, pour prix de leur trahison, d'être renvoyé* 
en Oukraine. 

Je vois, dans les voitures d'ambulance et « tiéplouchkas » 
qui passent, de nombreux blessés, vêtus à l'anglaise. Un calcul 
sommaire donne pour résultat : 80 % blessés à l'index de la 
main gauche, i5 % au même doigt de la main droite (des 
gauchers vraisemblablement), et seulement 5 % blessés plus 
sérieusement. Tout cela est fort peu rassurant. Je doute que 
de si palpables cas de lâcheté soient avec la même impunité 
commis chez les bolcheviks, dont il y a lieu d'admirer la sévère 
et sanglante discipline. 

Iglino, le 3 juin. 

Deux wagons de munitions, demandés d'urgence pour le 
front, et auxquels j'ai fait attacher notre tiéplouchka, se trou- 
vent déjà depuis deux jours à Tavtimanova. Puisqu'il y a un 
ordre général de retraite, MM. les fonctionnaires, à moins 
d'être suffisamment secoués, — il n'y a rien comme les com- 
missaires rouges ou les cosaques pour leur mettre le revolver 
sur la tempe — n'envoient plus rien en avant. 

Je laisse donc rouiller cartouches et obus à 00 kilomètres du 
front, je fais réquisitionner une charrette de paysan à deux 
chevaux, conduits par un Bachkire, et pars avec mon ordon- 
nance pour Iglino. 

Au village Bachkirskaia — qui est niirabile dicta un village 
russe — où je m'arrête pour prendre quelque part le samovar„ 
de simples paysans, auxquels j€ me suis adressé, me désignent 



EN SIBERIE 



221 



?une petite maison blanche : « Ne venez pas chez nous. Allez 
iîà-bas, c'est un bourgeois I » 

Quelle accusation mortelle à un moment où tout le monde 
croit l'arrivée des rouges prochaine! Dans la maisonnette 
blanche, pauvre mais proprette, et où des gravures et de 
gracieux bouquets de fleurs montrent un certain goût, je trouve 
la femme et la mère du maître d'école, qui lui-même s'est 
«nfui en compagnie du prêtre et d'un certain nombre de pay- 
sans. 

A Iglino, je passe la nuit chez des paysans. Comme presque 
partout, le village se trouve en lutte avec le commandant 
d'étapes, auquel les militaires s'adressent à chaque instant pour 
voitures et chevaux. L'armée « blanche » avait introduit, après 
les méthodes arbitraires et vexatoires des bolcheviks, un plus 
humain système de réquisitionnement. La populace avait com- 
mencé par accueillir joyeusement — parfois en processions 
religieuses Q-) — les « libérateurs », mais a inévitablement fini 
par se cabrer contre les abdications du droit sacré de la pro- 
priété, que chaque armée range parmi les non moins invio- 
lables devoirs du citoyen. Pour la guerre sainte contre les bol- 
cheviks, les paysans ont donné, sans résistance, leurs fils ; 
mais dès qu'il s'agit de leur apporter vivres et cartouches au 
front, ils cachent les voitures et chassent les chevaux dans les 
lointaines forêts. Ils espèrent que, sitôt la paix déclarée, leurs 
fils leur reviendront, et qu'ils retrouveront la cour et l'écurie 
remplies. 



Q) Ces mêmes paysans se sont plus tard partout portés à la ren- 
contre des troupes soviétiques, prêtre en tête, portant dos ikoncs et 
des bannières flottant au vent, offrant le pain et le sel aux vainqueurs. 
Fut-ce une protestation contre les atrocités du gouvernement de 
l'amiral ^ Ou la pure joie du prolétariat de poxivoir acclamer ses libé- 
rateurs ^ Nullement. IJn gouvernement russe (ou autre) aurait le plus 
grand tort d'attribuer une valeur excessive aux manifestations de 
la «volonté du peuple». Le gouvernement d'Omsk ne disposait pas de 
l'élite nécessaire pour diriger la nation. Il avait été trop dur dans les 
villes et trop mou en province. Les paysans redoutaient les commis- 
saires et se moquaient de l'humanité des olTiciers et fonctionnaires 
de Koltchak. En portant chaque fois au vainqueur non seulement le 
pain, mais l'hostie, ils semblaient dire : a Qui que vous soyez, soyez 
forts, et nous vous obéirons et vous aimerons ! » 



328 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Mais le temps presse, et il est impossible de faire le procès 
aux intentions récalcitrantes des habitants. Après avoir, par 
une politique sage et prudente, qui est celle du gouvernement 
d'Omsk pour les provinces, si longtemps ménagé la chatouil- 
leuse susceptibilité des petits propriétaires, sur lesquels le 
régime a voulu s'appuyer, il faut donc hâtivement arrêter et 
punir les gens qu'on soupçonne de vouloir se dérober aux 
ordres de réquisitionnement. 

Torbasly (sur la Bielaia), le 4 juin. 

Parti d'Iglino dans la matinée, j'arrive à midi à Chakcha, 
petite gare au bord de la rivière l'Oufa, où réside le général 
Voïtsekhovski, commandant le 2° G. A. C'est un jeune officier 
plein d'énergie et d'intelligence, dont les débuts en Sibérie — 
comme ceux du général Grévine — ont été secondés par les 
Tchèques. Je retiouve auprès de lui le capitaine Lacau, officier 
français d'une bravoure éprouvée et d'une culture distinguée. 

Les deux armées se regardent, tout le long des rives de la 
Bielaia. Les rouges ont l'initiative, puisque notre rôle se borne 
à attendre. On craint leur traversée à un point particulière- 
ment dangereux, où la rivière forme, près de Krasni Yar, une 
boucle qui empêche la défense intégrale de notre rive. 

Je me rends ensuite chez le général Kosmine, commandant 
la 4* division, à laquelle le secteur Nord d'Oufa est confié. Le 
général Kosmine s'est acquis une renommée, en pénétrant, au 
mois de mars, avec 4. 000 hommes, profondément dans les 
lignes rouges, et en déterminant ainsi la prise d'Oufa. C'est un 
ofQcier instruit et énergique, et il a donné les preuves d'une 
intrépidité qui n'est pas de trop chez les chefs de division dans 
cette guérilla sibérienne. Au courant de ce qui se passe à 
Omsk et dans les intendances, il m'annonce son arrivée pro- 
chaine à Omsk, si les circonstances au front le permettent, 
pour y balayer toute la bande d'embusqués, avec ses quatre 
régiments, qu'il assure avoir complètement en main. 

Dans la soirée, j'arrive chez le colonel Slotof, commandant le 
i4^ régiment. C'est un cosaque d'Orembourg, trapu, respirant 



EN SIBERIE 



329 



l'énergie, aimant la guerre pour la guerre, partageant les 
haines de ses troupes et les enflammant à propos. Il appartient, 
comme les généraux Banguersky, Kosmine, Grévine, les colo- 
nels Moltchanof, Lareonof, et quelques autres, à une catégorie 
d'officiers supérieurs patriotes — pas très nombreux en Sibérie 
— intrépides, d'habitudes simples, aimant et cherchant le 
contact de leurs hommes, ouverts à leurs plaintes et souffrances, 
en somme le genre d'officiers pour ces organisations de soldats 
forcés à la guerre, et qui pourraient faire plus, s'ils étaient 
mieux appuyés par l'arrière, qui les lâche ou à peu près. Il 
existe un abîme entre les régiments qui se battent, isolés, dans 
une profonde misère, et les états-majors éloignés qui dirigent 
la guerre d'une distance de quinze cents verstes. Et on y ren- 
contre deux opinions opposées sur le recrutement, l'exercice, 
l'armement des unités combattantes. 

Par le nombre peu élevé des troupes par rapport au front, 
par les convictions peu décidées chez les adversaires, la guerre 
sibérienne est plus sujette aux surprises et au hasard. Elle 
exige des chefs plus hardis, animés d'un esprit d'initiative et 
d'à-propos, et dont une longue expérience de la guérilla a créé 
une renommée personnelle de bravoure et comme une habitude 
du succès pouvant agir sur les hommes. 

Il y a un an, les officiers dont j'ai parlé ont groupé sous 
l'égide des Tchèques — on retrouve l'étranger dans tous les 
commencements en Sibérie — les premiers volontaires autour 
du drapeau russe. Ces officiers, promus à des postes plus im- 
portants, sont à peu près les seuls exécutants d'aujourd'hui, ne 
pouvant en aucune façon influencer la conduite générale de 
la guerre. 

On organise en arrière du front, sous des officiers dont l'expé- 
rience militaire a été interrompue par un séjour en Chine et 
dans les capitales sibériennes, de nouvelles unités, auxquelles 
on distribue en abondance armes, équipements et commodités 
de la vie. On abandonne à eux-mêmes ces autres régiments 
qui sont en campagne depuis une année, on les laisse se 
débrouiller comme ils le peuvent, pour la nourriture, l'habil- 



330 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

lement, l'armement, et on leur conseille cyniquement, quand 
ils se plaignent, d'aller s'approvisionner chez les rouges. Ils 
l'ont fait depuis l'avance. Pendant la retraite, l'intendance 
rouge, abondante et contrôlée par des maîtres sévères, leur 
fait défaut! 

6. — Sans-culottes mahométans. 

t 

Novo-Torbasli, le 5 juin. 

Le colonel Slotof me présente son régiment. Figurez-vous 
plusieurs centaines de jeunes gens, ayant' en général bonne 
mine, et dont une grande partie ont un air fort décidé, mais 
qui, par l'ensemble de leurs costumes, casquettes, armes, res- 
semblent plutôt à une bande de brigands qu'à un régiment de 
ligne. Ils sont vêtus de tuniques, vestons, fracs, blouses ou 
chemises, la plupart honteusement déchirés. Ils portent une 
effroyable collection de culottes, pantalons collants ou flottants 
de toutes couleurs, et à travers les innombrables déchirures des- 
quels le corps nu est pleinement visible. Des casquettes grises, 
brunes, noires et vertes, bonnets d'étoffe ou de fourrure, cha- 
peaux de feutre, de cuir, de castor, ronds, pointus, carrés, tri- 
cornes, chapeaux de noce, de Tyrolien, de prêtre. Des bottes 
noires, rouge flamboyant, jaunes, souliers de cuir ou de feutre 
(valenki), jambières et guêtres, dans un état horrible, déchets 
de collections préhistoriques. Un soldat sur neuf ou dix est nu- 
pieds. Ici et là un type souriant, tout fier de pouvoir se pré- 
senter dans un costume neuf, aux bottes reluisantes : l'heureux 
bougre a tué un communiste de marque. 

Pourtant cette troupe s'est battue depuis un an, manquant 
parfois de linge pour se couvrir les pieds par un froid de 
4o degrés (pendant quelques mois, personne ne disposait de 
chaussures). Après avoir commencé la campagne de lékatérin- 
bourg en septembre 1918 avec 5 cartouches par homme et 
sans mitrailleuses, ce régiment en loques et haillons peut main- 
tenant mettre en ligne 70 mitrailleuses, prises à l'ennemi. 

Une des raisons de ces remarquables qualités de combat 
consiste en un acharnement religieux et racial. Le régiment 



EN SIBERIE 



331 



est, pour 70 %, composé de musulmans (Bachkircs) du district 
(ouezd) de Zlatocust, dont les habitants ont considérablement 
souffert des détachements rouges, Le nombre des volontaires 
(200 sur les 900 hommes que compte le régiment) est relati- 
vement élevé. Les populations musulmanes, cherchant une 
remarquable solidarité avec les orthodoxes, dont ils ont par- 
fois défendu églises et cloîtres, ont apporté, dans les attaques, 
un peu de la sainte fureur que les trop prétentieuses négations 
de la religion inspirent au vrai musulman : (( Les incrédules 
ont le mensonge pour guide. Les croyants marchent au flam- 
beau de la vraie foi (^)! » T'n jeune garçon me dit : « Les bol- 
cheviks nous ont dit qu'il fallait que la Russie tout entière ait 
les mêmes opinions en toutes choses, et que nous-mêmes, pour 
cette raison, devrions sacrifier les nôtres. Ils ont pris à nos 
parents le blé et les chevaux, ils veulent aussi nous prendre 
la foi. Nous ne nous soumettrons pas! » 

Je considère comme une autre raison des remarquables suc- 
cès que le régiment a connus, l'impitoyable dureté qu'il exer- 
çait envers l'ennemi. Après avoir trouvé officiers et camarades- 
massacres dans des circonstances atroces, ces soldats ont usé 
systématiquement et sans pitié du droit de représailles. Leur 
renommée, faile de bravoure et de dureté, est telle, que partout 
le vide s'est fait autour d'eux. Dans celte guerre, toute la 
tactique des petites unités consiste en des essais d'encerclement: 
une force ennemie, menacée d'être coupée de sa base par un 
tel régiment, se retire immédiatement. 

Le gouvernement d'Onisk flotte entre deux courants : celui 



(^) Les seules églises auxquelles la propagande bolcheviste en Sibérie 
ne s'est jamais attaquée sont les synagogues. Les églises orthodoxes 
ont été le plus souvent abandonnées par les Russes avec une vouloric 
remarquable. Au gouvernement d'Oufa, non seulement les mosquées, 
mais les cloîtres chrétiens ont été défendus par les Bachkires. Un 
Talare qui remplit à Oufa, au mois de mars la fonction de gardien 
de deux boutiques, l'une d'ikones, l'autre de linge, ne quitta pas la 
ville — quand les rouges approchèrent — avant d'avoir mis l(>s 
ikones en sécurité. Il abandonna le linge. Au gouvernenieni île Bele- 
bey, les Tatares vivant près d'un cloître de fenunes en défendirent, 
armes en mains, l'approche aux rouges : li's paysans russes l'avaient 
abandonné. 



332 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

^es cosaques, dont on oppose la nagaika à la terreur bolche- 
viste, et une politique, peut-être influencée par l'étranger, qui 
repose sur des principes humanitaires et des considérations 
utilitaires. Au moment où j'écris, des procureurs militaires 
provoquent arrestations et emprisonnements de nombreux of- 
ficiers qui ont exercé des représailles contre le prisonnier 
ennemi. Des chefs méritoires ont ainsi été jetés en prison, 
^our avoir maltraité et tlié des communistes C)- Si les quatre 
services du contre-espionnage d'Omsk avaient usé des mêmes 
méthodes — ils auraient sans danger pu apporter des ména- 
gements dans les leurs — envers ceux qui conspiraient contre 
les précieuses vies de l'amiral, de ses ministres et des 2.5oo 
officiers des bureaux de la capitale, le gouvernement aurait 
succombé depuis longtemps. 

Même la guerre au front occidental — guerre entre gens 
plus civilisés et de moeurs apparemment plus douces — a 
connu de nombreux cas d'atrocités qu'on a été obligé de 
commettre, afin de ne pas laisser à l'adversaire un avantage 
dont il abusait. Dans toutes les guerres, les inventions de" 
l'adversaire le plus dur et impitoyable ont une tendance h 
devenir de droit et définitives. Seul celui qui se sent fort, a 
droit d'être généreux. La générosité d'un faible n'est jamais 
interprétée comme une vertu, mais comme un calcul. 

7. — Guerre défensive. 

Novo-Torbasly, le 5 juin. 
La rivière Blanche (Bielaia) sépare les adversaires sur une 
longueur de 200 kilomètres, et il semblerait que chaque rivière 
sibérienne est une idéale ligne de défense. Ici, le fleuve 
formd cependant une boucle, coupant dans notre front une 
presqu'île, qu'il est difficile de défendre intégralement. L'en- 
nemi en occupe — c'est-à-dire sur notre rive — la pointe, où 



(}) Deux jeunes ofûciers m'ont écrit des lettres demandant d'inter- 
venir à leur profit auprès du général Sakharof : pour avoir fait battre 
un spéculateur bolcheviste, ils étaient menacés de détention comme 
•criminels de droit commun. 



SIBERIE 



333 



SCS positions forUfiéos et cachées derrière une forêt, sont, en 
outre, protégées par ses mitrailleuses sur la rive gauche. Il' 
a un excellent observatoire au sommet d'une colline, remon- 
tant à pic de la rivière. 

En face, près du village Krasni-Yar, qu'il occupe, l'ennemi 
tient sous vapeur un bateau, que nos troupes ont malheureu- 
sement laissé sur l'autre rive, et que la forêt dont j'ai parlé 
plus haut ne permet pas de repérer. Nos batteries ont reçu' 
pour tâche de détruire par tir indirect ce navire qui pourra, 
un jour, servir au transport des canons ennemis. Avant d'épui- 
ser les 45 obus qu'on vient de nous apporter, il faudrait ins- 
taller un observatoire, dans la forêt qui nous cache le navire. 
Il faudrait pour cela une centaine d'hommes décidés, sous un- 
chef énergique, mais il semble que, depuis peu, un ressort 
se soit brisé. L'ordre d'aller incendier la forêt n'a pas été exé- 
cuté : « Le sol serait trop marécageux! » Un autre ordre : 
« Pousser les rouges à l'eau et installer sur la rive un artilleur 
pour diriger le tir », ne l'est pas non plus, a On ne connaît pas 
exactement le nombre des ennemis I » Les tranchées dans la 
presqu'île, que je visite minutieusement, se trouvent séparées 
de la forêt que l'ennemi occupe par une bande de terrain 
d'un demi-kilomètre. Aucun désir d'avancer. L'artillerie ne 
pousse donc pas, l'infanterie reste sur la défensive, et chacune 
des deux se plaint de l'autre. L'esprit d'initiative est sévèrement 
atteint. 

A ceux de mes lecteurs qui seraient disposés à blâmer sévè- 
rement les jeunes officiers de l'armée sibérienne, je fais remar- 
quer qu'aucun officier au front occidental ne s'est jamais 
trouvé dans des circonstances semblables : après la trahison 
de Bougourouslan, chaque chef russe peut craindre d'être 
abandonné par ses hommes et livré à d'atroces tortures, tandis 
que les ordres d'en haut défendent des représailles préventives. 

Les ordres de retraite étant donnés, on n'attaque plus, ni 
ici, ni nulle part ailleurs. Sur un front aussi dégarni (des 
deux côtés), la chance est inévitablement pour l'adversaire qui 
attaque, si l'autre n'est décide qu'à tenir. On laisse donc tran- 



334 LA GUERRE RUSSO-SIBERIE xN NE 

<juillement en possession de l'ennemi ce bout de terrain dans 
notre zone, oii, probablement, une traversée — que tout le 
monde craint avec une philosophie stoïque et résignée — se 
prépare déjà. 

8. — La ville d'Oufa sous un régime de cosaques. 

Oufa, le 5 juin. 

J'entre à Oufa, du côté Nord, à la fin de l'après-midi. A part 
un bombardement peu intense, auquel les rouges soumettent 
la ville, j'y trouve un ordre parfait. Dans les faubourgs — 
pour une grande partie abandonnés — quelques familles d'ou- 
vriers et paysans, tranquillement assises devant leurs maison- 
nettes, attendent les rares soldais qui passent, pour les inter- 
roger. Le centre de la ville est complètement abandonné : le 
regard traverse les maisons vides. 

Au logis qu'on me désigne, je trouve la lumière électrique, 
l'eau dans la salle de bain. La municipalité siège ; un bureau 
pour les affaires du gouvernement, un autre pour les questions 
du ravitaillement, fonctionnent ; la milice occupe les carre- 
fours ; les pompiers traversent les rues pour éteindre les incen- 
dies causés par les obus des rouges. Cet appareil de l'ordre dans 
une grande ville vide, cette apparence de vie normale dans 
une population d'ouvriers, travaillant sous le regard des co- 
saques qu'on voit circuler partout, fait soupçonner que la 
nagaika et le revolver n'ont pas été étrangers à ces subites con- 
versions. Voici ce qui s'est passé : 

Le i®"" régiment de cosaques de Sibérie, en temps ordinaire 
■caserne à Omsk, avait été envoyé dans la direction de Tchi- 
chma, pour y arrêter l'avance ennemie. Il se trouva en face 
d'un détachement monté, fameux pour sa bravoure et ses 
cruautés, celui de Kachérine C)- H le retint pendant 2"4 heures 



(^) Trois frères Kachérine ont organisé des détachements de co- 
saques «rouges». Leur père, riche cosaque, ataman d'une stanitza de 
l'Oural, et ancien khorounji au front allemand, avait posé sa candi- 
dature pour le poste d'ataman du district (okroug) de Verkhnié-Oural, 
et échoué. Deinde irae. Homme sans conviction — comme Goloubief 



EN SIBÉRIE 335 

devant le grand pont de Dioina, permettant ainsi aux piétons 
et équipages attardés de se retirer en ville. Pendant cette jour- 
née, les scènes les plus sinistres s'y jouèrent. 

Une nuée de spéculateurs — on dit pour la plupart Israélites 
— venus de Sibérie pour attendre ici, entre deux fronts, la 
vague de famine montant du Centre de Russie, se mirent en 
contact avec les soldats, qui leur vendirent les provisions de 
farine (24o tonnes à la gare) de l'armée. Les énormes quantités 
d'eau-de-vie que le gouvernement de l'amiral avait préparées 
dans les villes sibériennes furent l'objet de tous les désirs. La 
direction du Vinni-sklad distribua aux soldats, à leurs amis et 
amies, en quelques heures, mille védros (20.000 bouteilles) 
d'alcool à 96 %. Ce fut bientôt une ivresse générale. On 
brisait les devantures des boutiques, des bandits entrèrent 
dans les maisons et commirent des vols et des meurtres. 
Hommes, femmes et enfants se réfugièrent dans les églises pour 
prier. Les ouvriers de toutes les usines cessèrent le travail, pré- 
textant le bombardement. Le personnel médical d'un grand 
asile d'aliénés, médecins et gardiens, déserta. Les incendies 
qui éclatèrent partout ne furent plus éteints, sous le prétexte 
que tous les chevaux avaient été emmenés par l'armée « blan- 
che ». Les bolcheviks locaux, en face de ce désordre, croyant 
en la prochaine entrée des bataillons soviétiques, sortirent de 
leur longue réserve. Quelques « intelligents » rouges répan- 
dirent des proclamations acclamant la République soviétiste 
et préparèrent d'énormes drapeaux rouges, où j'ai vu en colos- 
sales lettres blanches : « La bienvenue à la République socia- 
liste soviétique fédéra tive russe I » Ils entrèrent en contact avec 
l'ennemi et favorisèrent l'entrée de quelques commissaires et 
officiers bolcheviks déguisés. Vers le soir, des signaux lumi- 
neux éclatèrent tout près de nos batteries en haut de la gare. 
Nos radeaux, amarrés près de la rive droite, en vue d'une 



au Don, etc., — il offrit son bras aux bolcheviks. Ses trois fils, 
officiers russes comme lui, ^cns fort peu intellifrcnts, comme la plu- 
part des cosaques, mais brutaux, féroces, grands buveurs, compris <'f 
aimés des leurs, orpanisèrtnt des détacliements de clioc qui sont 
parmi ce que Trotski a de meilleur au front. 



336 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

digression possible vers l'autre rive, furent détachés et emme- 
nés par le courant. Dans ce pandémonium, de petites bandés 
de brigands furetaient les maisons pendant une interminable 
nuit sans lumière. 

C'est à ce moment que les cosaques entrèrent en scène. Le 
i*"" régiment de cosaques de Sibérie a une longue expérience 
à manier les problèmes que les révolutionnaires posent aux 
gouvernements russes. Dans quelques heures, les ouvriers de 
l'usine à eau et de l'usine à électricité avaient été ramenés à 
leur travail par des pelotons de cosaques parfaitement disposés- 
à les exécuter au moindre signe de chômage ou de sabotage. 
Les médecins de l'asile d'aliénés, placés entre l'alternative 
d'être fusillés sur place ou de continuer leurs travaux, se ran- 
gèrent docilement, suivis de leurs acolytes. Les pompiers, sous 
leurs énormes casques de cuivre poli, attelés, au lieu de* 
chevaux, aux pompes, et toujours escortés de cosaques fort 
taciturnes, allèrent partout éteindre les incendies,. Les explo- 
sions de joie des rares, mais bruyants bolcheviks cessèrent. 
Espions, propagateurs du nouvel évangile, bandits, spécula- 
teurs, marchèrent, en lignes ininterrompues, sous les fouets 
des cosaques, hauts à cheval, vers les lieux les plus déserts, et 
certes pas pour y être décorés. Après un jour et demi, on au- 
rait pu entendre tomber une épingle à Ouf a. Il y régnait un 
ordre qu'elle n'avait pas connu dans ses jours les plus pros- 
pères. Ge fut l'ordre de Varsovie. 

Mais là ne s'arrêtèrent pas les bienfaits des cosaques. Le 
commandant de la ville, le très énergique aide du chef du 
i*"" régiment, jugea nécessaire la reprise de la vie « normale ». 
Puisque le conseil municipal avait été évacué avec tous se* 
services, la population tout entière fut convoquée, toujours 
par les cosaques. Le commandant tint à cette foule apeurée un 
discours plein de menaces et de bon sens, lui fît nommer, en 
moins d'une heure, sous un beau ciel d'été, un maire, un con- 
seil niunicipal, un conseil régional (ziemskaia ouprava) et 
quelques autres comités qui reçurent l'ordre d'ouvrir, sans 
aucun retard, leurs bureaux. 



336' 



^^A* t. 






^^ 



Soldats lîaclikiis du i\^ régiment sibérien, en liailloiis, pliisii-urs nu- 
picds. Les effets envoyés au front ont généraleinenl l'Ii' vendus eu route. 




Un des régiments les mieux li.diilh'-. Iiii-<e< <{ i;,h Iikii<. 



ENSIBÉRIE 337 

Pour ma part, je suis d'avis que les cosaques, k Oufa, ont 
<lonné un excellent exemple au régime démocratique. Ils ont, 
sans effort apparent, tiré de l'anarchie une organisation sociale, 
(basée sur le système électif, et appuyée sur vm ordre absolu. Il 
•est vrai qu'ils ne se sont pas pour cela démis — après cet 
insigne bienfait — de leurs pouvoirs de contrôle. La milice 
portait les rouges pattes d'épaule des cosaques de Sibérie, et 
les pelotons d'exécution continuèrent à organiser, jour et 
nuit, de sinistres cortèges par les rues, dont le spectacle fit 
perdre l'haleine aux bourgeois mêmes (*). 

Dans les sociétés civilisées, nous ne connaissons la force qui 
•en assure la stabilité que sous l'aspect d'agents de ville pater- 
nels et débonnaires, posés — presque en sinécure — aux coins 
des rues. Ces cosaques de Sibérie sont leurs confrères, et il 
serait injuste de leur associer, tant en Russie qu'en Sibérie, les 
organisateurs de meurtres en masse et les assassins de citoyens 
innocents. 

Il faut toutefois que cette force brutale, inexorable et — il 
faut le dire — parfois aveugle qu'on lâche sur des groupes 
■entiers de fauteurs de désordres, soit bien domestiquée. Que 
leur chef soit Son Excellence Volkof ou quelque autre formi- 
dable cosaque enraciné dans le dogme de la force, il faut que 
le chef du gouvernement soit tellement au-dessus et indépen- 
dant de lui, qu'un simple geste d'autorité — sans jeux d'équi- 
libre — suffise pour le faire rentrer dans son rôle subordonné. 
Des deux côtés de la frontière d'Asie, c'est la faiblesse des 
.gouvernements qui se venge sur les citoyens. 

9. — La Bielaia est traversée. 

Oufa, le 6 juin. 
Hier, la Bielaia, puissant fleuve sibérien et obstacle quasi 
•définitif, a été traversée par l'ennemi, en face du C.A. du 
général Galifsine, au moment même où son état-major rap-' 



Q) Les cosaques ont fusillé à Oufn, pendant leur court interrJ>pne, 
•670 personnes. 

22 



338 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

porta au commandant de l'armée que les rouges ne passeraient 
pas et que les patriotes pouvaient dormir sur deux oreilles. 
Pendant toute la journée, les ofiieiers de notre 12* division 
(général Banguerski) occupant le secteur Sud d'Oufa, ont 
observé des transports de troupes et de canons dans la direction 
Nord. C'est donc là que va se jouer le sort de la ville. 

Cette nuit, les rouges ont avancé leurs canons, avec une 
incroyable audace, jusque tout près du fleuve, d'où nous le& 
avons chassés par un tir direct. Pendant ce duel d'une heure 
qui n'a, en somme, abouti à rien, l'ennemi a fait un essai de 
traversée qui a échoué, grâce à une bonne surveillance par !e 
i3® régiment. 

On a placé quelques batteries légères en haut de la gare, 
surplombant la rivière. J'y trouve une vue magnifique sur les 
immenses prairies du gouvernement d'Oufa, couvertes d'une 
herbe claire et touffue, et inondées par la fonte des neiges. 
Les eaux puissantes de la Bielaia serpentent entre les rares 
bosquets et dessinent en bas, sur l'interminable pelouse, un 
large méandre, resplendissant sous un ciel brûlant. Sur les 
rives de ce fleuve, jadis si vivant et maintenant si complète- 
ment abandonné par la navigation, au-dessus de la ville na- 
guère si prospère, et sur les champs que personne ne laboure, 
éclatent les obus, au hasard, et dans le vide. 

Nos batteries attirent le feu de l'ennemi, notamment deux 
canons lourds, posés en plein marché, au centre de la ville, 
et quelques batteries derrière la crête qui surplombe la Bielaia. 
Mais on semble en avoir mal signalé les emplacements à l'en- 
nemi. Le bombardement traverse la ville, ne portant l'indice 
d'aucun système. Après trois jours, aucun obus n'a touché nos 
batteries, aucun soldat n'a été tué ou blessé. La bourgeoisie 
est entièrement absente. On ne voit courir partout, blêmes et 
haletants, que des femmes et enfants, appartenant à la classe 
ouvrière, pour échapper aux projectiles de leurs amis. 

Ce matin, la Bielaia, insurmontable ohstacle, si elle était 
gardée par r»» bonnes troupes régulières, a été franchie par 



s I B E K I E 



339 



l'ennemi à un second endroit, près du village Krasni-Yar, 
exactement au secteur que j'avais visité. Les rouges ont utilisé 
pour le transport des 24 canons, qui se trouvent déjà sur notre 
rive, ce bateau à vapeur que nous n'avons pas, depuis quatre 
jours, réussi à détruire. 

Qu est-ce qui se trouve à la base de ces séries ininterrompues 
de coups d'audace (audace si peureuse I) et de succès chez 
l'adversaire et des uniformes négligences, faiblesses, aveugle^ 
ments chez les nôtres .►* Pourquoi cette brusque inversion des 
rôles .^* D'où vient aux bolcheviks, après une si misérable 
retraite, cette subite tension de l'esprit qu'on appelle un « moral 
élevé », et comme une confiance en la supériorité de leur 
causer* Comment cette volonté si tenace de vaincre, chez les 
chefs bolchevistes, se communique-t-elle avec une plus grande 
facilité aux jeunes paysans, pourtant si peu enflammés pour 
la guerre civile? 

L'absence de boissons alcooliques chez les rouges, les for- 
mations de volontaires communistes, l'impossibilité pour les 
oftîciers du métier de se faire embusquer, le contrôle des 
intendants et des états-majors par des commissaires politiques 
intéressés à la conservation de leur régime, voilà autant de 
facteurs imperceptibles, dont chacun semble sans importance 
et négligeable, mais qui découlent si uniformément de leur sys- 
tème, qu'ils en prouvent la supériorité et qu'ils déterminent 
nos défaites. 

lo. — Batailles sans énergie. 

Stepanovka, le 8 juin. 

Trois régiments rouges ont franchi la Bielaia et marchent 
sur Oufa. Le commandant de l'armée leur oppose un groupe 
de manœuvre composé de trois régiments (-.icf et So" d'infan- 
terie et i" de cosaques d'Orembourg), sous le colonel Lareonof, 
compagnon d'armes de Péjiélaief, Voitsékhovski, Grévine. 
Voici donc un objectif déterminé : on devra rejeter une force 
à peu près égale, acculée à une large rivière, sur l'autre rive. 



340 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Le salut de toute l'armée dépend de l'issue de la lutte, et peut- 
être celui de la patrie. Combien de raisons impérieuses pour 
engager toutes ses forces dans le combat! Malheureusement, 
on n'improvise rien sur les champs de bataille. Les forces, les 
actions du passé s'y jugent, toutes les fautes et impréparations 
s'y vengent! 

A peine sorti d'Oufa, je tombe dans un groupe nombreux de 
soldats en guenilles, conduits par des sous- officiers. Ce sont 
des effectifs de complément, qu'on vient d'envoyer à quelques 
régiments au front, sans fusils (il n'en manque pourtant pas), 
et qu'on a utilisés, faute de mieux, à charger, dans les wagons 
les provisions de l'armée à la gare d'Oufa. Ce travail terminé 
ou simplement interrompu par l'approche des rouges, on les 
envoie en arrière, sans indications quelconques. 

Le colonel Lareonof se trouve à Stepanovka. La route qui y 
mène se trouve sous le feu ennemi. En faisant un détour, pour 
épargner nos montures, je rencontre le colonel Lareonof, en 
route pour l'état-major du groupe. Un lieutenant-colonel offre 
de me conduire vers les lieux du combat. Il semble qu'on va 
attaquer! Nous prenons le galop pour arriver à temps, et dis- 
tançons bientôt mon ordonnance, un Serbe, dont — contrai- 
rement aux traditions de sa race — l'ardeur guerrière diminue 
à l'aspect d'une bataille. 

La bataille se déroule dans une vallée formée par deux 
énormes vagues de terrain parallèles à la Bielaia. Du village 
oij nous nous trouvons, une brusque pente descend vers un 
petit ruisseau et forme ensuite, en remontant doucement vers 
une seconde crête qui ferme l'horizon et qu'occupe l'ennemi, 
une plaine sans élévations et tout unie, profonde de deux kilo- 
mètres. Deux petits ruisseaux et quelques longues haies la 
coupent en larges bandes, couvertes de blés et d'herbes fleuries 
et parsemées de petits bosquets d'arbres et d'arbrisseaux. Un 
second village, Gladigewa, situé en bas et à droite, dont les 
maisons disparaissent dans une sombre verdure, est le premier 
objectif de l'ennemi. Les mitrailleurs ennemis arrosent la 
vallée de balles, dans toute sa largeur et au hasard. 



EN SIBERIE 



341 



Descendus dans la plaine, nous dépassons, déjà avant le 
premier ruisseau, nos cavaliers, une compagnie d'éclaireurs 
montés et deux sotnies de cosaques, en réserve. Plus loin, deux 
auto-mitrailleuses qu'on me dit inutilisables, et les voitures de 
munitions pour fusils et mitrailleuses, cach'ées derrière les buis- 
sons. Ensuite une longue ligne de petites fosses individuelles, 
parcourant toute la vallée, et d'où nous poursuivent les yeux 
fatigués des fantassins sordidement vêtus. Devant les fermes 
isolées, qui précèdent le village, quelques officiers d'un régi- 
ment en ligne et une demi-solnie de cosaques cachent leurs 
chevaux pour les protéger contre les nombreuses balles égarées 
dont on entend, autour de nous, le doux bruissement dans 
l'herbe, ou le clapotement dans les étangs et flaques de boue. 
Les habitants attendent avec une obstination vraiment russe, 
mais la mort dans l'âme, la fin de la bataille dans leurs mai- 
sons sans caves, que, de temps en temps, les b&lles traversent, 
mais qu'ils craignent d'abandonner au hasard d'un incendie. 

A un demi-kilomètre en avant de nous, deux vagues de 
soldats ont dépassé le village dans la direction de l'ennemi. Le 
feu ennemi redouble d'intensité, je vois les hommes subitement 
se coucher et puis se lever après des signes ou menaces des 
officiers. Un ralentissement du mouvement ; puis la première 
vague, en s'arrêtant, arrête la seconde. Au village, nous trou- 
vons une compagnie entière, nouveaux soldats, pour une partie 
sans armes, errant derrière les maisons, craintifs comme des 
moutons. Nous leur crions qu'il faut se mettre en ligne, 
rejoindre leurs camarades en haut et nous demandons oii se 
trouvent leurs officiers. On ne pQut nous en désigner. Proba- 
blement ceux-ci ont-ils simplement ôté — comme j'ai déjà pu 
le constater quelquefois — les insignes de leur grade, qui, en 
cas de capture, aggraveraient leur sort. Voilà donc la démons- 
tration faite de l'utilité des atrocités, contre ceux, bien entendu, 
qui n'y répondent pas. 

Nos soldats, en haut, n'ont pas mangé depuis deux jours, 
les provisions ont été envoyées en arrière, par surcroît de pru- 
dence, et personne ne leur apporte quoi que ce soit. Pourtant, 



342 LA GUERRE RUSSO-SIBÉUIENME 

je les entends qui poussent des cris : a Hourrah!», cris bien 
faibles et presque étouffés par le piaffement des chevaux, le 
sifflement des balles, et par d'autres cris venant de l'arrière et 
qu'il est difficile de comprendre. A nos côtés, les piétons 
regardent, hébétés. A gauche, près de la crête que les rouges 
ont abordée obliquement, une sotnie de cosaques attend l'issue 
du combat, décidés à poursuivre, mais non à attaquer. 

Sur la crête, devant les nôtres, se dessinent contre un flam- 
boyant coucher de soleil, les nombreux profils des rouges, ac- 
compagnés de celui d'un cavalier haut à cheval, probablement 
un commissaire, en tout cas un type qui n'a pas la frousse. Il 
y a comme un moment d'attente entre nos vagues qui avancent 
et la ligne de rouges, immobile à cent mètres, inondant la 
vallée de balles. Deux silhouettes tombent, encore une, quelques 
soldats à côté commencent à fuir, la première vague arrête la 
seconde, puis toutes deux disparaissent, mais après quelques 
instants, nous voyons les nôtres, ici et là, surgir des hautes 
herbes et, par bonds courts, fréquemment interrompus, revenir 
derrière les postes avancés et la ligne de tranchées. Les blessés 
sont, comme presque toujours, abandonnés. 

C'est donc le four aux rouges de crier « Hourrah! », et ils 
pourraient, en poursuivant leur élan, enfoncer nos lignes. 
Mais n'oubliez pas que ce sont exactement les mêmes soldats 
que les nôtres, ni mieux ni moins bien disposés et que leur 
supériorité relative est composée d'un nombre de facteurs im- 
pondérables, n'agissant que lentement. Ne vous attendez pas 
à des coups de théâtre chez ces troupes si faiblement inspirées I 
Dès que nos vagues sont rentrées et que nos mitrailleuses ont 
commencé à tirer, le rouges victorieux disparaissent à leur tour. 
Nos réserves se mettent à fuir. Il n'y a plus rien à faire, nous 
suivons le courant. Très peu de blessés, et déjà quelques-uns 
de ces fuyards que la guerre actuelle a fait connaître et qu'une 
subite et souveraine peur emporte, isolés, sans arrêt, jusqu'à 
3o ou 4o kilomètres en arrière. Je vois encore la face d'un 
pauvre diable de paysan bachkire, qui nous dépasse, vieillot, 
les yeux écarquillés et en pleurs dans un visage hébété par 



EN S I U É H I E 343 

l'effroi, et courant à perdre haleine. Nous lui demandons : 
<( Oii? Pourquoi? » Mais il n'entend rien et poursuit sa course 
•sans regarder. 

Rentrés près de nos autos-mitrailleuses, nous persuadons le 
-commandant de les faire avancer. Il objecte que les moteurs 
«e trouvent dans un pitoyable état et s'arrêtent fréquemment, 
que les pneus sont pleins de trous et de cassures, que les car- 
touches (françaises ou américaines, je ne me souviens plus) ne 
sont pas adaptées aux mitrailleuses, et que toute réparation 
a été impossible depuis deux semaines, puisque, par une des 
inexplicables maladresses auxquelles on se heurte ici à chaque 
instant, les voitures-ateliers ont été envoyées 5o verstes plus 
loin. Le commandant, un capitaine et officier du métier, hésite 
à envoyer ses machines à l'avant, mais je réussis à l'y décider. 
{Quelques verres de vodka au chauffeur et aux hommes de 
l'équipage, et nous voilà partis. 

Je suis placé à côté du chauffeur. Quand ' nous dépassons 
notre première ligne, je vois passer dans les yeux de ces soldats 
misérables un éclair d'espoir. Avancés à une centaine de mètres 
plus loin, nos deux mitrailleuses se mettent à tirer ou hasard, 
ne faisant chaque fois que sept ou huit coups, après lesquels 
il faut extraire du canon une cartouche, dont le culot est resté 
«nfoncé. Mais ceci suffît. Au loin, dans la soirée tombante, de 
multiples points noirs courent et deviennent invisibles dans 
les hautes herbes. Par deux fois, notre moteur s'arrête : il 
faut alors sortir pour le remettre en marche. Si les rouges 
vivaient un peu d'iniliativc, il leur aurait été facile de nous 
mettre en mauvaise posture, mais ce sont les mêmes moutons 
que les nôtres. Toutefois, le chauffeur refuse d'entrer au village 
Gladigewa, alléguant que nous ne serions pas socomiis par l'in- 
fanlerie, en cas de danger. Je dis qu'une avance concertée des 
autos-mitrailleuses et de l'infanterie déciderait définitivement 
de la bataille, et je fais un effort en ce sens auprès du comman- 
dant des autos-mitrailleuses, dont je tairai le nom. (aMiii-ci a 
continué ses abondantes libations, et ne veut rien entendre. I,e 
leint enflammé, il décide que ses doux machines iront en 



344 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

réserve : « On se reposera d'abord, puis demain on verrai » 

Les opérations s'arrêtent donc pour la nuit. Le principal 
coupable est le commandant du groupe, le colonel Lareonof, 
dont la place est ici, au milieu de la troupe, et non parmi les- 
inutiles paperasseries de son «état-major» ridicule. Après 
s'être fait une renommée, les Tchèques aidant, par l'organi- 
sation d'un détachement de volontaires au beau début de l'af- 
faire sibérienne, il aurait dû continuer, puisque les circons- 
tances ont à peine changé, en se battant au front parmi ses- 
soldats. Il n'a pas le droit de restreindre son action à des 
ordres tactiques, sans en contrôler et en forcer l'exécution 
par une action directe sur ses troupes, qu'il sait commandées 
par de jeunes élèves de gymnase, indécis et incapables de 
transmettre à leurs soldats la volonté de vaincre du com- 
mandement. 

Mais chez nous, tout le monde est déjà rudement content 
que les ennemis se soient retirés un peu plus que les nôtres. 
Voilà un fameux résultat. On en restera donc là pour 
aujourd'hui ! 

Ces fuites simultanées, satisfaisant les deux adversaires, se 
produisent fréquemment dans cette guerre, et on y reconnaît 
facilement le prototype classique des retraites mutuelles 
simultanées, qui eut lieu en i48o dans les armées du tsar 
Iwan III, et du Khan Akhmet. Ces armées avaient été séparée& 
pendant deux semaines par les eaux rapides de la rivière 
rOka. Dans une seule nuit de froid terrible, l'Oka se couvrit 
de glace. Cet événement imprévu ouvrit aux deux armées,, 
rangées depuis longtemps en orflre de bataille et incitées à la 
guerre sainte par deux clergés, la possibilité de réaliser leurs 
intentions belliqueuses. Mais, prises de panique, au même 
moment, elles s'enfuirent sans se retourner, et ne s'arrêtèrent 
que, l'une à Saraï sur l'Aktouba, l'autre à Moscou. La Russie 
était libérée, des Mongols, et par miracle. 

Malheureusement, les hordes rouges, conduites avec plus 
de méthode que celles du Khan Akhmet, reviendront certai- 
nement demain à la charge. 



EN SIBERIE 



34S 



II. — Le soldat a faim. 

Maximovka , le 7/8 juin. 

La nuit est tombée, et une profonde tranquillité règne sur 
le « champ de bataille ». Entre les trois régiments rouges, 
tenus à exploiter leur traversée sensationnelle de la Bielaia, et 
les trois « blancs », qui doivent les refouler vers la rive- 
opposée, il reste toute la nuit une zone neutre, large d'au 
moins de trois kilomètres. Des nuages sombres se détache une 
pluie tiède et pénétrante; on entend la chute des gouttes 
sur les troits. Rien dans ce paysage indécis et mélancolique 
ne rappelle la guerre. Les profils pittoresques des cavaliers 
cosaques, lance à 1 etrier, si ardents dans les poursuites et les 
retraites, sont depuis longtemps passés, et ont disparu dans 
les ténèbres. Suivi de mon ordonnance serbe, que je retrouve 
en sûreté et bien reposé, à trois kilomètres du front, je che- 
vauche vers le village bachkire Maximovka, situé six kilo- 
mètres en arrière. 

On m'y trouve une place, en compagnie d'un prêtre militaire- 
et de trois officiers, dans une petite chambre de paysans, où 
des régiments entiers semblent avoir passé. La saleté du lieu et 
la vermine abondante nous forcent à aller nous coucher en 
plein air sur la paille, près d'un feu que les cosaques ont 
allumé. L'air nocturne est délicieusement frais et embaumé des 
parfums qui se dégagent des prairies en fleurs. Dans la direc- 
tion du Sud-Ouest, un ouragan de détonations semble descen- 
dre des nuages en feu. Vers 'le matin, nous apprenons que des 
rues entières de la ville d'Oufa, incendiées par les obus des. 
rouges, ont été consumées. Les cosaques s'étant retirés, les 
pompiers avaient immédiatement cessé le travail. 

Dans la première clarté livide du matin apparaissent des^ 
ombres grises. Une main se glisse'par une fenêtre entre-bâillée, 
l'ouvre et une voix plaintive crie : « Femme, donne-moi du 
pain, je n'ai rien à manger 1 » Nous crions que nous n'en 
avons pas nous-mêmes, qu'il faut chercher autre part. Le 



"346 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

même cri se répète à toutes les maisons. Ce sont de jeunes 
garçons bachkirs, impliqués par de lointains et anciens 
enchevêtrements historiques, dans une guerre entre Russes. 
Ils sont vivaces, agiles. Ils ont en maintes circonstances 
montré de la bravoure et un véritable attachement à leurs 
chefs. Ces enfants, aux yeux vifs dans des visages basanés, si 
mal vêtus et armés, abandonnés à leurs souffrances et à la 
vengeance de l'ennemi, s'ils sont blessés, condamnés — sans 
équivalent — à supporter une part si disproportionnée des 
souffrances et privations de cette guerre civile, mais partis 
si joyeusement — il y a deux mois — à la conquête de la ville 
•d'Oufa, semblent maintenant vaincus par la lassitude et aban- 
donnent la partie. Leurs cris plaintifs remplissent la nuit, en 
vain. La populace leur refuse son pain. Et nous-mêmes 
-devrons montrer quelques billets de bon argent, pour obtenir, 
à prix fort, du lait et une croûte. 

N'oublions pas que ces habitants sont des paysans, égoïstes 
et indépendants. Après avoir eu un geste spontané de géné- 
rosité au moment oii nos troupes mirent fin aux insuppor- 
tables méthodes bolchevistes, ils retombèrent bientôt dans 
leur indifférentisme politique naturel. Aux rouges qui traver- 
sèrent ces villages en maîtres inexorables, ils se sont soumis 
en gémissant. Les nôtres ont fini par être traités en usurpa- 
teurs. Personne parmi nos officiers ne pense à opposer aux 
Impitoyables refus des habitants, la recherche dans leurs 
caves et armoires et la confiscation. Nos jeunes officiers, à 
peine sortis des douces habitudes de la vie de famille, répu- 
gnent-ils aux procédés à main forte ? Leur faiblesse reste 
^ans excuse. Les cosaques ne manquent jamais de nourriture 
pour eux et leurs chevaux. 

12. — Nouvelle retraite sur la rivière l'Oufimka. 

Chakcha, le 8 juin. 

Dans la matinée, je cours mettre mes bagages en sécurité 
-dans le train du général Voïtsekhovski. Celui-ci me dit que, 



EN SIBERIE 



347 



3a manœuvre de la veille ayant manqué, son C. A. se sera, 
vers le soir, retiré sur la ligne de la rivière l'Oufimka. Je 
î-epars immédiatement vers les lieux du combat. 

Vers midi je retrouve à Maximovka le colonel Lareonof, 
•en compagnie du commandant dé^ la 8® division, sur le point 
de quitter le village. Il se plaint qu'on l'ait trop tard informé de 
la fuite de l'ennemi', et qu'il n'ait pu faire avancer son régi- 
ment que vers l'aube. Le 3o* régiment (dont j'avais hier 
observé l'effort impuissant) a porté ses lignes quatre kilomètres 
en avant, sans la moindre résistance des rouges. En établissant 
des cordons d'éclaireurs jusqu'à la rivière, il a coupé les 
trois régiments rouges de la ville d'Oufa, et serait en état de 
pousser l'ennemi, si par cette avance, « son élan et son 
initiative n'étaient épuisés ». Le feu des mitrailleuses rouges 
l'a définitivement arrêté aux abords du village Alexandrovka. 
Entre temps, le 32* régiment, opérant à sa droite, a reculé. 
Aucun effort pour se ressaisir. On continue* à jouer ici à 
l'état-major, au lieu d'aller se battre. Au lieu de faire un 
crochet défensif, et de ramener le Sa* régiment au combat, 
on permet au 3o* de se retirer sur les positions d'hier — 
intenables — et de perdre tout l'avantage de la journée. 

La pluie tombe à jets. On ôte les dernières cartes deç 
murs, et l'on charge les caisses dans les charrettes. Encore 
■quelques coups de téléphone au C. A. et on décroche les 
appareils. Ayant perdu la liaison avec les troupes, on a perdu 
confiance en elles, et on craint que par une fuite éperdue elles 
n'amènent subitement la cavalerie rouge dans ce village. Les 
derniers espoirs sombrent, le dernier élan s'éteint. Et le pire 
c'est que tous se sentent un peu responsables de ces malheurs. 
Après avoir cru pendant plusieurs mois à des victoires faciles 
et prochaines, on vient de prendre depuis un mois presque 
l'habitude du découragement. Les officiers, parmi lesquels 
je retrouve des hommes de valeur de l'ancienne armée, ne 
se reconnaissent plus dans la guerre actuelle (^ui leur rappelle 
quelques cruels souvenirs de l'année 1017, et aucun de la 
retraite de 1915. Les visages s'échauffent, on a des gestes du 



348 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

plus complet découragement. Si on n'a pas pu tenir devant 
le fleuve Bielaia qui est une rivière puissante, oii donc pour- 
rons-nous arrêter l'ennemi ? Les deux régiments d'infanterie 
— les cosaques ont disparu depuis hier — retiendront les- 
rouges pendant encore quelques heures, et puis se débrouille- 
ront pour venir occuper vers le soir de nouvelles positions- 
sur rOufimka. Pour combien de temps ? Nerveux, furieux, 
maugréant contre tous les diables, l'état-major se met en. 
selle, et s'efface dans la tempête. 



Je continue mon chemin vers Stepanovka, où je retrouve à 
peu près le même spectacle qu'hier, avec cette différence que- 
les autos blindées ont fait demi-tour — pour se reposer — ^ €t 
que les rouges ont amené de l'artillerie. Nous, ne pouvons^ 
rien y opposer, celle du C. A. se trouvant en position autour 
d'Oufa. Nos soljiats viennent de recevoir une ration de pain> 
après n'avoir rien mangé pendant trois jours. J'apprends au 
chef du 3o* régiment — qui n'en savait rien — que le coloneÈ 
Lareonof s'est retiré. 

Pendant que nous nous entretenions dans la rue, les yeux 
fixés sur la vallée, un vieux paysan de haute stature, entouré 
de quelques soldats, s'approche de nous. Les, soldats se 
plaignent "qu'il ait refusé de leur préparer le samovar. Mais- 
d'une forte voix il nous dit : 

— Je veux bien leur donner le thé et même plus que ça. 
Mais je leur ai dit : chassez d'abord les rouges qui sont là 
en face de nous, et alors vous aurez tout ce que vous voudrez. 
Dites, ai- je raison ? » 

Il cherche des yeux l'approbation de nous tous. Personne 
ne répond. Les officiers haussent les épaules et quittent le 
village. Un éclaireur monté est envoyé transmettre aux 
troupes l'ordre de la retraite. 

En face de nous, le même décor qu'hier. Il règne seulement 
une plus grande activité. Le continuel crépitement des coups 
de fusil fait contraste avec l'apparente immobilité et le vide 



SIBERIE 



349 



des prairies. Les soldats que le paysage avait absorbés en 
grand nombre se détachent lentement des fosses, plis 
du terrain, bosquets, broussailles des fermes et hangars, et 
découlent vers les sentiers. Seules les premières lignes restent 
•en position. Quelques officiers supérieurs, puis les éclaireurs 
montés, les charrettes à munitions pour mitrailleuses, le 
bataillon de réserve, et parmi les combattants, crosse en l'air, 
les blessés, peu nombreux pour cette partie du front, où 
l'issue a décidé du sort de l'armée tout entière. 

Nos mitrailleuses, comme celles de l'ennemi, se font 
•entendre par intermittences. Enfin, quand notre régiment s'est 
retiré presque tout entier derrière la colline, nos premières 
lignes se lèvent à leur toiir ; elles ont retenu l'ennemi pen- 
dant une demi-heure. Aussitôt le bruit de la bataille change : 
toutes les mitrailleuses ennemies s'acharnent avec un bruit 
terrible et continu sur nos piétons qui courent à toute vitesse. 
L'artillerie ennemie qui s'était tue jusqu'ici — probablement 
pour surprendre nos autos-mitrailleuses, si elles rentraient 
•en action — bombarde les routes. Cette fois, je vois tomber 
nos soldats qu'aucun feu ne protège. Ils se dispersent en 
panique, se glissent dans le blé, en sortent, grimpent par les 
pentes en haut, se jettent dans les. hautes herbes, et regagnent 
à cent endroits différents la crête derrière le village. Les 
rouges se contentent de tirer : aucune poursuite ! Ainsi notre 
retraite- s'effectue-t-elle dans le plus grand ordre, et seulement 
quand quelques obus, bien dirigés, éclatent sur la route qui 
descend vers Maximovka, l'imperturbabilité de la race se 
■dément, et les chevaux prennent le galop. 

Les piétons se retirent par le pont de chemin de fer de 
Chakcha, les -équipages sont amenés sur l'autre rive par un 
bac attaché à un bateau à vapeur qui passe et repasse nuit et 
jour le rapide courant de l'Oufimka. On met les batteries 
lourdes en position sur la rive gauche, qui est fortement 
escarpée. Les groupes d'éclaireurs se mettent en niouvcment, 
tout le long de la rivière. Et au moment où nos canons lourds 
Jancent leurs premiers projectiles d'une distance de 6 kilo- 



350 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

mètres sur l'ennemi, le train du général Voitsekhovsky quitte 
lentement la ligne du front. 

On a fait sauter — à la même heure — le grand pont de 
fer de Dioma, et ajouté ensuite à cette destruction les débris- 
de nombreux wagons qu'on a roulés dans le trou béant. L» 
retraite est ainsi entrée dans sa dernière phase. Par cet aveu 
de l'impossibilité d'un retour, elle semble devoir se prolonger 
indéfiniment, et peut-être rester sans issue. 



CHAPITRE IV 



LA RETRAITE CONTINUE 



I. — L'initiative chez l'ennemi. 

lékatérinbourg, le 28 juin 1919. 

L'armée Gaida, emportée — il y a deux mois — jusqu'à 
i3o kilomètres de Kazan, dont la possession nous 
aurait assuré la Volga, et probablement la liaison avec 
Dénikine, a été finalement entraînée par les échecs de l'armée 
Hangine. 

Gaida, dont les troupes avaient occupé, au moment de 
l'évacuation d'Oufa, une ligne passant par Glazof, Ourgeoum 
et Malmige, avait espéré profiter de cette position avancée 
pour tomber dans le flanc de l'ennemi. Mais une menace 
analogues se dessina contre son flanc gauche. Les nombreuses 
armées ennemies étaient dirigées par des stratèges avertis r 
Samoïlof, Parsky, et précédées d'un flot puissant de propa- 
gateurs qui poussaient les soldats rouges, prêchaient les popu- 
laces et ici et là corrompaient les soldats sibériens. 

Un régiment du groupe du général Pepelaïef, chef vaillant 
et énergique, passa à l'ennemi. Les jeunes classes sibériennes, 
mal armées contre l'inlassable prosélytisme rouge, avaient été 
soutenues par les succès militaires et l'enthousiasme des 
villages qui les accueillaient en libérateurs : tout cela leur 

fait défaut. 

L'ennemi essaye de percer nos lignes près de Krasno-Ou- 
fimsk. Le chemin de fer Pcrm-Koiingour-Tékatérinbourg, 
parallèle au front, est en danger. L'état-major parera cette 
menace par une attaque latérale qu'exécute un corps d'attaque 



352 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Tiouvellement formé, et inspirant une grande conCance. Il est 
placé sous les ordres du général Grévine, commandant le 
4^ G. A. qui occupe le secteur de Krasno-Oufimsk. 

2. — Paysages de l'Oural. 

lékatéiinbourg-Krasno-Oufimsk, le 24/28 juin 1919. 
Le projet de chemin de fer Kazan-Iékatérinbourg n'avait 
été réalisé, au début de la guerre, qu'entre Kazan et Krasno- 
Oufimsk. A mesure que le front sibérien avançait, le général 
Grévine a fait poser des rails sur les remblais préparés entre 
lékatérinbourg et Krasno-Oufimsk. Ces remblais sont peu sûrs, 
les fortes pluies des derniers jours ont creusé de petites voies 
d'eau sous les rails qui, à certains endroits, sont presque sus- 
pendus dans l'air. Même en marchant à petite vitesse (de 3 
à 5 kilomètres à l'heure) nous nous sentons secoués comme 
par les vagues de la mer. 

Mais, tandis que nous rampons ainsi à travers ces contrées 
■désertes, quelles vues splendides s'ouvrent à nos yeux I Ici, 
les montagnes de l'Oural ont d'autres beautés qu'entre Tché- 
liabinsk et Oufa. Là, parfois, comme près de Zlato-oust, les 
pics s'élèvent, portant au ciel les pentes brusques et la pierre 
nue des vrais rochers. Là aussi, à chaque pas, les travaux 
humains, aqueducs, ponts, usines, constructions de mines, 
de nombreuses villes et villages, interrompent l'aspect de la 
nature .éternelle. 

Ici non plus, aucun de ces effets grandioses de forme ou 
de couleur, que présentent ailleurs les profils capricieux des 
sommets élevés, l'air purifié des grandes hauteurs, l'or d'une 
lumière n'ayant traversé que les couches supérieures de 
l'atmosphère. Le rocher a partout disparu sous une abondante 
végétation, et l'Oural semble ici continuer, en larges ondu- 
lations, l'immense plaine verte de Sibérie. Les vallées sont 
remplies de forêts interminables, où sur des centaines de 
kilomètres, les arbres se suivent, chênes, hêtres, sapins, bou- 
leaux, tilleuls, mélèzes, avec à peine, quelques fois par jour, 



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2G50 baîonn. 
150 ssbres 
1 canon 
21 mitr. 



"Ci 



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30300 bamn. 
iOOO sabres » 

77 canons 
S/0 mitr 
2 trams blindi 



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Krasno-oufimsk 



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18570 béï.'^ 
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26600 baïonn. Jo 

3610 sabres ^ 

133 canons ^ 

770 m/tr 



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Krasni Yar 

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354 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

la maisonnette solitaire d'un gardien de chemin de fer. Sur 
les pentes des collines et des montagnes, rien que les insépa- 
rables sapins ef bouleaux, et même dans les crevasses des 
rocs qui, ici et là, en longues veines ou taches larges, traversent 
le paysage, de frêles mais tenaces bouleaux se cramponnent 
à la pierre dure. 

La beauté des sites, endormie sous la dure lumière du jour, 
se réveille vers les soirs. Point de précipices, oii des torrents 
s'élancent en avalanches écùmantes. Mais de gigantesques 
amphithéâtres descendent graduellement des sommets élevés 
vers des fleuves sans rides, qui, d'un flot tout uni et rapide, 
se jettent dans des lacs, dont nous n'entrevoyons que quel- 
que contour brisé. Et de temps en temps la chaîne des col- 
lines doucement s'ouvre, et une large vallée fuit vers de loin- 
taines prairies, où, pendant les soirées chaudes, les brumes 
brillent sous les rayons du couchant. 

Près de ces ruisseaux sans nombre, dont le murmure rem- 
plit les nuits silencieuses, les prés sont couverts de fleurs, 
étincelant dans l'ombre des arbres. Des campanelles bleues, 
des orchidées écarlates et de forme exquise, des roses qui 
suivent le cours des eaux, et font briller mille flammes rouges 
dans les buissons. L'homme semble absent de ces paradis, 
et rien ne trouble le bonheur bruyant des oiseaux, folâtres 
et remuants. Mais parfois leurs chœurs se changent en appels 
stridents, et s'éteignent dans les hautes herbes. En haut, un 
aigle décrit de grandes spirales, plane quelque temps — le 
bec pointu dirigé en bas — au-dessus de notre train, et puis, 
brusquement, suit le cours d'une vallée transversale. 

Dans ces paysages, oii la nature par sa relative douceur 
semble préparer le labeur humain, l'homme semble absorbé 
par son entourage et oublié par l'histoire. Rarement, on les 
voit passer, solitaires et indifférents, ces autochtones russes, 
géants à peine courbés sous des poids énormes, et détachant 
contre la sombre profondeur des forêts, ce profil que la figure 
patriarcale de Lev Nikolaievitch a immortalisé. Une blouse de 
laine couvre la puissance poitrine, le large pantalon disparaîi 



SIBERIE 



355 



dans de hautes bottes. Entre les cheveux mal soignés, et la 
barbe hirsute, on voit des traits fortement dessinés, et souvent, 
sous un très beau front, dorment les yeux comme ces étangs 
cachés dans les forêts, sur lesquels le soleil n'a jamais lui. On 
croit ainsi voir passer, dans son impassible et farouche indé- 
pendance, et presque isolé du progrès, l'ancien maître de la 
terre russe. Eloigné des grandes routes, que les cultures ont 
suivies, il a gardé, depuis la naissance des nations euro- 
péennes, la vie de ses aïeux, dans toutes ses formes. Assujetti, 
tantôt par les invasions étrangères, tantôt par les machina- 
tions ou les caprices de ses propres princes, chassé de ses 
champs, ou lié par un dur esclavage, vendu, opprimé ou 
exploité, il n'a jamais perdu la notion de ses droits à la liberté, 
et, bondissant sous ses chaînes, a conservé dans ses forêts 
désertes l'adoration des impérissables idoles slaves, et l'atta- 
chement à ses terres. 

3. — Un soufflet. — Le général Grévine. 

KrasHo-Oufimsk, le i'"'' juillet 1919. 

Une petite ville sans caractère, avec, le long d'une petite 
rivière boueuse, l'Oufîmka, sa grande a promenade » à trois 
lignes de tilleuls. Mais loin d'elle, et loin des vastes étangs, 
couverts de lotus, par lesquels le fleuve lentement se traîne, 
mon wagon s'arrête dans un bois de bouleaux, où nous 
trouvons un peu de fraîcheur sous un ciel livide qui nous 
accable de chaleur et de lumière. 

Je n'ai pas besoin de me rendre à l'état-major du corps 
d'armée, pour m'approcher du front. Le front s'approche de 
moi. Une demi-journée après mon arrivée à Krasno-Oufimsk, 
le général Grévine, commandant le 4* C. A., auquel on avait 
confié la défense de ce front critique, entre en gare. 

Le général Grévine est ofQcier de troupe, connaissant à 
fond la guérilla sibérienne, dont il possède toutes les qualités 
et tous les défauts. Il appartient à ce petit groupe d'officiers, 
pleins de mérite, qui, après le début de Senieonof, bientôt 



356 LA GUERRE RUSSO- SIBERIENNE 

localisé et arrêté, ont inauguré un second effort de libération 
de la Sibérie, sous l'égide des Tchèques. Grévine a organisé 
un des premiers bataillons russes qui se soient battus sous 
Gaïda, et a gagné ses grades supérieurs sur les champs de 
bataille, autour de Perm. Nature froide et flegmatique, chef 
brave, dormant dans son uniforme, sans douceur pour les 
civils, plein de préventions et d'indulgence pour ses hommes, 
il personnifie le vrai grognard russe de la Beresina et de 
Plewna, incomparable aux attaques, exécrable pendant l'at- 
tente C). 

Des officiers étrangers se plaignent de ses « méthodes ancien 
régime ». Il a souffleté publiquement un technicien du che- 
min de fer, et l'affaire n'a fait du bruit que parce qu'elle 
illustre un conflit d'opinion sur la discipline démocratique. 
Ce « natchalnik distantsi » ou technicien, chargé d'un certain 
trajet de la voie ferrée, avait constamment opposé aux ordres 
de Grévine une résistance muette, refusant de faire travailler 
ses ouvriers pendant la nuit, etc. Le C. A. avança avec enthou- 
siasme, mais la construction du chemin de fer ne tint pas 
le pas avec lui, et les transports n'arrivaient que péniblement. 
Grévine souffleta l'homme publiquement, mit 3. ooo prison- 
niers de guerre à sa disposition, et le menaça de mort si son 
travail n'était pas achevé à terme fixé. Quinze jours après, 
20 kilomètres de rails avaient été posés, et douze ponts de 
bois bâtis. 

Le général Grévine fut en ce cas symbolique (d'ailleurs 
plus fréquent que les étrangers n'aiment à supposer), le dis- 
ciple de Gaïda, dont les succès militaires en Sibérie ont été 
beaucoup facilités par l'extrême dureté que ce chef improvisé, 
mais brillant et heureux, manifestait devant toutes hésita- 
tions, retards, sabotages, qui pouvaient compromettre l'issue 
des opérations. Tchèques et Russes également aiment à évoquer 
l'esprit de justice avec lequel il avait l'habitude de mettre 



(^) Son camarade d'armes Voitsekliovski, plus jeune que lui, mais 
sous les ordres duqviel Koltchak avait mi? Grévine, pendant la retraite, 
Fa fait froidement exécuter pour refus d'obéissance, en octobre 1919. 



EN SIBÉRIE 357 

indistinctement le revolver sur le front, de tel commandant 
de batterie, de tel chef de gare, ou ingénieur, ou mécanicien, 
qui n'apportait pas tout le zèle voulu dans sa coopération 
aux entreprises militaires. Chaque troupe qui met son ardeur 
et sa vie à la disposition d'un tel chef lui sait gré de se sentir 
par lui protégée contre cent faiblesses ou mauvaises volontés 
pouvant rendre ses sacrifices illusoires. 

Le Russe, nature lente mais facilement inflammable, par- 
donne à ses plus implacables cbefs les duretés par lesquelles 
il se sent poussé vers les grandes destinées. 

4. — Scènes d'ivresse. — Fanfares. 

Krasno-Oufimsk, le 1" juillet. 

Mon « provodnik », que j'avais envoyé en ville faire des 
achats, revient avec la nouvelle que des scènes de désordre 
grave y ont lieu. En même temps arrivent une dizaine de 
soldats, avec un cylindre de 5o vedros (seaux) d'alcool, destiné 
à notre état-major. Avant de le charger dans un de nos 
wagons, ils y puisent à pleins verres et en boivent sous ma 
fenêtre. Je cours avertir le général Grévine que ses soldats 
s'enivrent à côté de son train — s il n'en semble aucunement 
choqué — et qu'il ferait bien d'envoyer un v( komando » en 
ville pour y rétablir l'ordre. Je saute en selle, et arrive à 
peu près en même temps que l^fTieicr et les cinq hommes 
que le général a immédiatement expédiés. 

A Krasno-Oufimsk, comme dans toutes les autres villes de 
Sibérie, se trouve un « vinni-sklad » (magasin d'alcool), dont 
le gouvernement de l'amiral avait ordonné la réouverture. 
Après la fuite des fonctionnaires responsables, la soldatesque 
s'en est emparée, sous les regards bienveillants et convoiteux 
de l'autorité militaire. D'abord les cosaques, qui ont brisé les 
scellés, puis les soldais accourus de partout, enfin les paysans 
attardés, avec bouteilles, seaux et tonneaux sur des charrettes, 
arrivant en cohue, en jurant et grognant, puis rangés par des 
sous-ofTiciers en une longue file, et al fendant (-hiuMui son tour. 



358 LA GUERRE RUSSO-SIBERIEN NE 

On se met à boire, dans la rue. Bientôt les trottoirs sont 
couverts d'abominables ivrognes. D'autres, plus résistants et 
plus entreprenants, brisent les devantures des boutiques que 
les réfugiés avaient abandonnées, et vendent les articles les 
plus divers aux paysans. 

Les gendarmes réussissent à y mettre un peu d'ordre. On 
porte les soldats ivres-morts dans les maisons, on chasse les 
pillards, on ferme le vinni-sklad. Tous me regardent d'un oeil 
fort mécontent : il semble que ce soit ma faute si le paradis 
se ferme. 

Toutefois, le transport de tonneaux et de cylindres d'alcool 
vers la gare continue, et je les y vois, chargés sur des voitures, 
partir dans toutes les directions : les divers états-majors font 
provision. 

Dans l'après-midi, le général Grévine fait distribuer de l'al- 
cool parmi les conducteurs, mécaniciens et soldats de notre 
train. Chaque groupe de i5 à i6 hommes reçoit — et à partir 
d'aujourd'hui journellement — un a quart » d'alcool à 96 %, 
ce qui fait douze litres de vodka à 4o %. A partir donc 
d'aujourd'hui, je vois chaque soir tout le monde ivre. La 
« brigade de chemin de fer de l 'état-major » titube autour 
de nos wagons. Les soldats, composant la garde personnelle 
du général, font la fête avec les paysannes, accourues de tous 
côtés. Je les vois danser en vêtements déchirés, puis tomber 
comme un bloc dans l'herbe, ou s'éloigner dans la forêt, avec 
les compagnes, hurlant et vociférant. Le matin, on va les 
prendre parmi les arbres, et ils rentrent dans les wagons, 
ivres-morts, traînés par les jambes. 

Dans la soirée, des fanfares bruyantes et joyeuses éclatent 
à proximité. Tout le monde sort des voitures, on court et on 
interroge, il se produit des rassemblements de gens, prêts à 
accueillir, après les calamités ininterrompues de tout un mois, 
les nouvelles les plus optimistes de succès au front. Mais 
bientôt, les curieux, après s'être renseignés, se dispersent : 
c'est le général Gaïda, commandant l'armée, en visite chez 
le général Grévine. 



EN SIBÉRIE 359 

Le colonel Lubignac, très actif, est venu offrir au général 
Grévine le concours d'un officier, d'un sous-olficier et d'un 
soldat français, munis de mitrailleuses, et disposés à orga- 
niser un détachement « de choc », dont l'officier français 
prendrait le commandement. Je crains que ce secours éner- 
gique, d'ailleurs froidement accueilli, ne vienne trop tard. 
J'ai encore à peine de l'espoir. 

5. — Misère humaine. 

Krasno-Oufimsk, le 2 juillet. 

Aujourd'hui, le front s'est rapproché de i5 à 20 kilomètres, 
et à plusieurs endroits l'ennemi a traversé la rivière l'Irèn. 
L'état-major restera ici jusqu'au dernier moment, mais la 
population en détresse, soutenue jusqu'ici par un espo-ir 
insensé, accourt pour trouver des places dans les derniers 
trains qu'on renverra plus loin, et dans lesquels on jette le 
matériel et les provisions amassés depuis longtemps pour 
l'avance. 

Ici se répètent donc les mêmes scènes désespérées aux- 
quelles j'assiste depuis un mois. On entasse, pêle-mêle, bour- 
geois, paysans, prisonniers de guerre, femmes, enfants, sur 
les plates-formes, entre les charrettes, les canons, les caisses 
de munitions, sous un soleil brûlant. 

Un groupe de quatre prêtres, assis entre des voitures mili- 
taires, ne portant avec eux rien que quelques sacs pour tous 
bagages, présente comme l'image de la misère générale. 
Drapés en leurs soutanes râpées, ils causent entre eux, sans 
détourner pour un seul instant leur regard vers les autres 
habitants de la plate-forme, dont ils sont d'ailleurs séparés 
par quatre roues de charrette. Nu-tête, et portant de longues 
barbes mal soignées, comme les Evangélistes, ils appartiennent 
visiblement, comme eux, au prolétariat du clergé. Ce sont de 
simples intelligences; eux-mêmes paysans, ils doivent men^r la 
▼ie et ont probablement les goûts des villageois. N'ayant 
ni les consolations des bourgeois, ni le goût du martyre, 



360 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

ils n'en sont pas moins coupables de représenter, en face du 
bolchevisme, de cette délirante religion des masses qui 
approche, l'ancienne foi, contre laquelle toutes les passions 
s'acharnent. 

Les plus malheureux, dans cette guerre à rallonges, ne sont 
pas les soldats, combien mal vêtus, et combien négligés par 
une administration marâtre, mais qui trouvent, même pen- 
dant les retraites, une place pour dormir et de quoi manger. 
Dans ces petites villes de province, la prévoyance des auto- 
rités militaires et les moyens d'action des puissantes corpo- 
rations de fonctionnaires ont fait défaut à la population en 
détresse. Pas de wagons de bagages disponibles pour les 
familles de réfugiés. Des grçupes appartenant à 1' (( mtelli- 
guentzia » s'installent dans des sortes de tentes, cousues autour 
d'une pièce d'artillerie lourde, qu'ils sont bien résolus à 
défendre. Deux jeunes filles qu'on reconnaît immédiatement 
pour des « demoiselles d'institut », assises sur une plate-forme, 
parmi des caisses d'obus en plein air, barricadées derrière 
leurs valises, essayent de défendre l'entrée de leur nid contre 
une invasion de types invraisemblables de criminels et de 
désœuvrés, qui montent, en grognant, et s'approchent d'une 
poussée brutale et irrésistible. Tout d'un coup, débordées, les 
malheureuses, les yeux mornes, les visages contractés, 
prennent la fuite, et cherchent une protection quelconque. 

J'avais assisté en automne de l'an 1916 au terrible spectacle 
de l'évacuation de la population dans les provinces polonaises 
et lithuaniennes, évacuation imposée par des considérations 
militaires et politiques, et à laquelle les habitants des villages 
se soumettaient, forcés et souvent récalcitrants. Je me rappelle 
les cimetières improvisés au milieui des forêts, en pleine 
campagne, où on laissait les vieillards et les enfants morts en 
route, et dont les groupes de croix, coupées de branches vertes, 
marquaient les étapes d'un horrible exode. Mais ces horreurs 
semblaient étouffées dans les clameurs d'une conflagration 
universelle. 

Combien aujourd'hui la fuite d'une population entière. 



E N s I B É R I E 361 

quittant ses foyers librement et spontanément, est plus impres- 
sionnante ! Quelle peur profonde et irrésistible pousse ces 
milliers de gens, chargés seulement de sacs et de bagages à 
main, à abandonner au pillage et à l'incendie, les propriétaires 
leurs maisons de campagne, les commerçants leurs boutiques 
remplies de marchandises, la petite bourgeoisie, les paysans 
et nombre d'ouvriers, les meubles hérités des ancêtres, et 
leurs jardins fruitiers ? 

Les prisonniers de guerre hongrois, soumis, avec raison, 
à un traitement spécial, sont renvoyés loin de la ligne du 
combat. Allemands et Autrichiens, profondément neutres 
maintenant dans la guerre civile, seront occupés, jusqu'au 
dernier moment, aux travaux de destruction et d'évacuation 
du matériel. 

6. — Le corps d'attaque. 

Voici l'origine des « corps d'attaque » russes : 
Au mois de mai 191 7 — la propagande bolcheviste com- 
mença à vider les fronts russes — le capitaine Négentsof, 
appartenant à l 'état-major de Kornilof, organisa deux déta- 
chements de volontaires, auxquels on donna, en se conformant 
à la terminologie militaire usitée, le nom de bataillons. Parmi 
les volontaires, accourus de toutes les unités russes, Négentsof 
choisissait, après un mois de stricte observation, les meilleurs. 
Ces soldats, presque tous décorés, et s'étant sans exception 
déjà battus contre Allemands et Autrichiens, se « vouèrent 
à la mort » et on les revêtit — afîfi de les distinguer des 
mobilisés — des insignes spéciaux et bientôt fameux : une 
tête de mort flanquée de deux chevrons noir-rouge. Les deux 
(( oudarnié-bataliona )), à eux seuls, déterminèrent l'issue de 
la bataille, près Stanislau, qui ouvrit la route vers Galitch. 

Kérenski ne permit pas une multiplication de ces fameuses 
unités. Cependant, l'exemple de Négentsof — depuis glo- 
rieusement tombé devant lékatérinodar — fut bientôt suivi, 
quoique avec moins de méthode, par de nombreux officiers. 



362 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Quoique d'une façon moins éclatante que les bataillons de 
Négentsof, ces détachements d* « oudarniki », précurseurs 
des « partisans blancs », qui vont désormais naître sur le 
territoire russe, se sont généralement bien battus, et l'histoire 
en conservera un pieux souvenir. 

La guerre civile manque des stimulants patriotiques. L'ar- 
deur des troupes ne peut être maintenue que par une forte 
propagande, et par des organisations spéciales de volontaires. 
Trotski dispose, à cet effet, soit d'anciens détachements rouges 
réorganisés en régiments de formation régulière, soit de 
nouveaux détachements spéciaux. Les régiments 288 et 289 
(anciens otriads des villes de Briansk et Koursk) sont des 
exemples de la première catégorie, le détachement Kachérine 
de la seconde. 

Le gouvernement sibérien, en se laissant inspirer par la 
mission anglaise, a probablement voulu recourir aux mêmes 
expédients. Il a décidé de revêtir des belles pièces d'équi- 
pement, que le général Knox lui apporte, non les troupes 
aguerries, en haillons, qui lui ont conquis la Sibérie, mais 
la plus jeune classe. Convaincu — conviction d'intendants — 
que, bien armés- et convenablement nourris, ces paysans 
mobilisés formeraient un corps d'élite, on leur a collé, à tous, 
sur la manche gauche, les chevrons noir-rouge des a oudar- 
niki )), et à certains groupements les têtes de mort des vieux 
briscards de 191 7. Un régiment, particulièrement bien soigné, 
qui faisait au champ de parade de lékatérinbourg la plus 
admirable impression sur la société élégante de la ville, reçut, 
avant que ses membres eussent senti l'odeur de la poudre, le 
nom de « Régiment immortel du général Gaïda ». Les dames, 
enthousiasmées à la vue des beaux jeunes officiers, qui s'y 
étaient laissé incorporer, après avoir tardé pendant un an 
à aller s'enrôler, applaudirent à ce nom, que les plus anciens 
régiments russes, de Préobrajenski et d'Ismaïlofski, n'ont 
jamais porté. Les gens sérieux — très peu nombreux — 
se crurent transportés en plein vaudeville. 



EN SI H i: i( 1 !•: 



',«i:^ 



r^, — Le Régiment immmortel et les régiments quelconques. 

Atchitskoe, le 4 juillet 1919. 

La 3^ division, commandant Rakitine, se trouve à cheval 
sur la chaussée Koungour-ïékatérinbourg. Elle est flanquée, 
au Nord par le Régiment immortel, au Sud par le reste du 
corps d'attaque. 

Une poussière jaune et lourde flotte dans une atmosphère 
sans vent. Sur la chaussée, se presse, entre de triples rangées 
d'arbres, un interminable cortège militaire : les réserves 
d'infanterie dans leur marche irrégulières et dispersée, les esca- 
drons impassibles et minutieusement alignés, les batteries, 
gueules en bas, et les innombrables charrettes formant le 
train de tout un corps d'armée. Et personne qui s'étonne 
de cette retraite devenue chronique. Le flegme russe ralentit 
parfois les avances, il conduit toujours admirablement les 
retraites. 

Je trouve enfin, à Atchitskoe, le capitaine Rakitine, com- 
mandant la 3" division. La situation, dans ce secteur du front, 
semble entrée dans une phase tragique et probablement 
définitive. Pendant une manoeuvre d'enveloppement de deux 
régiments ennemis, le Régiment immortel, ayant pour tâche 
de rester dans ses positions, a subitement fléchi. Les déta- 
chements de cavalerie, envoyés pour en déterminer la posi- 
tion actuelle, en signalent des débris jusqu'à 35 kilomètres 
d'ici. Les éclaireurs ennemis entrent par les vides qu'ils 
ont laissés dans notre front. 

Rakitine a groupé trois régiments en dcmi-cercle autour du 
village. Le général Grévine, qui espère boucher le trou avec 
une division de cavalerie qu'on a mise à sa disposition, ordonne 
que la 3® division reste dans ses positions. 

Dans la nuit tombante, nos mitrailleuses crépitent donc, 
à 3 kilomètres de notre état-major. Un léger scandale dans 
la rue : un colonel et trois oITîciers subalternes, ivres, bous- 
culent les passants. Ce sont le chef du 57* régiment avec 



364 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

ses officiers, qui ont su se procurer de l'alcool gouverne- 
mental. 

Un petit groupe de soldats, appartenant au Régiment 
immortel, conduits par deux jeunes officiers, dépassent le 
fanion de notre division, sans venir demander des instructions 
au commandement. On les rappelle et on les accable de remar- 
ques sarcastiques. En fuite depuis midi, ils se sont rassemblés 
quelque part, et ils promènent, fatigués, mais non glorieux, 
par monts et chemins, les magnifiques insignes de « ceux 
qui se sont voués à la mort». Il faut en convenir: si leur 
régiment, reculé sans pertes, ne parvient pas à l'immortalité, 
ce ne sera pas la faute de ses hommes et officiers : ils ont 
fait tout ce qui était possible pour y arriver. 

Atchitskoe, le 5 juillet 1919. 

A 4 heures du matin les bombardements se font à nou- 
veau entendre. En suivant la chaussée, qui mène vers une 
vallée, je trouve nos officiers et soldats couchés dans de 
petites fosses individuelles, dont la longue série traverse un 
champ de blé. Chacun est à son poste. Les officiers sont sales 
et déguenillés, les soldats en loques. Ils :::/iontrent peu d'en- 
train, après les incessantes retraites, mais leur obéissance est, 
dans les circonstances, une qualité inappréciable. Le soldat 
russe n'a pas besoin de costumes superbes pour bien se battre, 
et même a-t-on tort de trop s'écarter, pour lui, des uniformes 
nationaux, de la longue culotte, des bottes hautes aux semelles 
minces, et de la blouse large d'une étoffe forte et rude, mais 
qui sied bien à son corps grossièrement taillé et solide. Peut- 
être aussi les tuniques anglaises, plus coquettes et soignées, en 
le transformant en un objet de parade, choyé par les états- 
majors, l'ont-elles dégagé des duretés et misères du front, 
et attaché — plus qu'il ne l'est permis à un soldat russe — à 
la vie. 

Ces sans-culottes, qui se battent depuis un an, et qu'on 
laisse souvent sans pain et sans les moindres commodités 
de la vie, on ose à nouveau les envoyer à la ligne de feu, 



SIBERIE 



365 



sans armes. La division oiî je me trouve a reçu, pour com- 
pléter son effectif, dès le i5 mai, 2.100 hommes qu'on avait 
jusque-là employés aux travaux du chemin de fer Sarapoul- 
Krasno-Oufîmsk. Ils arrivaient non seulement sans fusils, mais 
n'en avaient, pour la plus grande partie, jamais eu entre les 
mains. Le i" juillet, la division du capitaine Rakitine en reçut 
i.5oo autres, mieux exercés, mais toujours sans fusils. Et les 
temps ont passé, où on put voir cet héroïque et admirable 
soldat russe suivre, sans armes, sous les feux de barrage, les 
vagues avancées, pour recueillir sur ses camarades morts et 
blessés les fusils, afin de pouvoir, à son tour, se battre pour 
sa mère, la Très-Grande et Très-Sainte Russie C)- 

Pour les mitrailleuses, on se heurte aux mêmes maux : dans 
la 3® division, le capitaine Rakitine me montre, dans un régi- 
ment, 6, dans deux autres 3 et 4 mitrailleuses en bon état. 
On réclame, depuis six mois, inutilement, des pièces de 
rechange pour celles qui sont défectueuses. Les hommes, 
comme une grande partie des officiers, souffrent terriblement 
de la gale, n'ayant jamais reçu les sous-vétements que leur 
envoyait Omsk sans en contrôler la distribution. Pendant les 
derniers six mois, le corps d'armée tout entier n'a reçu pour 
ses officiers, comme vêtements, que mille paires de bretelles : 
le reste a disparu entre Omsk et le front ("). 

Jamais plus de sucre ou de tabac, depuis qu'on se retire et 
que les provisions de l'ennemi ne tombent plus dans nos 
mains. Quelques officiers ont su s'en procurer de petites 
quantités, par des parents civils, qui en ont acheté aux inten- 
dants de l'armée C). 



(^) On comprondra niioux la scandalotiso néplipence — ou pis — 
des services d'intendance, en sachant que l'armée de Koltehak 
compte un surplus de So.ooo fusils. 

(^) On a envoyé d'Omsk vers un seul C.A. 4o.ooo collections d'effets 
et du drap pour 3o.ooo costumes. Rien de cela n'est arrivé. Les ser- 
vices d'intendance ont envoyé d'Omsk à l'armée Soo.ooo paires de 
souliers, dont la plus prande partie a été vendue en route. 

(') D'un énorme envoi de tabac, acheté à Kharbine pour le fr^nt, 
85 % a été vendu en route par les oiriciers roudncleurs du transport, 
et le reste égaré aux états-majors. El ainsi de suite. 



366 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

En plus haut lieu, on ne s'occupe pas non plus des promo- 
tions et décorations, mettant en relief les actions declat, et 
constituant des preuves vivantes de la confraternité entre la 
troupe qui souffre et se sacrifie et le pouvoir qui veille,, 
observe et encourage. 

Le capitaine Rakitine, nommé au commandement de &a 
division, pour actions d'éclat, porte les insignes de son grade 
pendant déjà une année d'un service dur et brillant. Les 
six ou sept propositions par le général Grévine, pour le grade 
de lieutenant-colonel, sont restées sans réponse. Par contre, 
un lieutenant-colonel, commandant un régiment de la 3* 
division, et servant donc sous les ordres de Rakitine, proposé 
au G. E. M. pour le grade de colonel, a immédiatement reçu 
son brevet. Quant aux praporchtcliiks, sur lesquels pèse le poids 
entier de la guerre, pour eux ni promotions, ni décorations. 
Ils savent parfaitement que ces faveurs sont réservées à leurs 
camarades d'Omsk, Irkoutsk, Kharbine et Vladivostok. 

Le chef du régiment que je trouve là, sur la route de Koun- 
gour, des deux côtés débordé par l'ennemi, à son poste, est 
un des mille enfants perdus de l'armée, qu'on oublie dans un 
poste que peu ambitionnent. Ancien soldat de i9i4, promu 
praporchtchik après nombre d'actions d'éclat, il me semble 
personnifier toute une classe énergique, saine, ambitieuse, en 
étroit contact avec les couches inférieures de la populace, dis- 
posée à acclamer chaque régime prêt à abandonner certains 
détestables privilèges et à détruire certaines confréries dans 
l'armée, et qu'on pourrait utilement opposer à la classe des 
communistes, qui constitue la force de l'armée bolcheviste. 

Ce sont lui et ses camarades, sales, déguenillés, atteints de 
gale, ne disposant d'aucuns des adoucissements de la vie, 
négligés pendant les transports, mal soignés au régiment, et, 
s'ils sont blessés, maltraités sur les tables d'opération, par 
des médecins auxquels on ne fournit ni instruments ni médi- 
caments, ce sont ces chiens galeux du régime, qui en sont 
l'unique soutien, et chez lesquels on a réussi à éteindre, par 
une longue série de fautes et de négligences, le feu sacré. 



EN SIBERIE 



367 



que les Tchèques avaient allumé, et qu'une ardente et éner- 
gique jeunesse avait entretenu dans la troupe. 

8. — On les aura quand même ! — Pourquoi les Oudarniki 
ont-ils reculé ? conversation entre anciens collègues. 

lalima, le 5 juillet 1919. 

Enfin, à 8 heures, le général Grévine autorise la retraite 
des trois régiments en position devant Atchitskoe. La 
manœuvre, où le général Gaïda avait assigné un rôle si impor- 
tant au corps d'attaque, est donc abandonnée. On essaiera 
demain un grand coup vers Koungour, que le général Pépe- 
laïef dirigera en direction Sud-Ouest, et un autre dans la 
même direction, mais sortant de la voie ferrée entre Koungour 
et lékatérinbourg. On jettera en même temps une (Mitière 
division de cavalerie dans la région des forêts au Nord d'At- 
chiskoe. 

Ces grands projets d'en haut trouvent chez nos officiers 
un accueil remarquable. Les cœurs sont ranimés de nouvelles 
espérances que d'autres troupes inspirent, dans d'autres 
secteurs du front. - 

— Quelle belle manœuvre! Peut-elle ne pas réussir? 

— Les rouges sont fichus cette fois Vous verrez encore des 
choses remarquables I 

Mais on ne s'en sent pas en meilleur état de se battre. 

— Nous mêmes, que pourrions-nous faire, avec trois ou 
quatre mitrailleuses par régiment 1 m En escomptant déjà 
l'inévitable succès quelque part au Nord, on se prépare à 
un nouveau recul dans notre secteur, et on répond à mes 
observations sarcastiques : 

— Tout cela ne signifie rien. Nous reculerons bien peut- 
être encore mille kilomètres. Ensuite ce sera leur tour : nous 
leur mettrons le pied dans le derrière, sur deux mille. 

Une musique joyeuse monte de lu Nalléi' : Slcnho l\(i:ini'. 
Alla Verdi, Sopki Mandchoury, 1rs nniii-s hrilli'iil nu stdi'il. 
etc., tout y passe. Cela signifie-t-ii un succès, un motif de 



368 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

joie ? Au contraire : c'est le lo* régiment qui approche, 
cuivres en tête, et le seul régiment de notre division ayant 
connu un moment de recul involontaire, et donc écarté du 
front C)- Les clairons éclatent, les clarinettes sifflent, les 
tambours bourdonnent, les badauds accourent émerveillés, ot 
même la paysanne qui nous sert, toute en pleurs parce que 
les rouges lui reprendront ses dernières vaches, essuie ses 
larmes, et sourit. 

Eh bien, cette incompréhensible bonne humeur est peut- 
être ce qu'il y a encore de mieux dans ces tristes circons- 
tances. S'il faut bien y voir ce que l'optimisme dans l'adver- 
sité) cache généralement d'aveuglement ou de lâcheté, on 
peut s'en consoler : la veulerie sauve du désespoir, et les esprits 
restent intacts. 

Vers midi, deux régiments de cavalerie passent vers le Nord 
prendre d'inutiles positions de combat. Tout le long de la 
chaussée, les cuisines de campagne et des centaines de casse- 
roles, sur de petits bûchers, répandent de délectables odeurs. 
Parmi les groupes de nos sans-culottes se trouvent partout 
assis, venus de Dieu sait oii, sans sacs ni fusils, les jeunes et 
solides soldats du Régiment immortel. Ils ont jeté en route 
les forts souliers anglais, solides, aux semelles puissantes 
mais dures, qui leur cassent la peau du pied, et ils portent, 
tant qu'ils ont pu s'en procurer, de simples « valinki » ou 
(( lapti )) (^). Quelques-uns ne portent que des sous- vête- 
ments. 

— Pensez-vous, me disent-ils, que nous désirons tomber 
dans les mains des bolcheviks en ces costumes neufs, portant 
les insignes des oudamiki.»^ 

Et c'est l'explication de l'énigme que me pose aujourd'hui 
un major anglais, officier de valeur, n'ayant aucune expérience 
des Russes et attaché spécialement au corps d'attaque : 



(^) Dans ce régiment les officiers ne réussissent pas à se faire com- 
prendre des soldats, pour 75 •"' composés de Tchérémisses. 
(-) Bottes de feutre, et pantoufles d'écorce de tilleul. 



^^6% 




Unique moyen de tnin^port pom- le Iniin d'un Ç..A. l.a ri\ière nnliiiik 




*l 






V' 






Soldats de Kollcliak « îi fuilr. .Juin IMIH, Nord d'Oiifa.) 



EN SIBÉRIE 369 

— D'où vient-il que ces gens, jeunes et solides, supérieure- 
ment équipés, tout comme les meilleures troupes européennes, 
se conduisent d'une façon si inattendue? 

Je lui réponds : 

— Ces pauvres mobilisés, partis sans enthousiasme, et nul- 
lement disposés au martyre, promus héros par les intendants, 
acclamés pour la bravoure, à laquelle les a prédestinés la 
société élégante de Perm et lékatérinbourg, ont bien compris 
au front — et d'ailleurs la propagande bolcheviste le leur 
a fait entendre — ce que l'uniforme anglais, et surtout les 
chevrons noir-rouge et les têtes de mort signifieraient pour 
eux, s'ils tombaient dans les mains de l'ennemi. Ceux-ci par- 
donnent parfois aux mobilisés de l'armée sibérienne de se 
battre contre « leur classe », mais ils ont sans doute préparé 
de nouvelles tortures pour ces « volontaires », ces « héros », 
ces « régénérateurs de la Russie », prêts à « succomber plutôt 
qu'à céder ». Ainsi, en attifant théâtralement ces malheureux 
pour des sacrifices héroïques, les a-t-on préparés pour des 
fuites ignominieuses. 

Biscrtskoe, le 6 juillet 1919. 

Ce matin, le général Grévine essaye de regrouper ses forces. 
Une trentaine d'hommes viennent de désarmer le Régiment 
immortel. Le i" régiment du corps d'attaque, qui s'est un peu 
mieux conduit — ses soldats portent les chevrons noir-rouge, 
mais non les têtes de mort — a été posté le long de la rive 
gauche du Disert jusqu'à Krasno-Oufimsk. La 4" division de 
cavalerie, chargée hier de remplacer le Régiment ininiortel, 
a été reçue par un feu de mitrailleuses, et a dénnitivemcnt 
rebroussé chemin. 

A II heures, je visite le malheureux état-major du corps 
d'attaque qui, au lieu de rester au milieu des combat- 
tants pour les enflammer, selon les traditions dos oudarniki, 
occupe gravement tout un terrain quoique part en arrière, 
d'où il lui est impossible de diriger les combats. Le colonel 

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370 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Stepanof me raconte que son i*"" régiment a été réparti en 
petits paquets sur un front de lo kilomètres. 

— Et vos réserves ? 

— Je n'en ai pas. J'ai à peine assez du régiment pour garder 
lo kilomètres d'une rivière presque partout guéable. 

Au lieu de masser le régiment en deux ou trois groupes 
de manœuvre, tenus en liaison avec quelques patrouilles 
montées, qui parcourraient la rive, Stepanof a disséminé 
ses hommes en cinquante petits détachements, prêts à. être 
bousculés par la première colonne rouge qui traverserait le 
fleuve. 

Je me jette en selle pour examiner la situation, mais j'ai 
à peine fait cinq ou six verstes que je rencontre les premiers 
groupes des fuyards : le Bisert est traversé, les « noir- rouge ^) 
sont de nouveau en retraite. En relongeant la voie ferrée, 
je passe d'abord le train du colonel Stepanof, et je l'avertis 
de cette nouvelle défaite : il n'en savait rien, mais je crains 
qu'il ne s'y attendît. 

Un quart d'heure après, je rentre chez le général Gré- 
vine : 

— Vous n'avez qu'à décamper, mon général 1 Les rouges 
pourront être ici dans quelques heures. 

Il se mit à rire : 

— Ah ! diable, les oudarniki nous ont à nouveau lâchés .►* 
Ça ne m'étonne pas. Mais le danger n'est pas pressant. Mes 
propres troupes tiendront bien encore un jour. Ce que je 
crains pour le moment, c'est que les salauds aient pris ia 
fuite, sans avoir préalablement coupé les fils de téléphone. 
Allons à l'appareil prévenir que les bolcheviks causent direc- 
tement avec lékatérinbourg. 

En route, le général Grévine me dit avoir reçu du général 
Gaïda l'ordre de restituer au colonel Stepanof toutes les armes 
qu'il venait de faire prendre au Régiment immortel. Il a 
riposté par la prière de le débarrasser définitivement du corps 
d'attaque. , , ' 



EN SIBÉRIE 371 

Nous sommes à peine entrés au cabinet du chef d'élat-major 
que la sonnerie retentit. Le colonel, chef d'état-major, prend 
l'appareil : 

— Qui est au téléphone ? — Silence. La question est 
répétée. 

— Paroutchik N. de 1 ctat-major de la 3" division. (Cet 
officier n'existe pas.) 

— Bonjour, que puis-je faire pour vous ? 

Suit une conversation animée : questions sur nos effectifs, 
nos projets, et réponses de plus en plus décousues. Le général 
Grévine, qui souffle les informations, se tient les côtes de 
rire. Après quelques minutes, notre interlocuteur, s'aperce- 
vant d'être dupe, éclate en jurons et insultes vigoureuses, 
que le colonel transmet fidèlement à son chef, non sans y 
répondre par des expressions non moins poivrées. Enfin on 
calme ses transports. L'interpellateur n'est autre que le chef 
de l'état-major de la 26" divsion soviétique, sans doute un 
officier breveté, oui ou non forcé de servir la cause rouge. 

Notre colonel remarque : 

— Cela ne va pas mal chez vous ! 

— Je vous remercie, nous sommes contents. 

— Et, dites-moi, puisque nous causons si agréablement : 
que dites-vous de nos oudarniki ? 

— Excellentes troupes, que nous aimons beau?oup. C'est 
toujours un véritable plaisir de les attaquer : ils fichent inva- 
riablement le camp ! N'oubliez pas, surtout, de nous les 
opposer à la prochaine occasion I 

Le général Grévine, qui se tord de rire, nie dit : 

— Vous l'entendez, nous ne sommes pas les seuFs à admirer 
nos oudarniki nouvellement cuisinés. L'ennemi est d'accord 
avec nous ! 

9. — Un bie>fait de i/autoch \i ir . 

nisfMlskiic. |o (1 juillet 1910. 
En rctoiiriniul h mon wa^oii, je vois un noinltic do soldats 
couchés sur l'herbe, ronflanf h Ino-lric, les faces congestion 



372 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

nées. D'autres titubent dans la forêt, avec les jeunes pay- 
sannes, que les puissantes rations d'alcool ont attirées. Ce& 
ivrognes forment la garde (okhrana) de l 'état-major. La 
fusillade au front est facilement distincte. L'orgie a duré 
toute la nuit, et il est heureux que le front n'ait pas fléchi 
et livré passage à un détachement audacieux, qui aurait sabré 
l'état-major tout entier. 

Le plus considérable service que le tsar Nicolas II ait rendu 
à son peuple a été l'interdiction de la vente de la vodka. On 
n'exagère pas, en prétendant qu'il ne faut pas moins que le 
pouvoir d'une autocratie presque absolue pour que, dans une 
société moderne, le peuple puisse bénéficier d'une semblable 
mesure. Parlements ou gouvernements, fondés sur des com- 
promis de partis, ne pourraient peut-être s'élever jusqu'aux 
excès du bien. Ils obéissent aux instincts des partis dont ils 
dépendent, ou représentent de puissants intérêts, au-dessus 
desquels ils ne peuvent s'élever. 

Le fléau de l'alcoolisme en Russie est tel qu'il ne trouve sa 
comparaison dans aucun autre pays. L'ivresse prend ici sou-' 
vent des formes terribles et maladives. Quiconque a vu, comme 
moi, pendant la révolution, les délires et les scandaleux excès 
d'une foule qui s'était emparée d'une cave de palais, ou d'un 
régiment qui avait pu mettre la main sur quelques tonneaux 
d'eau-de-vie, conviendra que l'alcoolisme russe est pire qu'une 
dangereuse habitude : une peste contagieuse et funeste. 

Dans de tels pays, où les usages et la morale courante ne 
s'opposent pas à des vices qu'on se plaît à considérer comme 
d'innocentes faiblesses nationales, on a besoin d'un gouver- 
nement, po^ivant non seulement imposer sa volonté au peuple, 
mais empruntant ses pouvoirs à son seul prestige. 

La vente de la vodka, défendue d'abord pour la période de 
mobilisation, puis pour la durée de la guerre, a été finalement 
interdite pour toujours par décret impérial du 28 septembre 
1914. Des milliers de lettres, adressées au tsar, rédigées de ce 
ton familier et touchant qui caractérise le genre d'affection 
patriarcale que la presque totalité de la nation ressentait 



s I B i: R T E 



373 



pour l'empereur — j'en ai eu quelques-unes sous les yeux — 
évoquaient en images précises le bonheur que l'interdiction 
apportait au pays. 

Avec la vente de la vodka s'éteignit en même temps sa 
production. L'empereur fut d'ailleurs vigoureusement secondé 
par des chefs, dont le pays retiendra un souvenir éternel. 
Broussilof, entre autres, fit détruire les citernes et toutes les 
machines pour la distillation de ralcool dans l'entier rayon de 
ses armées. Quelques vieux officiers se plaignaient parfois 
hautement de cette abstention qu'ils prétendaient insuppor- 
table, mais on ne les écoutait pas : la sobriété, tout comme la 
chasteté, est un mal réconfortant. 

Ce fut seulement en juillet 1917, que je vis dans l'armée 
russe des cas d'ivresse en masse, et encore s'était-on enivré 
dans les caves autrichiennes de Galicz. Vers la même époque, 
les journaux russes signalèrent d'horribles ivresses dans toutes 
les villes de Russie, suivies de massacres. On pouvait même 
se demander si ces' foules mues par des colères théâtrales et 
frénétiques, parcourant les quartiers riches, étaient poussées 
par la seule soif de la liberté. 

Le décret impérial contre la consommation des liqueurs 
alcooliques, maintenu et renforcé par le gouvernement bol- 
cheviste — autre autocratie — C) a été abandonné par celui 
d'Omsk. En face des énormes provisions de vodka, amassées 
en Sibérie, ce gouvernement a cru devoir permettre de nou- 
veau la vente, restreinte seulement par la fixation d'un 
maximum par tête cl par mois, et la défense absolue pendant 
la période de mobilisation. Mais le gouvernement ne pourrait 
ignorer que l'esprit du bolchevisme a tellement gagné toutes 
les classes de la population, qu'aucune défense ou restriction 



(^) La vente et la consommation d'alcool sont punies, chez les 
rouges, par la peine de mort. J'ai visité, à Oufa, la maison qu'avait 
habitée une veuve, fusillée sur ordre des commissaires, pour avoir 
fabriqué de la « samagonka » . La sobriété des chefs bolchevisles — 
pour une grande partie Israélites, petits buveurs — est un fait re- 
connu. 



374 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

n'y ferait rien C)- Fonctionnaires préposés aux ventes, con- 
trôleurs, tous cèdent à la soif illimitée qu'exhale le pays. 
Pendant les périodes de mobilisation, à Omsk et Novo-Nico 
laievsk, il a été possible de se procurer en plein marché, et 
presque dans les « magasins de vin du gouvernement », 
toute quantité voulue de vodka. 

On assiste donc dans toutes les villes sibériennes, depuis 
l'avènement du régime actuel, à des scènes qu'on n'avait 
plus vues depuis août I9i4, et auxquelles le bolchevisme 
avait déshabitué le pays. 

Mais surtout au front l'alcool a fait des ravages. Le gouver- 
nement est coupable, et non ces hommes de caractère souvent 
si faible, énervés par la vie des camps et des combats mal- 
heureux. Je considère comme une des raisons non négligeables 
des succès de l'armée sibérienne, en mars et avril, le manque 
de boissons alcooliques dans les villes et villages qu'on pre- 



(2) J'eus à ce sujet une conversation, en février 1919. f^ec le 
ministre S..., faux esprit. Je lui demandai : 

— Quels, motifs ont guidé votre gouvernement à la réintro- 
duction de "la vente de la vodka ? Tout le monde sait quelles pro- 
portions prend, dans votre malheureux pays, l'abus des boissons alcoo- 
liques. 

— Plusieurs raisons ont déterminé notre attitude. D'abord la 
pénurie dans laquelle se débat le gouvernement. Ensuite, nous nous 
trouvons en face d'une fabrication de vodka, la « samagonka » , par 
les paysans mêmes. L'alcool y est mêlé à des alcools supérieurs nui- 
sibles à la santé, et le gouvernement a cru mieux d'y substituer un 
alcool pur et moins offensif. 

— Mais pourquoi ne pas en défendre tout à fait la fabrication et la 
vente ? Pourquoi ne pas punir, comme le font les rouges, les paysans 
coupables de fabrication clandestine ? Il vous est connu que Trotski y 
a mis comme sanction pénale la mort. 

— Ce serait impossible. Calculez combien de gendarmes il nous 
faudrait. Le paysan fera toujours de la samagonka et on boira donc 
toujours de l'alcool en Sibérie. Ici, je touche à notre principal argu- 
ment. En en défendant au citoyen la consommation, celui-ci se trou- 
verait en contradiction flagrante avec la loi. Nous l'habituerions à un 
état d'âme funeste chez un citoyen : celui de se trouver coupable et 
en transgression de la loi. Mieux vaut permettre ce que nous ne pour- 
rions prévenir. 

— Votre argument est on ne peut plus ingénieux. De Liguorî lui- 
même n'intercéderait avec plus de ménagements pour le pécheur. Ne 
pouvant éliminer de votre nouvelle société la concussion et le vol, les 
autoriserez-vous, en vous laissant inspirer par votre jurisprudence 
préventive ? 



EX SI H E H I E 



37; 



nait, après que les rouges y eurent introduit leurs mesures 
draconiennes. En se retirant, les troupes de Koltchak trouvent 
« chez eux » des provisions immenses, plus qu'il ne faut pour 
tuer les dernières ressources de l'énergie, et accélérer l'épou- 
vantable défaite. 

lo. — Scènes de retraite. — Accidents de chemin de fer. 

lékatérinbourg, le i3 juillet 1919. 

Dans ce paysage sans grands fleuves, et oiî collines et 
forêts favorisent les coups de surprise, la retraite de nos 
troupes, habituées au recul, devient presque stationnaire. 
Tout le monde semble infecté d'une lassitude sans remède. 
Pas de pertes au front. L'adversaire ne semble avancer que 
parce que nous reculons. Tous se consolent, qu'en se retirant, 
ils restent intacts, et que celte fuite de plusieurs centaines de 
kilomètres sera un jour arrêtée, et qu'alors nous passerons 
à l'offensive. Mais on ne prévoit pas comment et où, et on 
semble attendre une impulsion du dehors. 

A la gare de Bisertski-Zavod, où le général Grévine s'arrête, 
je fais accrocher mon wagon au premier train de matériel, 
qui roule dans la direction de lékatérinbourg. 

Dans toutes les gares, l'approche du front se fait pressentir. 
Les chemingts sont depuis longtemps gagnés aux rouges, et 
maintenus dans une attitude favorable au régime soviétique 
par les ouvriers de quelques grandes usines, qui, fortement 
organisés, passifs, ne donnant aux cosaques aucun prétexte 
d'intervention, préparent la jonction aux bolcheviks. 

Les petits fonctionnaires du chemin de fer, qui ne perdront 
rien au changement de régime, puisque les bolcheviks savent 
distinguer parmi les « bourgeois » ceux qui pourront servir 
leur cause, et probablement déjà gagnés à l'armée victorieuse 
par d'énormes pourboires, ralentissent le travail, commettent 
ouvertement des actes de sabotage. 

Chaque gare a son commandant, en général un jeune officier 
qui ne comprend rien à l'engrenage compliqué des voies, aignil- 



376 LA GUERRE RUSS0-SIBÉRIE>'NE 

lages, dépôts de gare, d'ailleurs manquant de l'esprit d'initia- 
tive des Gaïada, Semeonof, Kalmykof, et autres fameux chefs de 
bande, habitués à forcer, revolver en main, l'obéissance qu'on 
leur dispute. On voit donc invariablement, à côté d'une gare, 
un jeune oiïîcier occupé à signer des ordres de transport de 
troupes, de matériel, de blessés, et dans un autre bâtiment de 
la même gare, un fonctionnaire mettant à chaque occasion 
des bâtons dans les roues, et ordonnant sans cesse des 
manœuvres compliquées sur toutes les voies, capables de 
retarder départs et arrivées des trains. 

A la gare Droujina, où les deux voies de Krasno-Oufimsk et 
de Berdiaouch vers lékatérinbourg se rencontrent, je fais 
accrocher mon v^^agon à un train dont on m'a promis le pro- 
chain départ. On le fait, en effet, sortir de la gare, mais là 
nous restons indéfiniment, bloquant l'unique voie de déborde- 
ment pour les trains du C.A. Après quatre heures d'attente, je 
prends des informations, d'abord chez l'autorité militaire, qui 
se contente de signer un nouvel ordre d'expédition, puis chez 
le fonctionnaire du jour, qui profère des phrases désordonnées, 
regorgeant d'expressions topographiques et techniques, enfin 
chez les fonctionnaires de deuxième et de troisième rang, qui 
m'éclaircissent l'énigme. De la direction de lékatérinbourg 
approche un autre train, invisible par un tournant de la voie, 
et qui, entré, après autorisation du même chef de gare qui a 
fait sortir le nôtre, y touche presque du nez, depuis quatre 
heures. A-t-on simplement voulu, au bénéfice des rouges, re- 
tarder les trains du C.A., ou avait-on préparé une collision 
qui aurait bloqué définitivement une centaine d'échelons .^* 
J'entre chezv le chef de gare et y prononce quelques phrases 
pleines de menaces et de bon sens. Un quart d'heure plus tard, 
notre train a été ramené en gare, celui d'en face y est rentré, et 
le nôtre reparti pour lékatérinbourg. 

La ville est en pleine ébullition. De longues processions de 
charrettes vers la gare, et partout, sur les quais et en plein air, 
des campements de familles bourgeoises et paysannes, atten- 
dant leur tour de partir. Tout le monde est plongé dans la plus 



SIBERIE 



377 



profonde stupéfaction, par cette subite évacuation, deux mois 
après la préparalion du prochain transfert des bureaux gou- 
vernementaux vers cette ville. 

Partout des forces obscures s'agitent. Autour du chemin de 
fer et des autres voies de transport, éclatent des révoltes de tra- 
vailleurs. Il y a bataille près des provisions de farine, que les 
cheminots refusent de laisser évacuer 0). Dans la nuit, je dis- 
tingue sur les emplacements de la gare, de petits groupes qui 
chuchotent, mais se dispersent à la vue de mon uniforme. Je 
rencontre des figures sinistres, parfois mi-ivres, abordant le 
personnel inférieur : mécaniciens, chauffeurs, aiguilleurs, ran- 
geurs, conducteurs. Vers le matin, cinq personnes, parmi les- 
quelles deux femmes bien habillées, ont été arrêtées et, con- 
vaincues d'avoir poussé au sabotage, ont déjà subi le sort que 
les bolcheviks destinent aux propagateurs de la cause opposée. 

A I heure du matin, se produit, en pleine gare, une colli- 
sion qui brise quatre wagons de bagages et met deux voies 
hors de service. Vers 4 heures, une autre collision a lieu, à 
Sg kilomètres de nous, et l'unique voie entre lékatérinbourg 
et Omsk est, pour une demi- journée, bloquée. Ce ne sont évi- 
demment que de purs accidents. 

Cet incessant sabotage est combiné avec un chantage systé- 
matique et on se fait ainsi payer de deux côtés. L'ctat-major 
du général Diterichs a préparé son départ, en le cachant avec 
soin à la mission française, et surtout aux habitants, qu'il 
trompe sur la situation au front, au point de les abandonner 
à l'ennemi, sans avertissement. Mais on s'en doute et, toute !a 
nuit, il y a un va-et-vient chez les mécaniciens-rangeurs, pour 
les pousser à ranger tel wagon dans tel échelon dont on prédit 



(1) Partout, d'importantes provisions de céréales ont été alian- 
donnécs à l'ennemi, et il y a eu souvent lieu de douter que les per- 
sonnes responsables, intendants, généraux ehefs de Irausjiorls. pus- 
sent invoquer la force majeure. IXnant le ponf d'Oiifa, phisieurs éche- 
lons de t>lé, à Oufa millions de pouds de blé et /( millions de pouds 
d'avoine ont été abandonnés aux rouges exultants, et vendu* aux 
commerçants israéliles, venus de Sibérie, pour aller en faire le Iraftc 
en Russie. A Trlieliabinsk, les intendants ont abandonné, plus tard, 
de façon inexplicable, /( millions et demi de pouds de blé. 



378 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

un prochain départ. Mais au dernier moment, ce sera un autre 
train qui, partira, parce qu'on aura graissé la patte à un fonc- 
tionnaire plus puissant. 

J'en parle au général Jack, qui me blâme de proposer des 
mesures plus sévères contre rangeurs, aiguilleurs et mécani- 
ciens, qui font perdre à l'armée un temps précieux. Quand il 
s'agit de faire accrocher cinq wagons de diverses missions 
étrangères au train de l'état-major de l'armée, il se contente 
d'ordonner purement et simplement la manœuvre C) et ne 
semble aucunement surpris par l'exécution automatique de son 
désir. Le général Jack ignore jusqu'au moment actuel être 
redevable de cette satisfaction à un fabricant russe (mais di- 
recteur d'une usine à capital anglais, ce qui lui a assuré la pro- 
tection de la misssion anglaise) dont le « sloujebny » wagon se 
trouvait placé entre ceux des officiers alliés, et qui, dans son 
propre intérêt, a assuré le transport du groupe entier de voi- 
tures, en payant 260 roubles au rangeur. Le principe était 
sauvé : les officiers n'avaient ni employé la force, ni graissé la 
patte aux fonctionnaires. Le général Jack m'en exprima son 
contentement. 

Une interminable série de trains, se succédant à 5o mètres 
d'intervalle, rampe vers Omsk. Le public vit, par ce temps en- 
soleillé, pour la plus grande partie du temps, en dehors des 
voitures. A perte de vue, les trains se succèdent. Dès que le 
plus avancé s'ébranle et que l'écho' cent fois répété des loco- 
motives résonne, on se jette dans les voitures. Quatre fois nous 
dépassons, en route, les traces des collisions récentes : locomo- 
tives enfouies dans le sable, wagons réduits en miettes ou car- 
bonisés, signes précurseurs du nouveau régime que le pays 
va acclamer. 

Au marché des villes, où je vais m'approvisionner, la popu- 
lation rurale montre une joie maligne à la vue de cette bour- 
geoisie déchue, entassée en de sales Avagons à bestiaux, fuyant 



,(^) Le malin suiA-ant, le général Jack se plaignit d'avoir été répri- 
mandé par l'état-major russe, lui, spécialiste pour transports de che- 
min de fer, d'avoir commandé d'nccroctier les wagons franco-anglais 
à l'éctielon ! 



SIBERIE 



579 



devant les prophètes du prolétariat. Mais pourquoi les paysan- 
nes nous jettent-elles en passant des mots si méchants et mé- 
prisants, au moment même où approche ce régime stérile et 
cruel dont elles avaient fêté, en processions religieuses, en 
grandes explosions de joie, le départ, il y a sept mois? 

« Nous ne vous donnerons pas de pain, me dit une pay- 
sanne, il faut laisser quelque chose pour les rouges I » 

« Courez, me dit une autre, courez, mais no vous arrêtez 
pas avant la mer, si vous ne voulez pas être rattrapé! » 

« Nous ne voulons pas de vos billets d'Omsk, dit un vieux 
paysan, bientôt on n'en voudra plus à Omsk, et peu après on 
ne les acceptera plus à Irkoutsk! » 

Pendant treize jours, nous parcoiuons, entre lékatérinbourg 
et Omsk, les immenses champs de blé des gouvernements de 
Perm et d'Akmolinsk. Voilà le véritable but de l'invasion rouge. 
Ne rappelle-t-elle pas ces guerres de conquête du bas moyen 
âge? Des tribus guerrières et nomades, se jetant dans des civi- 
lisations plus douces et rangées, pour s'y enrichir des produits 
du travail systématique et continuel, dont elles sont, elles- 
mêmes, incapables, pour refluer ensuite, chargées des trésors 
conquis, vers leurs tentes, leurs montagnes? 



CHAPITRE V 



SOULÈVEMENTS DE PAYSANS 



I. — Paysans sibériens. 

Barnaoul, le lo août 1921. 

LE transsibérien est, à certains endroits, menacé par des 
bandes ayant pour base les villages avoisinant le che- 
min de fer. En identifiant ces bandes avec les bolche- 
viks russes, on commettrait une erreur. Quoique la propagande 
rouge ait joué un rôle assez considérable dans la formation de 
ces détachements de partisans, on ne pourrait y voir des avant- 
gardes de l'armée soviétique. Le mécontentement qui pousse 
un si grand nombre de paysans (20.000 dans la seule région 
Sud de Novo-Nikolaievsk) à prendre les armes contre les trou- 
pes du gouvernement sibérien et leurs alliés,' Tchèques, Polo- 
nais, Italiens, Japonais, a des causes compliquées. 

Le rêve séculaire du paysan russe n'a pas seulement été la 
possession des terres que lui et ses ancêtres ont labourées, mais 
aussi l'autonomie des petites communes (mirs), c'est-à-dire 
leur droit exclusif et illimité de régler leurs intérêts. La révo- 
lution bolcheviste avait surtout gagné les sympathies des vil- 
lages — en Sibérie comme en Russie — par son institution 
typique des comités locaux. Ces comités nommaient fonction- 
naires, tribunaux, états-majors des bandes communales, insti- 
tuaient de nouvelles lois, concluaient des alliances avec d'autres 
communes ou avec des groupes de communes. Ces alliances, 
d'ailleurs temporaires, créaient la seule forme d'une personne 
morale supérieure au comité. Mais la tendance décentralisatrice 
de la commune russe, d'abord favorisée par les propagateurs 



EN SIBERIE 



381 



bolchevisles comme le plus sûr instrument de désorganisation 
de l'ancienne société ou de ce qui en était resté à la campagne, 
entra bientôt en conflit ouvert avec le principe unificateur de 
la « dictature du prolétariat ». 

Le prolétariat ne pourrait subsister ni lutter comme parti 
politique, que dis>cipliné et conduit par une main de fer. Le 
prolétariat russe eut un chef, fut représenté par mille commis- 
saires qui allaient porter au pays entier « les volontés du pro- 
létariat ». Après une éphémère illusion d'indépendance, les 
paysans se virent, à nouveau, placés devant un gouvernement 
centralisé et devant une nouvelle aristocratie, bien autrement 
arrogante et moins paternelle que l'ancienne. Ils se sentirent 
trahis, armèrent contre les commissaires leurs partisans, mais 
partout la fureur de leur résistance brute s'épuisait contre les 
forces organisées du prolétariat. 

En Sibérie, généralement, les paysans en sont encore à leurs 
premières illusions révolutionnaires, acclamant une autonomie 
que de jeunes idiots, étudiants, étudiantes, continuent à leur 
prêcher, et qu'aucun régime jamais ne leur accordera. 

2. MÉCONTENTEMENT DES PAYSANS. L'aTAMAN AnNENKOF. 

On aurait pu essayer, par un traitement méticuleusement 
juste, quoique rigoureux, d'amener le paysan à reconnaître 
ses obligations — qu'il considère comme profondément anti- 
démocratiques — envers la nation. Il n'a pas manqué de bonne 
volonté au gouvernement d'Omsk. Ses lois et décrets, ses pres- 
criptions aux fonctionnaires sont, en général, inspirés de prin- 
cipes humains. Malheureusement, le gouvernement d'Omsk 
n'a encore qu'une valeur symbolique, et le pouvoir réel de 
l'ataman d'Akmoli.isk dépasse à peine le comté d'Omsk. 

Il y a d'abord les petits griefs de la populace contre les fonc- 
tionnaires. Les habitants du village Panfilovo, près de Semi- 
palatinsk, forcés de déblayer les neiges le long du chemin de 
fer, pendant tout l'hiver, à raison de 7 roubles par jour, 
n'ont jamais reçu un kopek. 



382 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Les communications des villages avec les chefs-lieux de 
comté ou de gouvernement étant insuffisantes, les décrets de 
mobilisation ou de levée d'impôts arrivent avec des retards 
considérables chez les a slarosts », le plus souvent après le 
terme ultime fixé pour l'inscription des recrues ou le payement 
des impôts. Néanmoins, les villageois ont été forcés de payer 
les amendes. 

De telles peccadilles n'amènent pourtant pas le soulèvement 
d'une province entière. Un mécontentement plus sérieux est 
causé par la conduite des bandes qui, au service du gouver- 
nement d'Omsk, « rétablissent » l'ordre dans ces régions. Les 
plus fameux détachements de pillards se trouvent sous les 
ordres de l'ataman Annenkof. 

Le capitaine Annenkof, cosaque de Sémiriétch, fougueux et 
brutal, bon chef de détachement, se vit, au début de l'action 
sibérienne, refuser des subsides par le fameux général 
Gricha Almazof, ministre de la Guerre à Omsk. Subventionné 
par des particuliers, il exigea la démission et l'exécution du 
ministre. Il se battit ensuite parmi les Tchèques au front de 
l'Oural, où il se distingua par des répressions très sanglantes. 
Le village Slavgorod, où une vingtaine d'officiers avaient été 
traîtreusement massacrés par des rouges, fut noyé dans le sang. 
Refusant d'obéir au commandement tchèque, imposé aux 
troupes russes par la Constituante d'Oufa, il quitta le front et 
se rendit au sol natal, à Semipalatinsk, où on l'accueillit sans 
joie. 

Annenkof s'installa à Semipalatinsk, guidé — dit-on — 
par des officiers anglais. Il y réunit rien de moins qu'une armée 
nationale : Cosaques, Grandrusses, Oukrainiens, Magyars, 
Baschkirs, Prussiens, Mongoles, Tatares, Chinois, tout y était. 
Sou3 des têtes de mort, ces guerriers inscrirent sur leurs wa- 
gons : « Dieu et l'ataman », ou : « Nous ne craignons au 
monde que notre ataman. » Aucune justice n'est reconnue que 
celle d'Annenkof; et les civils, dans la région, ne peuvent 
avoir raison des violences dont ils sont sans cesse menacés 
qu'en flattant les ambitions de l'ataman. 



EN S I B E K I i; 



383 



En défendant le <■ front de Sémiriétch » contre de peu dan- 
gereuses bandes rouges, ces troupes entrent dans les villages, 
sous les moindres prétextes, pour y voler et incendier. Annen- 
kof réquisitionne tout : coffres-forts des banques, effets des in- 
tendances russe et alliée, maisons, bijoux, matières premières. 
L'anecdote suivante prouve l'indépendance de l'ataman à l'égard 
du gouvernement. Annenkof avait fait occuper le bâtiment de 
la Banque Vofga-Kama. Le directeur envoya une plainte mo- 
tivée à l'amiral et alla causer avec l'ataman. Celui-ci, favora- 
blement impressionné par celte démarche, céda : il ne con- 
fisqua que la caisse d'assurances contre maladie des ouvriers. 
Le lendemain, en retournant à son bureau, le directeur trouva 
le bâtiment vide : jusqu'aux tables et chaises, tout avait été 
enlevé. Ebahi et désespéré, il alla se plaindre à Annenkof : 
celui-ci brandit une dépêche intempestive de l'amiral, lui dé- 
fendant de toucher à la banque. « Vous n'avez qu'à vous 
plaindre à l'amiral! » lui dit-il. 

Après le pillage systématique de la ville et de la région, 
Annenkof devint plus traitable : les fonds allaient manquer. 
Les Alliés offrirent leur médiation. Afin de réaliser la fiction 
d'une unité de commandement en Sibérie, il ne restait qu'à 
reconnaître Annenkof et sa bande et à les incorporer, tels 
qu'ils- étaient, dans l'armée sibérienne. Malheureusement, le 
gc^ivernement d'Onisk, encore trop faible pour exercer un 
contrôle suffisant, se rendait en quelque sorte responsable de 
la conduite de ces bandes régionales, sans en tirer, aux heures 
du danger, les moindres avantages pour la cause nationale (*). 
Les paysans, s'opposant aux brigandages des Annenkoftsy, so 
mettent en état de rébellion ouverte contre le gouvernement 
«ibérion, qui est désormais obligé d'organiser des campagnes 



C) Quand en juillcl i()io> 'f (Ift.if-lu'niciil d'Annciikof fut envovr 
au front d'Iél^ntérinbourg, pour rétablir la silnaliou. il refusa de se 
batlro. Il se conlciila de cliasscr les .Juifs du jardin public, de piller 
certains quartiers, de massacrer le i^ juillet, les .luifs en masse, et 
de s'enfuir trois jours avard l'arrixée des i-ouj/es. Pou, sN'xcuser du 
pogrom, le clief du détachement einoNa le rapport suivant : k I.e 



384 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

par ses troupes régulières et des troupes alliées, pour rétablir 
son prestige et tirer les coupables d'embarras. 

A côté des Annenkoftsi, les troupes gouvernementales et le& 
» détachements agissent de même. 

Le major tchèque Beil trouva pendant une opération, en 
mai 1919, contre une bande «rouge» de Krasnoiarsk, le déta 
chement Krasilnikof au village Talaia, Sud de Kamentchaga, 
occupé à piller les habitants. Paletots, samovars, montres et 
bijoux avaient été chargés sur les voitures du détachement. 
Aux objections de Beil, le chef du détachement répondit : 
« C'est l'ordre de Koltchak! » Quelques cosaques, émus par les 
cris de désespoir des femmes, proposèrent de mettre fin au 
scandale : « Frères tchèques, si vous voulez agir, nous agirons 
de concert avec vous ! » Beil ne put que défendre aux Russes^ 
le pillage pendant les quatre heures que dura son séjour au vil- 
lage. 

Le lieutenant Vasilief, du 42® régiment sibérien, le juge 
d'instruction Fried et le chef de la milice locale de Voltchikha, 
agissant de connivence, ont battu les paysans, « réquisitionné » 
de l'argent, violé des femmes, etc. 

Le dernier grief est dirigé contre les Tchèques, que la popu- 
lation accuse d'appauvrir le pays par l'achat de bétail, céréales- 
et matières premières C). 



II et le 12 juillet, les éclaireurs de mon détachement ont pu confir- 
mer que les Juifs à lékatérinbourg achetaient en masse les billets de 
Kérenski de 20 et 4o roubles et qu'ils se préparaient à recevoir d'une 
manière triomphale i'armée rouge. Trouvant cette manœuvre anti- 
gouvernementale, je donnai ordre à mon détachement, chargé de 
la défense de la ville, de mettre fin à cela, par les armes, si néces- 
saire. Les soldats, fidèles serviteurs de la patrie, ne pouvant suporter 
une offense si grande de la part des .Juifs, décidèrent, sans y être- 
autorisés par leurs chefs, de massacrer les Juifs, ce qui eut lieu. 
Tenant, compte de la conduite exceptionnellement brave des sol- 
dats (!), j'interviens pour eux afin qu'on ne les punisse pas. » 

(^) Par la confusion monétaire régnant en ce pays, la circulation 
d'une trentaine de différentes sortes de billets de banque et de crédit, 
et d'innombrables billets faux, la population est retournée aux mé- 
thodes primitives de commerce par échange de marchandises. On 
refuse le rouble comme payement, mais on le conserve comme base- 
de calcul des prix. Ainsi les Kirghizes Aendent : les vaches à raison 
de i.5oo roubles, le beurre à 3oo roubles le poud ; l'avoine à 3o, le 



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EN SIBERIE 



3. — Propagande bolcheviste aux villages. 



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Les paysans sibériens, et surtout ceux qui habitent la région 
que je viens de visiter (entre Novo-lNikolaievsk et l'Altai) ne 
sont nullement des bolcheviks. Descendants de colons intré- 
pides ou de forçats, ils sont une race jalouse de son indépen- 
dance et opposée à toute contrainte. Ils ne pourraient pas un 
seul jour supporter la tyrannie des rouges, et perdraient d'ail- 
leurs à ce régime, étant tous propriétaires, et souvent grands 
propriétaires. Mais par la pénétration superficielle du bolche- 
visme, à peine entré dans sa phase définitive, il y a un an, le 
danger bolcheviste leur est resté à peu près inconnu. Plusieurs 
des villages qui entretiennent actuellement des bandes contre 
le gouvernement de l'amiral ont spontanément chassé les 
rouges au moment même où les Tchèques balayèrent le Trans- 
sibérien. Ces (( rébellions » ne signifient donc pas une adhésion 
au régime de Moscou, et il est cerlain que celui-ci, s'il pénètre 
jusqu'ici, aura à compter avec des mouvements semblables. 

Cependant, les organisations a révolutionnaires » aux vil- 
lages se concentrent autour de propagateurs et instigateurs 
venus de Russie. Le gouvernement d'Omsk a manqué de con- 
trôler suffisamment les milliers de prisonniers de guerre qui, 
au début de cette année, ont reflué d'Allemagne vers la Sibérie, 
et que les rouges, pendant l'avance des troupes de l'amiral, 
avaient, avec une si remarquable générosité, laissé passer à 
travers leurs lignes. Au mois de mars, j'interrogeai près d'Oufa 
quelques anciens prisonniers de guerre qui m'avouèrent que 
beaucoup de leurs camarades n'avaient jamais été en Alle- 
magne. Il s'était ainsi glissé parmi eux un grand nombre 
d'agents bolchevistes, largement munis d'argent et d'instruc- 
tions, et dont il est facile de suivre l'activité en Sibérie. 

Dans chaque groupe de partisans rouges qui opère dans cette 



blé à 22 roubles le pond. Ils échonpent ces articles confie : le tht'> h 
3o roubles la livre, les cordes pour voitures à 25 roubles par aune, les 
tôles de fer, les clous à i20-i5o roubles le poud ; le feutre à 6o roubles 
l'aune carrée. 

25 



386 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

contrée, il y a au moins un chef importé, plus intelligent, 
plus hardi que les autochtones. A Bisk, on mena devant mon 
wagon un groupe de 3o paysans, surpris par les Tchèques 
dans une forêt, oii ils s'étaient cachés en vue d'une attaque 
sur notre échelon. Il m'aurait été difficile de les voir prison- 
niers sans ressentir une certaine satisfaction. La nuit suivante 
fut orageuse. La gare n'est jamais gardée. Nous y aurions tous 
passé, si on ne les avait pas découverts, et je crains qu'ils 
n'aient tous payé de leur vie l'attentat projeté. Parmi ces 
gens, désarmés, farouches, il me fut facile de distinguer le 
chef : si près de la mort, il semblait encore conserver un 
ascendant sur les siens. 

L'approche des armées soviétiques a augmenté le prestige 
des agents que les paysans avaient commencé par accepter 
avec méfiance. Désirant se venger sur les Annenkoftsi, les 
fonctionnaires, etc., les paysans insoumis, sans vouloir le 
moins du monde engager leur avenir, se mettent, de plus en 
plus, sous la tutelle des «commissaires». La propagande de 
ces prophètes, jeunes et ardents pour la plupart, pour une 
grande partie étudiants et étudiantes, chassés des villes, se 
limite aux idées qui avaient rendu la première révolution popu- 
laire : abolition de la grande propriété, autonomie des com- 
munes, extension des droits des zemstwos, création de comités 
de villages, abolition des privilèges de classe, etc. 

Partout des « états-majors » rouges, dont l'activité rayonne 
dans toutes les directions. Des officiers du 5® régiment tchèque 
trouvèrent au village Chilova, affiché à l'église, l'avertissement 
suivant : « L'un de ces jours viendra une forte bande de bri- 
gands déguisés en soldats (allusion, à la compagnie tchèque 
gardant la voie ferrée) qui essaiera de piller et brûler vos mai- 
sons et d'enlever votre bétail. Que tous s'arment et chassent 
les usurpateurs I (Signé :) Etat-major des Rouges, Izima. » 

4. — Composition des bandes de rebelles. 
On peut estimer le nombre des « bolcheviks » armés, entre 
Novo-Nikolaievsk et Barnaoul à S.ooo, entre Barnaoul et Semi- 



EN SIBERIE 



387 



palatinsk à 4 à 5.ooo, et autour de Bisk à 12.000. Pui?, partout 
ailleurs, une population en ébullition, d'oii sortiront de mul- 
tiples bandes, dès que les circonstances seront favorables. 

Il y a deux mois, il se trouvait dans cette région un noyau 
tout prêt pour la future insurrection. Des forçats libérés par 
les soviétiques, d'anciens soldats rouges, chassés dans les 
forêts par les Tchèques victorieux, des journaliers n'ayant rien 
à perdre et gagnés par la propagande rouge, se tenaient cachés 
dans les taïgas (forêts impénétrables soit par l'eau soit par 
d'épaisses broussailles) d'où ils sortaient faire des incursions 
dans les villages opulents. A ces brigands, les émissaires des 
rouges ont pu joindre les paysans révoltés contre Annenkof et 
îes Tchèques, ou — en rébellion pure et simple — contre le 
gouvernement actuel. 

On commençait par forcer les habitants à les héberger et 
à les nourrir, et l'on profitait de chaque signe de méconten- 
tement pour mobiliser par la force ou la persuasion, au nom de 
la révolution — mot vague et irrésistible! — de nouveaux vil- 
lages. Depuis quelque temps, on voit même des paysans riches 
(gens ayant 10.000 et 20.000 pouds de blé en grenier) entrer 
dans les bandes. 

Les acquistions les plus précieuses sont les permissionnaires, 
venus du front avec fusil, sabre et cartouches (!). Plusieurs 
d'entre eux, ayant dépassé le terme de leur congé, n'osent plus 
rentrer au régiment et se laissent gagner, avec leurs armes, 
aux bandes. Il y a ensuite les déserteurs. Les petites patrouilles 
passent généralement à l'ennemi. Il y a six semaines, le poste 
de garde du pont sur l'Ob, près de Barnaoul, a déserté, avec 
armes et plusieurs caisses de cartouches (*). Il y a un tarif en 
cours pour la vente des munitions de l'armée. Deux soldats, 
partis du front de l'Oural en permission sont rapportés avoir 
volé et transporté, tout le long du Transsivérion, doux niiliiail- 
leuses avec munitions. 



(^) Le rapport ofTiciel russe dit que le poste du pont avait été sur- 
pris par les rouges et fait prisonnier. L'enqu«*(e par des officiers 
tchèques et russes établit les faits comme je !i>s ai inentionnt^s ri- 
dessus. 



388 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

L'armement des partisans consiste, pour lo à 20 % d& 
fusils, principalement des Berdans et des fusils de chasse. Les 
autres ne disposent que de faux, et de piques : barres rendueS' 
pointues par le forgeron de village et attachées à de longues 
perches, à la' façon des cosaques. Ils attaquent, toujours enr 
grand nombre et à cheval, avec un remarquable courage, même 
contre les feux des mitrailleuses, parvenant parfois jusqu'aux 
premières lignes de l'adversaire. A la gare de Toptchikha, les^ 
Tchèques, assiégés par les paysans, en sont venus aux mains 
avec eux. Contre de telles troupes solidaires et disciplinées, 
leurs pertes sont effroyables. Il arrive qu'on compte 78 mort» 
chez les partisans contre 2 blessés chez les Tchèques (à Topt- 
chikha), ou 256 morts contre quelques blessés (près Oust- 
Talmenka). 

On les voit souvent venir, nombreux, de loin, cernant l'hori- 
zon. Ce sont gens rudes, trapus, féroces, grossiers, assis en 
majorité sur le dos nu d'un cheval, lance en main, guettant 
les gares pendant des journées, chargeant en faisant le signe 
de la croix comme contre un ennemi de légende, se retirant 
devant une attitude résolue de l'adversaire, puis revenant d'un 
autre côté. L'infanterie, isolée sur d'immenses distances, im- 
puissante contre eux, doit être sur ses gardes, jour et nuit, ce 
qui rend la surveillance de la voie ferrée extrêmement fati- 
gante. Polonais et Tchèques ont retrouvé les cadavres mutilés 
de leurs camarades, que ces partisans avaient surpris : avant 
de pouvoir mourir, ces pauvres exilés, plongés dans cette guerre 
civile à laquelle ils sont si complètement étrangers, ont subi 
des tortures sans nombre : de profonds trous ont été brûlés 
dans la chair, au fer rouge, les membres coupés par petits 
fragments, les crânes enlevés, les yeux enfoncés, la peau arra- 
chée, et cent autres inventions oij l'on reconnaît l'imagination- 
des assassins échappés aux grandes prisons sibériennes. 

5. — Répressions par Tchèques et Russes. 
Les Russes ne suffiraient pas à la garde du chemin de fer_ 
L'actuel régiment russe ne montre des qualités militaires tolé- 



SIBERIE 



389 



rables que près du front, en formation de combat. La guerre 
de grande envergure sépare les combattants et rend la propa- 
gande chez l'adversaire difficile. 

Les corps de milice et les petites garnisons des villes de pro- 
vince ne sauraient être isolés de la contagion. Les partisans, 
ne se distinguant en rien des autres paysans, se mêlent au 
public des gares, aux groupes de marchands et d'acheteurs 
^allant ou revenant des marchés. Ils vous parlent, puis, dès 
que vous vous tournez, vous tirent dans le dos. A Barnaoul, 
je vis un cavalier russe abattre, d'un seul coup de sabre, un 
homme du peuple qui faisait de la propagande parmi ses cama- 
rades. Mais- une autre fois, l'émissaire tombe mieux, et des 
unités entières disparaissent pour aller renforcer les partisans. 

Les officiers commandant de petits détachements isolés, 
craignant l'indécision, le manque de convictions arrêtées, ou 
Ja trahison des hommes, n'osent agir. II reste pour la troupe, 
à l'heure du danger, l'issue de sauver sa peau, en sacrifiant le 
chef. Il y a des cas où un jeune officier, subitement pris de 
peur, abandonne, à tort ou à raison, ses soldats, et regagne 
seul la caserne. Les garnisons russes n'opèrent qu'en niasse, for- 
tement armées, manœuvrant avec circonspection, lentement, 
lourdement, attaquant un ennemi toujours averti et qui a le 
temps de se sauver dans une région éloignée. 

L'incertitude qui plane sur l'attitude de la troupe pèse sur 
les autorités, vivant dans leurs villes sous l'incessante menace 
■d'une insurrection. Tous ménagent l'ennemi, espérant l'ama- 
douer. Un campagnard partisan, fait prisonnier par les 
Tchèques près de Kalmanka, déclara que sa bande — qu'on 
«l'avait jamais réussi à surprendre — recevait ses informations 
•du praporchtchik N... et du chef de milice de lîaniiKuil. Dans 
les conversations avec les citoyens, je me heurte souvent à la 
phrase suivante : (( Nous sommes ntuitrcs, nous attendons l'issue 
de la guerre civile et ne prendrons pas parti, n Un gouvernement 
qui lutte i)Our son existence est impuissant devant de telles 
faiblesses et hésitations. Seul le ^)restige de la force pourrait 
les dissiper. 



390 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

La rébellion de la garnison de Krasnoïarsk, coopérant avec 
des prisonniers magyares, qui ne put être matée que grâce aux. 
Tchèques et cosaques, a démontré que la garde du Transsibé- 
rien ne peut être confiée qu'à des étrangers. Troupes tchèques, 
polonaises, italiennes, japonaises, américaines, stationnées le 
long de la voie ferrée, non seulement sont fermées à la propa- 
gande rouge par leur cohésion disciplinaire et leur esprit na- 
tional — les rouges se sont d'ailleurs chargés par quelques 
menues atrocités de les rendre tous furieux — mais par leur 
seule présence soutiennent le moral des garnisons russes. 

De petits détachements étrangers, souvent conduits de façon 
supérieure, suffisent pour réprimer les désordres et punir les 
fauteurs, mais ne pourraient prévenir les activités des « pod- 
ryvnia otriady », bandes exclusivement destinées à la destruc- 
tion systématique du chemin de fer. La voie Novonikolaievsk- 
Barnaoul et ses deux bifurcations vers Bisk et Semipalatinsk, 
longues de 7/io, verstes, ne sont gardées que par un régi- 
ment de cavalerie, un bataillon d'infanterie et une batterie 
tchèques. 

Aux gares, les destructions se pratiquent par de fausses ma- 
nœuvres avec les aiguillages, par le décrochage des boîtes de 
graissage, par la détérioration des freins. A de nombreux en- 
droits, pendant la nuit, on courbe les rails, détachés à un bout, 
par des équipes de 8 chevaux qu'on promène le long de la 
ligne ; le rail est devenu inutilisable et on perd du temps pour 
en amener d'autres. On brûle les ponts de bois, innombrables^ 
dans ce pays de petits ravins secs. Des bandes de quelques 
milliers de partisans isolent des transports de troupes, ou des 
trains blindés, au milieu des forêts, en incendiant les ponts 
avoisinants, pour achever ensuite plus facilement les occu- 
pants. 

Il n'y a que la cavalerie qui puisse agir, en poursuivant les 
partisans. La cavalerie tchèque, même en petits paquets, a 
beau jeu avec les partisans. Ne pouvant ralentir les marches 
que seule une extrême rapidité peut rendre victorieuses, par 
Je transport de prisonniers, on est obligé de ne pas en faire» 



SIBERIE 



391 



On a d'ailleurs des camarades à venger, dont on se rappelle 
les restes sanglants, parfois ramassés à la pelle. 

Ainsi figure, sur toutes les affiches que les « états-majors 
rouges » répandent aux villages, sous la déchéance du gouver- 
nement sibérien et la proclamation de la République russe, 
fédérative, socialiste, soviétique, la mise à prix des têtes des 
contre-révolutionnaires régionaux : chefs de cosaques, et aussi 
tête par tête, tous ces farouches démocrates que sont les 
Tchèques. 

6. — Un poste avancé dans la nuit, 

Barnaoul, le i3 août 191 9. 

Le bataillon tchèque (du 5*" régiment), sous l'excellent capi- 
taine Costiaak, stationné à Barnaoul, est réparti comme suit : 
deux compagnies montent la garde au grand pont sur l'Ob, au 
port et en ville. Une autre compagnie se tient prête à interve- 
nir un peu plus vers le Nord, près de la gare Oust-Talmenka, 
où des détachements nouvellement formés viennent d'inter- 
rompre les services du chemin de fer. La quatrième compagnie 
occupe un poste avancé à la gare Kalmanka, que je me propose 
d'aller visiter. 

Quoique les rues soient remplies de soldats russes, qu'on 
entend à chaque instant chanter pendant leurs marches fré- 
quentes, les Tchèques exercent la surveillance de la région avoi- 
sinant la voie ferrée, comme s'ils étaient seuls à défendre 
l'ordre dans cette société si gravement minée. On voit bien 
partir de nombreux détachements russes, avec mitrailleuses et 
canons, des régiments entiers de cavalerie régulière ou de 
cosaques, en costumes étincelants, mais tout ce mouvement 
militaire n'est qu'apparent. On opère avec trop de circonspec- 
tion, et s'il n'y a pas connivence, il y a lenteur et manque de 
décision : l'ennemi est toujours parti. Entre Barnaoul et Semi- 
palatinsk, comme entre Barnaoul et Bisk, seules les colonnes 
tchèques comptent. 

Le train blindé du bataillon se trouve à Kalmanka. Nous 



392 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

nous rendrons au front dans un transport qui offre bien moins 
de garanties de sûreté. Derrière la locomotive, où un soldat 
tchèque, baïonnette au canon, surveille mécanicien et chauf- 
feur, d'abord une dizaine de plates-formes chargées de sable et 
transportant des coolies chinois qui, dans ce malheureux pays, 
viennent de plus en plus remplacer l'ouvrier russe. Finalement 
un wagon de bagages, où nous sommes cinq, le capitaine 
Costiaak et moi, avec trois soldats, tous armés de fusils et 
grenades. 

Entre mille collines peu élevées, continuation lointaine des 
montagnes d'Altaï, les perspectives changent sans cesse. Des 
champs pauvres et mal cultivés alternent avec de larges bandes 
de forêts qui traversent le pays et que les marais ou les brous- 
sailles touffues rendent presque impénétrables. En traversant 
l'ombre des hauts arbres dans une telle région, créée pour la 
guerre de surprises, nous nous sentons mal à l'aise. 

Nous entrons dans la zone des récents combats. Cinq ponts 
neufs sont entourés de rails tordus et de poutres mi-brûlées. 
Les trois premiers sont à la charge du village le plus proche, 
que les Tchèques ont averti : « Si un des ponts flambe, nous 
incendierons votre village tout entier! » Des paysans sans armes 
y montent la garde, prêts à donner le signal d'alarme aux 
postes de soldats qui gardent les deux ponts plus éloignés. 

Soufflant, s'arrêtant à chaque montée, pour reprendre ha- 
leine, notre train rampe tout doucement par cette région peu 
florissante et semblant si peu justifier la construction d'une si 
longue voie. Mais elle conduit, plusieurs centaines de verstes 
plus loin, vers la riche région de Semipalatinsk, où depuis des 
siècles, les pionniers de la grande nation slave, cosaques de 
Sémiriétch ou de Sibérie, colons ou commerçants ou chefs 
militaires russes, ont tendu la main ou se sont heurtés aux peu- 
plades musulmanes et bouddhistes d'Asie : Bachkirs, Tatares, 
Mongoles et Kirghizes. 

A Kalmanka, nous entrons dans un camp militaire, protégé 
par des postes de sentinelles et de patrouilles. Une compagnie 
de Russes, campée aux environs de la gare, n'emprunte sa 



EN SIBERIE 



393 



valeur qu'à la proximité d'une compagnie tchèque, très soli- 
daire, alerte, féroce, redoutable. Aux wagons tchèques — aux- 
quels ces guerriers sont collés comme des escargots à leurs 
coquilles — sont attachées, comme trophées, de nombreuses 
lances bolchevistes couronnées de fleurs et des pavillons blanc- 
rouge. Sur les quais, se promènent, très corrects et très sûrs 
d'eux-mêmes, les frères slaves de ces soldats russes, mais autre- 
ment développés par des luttes séculaires avec les races germa- 
niques, par leur discipline rigide,' et unis par une étroite con- 
fraternité. 

Cette compagnie tchèque a été, il y a une semaine, l'objet 
d'un siège en règle, à la gare de Toptchikha, qu'elle a été 
obligée d'abandonner. Elle y habitait ce même train, et fut 
brusquement isolée à ino verstes de ses plus proches compa- 
gnies voisines, par la destruction des fils télégraphiques, et 
par des tentatives d'incendie sur les multiples ponts de bois. 
Une bande de deux ou trois mille partisans montés essaya de 
déborder, par la force du nombre, la petite troupe de 107 
Tchèques, barricadés entre leur échelon et un train de bagages. 
La plupart des paysans n'étaient armés que de piques, mais 
ils attaquaient avec ardeur. Ils usèrent de toutes les ruses aux- 
quelles noois avaient habitués les récits de Mayne-Reid et 
Aimard : attaques masquées derrière des files de bœufs, mouve- 
ments rampants dans les blés et les hautes herbes, suivis de 
sauts à cris horribles, etc. La nuit fut agitée et terrible. Plu- 
sieurs partisans réussirent à approcher des trains et furent 
assommés à coups de crosse. Un officier avec quelques hommes 
qui étaient partis en locomotive, avec les deux mitrailleuses 
de la compagnie, retournèrent vers l'aube, après ime poi- 
gnante traversée de ponts, déjà sérieusement entamés par les 
flammes. Avec ces mitrailleuses, dont l'effet sur ces simples est 
toujours incalculable, on repoussa les forcenés, dont le cercle 
s'élargit sans se rompre. De tous côtés retentirent les cris des 
partisans et le meuglement des bêtes blessées. Les Tchèques se 
mirent en route, réparèrent quelques ponts, arrivèrent à la 
gare Chilova. Ici la même scène recommença. Des partisans, 



394 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

accourus de partout, refermèrent le cordon. La destruction de 
plusieurs ponts leur ferma le chemin du retour. Les Tchèques 
se préparèrent à se frayer, armes en main, un chemin à travers 
des milliers de fanatiques. A ce moment, le demi-escadron du 
poroutchik Saibert tomba comme une trombe dans le village 
Ghilova, sabra une vingtaine de paysans, qui avaient levé les 
bras en l'air, et chassa les autres, en panique. Assiégés et libé- 
rateurs s'embrassèrent chaudement. Les fantassins jurèrent 
d'enterrer pour toujour les anciens sentiments de haine et les- 
vilains propos contre la cavalerie. 

Le capitaine Costiaak et moi, nous continuons notre voyage 
dans le train blindé du bataillon. Nous irons visiter le demi- 
escadron posté, comme avant-garde des groupements de pro- 
tection de la voie ferrée, devant le village Ghilova. 

Nous nous sommes à peine arrêtés, en pleine campagne, que 
déjà le poroutchik Saibert se porte à notre rencontre. Saibert, 
jeune, taille élancée, au visage osseux et énergique, respire la 
bataille. Magnifique mousquetaire, aimant la guerre comme 
un art et un sport, il a fait de ses 5o cavaliers un détachement 
splendide et redouté plus que le « petit père » Masaryk ne l'a 
jamais espéré pour ses fils spirituels. Il nous fait le résumé de 
sa vie monotone, où seule l'attente de quelque aventure guer- 
rière soutient l'âme pendant les heures et les journées d'un^ 
ennui insupportable. 

Le détachement s'est installé dans un petit camp retranché, 
entouré d'une fosse. Cinquante cavaliers. Les desservants de 

2 canons de 87 millimètres à tir rapide et de 4 mitrailleuses 
portent la minuscule garnison à 90 hommes. On se couche 
dans deux petites cabanes de paysan, et puis à la belle étoile. 

De légers nuages flottent dans un ciel obscur. Nos yeux, enfin 
accoutumés à la nuit, croient distinguer, partout autour de 
nous, comme des ombres qui flottent. Une reconnaissance de 

3 cavaliers sort au galop et disparaît dans l'obscurité. 

« Notre situation est un peu ridicule. Nous sommes entou- 
rés, nuit et jour, de quelques milliers de partisans, désireux de 
se venger, nous guettant de loin, se faisant relever s'ils sont 



SIBERIE 



395 



fatigués, attendant un court moment d'inattention pour nous- 
tomber dans le dos. Nous ne les voyons donc jamais que très 
loin, de petits profils se dessinant sur l'horizon, se rapprochant 
la nuit, et gardant contre des dangers imaginaires — nous n'at- 
taquons jamais que forcés — une vague contrée, qu'ils ne pour- 
raient défendre, si nous voulions nous en emparer. Jour et 
nuit, incessamment, mes patrouilles sortent et reviennent. Cet 
après-midi, sept cavaliers, sortis avec une mitrailleuse faire 
un tour dans les environs, ont été bientôt entourés par trois 
cents partisans montés. Ils ont continué leur promenade sans- 
tirer un seul coup, toujours suivis — mais à une distance res- 
pectable — de cette dangereuse escorte. 

« Notre collaboration avec les Russes .^^ Je la refuse absolu- 
ment. L'état chancelant de leurs troupes ne permet plus de 
compter sur elles. Une compagnie; voire un régiment russe, 
qu'on mettrait sous mes ordres, compromettrait la sécurité de 
mes hommes et la réussite de mes plans. Chez eux, rien de la 
détermination, de l'entrain, de la rapidité qui expliquent nos 
succès et le nombre très restreint de nos pertes. » 

7. — Un officier russe chef de Mongols. 

Bisk, le 16 août 1919. 

Bisk est situé sur la rivière la Bia, qui, non loin de la ville, 
conflue avec le fleuve Katoun et forme l'Obi. Chef-lieu de 
district et poste russe avancé vers une des parties les plus sau- 
vages de Mongolie, Bisk est situé sur une importante voie, qui, 
par les cols des montagnes Altaï, mène en Chine. Le marché 
est important ; il s'y rencontre les chasseurs et les mineurs de- 
l'Altaï, avec les négociants et les acheteurs de vingt races diffé- 
rentes. Devant la grande église, se coudoient, aux jours de 
marché. Khirgizes, Kalmouks, Bachkirs, latarcs, Mongols en 
longs manteaux de fourrure, sous bonnets, mitres, capuchons^ 
en couleurs éclatantes, avec les marchands russes, japonais, 
chinois, coréens. 

Le lendemain de mon arrivée, les partisans font dérailler ui* 



396 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

irain près de Khaïrouzovka et arrêtent ainsi tous les transports 
pour quatre jours. Je profite de ce séjour forcé pour me pré- 
senter chez quelques personnages de marque. A part les 
Tchèques, je n'ai rencontré que le capitaine Von Meer capable 
d'avoir une conviction et d'agir. 

Le capitaine Von Meer, après s'être bien battu pendant 
la guerre japonaise C), s'est vu écarter du front pendant la 
grande guerre, à cause de son origine baltique. La méfiance 
des Grands- Russes à l'égard des officiers d'Esthonie fut souvent 
mal fondée. Les mères et aïeules russes contribuent au carac- 
tère et non au nom de famille. Von Meer fut relégué au district 
de Risk, près de l'Altaï, et mis à la tête d'une sotnià de cosaques 
du Transbaïkal, dont il porta les larges galons jaunes. 

Il a haute taille, est cavalier endurant, aime l'aventure. En 
1915, il arrêta dans les montagnes ]in officier allemand, venu 
de Peking, probablement avec des intentions sinistres. Chargé 
-de poursuivre et de punir des Mongols, sujets russes, qui 
avaient refusé de servir au front et d'autres, voleurs de bétail, 
il franchit, avec 75 cosaques, l'Altaï, pénétra en Mongolie, 
punit les coupables, et battit les détachements de Mongols qui 
s'opposèrent à son entrée en territoire chinois^. Entré en 
contact avec des chefs mongols, il sut les attacher à sa per- 
sonne, comme seul un Russe, et encore un officier russe, peut le 
faire. Trois khans mongols, Klan-goun, Tsouker-baï et Kou- 



(^) Le i/i juin igo^i, il fut envoyé en reconnaissance avec dix-huit 
-cosaques montés, dans la région de Sin-You-Tsen. Au tournant d'une 
vallée,, il rencontra un lieutenant japonais, à pied, accompagné de 
deux soldats. Sommé de se rendre, le dernier refusa et se mit en 
posture de combat. Ne voulant pas charger, le rotmistre Von Meer 
proposa un duel au sabre, que le Japonais accepta. Les hommes 
reçurent l'ordre de ne pas intervenir, quoi qu'il arrivât. Désarmé 
par son gigantesque adversaire, le petit Japonais refusa à nouveau 
de se rendre. Pendant la deuxième phase du combat il réussit à 
blesser son adversaire au cou (le fameux coup droit à la gorge). 
Considérant ce coup comme traître — en quoi il eut tort — Von 
Meer lui fracassa la tête. Il congédia ensuite les deux soldats avec le 
■cadavre de leur chef, et rentra faire panser la blessure qui saignait 
abondamment. Le matin suivant, il reçut la visite d'un parlemen- 
taire japonais, que le général Kouroki avait expédié pour s'enquérir 
du nom de l'officier russe qui s'était si admirablement conduit. De 
semblables incidents qui rappellent les guerres de l'ancienne che- 
valerie, ont été assez fréquents. 



EN SIBERIE 



397 



baï-goun, commandant des tribus de dix mille sabres, se sont 
mis à r^inier. Ils adorent sa stature puissante, son parler franr 
et rude, sa résistance contre les intempéries, la fatigue et la 
boisson, son intelligence pratique mêlée de ruse, ses efforts^ 
pour comprendre d'autres races, sal diplomatie justicière : 
jamais être dupe, ne pas s'obstiner dans la haine, savoir par- 
donner. En se soumettant, comme à un demi-dieu, ils savent 
être appréciés, et s'ils demandent d'être conduits, ils sont 
certains de n'être pas méprisés. Ces Mongols adorent en lui 
le Russe. 

Von Meer rêve d'une suprématie russe sur les peuplades 
de Mongols, Kirghizes, Kalmouks, tous nomades, excellents 
cavaliers. Vivant parmi leurs troupeaux sous des tentes, braves, 
pillards, dangereux, mais disciplinables par des chefs quf 
sauraient leur en imposer. Il rêve de ne pas abandonner aux 
ronges ou aux étrangers les incalculables richesse de l'Altaï : 
mines d'or, d'argent, de platine, de charbon, les rares four- 
rures, les immenses troupeaux, la force vive des courants- 
rapides et cataractes. 

Deux ingénieurs américains, venus pour étudier un plan 
d'exploitation de la « houille bleue » du fleuve Katoun, ont 
été subitement arrêtés par des Kirghizes, un peu malmenés 
et relâchés. 

Von Meer tremble de colère à l'idée d'une approche des 
soviétiques, ou d'une entrée en Chine. 11 croit pouvoir utiliser 
contre un mouvement militaire, dans la direction du Sud, 
une force de cavaliers mongols, qui se joindrait à l'aile 
droite des cosaques sibériens. Ces hordes braves et sans pitié, 
il se fait fort de les organiser. Les défilés de l'Altaï peuvent 
être facilement défendus, ;\ Tcharatskaia, Soloncrnaia, Koua- 
gan, Komar, que quelques mitrailleuses suffiront à garder. 

Kt si — ce qui lui semble improbable — les armées sovié- 
tiijues réussissaient à prendre pied jusqu'à Disk, avec le 
«encours des paysans soulevés, il lancerait une nouvelle 
invasion mongole jusqu'au Transsibérien. Ce serait terrible, 
mais U préférorail une victoire de ces peuplades guerrières à 



■398 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

celle des froids théoriciens qui ont détruit sa patrie. En atten- 
dant la restauration des Romanof, il régnerait, délégué du 
pouvoir de l'ataman Semeonof, sur un empire situé dans les 
deux mondes, et qu'il garderait intact pour une future domi- 
nation russe. 

8. — Suspension des hostilités. 

Barnaoul, le i8 août. 
De nombreux partisans se retirent dans leurs villages. Les 
épis sont chargés, les champs portent d'abcMfidanles récoltes. 
Les partisans quittent leurs lances et leurs fusils Berdan, et 
vont récolter de plus paisibles moissons. On ne s'attend à 
^ne reprise de la guerre civile que dans six ou sept semaines. 



CHAPITRE VI 



UNE 
CONSPIRATION BOLCHEVISTE 

I. — Découverte d'un complot bolgheviste. 

Novo-Nicolaïevsk, commencement août 1919. 

IL y a six semaines, le service secret tchèque découvrit 
à Novo-Nicolaievsk l'existence de l'organisation centrale 
des conspirations bolchevistes en Sibérie. Destructions 
■systématiques des chemins de fer et usines, incitation des 
armées à la rébellion, armement des paysans rouges dans les 
villages sibériens, sabotage aux services publics, tout cela 
figurait dans des complots étendus et longuement préparés. 
Je me suis longuement entretenu avec le policier qui, après 
avoir eu, le premier, vent de l'affaire, l'a poursuivie avec un 
zèle infatigable jusque dans les racines les plus inextricables 
et les plus éloignées. J'ai pu ensuite feuilleter les notes du 
procès, et j'ai été frappé par nombre de détails essentiellement 
humains qui nous aident à évoquer des vies si sombres et 
si difficilement compréhensibles, et à y découvrir les fata- 
lités tragiques qui les traversent comme des veines écarlates. 
Ces sociétés secrètes s'entourent d'un mystère longtemps 
impénétrable. Chaque conspirateur, qu'il soit chef ou instru- 
ment, illuminé ou converti, dès qu'il touche à leurs terribles 
secrets, sent, comme un solennel aveilissement, le doigt 
glacial de la Mort sur son front. Elle le guette désormais : 
une mort dure et subite, une mort ignominieuse, dans l'obs- 
iôurité et l'oubli, souillant son héroïsme et effaçant jusqu'à 
la dernière trace de sa personnalité. 



400 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

La police ne dispose envers ces silences obstinés, devant 
ces mornes menaces qui se cachent dans .l'ombre, que d'une 
inlassable patience. Seul, le hasard se charge de lui jeter, de 
temps en temps, le bout d'un fil fragile, qu'il importe de 
suivre, doucement, avec une prudence infinie. 

Ce bout de fil, ce sont les conspirateurs mêmes qui le lui 
livrent. Ils préparent longuement, minutieusement, avec 
habileté et prévoyance, un de ces cataclysmes sociaux qui 
doivent changer la face du monde, le renversement d'un 
gouvernement, le massacre de toute une classe. Ils portent, 
pendant les longues journées d'un travail absorbant, ce secret 
mortel dans leur cœur. Ils cachent les desseins les plus- 
horribles derrière des masques impénétrables, pendant des 
semaines. Et puis, un soir d'ivresse, on chuchote un mot 
imprudent, mot qui s'envole, léger comme une plume, mais 
sous le poids duquel toutes ces vies, déjà vouées à la mort, 
subitement s'écroulent. 

2. — Vara et la petite Olga. 

Des milliers de propagandistes, ou réfugiés dans les villages 
éloignés par l'approche des armées tchéco-slovaques en août- 
septembre 1918, soit envoyés directement de Russie à travers 
les lignes de combattants, ont préparé la classe rurale à la 
révolte. Des garnisons entières ont été gagnées. Il s'agit 
maintenant de se procurer fusils, mitrailleuses, canons. On a 
pu s'emparer, par un coup de main audacieux d'un envoi 
de munitions d'Omsk, mal gardé. Quelques soldats polonais 
d'un régiment de Novo-Nicolaievsk se sont trouvés prêts à 
entrer dans le complot, ayant pour but de s'emparer de deux 
batteries et des armes du régiment. Des bandes armées entre- 
ront pendant une nuit, déjà fixée, en ville, attaqueront 
casernes et maiscfris habitées par les officiers, et, après un 
massacre général où les aideront les troupes secrètement 
gagnées à la conspiration, organiseront, avec les armes dont 
on se sera emparé, une petite armée d'insurgés, très bien placée 



lio^o 




<ul(lats tchèques rcvciiuul il"iiuc lecuiinaissance sur l'Ob, 
près de Baruaoul. 




Viclinic (le la j.'ucnc ciNilc : liaclikii' hliss»'- 



i 



EN SIBÉRIE 401 

3U beau milieu de la Sibérie, sur la grande artère de la vie 
militaire et commerciale, et en position excellente pour isoler 
le gouvernement d'Omsk entre une guerre et une insurrection. 
On va enfin toucher au but. On tisse les derniers fils d'une 
toile d'araignée qui descend jusque dans les marais du Nord, 
qui monte vers les montagnes de l'Altaï au Sud. Personne au 
camp gouvernemental ne se doute encore de rien. 

Et puis, un soir, deux ouvriers descendent, chancelants, 
l'escalier d'une de ces grandes casernes russes, rue Voront- 
sofskaia, oii tant dt vies humaines, sans jamais se toucher, 
sont entassées. Ils se croient seuls dans l'obscurité. L'un se 
penche vers l'autre, et dit à voix basse : « Une femme et une 
petite fille viendront bientôt pour parler à Pavlof, et préparer 
l'insurrection. » Les deux ivrognes continuent leur chemin, 
■et la phrase semble évaporée dans l'air froid de la nuit. 

Mais, en haut, une jeune femme, penchée sur la rampe de 
4'escalier, attend son amant, un soldat tchèque. Elle a distingué 
les mots, qui l'ont amusée, et les redit à son ami. Voilà 
l'armure entamée, et il s'agit maintenant de découvrir, par 
aine surveillance attentive, d'autres fissures. 

On arrête la jeune femme, et on la force à se soumettre à la 
police, mais on n'a pas besoin d'y mettre une grande pression. 
Dans de semblables affaires, une maîtresse est précieuse. 
L'amour la rend attentive, clairvoyante, discrète, et en fait un 
instrument inappréciable. 

Deux jours après, elle signale l'arrivée de deux nouveaux 
locataires, qui se sont glissés vers la tombée de la nuit {)ar la 
porte de la cour. Les soldats tchèques entourent la maison, 
la fouillent, et découvrent, cachées dans une pauvre man- 
sarde, une femme et une petite fille de lo ans, qui répondent 
à toutes les questions avec la leçon apprise : une tante avec 
sa nièce venues en ville pour faire des achats. On les sépare 
-en des cachots différents. I,^ femme connaît fort bien les 
•conséquences d'un aveu, et persistera encore (pielques jours 
à débiter ses ingénuités. Mais la petite a des vues moins 
'héroïques. Il suffira de la détacher du sinistre prestige de 

\?6 



402 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

sa complice. Après avoir passé un jour dans la mi-obscurité^ 
elle écrit une lettre à l'agent de la police secrète pour se 
plaindre de son ennui et demander des livres. On les lui donne,- 
et on y ajoute des bonbons. Alors ce n'est plus seulement l'inté- 
rêt, mais aussi la sympathie de l'enfant éveillée. A force de 
caresses et de cadeaux, le secret si artificiel, si peu fondé dans 
la nature enfantine, commence à s'émietter. Un reste de 
fidélité l'empêche encore de tout révéler, mais un policier 
plus impatient ou plus brutal la menace de quelques coups 
sur certain endroit de son corps, et elle avoue tout. 

Elle est dressée à l'espionnage, la petite Olga Solntsova, 
par la femme Vara, qui l'a achetée à sa tante Lise, avec 
laquelle, après la mort de ses parents, elle habitait à Omsk. 
Personne à la gare de Novo-Nikolaievsk n'a soupçonné cette 
petite de lo ans, qui vendait cigarettes, gâteaux et limonades 
aux soldats tchèques. Elle les interrogeait innocemment, en 
riant, sur les échelons qui passent, sur les envois d'armes et 
de munitions, sur la disposition des troupes tchèques, enne- 
mies de la liberté. Elle est encore trop jeune pour des amou- 
rettes dangereuses, sa volonté se plie sans résistance. Elle est 
donc, avec sa face gentille et innocente, impayable. Après 
avoir ramassé, pendant la journée, des informations utiles, 
elle les communiquait, le soir, pleine de son importance, dans 
les réiinions secrètes, où elle assistait aux délibérations, 
caressée, flattée, en petit animal domestique que personne 
ne prend au sérieux. Dangereux de se fier à un enfant P Mais 
tout est danger dans une conspiration qui a commencé à se 
ramifier. 

Après l'avoir détachée de ses anciennes sympathies, on la 
confronte avec Vara qui s'est enfermée dans un silence morne 
et obstiné. Pour des policiers expérimentés, il est facile 
d'endormir, pendant une telle rencontre théâtralement amé- 
nagée, la vigilance qu'une longue solitude a mise à une si 
dure épreuve. Vara avoue brusquement, et, sachant qu'elle 
est désormais condamnée, dit, pour quelques verres de vodka 
et quelques paquets de cigarettes par jour, tout ce qu'on 



EN SIBERIE 



403 



veut savoir. Elle avait fait partie d'une fameuse « petiorka » 
d'Omsk, dont les membres avaient été, après une éclatante 
découverte, exécutés. Elle a échappé, simple femme sans ins- 
truction, à une retentissante série de fusillades, vers lesquelles 
les cosaques d'Omsk avaient conduit des révolutionnaires plus 
notoires. Il lui avait été facile, à cette femme vulgaire et 
peu remarquable, de se cacher d'abord à Omsk, et puis de 
quitter la capitale, en compagnie de la petite Olga, pour Novo- 
Nicolaievsk, oij elle espérait retrouver, dans une nouvelle vie, 
après des journées remplies d'angoisse, la tranquillité. 

Mais toute personne qui est une fois entrée dans cette vie 
de conspirateurs traqués, dans ces habitudes de joueur, ne 
pourra jamais complètement en sortir. Qu'est-ce qui pousse 
vers de si tragiques destinées des gens si peu intelligents, si 
peu faits pour l'exercice de ces charges responsables, sinon 
une ambition démesurée ? Pour de petites ouvrières comme 
cette Vara, sachant à peine lire et écrire, pour des paysans 
railleurs et stupides, incapables d'une suite quelconque d'idées, 
mais animés d'une haine féroce contre la « bourgeoisie », 
quelles délices de se réunir en des tribunaux nocturnes, d'y 
juger le monde et les hommes, de condamner à des supplices 
raffinés des classes entières qu'on a, toute sa vie, enviées et 
détestées 1 Après s'être sentis frôlés par la mort, on aspire à 
la sécurité, mais jamais plus on ne se pliera à un simple 
travail manuel, jamais on ne se résignera à l'obéissance de 
petite ouvrière, après avoir goûté la volupté de gouverner. 

A INovo-Nicolaievsk, la femme Vara est donc insensible- 
ment rentrée d'abord dans la fiévreuse atmosphère de propa- 
gande bolcheviste, et ensuite dans une des « petiorkas » 
secondaires, n'y apportant pour tout mérite que sa haine 
intransigeante contre les gens bien mis. Getlo fois, le jeu est 
perdu, elle le sait, et l'avoue brutalement et cyniquement. 
Elle ne partira pas seule. Pour de la vodka et des cigarettes, 
elle trahit un camarade, Pacha Lavrentief, qu'on arrête, et 
qui, après une pénible confrontai ion a\('c \aia, insolente 
jusriu'aii hoiil, avoue tout. Pour de la voilka et îles cigarettes, 



404 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

ces deux misérables ensuite donnent toutes les informations 
qu'on leur demande, certains qu'ils touchent à leur fin, se 
vantant des meurtres qu'ils ont commis ou préparés, pleins 
de dépit d'avoir échoué, et ne voulant pas quitter ce monde 
avant d'avoir perdu leurs complices. 

Les procès politiques nous apprennent sans exception dans 
ce pays que les conspirateurs issus des classes inférieures, 
généralement dépourvus de sentiments d'honneur, trahissent 
avec la plus grande facilité complices, amis, parents. La 
fidélité et l'honnêteté, fleurs du romantisme, appartiennent 
uniquement à une instruction et une éducation déjà supé- 
rieures. 

Grâce aux dénonciations de Vara et Pacha, la police 
tchèque arrive bientôt à soupçonner l'existence du comité 
central bolcheviste. 

3. — Etudiants et étudiantes. 

Au moment dont je parle, les organisations bolchevistes 
de Sibérie se groupaient autour du comité central de Novo- 
Nicolaievsk, nommé « Tsentr », et dont on sait maintenant 
qu'il fut composé de onze personnes. Il se réunissait dans une 
maison, dont la police, au moment actuel, après la mort d'une 
moitié et la fuite de l'autre moitié des membres, ne connaît 
pas encore l'emplacement. Les membres de ce comité central, 
choisis avec soin parmi l'élite révolutionnaire, auraient pro- 
bablement échappé aux recherches policières, s'ils avaient pu 
opérer seuls. Mais il fallait attirer de partout, des clubs révo- 
lutionnaires existants, des villages éloignés, et jusque des 
taïgas impénétrables, chefs et instruments, réunir ces volontés 
éparses, les instruire et les organiser en comités secondaires 
et comités locaux, leur prescrire minutieusement les travaux, 
régler les communications entre centre et périphérie, les 
envois d'armes et d'argent, enfin tout un va-et-vient d'agents 
primaires recevant leurs instructions directement des chefs, 
d'agents secondaires qui ne voient que les premiers, etc. 



SIBERIE 



405 



Si les chefs, reliés à un vaste dessein international, sont 
sûrs ou ù peu près, les instruments sont mus par des intérêts 
et des ambitions plus personnels. La toute petite partie du 
secret qu'on leur confie suffit pour les rendre dangereux en 
cas de faiblesse ou trahison. On peut les exclure des délibé- 
rations centrales. En les maniant à la pelle, on peut les 
maintenir à la circonférence des activités, mais on ne peut 
pas les empêcher de reconnaître et de dénoncer d'autres 
conspirateurs plus rapprochés du centre, qui, à leur tour, 
trahissent d'autres intermédiaires par lesquels on arrive aux 
chefs. Il faut se rappeler qu'en effet l'histoire connaît de 
remarquables exemples de fidélité,* résistant aux tortures, aux 
désespoirs d'un long emprisonnement, mais il s'agit alors 
toujours — avec de rares exceptions — - de conspirations entre 
gens choisis, et encore faut-il exclure les époques de forte 
décadence ('). Dans les conspirations bolchevistes, on se 
trouve toujours en pleine canaille. 

Le président du club central, im certain Pavlof, avait su 
attirer dans le complot quelques soldats polonais de la 
garnison de Novo-Nicolaievsk par qui il espérait se procurer 
canons, fusils, mitrailleuses de la division pok)naise, siégeant 
dans cette ville. Quelques indications précises de Wara et 
Pacha permirent d'approcher ce complot polonais. Les 
Tchèques y firent entrer un des leurs, qu'on munit du passe- 
port d'un bolchevik tchèque, depuis longtemps disparu. 11 
fut admis et assistait aux fréquentes réunions, dont il allait 
tous les matins apporter les détails à son chef. Mais, étant 
d'âge mûr, et marié, il lui fut impossible après trois semaines 
de prolonger cette activité dangereuse et équivoque. Sa 
dernière révélation fut précieuse : la prochaine réunion aurait 
lieu dans ime petite forêt hors de la ville. Les Polonais la 
cernèrent et arnMèrent sept soldats polonais, le président 



(^) Qui ne pense pns ici à rarislocrafic lomainc smis les rt^f^^nes de 
Tibère et de Néron, plébéisée par la terreur, et au eontraste de ces 
chevaliers et sénateurs romains, trahissant ami, frère et mère, avec 
l'affranchie Epicharis qui, brisée par la torture, refusa de dénoncer 
les complices, étrangers et presque inconnus. (Tacite, Ann., i5, 57.) 



406 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Pavlof, lourlof, et deux autres membres du comité. Immé- 
diatement traduits devant un tribunal tchéco-polonais, ils 
furent interrogés, et fusillés avec une bâte inexplicable, quel- 
ques heures après leur arrestation. 

Le personnage le plus important du groupe était le président 
Pavlof. Il mérite que nous nous arrêtions quelques instants 
à sa mémoire. Il fui reconnu par un officier polonais qui 
l'avait rencontré à Petrograd, où il avait été étudiant à 
l'université. Après avoir acquis — sous l'ancien régime — une 
certaine expérience des sociétés secrètes et une habitude des 
conspirations — sport intellectuel très répandu parmi la 
jeunesse russe — il sut se 'faire distinguer par la révolution. 
Ses chefs, méfiants des talents, mais sachant récompenser le 
zèle, l'appelèrent à des charges importantes. Après avoir 
exercé la fonction de commissaire au front de l'Oural, il avait 
été choisi pour organiser en Sibérie de vastes émeutes et 
insurrections dans le dos du gouvernement provisoire. Muni 
d'instructions et d'importantes sommes d'argent, il s'était 
glissé parmi les prisonniers de guerre revenus d'Allemagne, 
et avait facilement pénétré jusqu'au front des combats, négli- 
gemment gardé* par les autorités sibériennes. 

Il était jeime, très bien vêtu, avait des manières distinguées, 
une face intelligente, et était coquet de sa personne (portant 
sur lui", au moment de l'arrestation, des instruments de manu- 
cure). Il avait un prestige sur ouvriers et paysans, comme seul 
un bourgeois distingué — ou, comme ils disent, un aristocrate 
— peut en inspirer. En cherchant à approcher ce caractère pro- 
bablement si simple et si étroit, par l'étude de détails que les 
policiers, occupés à voir en lui, non l'homme, mais un dan- 
gereux malfaiteur, ont négligés, en fouillant dans mes rémi- 
niscences d'adolescents révolutionnaires que j'ai observés dans 
leur activité, ou entrevus et compris sous un soudain coup 
d'éclair, je crois reconnaître en Pavlof ce type de gentilhomme 
révolutionnaire que Dostoievsky, il y a cinquante ans, a peint 
sous le masque de Nicolas, dans les Démons. Pierre lui adresse 
la parole : 



EN SIBÉRIE 407 

« Vous regardez tout le monde avec indifférence et tous ont 
peur de vous. Cela est très bien. Personne n'ose chez vous se 
permettre des familiarités. Vous êtes un terrible aristocrate, et 
quand un aristocrate descend dans la démocratie, c'est merveil- 
leux. Pour vous, ce n'est rien de sacrifier votre vie ou celle 
«d'un autre. Vous êtes juste celui dont on a besoin... » 

Pavlof a été parfait jusqu'au bout. Très dédaigneux de sa 
-vie, ne faisant aucun effort pour se défendre, il avoua immé- 
diatement son identité et donna des détails personnels. Mais 
même, après avoir été, devant Polonais et Russes, cruellement 
fouetté par un cosaque sur l'ordre d'un officier russe — forme 
de torture facile et coutumière — il refusa de donner aucun 
indice sur le complot ou sur ses complices. Très pâle et très 
froid, il persévéra jusqu'à sa mort dans un silence correct. Il 
offrit sa poitrine aux balles du peloton d'exécution d'un air 
blasé et indifférent. Ses erreurs et sa vertu stoïque furent toutes 
deux le fruit de la culture qu'il avait reniée. Il fut de ces per- 
vers qui méritent également l'admiration et la mort. 

Dans la même nuit, la mort de Pavlof a été connue de son 
entourage. Ses collaborateurs purent hâtivement quitter la 
ville et se réfugièrent dans les villages, où ils fomentent ces 
rébellions qui, à chaque moment, interrompent le service du 
chemin de fer vers Bisk et Semipalatinsk. Les dénonciations 
de leurs admirateurs et créatures les désignent unanimement : 
Ce sont surtout trois jeunes et jolies femmes : une Véra 
€higlatova, a2 ans. étudiante de l'Université de Kazan, une 
Lettonne, Hilda Rada, 28 ans, de la colonie lettonne de Krasno- 
ïar.sk, toutes deux blondes et non sans distinction. Ensuite une 
jeune modiste de 18 ans, possédant une petite fortune, Motia 
Jedanova. Un autre personnage, le cinquième en importance, 
était un tout jeune étudiant de l'Université de Ka/an, dont le 
nom m'échappe. De deux autres individus, moin.s qualiliés, 
on ne connaît que les prénoms, Glieb et Vassili. Voilà les 
membres du comité révolutionnaire <( Tsentr ». 

Si donc on se demande par qui, en dernier lieu, ces colli- 
sions de trains, où des centaines d'innocents périssent à l.i fois. 



408 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

ces rébellions où le sang coule à flots dans des massacres 
atroces, ces guerres civiles qui arrêtent les rares communi- 
cations et réduisent à la famine des provinces entières, — si 
on se demande par qui ces inutiles calamités sont causées, on 
trouve inévitablement quelques jeunes étudiants ou étudiantes 
de 20 ans, ayant quelque instruction de gymnase, n'ayant pu 
encore acquérir un bagage d'études ou de réflexions, des igno- 
rants, qui, à leur ignorance, empruntent une volubilité et une 
sûreté étonnantes. 

Ils avaient conspiré sous l'ancien régime, sous le regard 
sympathique de 1' (( intelligence» qui aimait à opposer leurs 
vagues opinions d'amateurs ambitieux et amusants à l'inflexible 
dureté de la police. Ils gagnaient à être poursuivis par les 
agents secrets et frappés à coups de nagaïka par les cosaques,, 
à errer, exilés, à travers les capitales européennes avec leur 
vague sourire de supériorité, de blasés avant l'expérience, de 
désillusionnés avant la foi. 

Quel minimum de science, de sagesse et d'expérience chez 
ces démolisseurs de gouvernements! Dans les sociétés bien or- 
données ou fonctionnant convenablement, les têtes les mieux 
averties, les plus froides et désintéressées suffisent à peine à 
entretenir la marche des plus simples événements sociaux, et 
ne construisent qu'en tâtonnant, dans la pénombre de mille 
possibilités. 

Par quelle mystérieuse fatalité l'histoire confie-t-elle pendant 
les périodes troubles et tourmentées la direction des affaires à 
des esprits médiocres, à des enfants mal appris, dont la seule 
vertu, ou la seule excuse, sont la passion du sacrifice et l'aveu- 
glement.!* 

Car ces illuminés mal équilibrés, qui, aux yeux de leurs 
ouvriers et paysans, personnifient la pure doctrine, ont le 
mépris de la science et de tout ce qui constitue la gloire et 
l'honneur des sociétés modernes. Dostoievsky a caractérisé leur 
type de barbares, légèrement effleurés par la culture, dans les 
paroles suivantes de Pierre : 

(( On descend d'abord le niveau de l'instruction, de I* 



EN S I n F, Il I F, 



409 



science, des talenls. Puisque les hauteurs de la science ne sont 
accessibles qu'aux capacités élevées, nous ne voulons pas de 
ces capacités. Les gens ayant les hautes capacités finissent par 
s'emparer du i)ouvoir et par devenir des despotes. Ils ne 
peuvent ne pas devenir des despotes et pervertissent donc 
fatalement leur entourage. A Cicéron on coupera la langue, 
à Copernic on crèvera les yeux, Shakespeare sera lapidé. » 



4. — Petit gibieu. 

Lentement, patiemment, et le hasard aidant — qui se dé- 
clare toujours contre ceux qui perdent, — on arrive, par des 
dénonciations successives, de conspirateur en conspirateur, 
jusqu'aux plus petits. Cette canaille se mord comme des rats 
dans une cage chauffée. Aucun sentiment élevé, aucun trait 
noble n'éclairent ces interrogatoires, où les policiers n'ont 
souvent qu'à écouter et épier. On a travaillé pour le plaisir de 
démolir ou d'être redoutable dans un monde où on avait été 
si peu de chose, ou pour des commissariats lucratifs, ou pour 
exercer une puissance flatteuse. 

On a perdu. ^ Que tous y passent maintenant! Ces malheureux 
qui touchent à la mort semblent approuver l'habileté de leurs 
ennemis, et parfois, éprouvant comme une détente après ces 
longs mois d'une lourde contrainte, rient avec eux. Souvent 
aussi, par un soudain épanchement envers le geôlier ou jus- 
ticier qui leur inspire de subits sentiments fraternels, ils 
trahissent, sans qu'on le leiir demande, leurs amis, ceux qu'on 
pourrait sauver, même ceux que personne ne soupçonne. Ceux 
qui n'ont pas pu à temps se sauver dans les plaines lointaines, 
où les troupes ne se hasardent qu'en nombre imposant, sont 
ainsi perdus : ce sont leurs camarades qui ies guettent et qui, 
du fond de leurs cachots, étendent leurs bras vers eux. 

La petite espionne Olga est donc passée au camp ennemi. 
Elle se promène maintenant, sous la garde d'un soldai lcliè(pie. 
en quéfc de iiouveiles révélations. Klie a loiil dil doiil elle a 



410 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

pu se souvenir, mais on peut encore en tirer ce qu'elle flairera, 
■cette petite bête promenée en laisse. 

En visitant une des maisons où les conspirateurs avaient 
auparavant tenu leurs réunions, ils voient au jardin un homme 
couché dpns l'ombre d'un arbre. Ils viennent de le dépasser, 
quand Olga se retourne : « Oncle, je crois savoir qui c'est. » 
Et après l'avoir quelque temps fixé : « Oui, c'est Bytkof. » 
L'individu, pris au bras par le Tchèque, nie son identité et 
montre un passeport au nom de Semeonof. Il prétend ne pas 
reconnaître Olga, ni un revolver qu'on découvre dans un 
bosquet à côté de lui. Quelques coups de nagaïka et une nou- 
velle confrontation avec l'enfant le font tout avouer : ne 
sachant pas que Pavlof est mort, il est venu pour lui demander 
argent et instructions. On l'interroge sans brusqueries, et il 
dénonce immédiatement une certaine femme Choura... 

Le même soir, on arrête Choura dans sa chambre, oii Bytkof 
a conduit la police. Aucuns papiers compromettants, rien que 
la dénonciation de son ami. Au moment où on l'interroge, des 
soldats qui ont cerné la maison voient dans la rue un passant 
qui regarde attentivement par la fenêtre de la chambre où 
l'arrestation a eu lieu. C'est un jeune homme, convenablement 
vêtu, semblant ému par l'événement : ne sachant qu'en faire, 
on l'écroue aussi. 

Choura, confrontée avec Vara, Olga et Bytkof, commence 
par nier ; elle défend sa vie. Ses amis se chargent de fournir 
les preuves qui manquent encore à la police et font tout le 
possible pour confondre leur ancienne complice. Vara lui fait 
observer en riant : 

(( Mais dis donc tout. A quoi bon nier? Ils ont déjà arrêté 
une moitié et fusillé l'autre. Ne sois pas si bête. » 

Choura continue à nier, puis, un jour, pressée par ses amis, 
elle s'affaisse et avoue. 

Le jeune homme qu'on avait, apparemment sans raison, 
^arrêté dans la même nuit que la femme Choura, fut bientôt 
« reconnu » par celle-ci. Il persista à se taire, mais après avoir 



EN SIBERIE 



411 



X^assé trois semaines en prison, perdit subitement courage et 
écrivit au chef de la police un billet ainsi conçu : «Je connais 
Choura, j'ai travaille avec elle dans le mouvement bolche- 
viste, et suis prêt à dire ce que je sais. » 

Désirant abréger l'interrogatoire auquel on le soumit immé- 
diatement, il demanda du papier et écrivit un rapport détaillé, 
où il évita tout ce qui aurait pu compromettre ses complices, 
mais se vantait d'avoir organisé dans les environs de la ville 
des bandes d'insurgés contre le gouvernement sibérien. Il 
sortait d'une bonne famille bourgeoise et avait étudié à l'Uni- 
versité de Kazan. Il finit son rapport avec la phrase : « Je 
chercherai et trouverai les moyens de m'évader. » 

En découvrant ainsi le fond de ses pensées, il avait proba- 
blement sous les yeux l'exemple d'un confrère, deu^C fois- 
arrêté et deux fois évadé d'une prison russe. Mais aux 
recherches policières dont je parle et qui intéressent si pro- 
fondément les armées alliées en Sibérie, «ennemies de la 
liberté », aucun sujet russe, aux seules exceptions de deux 
officiers, ne participe. Le gardien russe est corruptible dans 
les circonstances actuelles. Mais d'une prison tchéco-polonaise, 
ces ennemis du genre humain n'échappent pas. L'étudiant de 
Kazan, enthousiaste amaleur politique, a subi le même sort que 
les autres. 



Quelques jours après ces événements, la garde tchèque du 
grand pont sur l'Ob remarqua un paysan ivre, criant comme 
tous les diables, cherchant querelle aux passants et menaçant 
une femme de son revolver. Les Tchèques n'y virent qu'un 
incident sans conséquence, mais puisque l'individu avait fran- 
chi une zone défendue, y avait fait du bruit et était porteur 
d'un pistolet automatique, on l'écroua pour quelques jours. Il 
se trouvait dans une salle commune de la prison, quand 
Pacha Lavrentief la traversa sous escorte pour se rendre à un 
nouvel interrogatoiic. Pacha reconnut l'ivrogne (porteur d'un 
passeport au nom d'Ivanof) cl s'écria : 



412 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

<( Ah! tiens, c'est toi? On t'a aussi pris? Comment ça va, 
Polikarpe Ponomaref? )) 

L'autre pâlit et ne répondit pas. Les Tchèques dressèrent 
l'oreille. On cherchait depuis longtemps ce Polycarpe Pono- 
maref, grand démolisseur de voies ferrées, incendiaire de ponts, 
et collisionneur de trains, dont des dénonciations antérieures 
par des amis avaient livré le nom. On l'interrogea immédia- 
tement ; il insista sur le passeport dont on l'avait trouvé 
porteur et nia. Mais Pacha Lavrentief, en riant, nonchalam- 
ment, le força d'avouer, en invoquant nombre d'actions entre- 
prises en commun. 

Ce paysan trapu, ignorant, violent, avait le goût des destruc- 
tions. A la tête d'un fort détachement spécialisé en ce genre 
de travaux, un « podryvny otriad », il se promenait à travers 
la province, détériorant, incendiant les quelques restes du 
matériel qui attachent encore au monde civilisé les profondeurs 
de Sibérie, que ces philanthropes se croient appelés à « libé- 
rer )) . 



5. — Un mOxNde noyé dans le sang. 

En parcourant mes notes, en consultant mes souvenirs,, 
j'essaye d'évoquer l'étrange existence de ces conspirateurs, 
gens comme nous-mêmes, hommes et femmes que nous frô- 
lons chaque jour dans les rues, indifférents à leurs vies et 
confiants dans l'uniformité de leurs existences avec les nôtres- 
Mais déjà sont-ils irrémédiablement séparés de nous mêmes 
par leur haine, et de la vie sociale par une mystérieuse et 
mortelle obstination. 

Il me semble voir surgir leurs visages du brouillard ensan- 
glanté qui les a, depuis longtemps, ensevelis : visages jeunes 
ou ridés, attrayants ou hideux, pensifs ou bestiaux, illuminés 
' et soucieux ou brutaux et vulgaires, visages de jeune fille ou 
de bandit. Mais tous ont ce même regard tendu, tous semblent 
poussés par le même appétit étroit et fatal, et les meilleurs 



EN SIBERIE 



413 



d'entre eux cachent déjà sous des dehors de prophète des âmes 
de malfaiteur. 

« Le monde tourne sans bruit », les évolutions s'accomplissent 
par le silencieux travail des idées. Mais ici tout est bruit et 
explosion. Aucune pnidenfe conception de l'avenir, et partout 
cette hâte d'accomplir, cet emf)ressement d'en finir qui carac- 
térise le genre révolutionnaire. 

Et rien de plus contagieux que cette philosophie de la 
canaille. Devant ces incendies, assassinats, ces longues séries 
d'attentats, ce désordre systématique, ces incessants appels à 
i 'anarchie et au despotisme, tous, les raffinés comme les 
humbles, s'habituent à la barbarie avec une facilité déconcer- 
tante. 

Les fréquents coups de pistolet qu'on entend dans les soirées 
d'hiver échangés entre promeneurs, les détonations des pelo- 
tons d'exécution chaque nuit vers la lumière du jour, les 
cadavres horriblement mutilés, les meurtres compliqués des 
pires atrocités n'étonnent plus personne. Il suffît de si peu 
pour effacer dans la vie .la légère couche d'habitudes plus 
douces, que les lentes aljuvions des siècles avaient déposée. 

Vara, Pacha, Choura, Polycarpe, l'étudiant de Kazan, 
Bytkof, et tant d'autres encore, ont été transportés à Tomsk, 
et, dans des nuits froides et obscures, sont tombés sous les 
balles. 

Partout en province, les paysans attaquent à la lance — en 
faisant pieusement le signe de la croix — les bandes de bri- 
gands qui les oppriment et violentent et, par l'ironie de celte 
comédie d'erreurs, ce sont les mitrailleuses des Tchèques, du 
parti de l'ordre, qui les fauchent. 

On assomme ses ennemis politiques l'après-midi, en [iloine 
place publicpie, impunément, d'un coup de revolver. On jette 
du sable sur la mare de sang et, une heure après, personne 
n'en parle plus. 

On est tué, en Sibérie, comme en Russie, pour un mot, 
pour un geste imprudents. Les trains blindés arrêtent les 
malheureux par centaines, [)uis, lourdement et luajestueuse- 



414 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

ment, vont les déposer sur la neige, dans une forêt éloignée^ 
Et à côté de ces spécialistes du meurtre, il y a l'amateurisme : 
chacun dénonce amis et parents avec abnégation, pour le bien 
public. 

Et pour que l'ennemi ne s'habitue pas au spectacle de la 
mort, on ne se contente plus de tuer : on aveugle, écorche, 
entaille, saigne lentement les chairs vivantes, qu'on affiche 
ensuite sur les routes publiques, afin que, pour les survivants, 
les traces des souffrances semblent arrêter la mort. 

Ce n'est donc pas le moment — maintenant que les partis 
qui se combattent rivalisent en duretés — d'insister sur de 
nouvelles exécutions. Mais les principaux coupables, s'il y en 
a dans une conflagration aussi universelle, ne sont pas ces 
paysans et ouvriers, si souvent dupés par les parleurs, mais 
ces ineptes étudiants et étudiantes, dont on admirait les discours 
si chauds et si sympathiques, mais dont la lèvre souriante sen- 
tait le sang. 



CHAPITRE VII 

PARMI LES TROUPES JAPONAISES 
EN SIBÉRIE 



populi... quos ille thnorum 

maximus haud iirget lethi metiis : inde riiendi 
in ferriim mens prona viris, anunaeque capaces 
niortis, et ignavunt, rediturae parcere vitae. 

LucAiN (Pharsale 1). 

I. RÉBELLION DE COSAQUES. 

I 'avance des armées soviétiques en Sibérie a inspiré do 

frais espoirs et un nouvel élan aux insurrections régio- 
^ nales du gouvernement du Transbaïkal. Tout le long 
du chemin de fer de l'Amour, ponts et ateliers flambent. A 
l'intérieur du pays, les coups de main, souvent supérieurement 
exécutés, les assassinats de fonctionnaires et officiers de Semeo- 
nof deviennent de plus en plus fréquents. Les usines et les^ 
mines sont abandonnées, les transports empêchés, la sécurité- 
compromise, les sentiments de loyauté à l'égard du gouver- 
nement troublés, les éléments douteux encouragés. 

L'organisation centrale des rebelles s'est installée tout près de 
la frontière chinoise, dans trois villages : Rogdatskoc. Berenski 
et Zerenoki, sur le fleuve Ourioumkan. Le chef, Jourovliof,. 
ancien capitaine sous le tsar, y dirige, avec son « état-major m^ 
toutes les insurrections de la région. 

Les commandements russe et japonais ont décidé de détruire 
ce nid par une opération d'enveloppement qui sera exécutée 
par 9 régiments de cavalerie et 9. bataillons d'infanterie avec 
i3 pièces (le campagne pour les Scmconoftsy, et l 'i compagnies- 



416 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

<i'infanterie avec 6 canons pour les Japonais. Les cosaques de 
Semeonof refusant — comme toujours — de se battre seuls, 
•on a réparti les troupes japonaises parmi eux, à raison d'une 
ou deux compagnies par régiment russe. 

Invité à assister à cette opération, je me suis rendu à Sré- 
lensk, où le général Suzuki, commandant la 5" division japo- 
naise, et le général Semeonof (oncle de l'ataman), comman- 
dant les «détachements de Mandchourie », dirigeront la ma- 
nœuvre. Retardé par le désordre au chemin de fer, je n'y arrive 
que le i""" octobre, après le départ de la dernière colonne pour 
l'intérieur. Me hasarder seul sur ces routes solitaires entre les 
stanitsas partagées par la guerre civile serait courir à une mort 
certaine. Je me trouve dans un pays de chasseurs, accoutumés 
à guetter patiemment, cachés dans la broussaille, le gibier qui 
passe. Deux soldats japonais faisant partie d'un détachement 
et marchant dans le rang, ont été blessés, hier, par des coups 
de fusil isolés et les coupables ont facilement échappé dans la 
taïga. 

Il ne me reste donc, pour le moment, que d'attendre les rap- 
ports, qui nous parviennent bientôt. Les cosaques indépen- 
dants, entourés par huit colonnes russo-japonaises, ont été 
battus. 6oo cadavres trouvés sur les terrains des combats, 2 
canons et 3oo charrettes remplies de vivres, pris, et les trois 
villages rasés, voilà le bilan de l'opération, Jourovliof, ac- 
compagné de quelques fidèles, a réussi à échapper en Mand- 
chourie. Les restes des 6 régiments dont il avait disposé errent 
à travers la région. 

Ici, le désaccord règne entre les chefs. Le général Semeonof 
rt son chef d'état-major, colonel Zoubkovsky, se plaignent 
que le général Suzuki vient de retirer toute sa coopération aux 
troupes russes. Le chef de la 5* division japonaise m'explique 
sa subite abstention : partout, les cosaques de l'ataman ont 
pris honteusement la fuite et ce sont donc chaque fois les 
minuscules détachements japonais, posés — comme d'habi- 
tude — en arrière-garde, qui, abandonnés par leurs alliés, 
mais trop orgueilleux pour céder, ont supporté le furieux 



418 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

assaut d'un ennemi vingt fois supérieur en nombre et déses-, 
péré par la crainte d'un encerclement. 

Par exemple, une colonne, composée de deux régiments de 
cosaques, avec une compagnie japonaise en réserve, partie de 
la stanitza Nertchinski-Zavod, se heurta, près de Bogdatskoe, 
à trois régiments de cosaques indépendants, résolus à se frayer 
un chemin à travers le cordon qui les enserrait. Le capitaine 
commandant la compagnie japonaise s'était avancé, avec un 
lieutenant, un sous-officier et une section, pour observer la 
situation. Au moment de l'attaque, les cosaques de Semeonof 
lâchèrent pied et laissèrent les 4o Japonais plantés en pleine 
route, sur un point difficile à défendre, et bientôt débordés 
par i.5oo cavaliers. Les Japonais se retirèrent à un point cul- 
minant de la route, où ils attendirent, de pied ferme, le corps- 
à-corps. Le reste de la compagnie, accourue au bruit de la 
fusillade, trouva i3 blessés et les cadavres des deux officiers, 
du sous-offîcier et de i8 hommes. Autour des deux corps des 
officiers percés de plusieurs coups de sabre, gisaient sept 
cosaques, tués par eux à l'arme blanche: deux d'entre eux 
avaient la tête fendue jusqu'au cou. 

De semblables incidents, les pertes très élevées et inutilement 
cruelles que certaines compagnies japonaises ont éprouvées, 
ont exaspéré la troupe et les chefs. Le général Suzuki quitte 
Srétensk avec ostentation. Les unités japonaises engagées dans 
les derniers engagements sont reversées dans leurs régiments. 
Le comrhandant Nakatani, de l 'état-major de la 5* division, 
restera à Srétensk pour opérer un regroupement des troupes 
japonaises dans la direction de Blagoviéchtcliensk. 

Je décide d'attendre le développement des événements mili- 
taires. 

2. Une GRANDE ARTÈRE SIBERIENNE, LA ChILKA. 

Sur la rivière Chilka, le 9 octobre 1919. 

Hier soir, le commandant Nakatani m'a fait avertir que le 
lieutenant Kikiyo irait cette nuit porter un ordre à un déta- 



SIBERIE 



419 



chement japonais opérant vers le Nord. J'accompagnerai le 
jeune officier. 

Vers une heure du matin, celui-ci est venu me chercher à 
mon wagon et m'a conduit vers un des petits bateaux à vapeur 
faisant partie de l'ancienne <( flottille de l'Amour », réquisi- 
tionnée par l'armée japonaise. Le navire offre le même aspect 
d'abandon et de pauvreté qui caractérise tous moyens de 
transport par lesquels la révolution a passé. Ni meubles, ni 
tapis, ni rideaux ou articles de ménage. Les destructions ont 
été partout si complètes et spontanées, que le plus petit coin 
de Sibérie présente, dans son dénuement, comme une image 
de la détresse du grand Empire. 

Les lanternes du bateau éclairent dans la nuit et le brouil- 
lard une sphère qui tantôt se rétrécit ou s'élargit. De vagues 
formes d'arbres ou contours de rochers y entrent de temps en 
temps et se perdent ensuite dans les ténèbres. A la rencontre de 
chaque autre navire, ce sont de minutieuses interpellations en 
langue japonaise : il faut s'assurer que nous ne manquions pas 
le colonel Oumeda avec ses hommes, déjà en route pour les 
cantonnements d'hiver, et qu'un nouvel ordre renvoie vers le 
Nord. 

Encore faudra-t-il se hâter. Cet épais brouillard que nous 
traversons est un présage de la forte gelée qui approche. Déjà, 
les petits affluents de la Chilka se ralentissent et. dans une 
dizaine de jours, le fleuve principal aussi commencera à se 
fermer. Tous les navires de la flottille de l'Amour devront alors 
être rentrés à Srétensk, sous peine de tomber quelque part 
dans les mains des rouges. 

A plusieurs reprises, notre bateau entre dans une zone de 
brouillard particulièrement dense, et nous jetons l'ancre. A un 
tel endroit, invariablement, un affluent se déverse dans le 
fleuve principal. Le courant y est rapide et dangereux, et nous 
attendons, pour nous hasarder entre les énormes bancs de 
sable, qu'un coup de vent disperse la brume que le choc do 
deu?t courants d'air a fait naître. 

Ce n'est que dans l'après-midi qu'un soleil malsain perce 



420 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

les nuages. Un vent frais et subitement violent chasse le 
brouillard par longues traînées et gros flocons, le long des 
vallées, et découvre lentement le sauvage paysage de l'Amour. 

Dans cette vallée qui se courbe sans cesse et se heurte partout 
à des rochers formant obstacle, le fleuve, enfermé et continuel- 
lement dévié, fait l'illusion d'un lac immobile qui s'allonge, 
se rétrécit, se déforme entre des décors variant à l'infini. De 
temps en temps, il s'élargit brusquement : un nouvel affluent 
ajoute la masse claire de ses eaux rapides au courant turbulent 
de la Chilka. 

RieUj pendant des heures et des heures, que des rochers 
vierges, où se détachent des mousses brunes et des bruyères 
violettes. Ici et là, au fond d'une large vallée, l'eau a amené 
de fortes couches d'alluvion, parfois épaisses d'une dizaine de 
mètres, et oii elle a, à une époque postérieure, dans son travail 
follement prodigue, de nouveau creusé un lit. Partout aussi 
des cours d'eau abandonnés, des travaux d'érosion depuis 
longtemps interceptés par d'autres labeurs de la nature, bancs 
de sable ou petites îles, où elle a fait éclore quelques bouquets 
de verdure. Mais, en général, pas d'arbres, excepté quelque 
opiniâtre bouleau qui s'est cramponné à une fente de rocher 
et dont le vent secoue les dernières feuilles. 

A de rares endroits, la brusque pente des collines s'adoucit, 
et sur la rive se forme une bande plate de terre arable. Quelques 
dizaines de maisons pauvres à toit de chaume, cabanes d'ou- 
vrier ou de pêcheur, y entourent deux ou trois maisonnettes 
blanches et propres de petits fonctionnaires. 

Nulles traces de labeur humain, excepté à l'intérieur, derrière 
les collines, dans quelque mine d'or ou d'argent. La farine doit 
venir d'autre part, du Sud, de la région de Tchita, ou du Nord, 
des environs de Blagoviéchtchensk, mais les transports sont 
arrêtés, les dernières provisions s'épuisent, la faim qui approche 
vide la contrée et chasse la population dans les bras des bol- 
cheviks. 

Près d'Oust-Tchornaia, où le fleuve décrit un énorme S, la 
prodigieuse masse de ses eaux se jette par deux fois contre les 



SIBERIE 



421 



hauts rochers et, en serrant la pierre, s'y brise et y creuse, en 
écumant, de profondes entailles. Après que de nombreux na- 
vires eurent sombré dans les tourbillons et contre les pierres 
sur la rive, on a élevé des échafaudages de poutres, bâtis dans 
le courant, protégeant les bateaux que le courant jetterait contre 
la côte. 

Plus loin, vers Gorbitsa, les rouges, au moment de rendre 
le pouvoir aux troupes de Semeonof qui allaient profiter des 
victoires tchèques et japonaises, ont coulé un grand navire 
de transport, après l'avoir posé en travers du fleuve, pour le 
boucher à la navigation. Mais le courant s'est chargé du 
désencombrement et a doucement, mais irrésistiblement, 
poussé l'obstacle de côté. 

Pendant notre voyage, les sentinelles japonaises guettent 
les deux rives, d'où souvent des coups de. fusil sont tirés sur les 
navire qui passent. Il y a un mois, six passagers du bateau 
qui nous transporte ont été blessés par les balles d'un déta- 
chement rouge tirant de la rive. Un officier de Semeonof qui 
avait risqué ce dangereux voyage pour retrouver des parents. à 
Blagoviéohtchensk, s'est tué avec une grenade à main, au mo- 
ment où les rouges allaient l'arrêter. 

Le capitaine et le personnel civil du navire, tous Russes, par- 
faitement neutres dans cette guerre civile, et obéissant passi- 
vement aux autorités du moment, se cachent sur le pont, der- 
rière d'énormes plaques de tôle de fer, renforcées par des 
poutres. Deux mitrailleuses sont continuellement braquées sur 
les rives. 

Vers le soir, nous apercevons un groupe de paysans atten- 
dant, parmi une quinzaine de charriots attelés, le bac qui les 
transportera sur la rive opposée. Arrivés à portée de voix, nous 
apprenons que leurs voitures avaient été réquisitionnées par 
un détachement de cosaques indépendants, en fuite vers les 
régions du Nord-Ouest. 

Dans la soirée, apparaissent, derrière un tournant de la 
rivière, deux grands transports qui remontent lo courant. Nous 
les arrêtons : ce sont les soldats du colonel Ouriieda. Celui-ci 



422 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

m'assigne une cabine et une ordonnance qui la partagera avec 
moi. Voici le but de la nouvelle opération : 

L'incendie de tous les ponts du chemin de fer de l'Amour, 
sur une étendue de 25o kilomètres, a isolé la petite garnison 
japonaise de Mogotcha. Après un silence de trois semaines, on 
vient d'apprendre qu'elle est entourée par une nombreuse 
bande ennemie qui s'épuise en efforts pour la réduire. Quatre- 
vingts hommes se sont enfermés dans un bâtiment de la gare 
et y subissent des attaques répétées. Nous irons les secourir. 

Le chemin de fer de l'Amour, bâti parallèlement à la rivière, 
est lié, par de courts tronçons de voie ferrée, à de petits ports 
de transbordement sur la rivière. Nous débarquerons à l'un 
des derniers, Tchessovinskaia, et y commencerons notre marche. 

V 

3.' — - Paysages désolés. 

V 
Tchessovinskaia, le lo octobre. 

Notre barque a amarré à une heure du matin. Vers 2 heures 
et demie, je trouve sur la rive, près de la petite gare, les 
troupes préparant le départ. Les provisions s'amassent sur Ja 
berge. Des chevaux hennissent quelque part dans la nuit. Par- 
tout un va-et-vient de petites ombres japonaises passant devant 
les nombreux feux allumés. Près d'un gigantesque bûcher de 
poutres, je rejoins le colonel Oumeda, dont j'ai entrevu la 
silhouette courte et trapue. Nous venons à peine d'échanger 
quelques paroles courtoises, qu'il donne déjà le signal pour 
la cérémonie du départ. 

Le colonel avance, seul, devant le front des troupes, alignées 
par sections et compagnies. Le lieutenant Miano, portant le 
drapeau du 71® régiment, suivi de sa garde, faisant un long 
détour, comme pour une entrée de théâtre, arrive sur une 
petite hauteur, en face des troupes alignées. Il y déploie le 
disque et les flamboyants rayons du soleil levant, et descend, 
en tendant le drapeau, d'en haut, vers la troupe, jusque tout 
près du colonel. 

Il me semble revivre les époques classiques de l'humanité. 



EN SIBÉRIE 423 

Le colonel prononce iin discours enflammé, les yeux levés vers 
l'étendard, exhortant oflîciers et soldats à faire leur devoir et 
assignant à chaqtie chef sa tâche. Ceux-ci, chefs de compagnie, 
et ensuite le sous-officier commandant le groupe d eclaireurs, 
répondent, en répétant à haute voix l'ordre donné. Les fan- 
fares éclatent, le porte-enseigne remet le drapeau dans la 
housse, le colonel Oumeda rengaine l'épée, et la colonne se 
met en marche, le long de la voie ferrée. 

Cette voie qui relie le chemin de fer de l'Amour à la navi- 
gation sur l'Amour a été menée par la vallée de la Tchessovaia, 
ruisseau qui serpente autour de la voie, roulant ses eaux trans- 
parentes sur un lit couvert de rochers et de cailloux. 

Aucune culture nulle part, si ce n'est un minuscule jardin 
potager, autour d'une maisonnette de gardien de chemin de 
fer, abandonnée depuis les dernières escarmouches. Par terre, 
gisent meubles et articles de ménage. Ici et là, des poutres ont 
été prises à la toiture, pour des feux de bivouac. Dans une de 
ces maisons en détresse, un grand caniche, couché entre les 
débris des armoires, le museau par terre, ne levant même pas 
les yeux à notre approche, attend son maître qui ne reviendra 
peut-être plus. 

Les collines s'élèvent à une hauteur de quelques centaines de 
mètres et souvent s'élargissent, en formant de larges plateaux 
nus. Rien que des broussailles partout ou de petits arbres mal 
établis dans une légère couche de terre. Aucun sentier dans ce 
paysage aride et inhospitalier. Aucun travail humain, depuis 
la création, n'a neutralisé la stérilité du sol. la dureté du cli- 
mat, la courte durée des étés. 

Chaque détachement d'infanterie opérant dans cette région 
s'expose à deux genres de difficultés. En suivant, dans la vallée, 
la voie ferrée, qui est la seule voie praticable, il est menacé 
par des coups de surprise de partisans bolchcvisles qui se 
seraient cachés derrière les crêtes en haut. En se laissant guider 
par de simples considérations tactiques, et suivant les crêtes, 
la troupe devrait se frayer un chemin A travers la broussaillo 



424 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

diiBcilement pénétrable, ce qui, souvent, retarderait inutile- 
ment l'action. 

Il y a un an, deux compagnies ont succombé sur un terrain 
identique près d'Ioufta, à l'Ouest d'Ouchoumoun. L'àvant- 
garde du détachement, en poursuivant quelques ennemis mon- 
tés, qui semblaient fuir, s'était laissé attirer dans un guet- 
apens, et fut exterminée par six compagnies de cosaques 
« indépendants », cachés derrière la crête. Les deux compa- 
gnies, entendant la fusillade, accoururent au secours des cama- 
rades, follement, en négligeant toutes mesures de précaution, 
et succombèrent intégralement. Personne ne se rendit. Offi- 
ciers et hommes, animés d'une bravoure égale, se battirent 
jusqu'au corps à corps que de rares combattants eurent à sou- 
tenir. Les blessés se suicidèrent. On retrouva plus tard tous 
les cadavres, affreusement mutilés. Les bolcheviks mêmes ap- 
précièrent ce simple et unanime héroïsme, que l'imprudence 
du chef avait rendu si tragiquement inutile. Seuls, les journaux 
japonais refusèrent d'en parler, et cachèrent à leur peuple une 
bravoure dans laquelle se serait reflétée la plus ancienne gloire 
de leur race. 

Dans l'alternative entre vitesse et sécurité, le colonel Oumeda 
décide de suivre la voie ferrée, après avoir pris des dispositions 
pour déployer, à la moindre alerte, une partie de la troupe 
aux deux côtés vers les crêtes. Le colonel — que j'accompagne 
— avance à la tête de 4o éclaireurs montés. Viennent ensuite 
de petits détachements d'infanterie de lo à 20 hommes chacun, 
le gros des troupes, de la force de six compagnies, les sapeurs, 
les mitrailleuses, les caisses de munitions, et, finalement, deux 
petits canons de 87 millimètres. 

A Taptougari, où nous nous arrêtons dans la maison d'un 
garde du chemin de fer, nous apprenons que deux compagnies 
japonaises, appelées par un ordre antérieur au nôtre, ont chassé 
la bande rouge, après une fusillade assez nourrie. Il se ras- 
semble autour de l'uniforme étranger que je porte un petit 
groupe d'ouvriers. Tandis que la maîtresse de la maison nous 
sert du lait et des œufs, les hommes se plaignent des bolcheviks 



wz^ 




Profil d'Iikoiitsk, \ u de l'autre rive de l'Angara. 







.Nliidirà l'.isk Ininlirir dr Mdiigiilie). 



SIBERIE 



425 



qui « infectent » la contrée. Sachant que notre séjour sera de 
courte durée, je leur conseille, dans leur intérêt, de se borner 
à une attitude strictement neutre. 

La bande, dite « bolcheviste n, qui opère dans ces régions, 
est composée de 600 hommes, dont 60 % de Chinois (des bri- 
gands Khoungouzes). Les membres russes sont, pour une 
grande partie, des forçats sibériens, relâchés par la révolution, 
pour une autre des paysans pauvres, alléchés par une vie aux 
dépens des (c bourgeois ». Venus pour appliquer les principes 
révolutionnaires, en remplaçant les anciens chefs de gare, ingé- 
nieurs, contremaîtres, par des ouvriers, et en déshéritant la 
bourgeoisie, ils laissent généralement les pauvres tranquilles, 
et ne s'attaquent qu'aux stocks des commerçants étrangers, et 
surtout aux provisions de farine et d'articles pour le ménage, 
que l'ancien régime, avec la sage prévoyance qui le caracté- 
risait, avait amassées pour les habitants d'un pays qui ne pro- 
duit ni céréales ni autres articles de première nécessité. Ils 
déclarent « bourgeois » et voués aux représailles sociales tous 
ceux qui portent la casquette d'un service public : chefs de 
gare et d'atelier, médecins, dont ils vident ensuite caves et 
garde-robes. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les atamans de 
village, représentants d'un pouvoir que ces brigands prétendent 
combattre, sont toujours mis à mort, avec les complications 
de la plus terrible cruauté. 

4. — La garnison de Mogotcha. 
Une épave de l'ancien régime. 

Taptougari, le 11 octobre 1919. 

Quelques kilomètres plus loin, nous sommes arrêtés par un 
obstacle curieux. Les rouges, après avoir fait sauter un pont, 
ont poussé le train qu'ils avaient habité depuis quelques mois 
dans le fleuve. La queue du train, suspendue en haut, repose 
sur la locomotive et quelques voitures gisent, en bas, parmi 
les décombres du pont. 

La garnison de Mogotcha, secourue par deux compagnies 



426 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

fraîches, et pourvue de vivres et de munitions, se trouve hors 
de danger, après avoir vécu des semaines pleines d'angoisse. 
Les ennemis, descendus de cheval, rampaient sous la protec- 
tion de l'obscurité, jusqu'à proximité du bâtiment où les 80 
Japonais, sous un lieutenant, s'étaient enfermés. Toutes les 
attaques furent repoussées. Ne réussissant pas à venir à bout 
de la brave petite bande, les rouges essayèrent de la dé- 
primer moralement. Ayant laissé, à dessein, le téléphone en 
bon état, ils employèrent un jeune Sibérien, qui parlait cou- 
ramment le japonais, pour faire parvenir aux assiégés les 
bruits les plus sinistres et les plus aptes à leur ôter tout espoir 
de délivrance. Irkoutsk aurait été pris par les armées sovié- 
tiques, Semeonof et les siens exécutés par la population exaspé- 
rée, les troupes japonaises battues et en pleine déroute, aban- 
donnant la garnison de Mogotcha, qu'elles croyaient détruite. 
Le jeune commandant ne daigna pas répondre aux propositions 
de se rendre. Mais les munitions touchèrent à leur On, la provi- 
sion de riz était depuis longtemps épuisée et on commença à 
rencontrer de grandes difficultés à se procurer du pain parmi 
cette population apeurée par les menaces des maîtres de la 
situation. 

Le jeune commandant, après avoir écouté silencieusement 
ces longues expectorations, avait daigné répondre : « Venez 
nous prendre. Les derniers survivants commettront harakiri 1 » 

N'ayant plus rien à faire dans ces parages, nous allons re- 
prendre la route vers nos barques, après avoir passé la nuit 
chez le chef de gare. Je m'entretiens longuement avec lui et 
les siens, sur sa malheureuse patrie. Par son apparente neutra- 
lité dans l'horrible guerre civile, il est un exemple typique du 
fonctionnaire sibérien, si singulièrement déchu depuis la révo- 
lution. 

Il se tient encore tout droit dans sa redingote de service, où 
les aigles des boutons dorés brillent sur l'étoffe râpée. Après 
avoir été copieusement pillé et houspillé dans sa propre mai- 
son, il a conservé, de l'ancien régime, cet air d'autorité, 



s I II K 1? 



427 



quoique bien adouci, contre lequel, plus que contre le « capi- 
tal », l'envie et les vengeances du quatrième Etat sont dirigées. 
Il ne prononce plus ni sympathies ni affinités politiques. Sa 
confiance en une saine restauration et en une réaction nationale 
contre le bolchevisme s'est lentement étiolée. Les troupes de 
Semeonof, qu'il a vues à l'œuvre, n'ont, à ses yeux, rien qui 
rappelle la puissance, la grandeur et le prestige de l'ancien 
régime. Il a appris à n'aspirer qu'à un peu d'ordre pour le che- 
min de fer, dont il est un humble serviteur, et un peu de 
sécurité pour les siens, que tantôt les Semeonof tsy, tantôt les 
brigands rouges bousculent dans ses appartements vides. An- 
cien croyant au tsarisme, il est prêt, après mille déboires, à se 
soumettre et se conformer à tout pouvoir qui saurait se rendre 
définitif. Et, renfrogné et sans espoir, devant la longue nuit 
qui approche, comme un bon chien de garde, il s'attarde, 
hébété et sans savoir pourquoi, dans la maison abandonnée de 
ses maîtres. 

5. — Avec les Japonais sur le chemin de fer de l'Amour. 

Srétensk, le i6 octobre 19 19. 

Le colonel Oumeda avait espéré pouvoir regagner, avec ses 
troupes, les quartiers d'hiver du 71'' régiment, à Nertchinsk. 
Mais un nouvel ordre du général Suzuki les reuvoie vers le 
Nord. 

La Chilka-Amour s'est couverte d'une luisante et transpa- 
rente membrane de glace. Elle sera complètement fermée, avant 
que six jours soient passés, et jusqu'au mois d'avril. Il s'agit de 
ramener la garnison de Mogotcha, qui a besoin de repos, d'al- 
ler déposer quelques petites garnisons le long de la voie ferrée, 
et de réorganiser une communication avec les régions du 
Nord, avant que les profondes neiges rendent la campagne trop 
périlleuse. 

Un demi-bataillon de troupes du chemin de fer nous accom- 
pagnera, au Nord, pour réparer les innombrables ponts que 
les rouges ont détruits. La garnison de Mogotcha, renforcée 



428 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

par deux compagnies et une compagnie du corps du génie, 
descendra du Nord-Est. Les deux colonnes, en essayant de 
prendre les bandes ennemies entre deux feux, se rencontre- 
ront probablement à la gare d'Ourioum. 

Entre Oukouréi et Bouchoulé, le i8 octobre 1919. 

Quatre trains remontent le chemin de fer de l'Amour : 1 éche- 
lon du sous-capitaine Tchesinski, le train du colonel Oumeda 
— auquel j'ai fait attacher mon Avagon, — un train avec des 
fonctionnaires et ouvriers du chemin de fer, et finalement un 
échelon japonais. Nous suivons donc exactement le protocole 
de l'intervention étrangère en Sibérie : troupes indigènes en 
première ligne, troupes étrangères en formation d'arrière-garde 
et n'intervenant qu'en cas de danger extrême. 

Le détachement Tchesinski, qui nous précède, vient d'être 
chassé de Bouchoulé dans les circonstances typiques qu'on va 
lire, et dont le récit donnera au lecteur une idée des forces 
militaires en présence. 

La garnison de Bouchoulé était composée de deux sotnies de 
cosaques du Transbaïkal (droujina régionale), sous le sotnik 
Liskovski, et les cent vingt fantassins du sous-capitaine Tche- 
sinski, occupant un train à la gare. Hier au soir, sur quelques 
coups de feu, partis de la crête des collines qui surplombent la 
gare, Liskovski résolut de pousser l'ennemi vers la voie par 
un large mouvement tournant. Il piqua perpendiculairement 
sur la voie, avec ses deux. cents cosaques, et on ne l'a plus 
revu. Ses cosaques ont-ils refusé de foncer sur l'ennemi, parmi 
lesquels ils auraient reconnu des cosaques des stanitsas voi- 
sines O ? ou a-t-il simplement hésité devant le nombre inconnu 
des assaillants O? Toutefois, vers la nuit, la fusillade reprit 
de plus belle. Le lieutenant Staniévitch, commandant le déta- 
chement des mitrailleuses, fît descendre le sous-offîcier Zouief 
avec deux hommes et une mitrailleuse sur le perron, d'où ils 
arrosèrent de balles les vagues ombres qu'on put à peine dis- 

(^) Liskovsky l'a prétendu plus tard. 

(^) A peu près cent vingt cosaques « indépendants ». 



s I B E K I E 



429 



tinguer dans la pénombre. Ils eurent à peine ouvert le feu, que 
les ennemis aux cris : « Hourrah! », attaquèrent. Tchesinski 
donna immédiatement ordre de partir. Le lieutenant Stanié- 
vitch se pencha hors de la fenêtre et cria aux trois hommes 
qu'on abandonna ainsi : u Tirez, tirez, par tous les diables! » 
Les malheureux tirèrent encore quelques bandes, mais les 
cosaques ennemis, cachés derrière des tas de bois, jetèrent 
des grenades à main. Zouief eut tout juste le temps d'ôter la 
pièce de fermeture de la mitrailleuse, qu'il abandonna aux 
rouges avec 2.000 cartouches. Les trois hommes eurent la 
chance inouïe de pouvoir se cacher au grenier d'un bâtiment 
de la gare, ovi ils échappèrent aux recherches des cosaques 
ennemis. 

Tchesinski retourne donc aujourd'hui sur l'ennemi, pour 
reprendre Bouchoulé. Tard dans la soirée, je visite le vieux 
colonel Oumeda. Il a été adjudant du ministre Terauchi et ne 
se trouve en Sibérie que depuis deux mois et demi. Il semble 
fortement embarrassé d'une coopération avec de si étranges 
militaires, et me demande : 

— Dites-moi, s'il vous plaît, croyez-vous que ces Russes 
puissent nous trahir. ►* 

— Ayez du succès, et ils vous resteront très probablement 
fidèles. 

— Mais comment travailler avec eux? 

— Vous êtes évidemment mal placé entre de tels amis et de 
tels ennemis. Vous êtes moins sûr des premiers que des der- 
niers. Vous ferez donc mieux de ne compter qu'avec les bol- 
cheviks. Si les soldats de Semeonof insistent — cela me semble 
improbable — laissez-vous suivre d'eux, et employez-les, mais 
arrangez-vous comme si vous étiez les seuls à vous battre. Ne 
leur confiez aucun rôle dans un plan d'ensemble. Ne subissez 
aucun ordre. En n'opérant qu'avec vos soldats, même en petit 
nombre, vous risquerez moins leurs vies. 

Je lui raconte ensuite, à l'appui de ma thèse, mes expériences 
comme combattant sous Kornilof, dont les manœuvres furent 

« 

constamment compromises par des trahisons de cosaques. 



430 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Vers Bouchoulé, le 19 octobre 1919. 

Notre train suit passivement celui du sous-capitaine Tche- 
sinski, qui a, en quelque sorte, le commandement des trains 
combinés. Le colonel Oumeda, le lieutenant-colonel Kato et 
le porte-drapeau Miano font le trajet dans mon wagon. Ils 
s'étonnent, comme moi, des fréquents arrêta et de la marche 
lente et comme hésitante des trains. Craignant une tentative de 
sabotage chez notre mécanicien, Oumeda lui expédie un soldat 
armé pour le pousser à un peu plus de zèle. Ce soldat revient 
nous rapporter : 

(( Le commandant russe avait ordonné d'arrêter son train 
dès que la distance qui le séparât du nôtre excédât une cin- 
quantaine de mètres. Les officiers, assis aux fenêtres, ne per- 
daient pas de vue notre train, sur cette voie qui ne décrit que 
spirales et méandres. » 

Alors, le colonel Oumeda, amusé, laisse faire. A 3 kilomètres 
de la gare, nous apprenons que l'ennemi a fui à notre approche. 
Les éclaireurs que Tchesinski expédie vers Bouchoulé refusent 
de suivre la voie ferrée. Vingt hommes marchent vers la col- 
line située à gauche, quarante vers celle située à droite de la 
voie, où ils se trouvent à plus d'un Ifilomètre de la gare. Après 
avoir attendu vainement pendant une heure, le colonel Oumeda 
envoie un lieutenant japonais avec deux soldats sur une petite 
voiture à rails. Ils reviennent après une demi-heure : la voie 
est libre. 

6. — L'action commence. — Moralité sociale des rouges. 

Bouchoulé, le 19 octobre 1919. 

L'ennemi s'est enfui dans la direction d'Adamski. Une com- 
pagnie d'infanterie et une section d'éclaireurs partent cette 
nuit pour le chasser en avant. Vers l'aube, le lieutenant-colonel 
Kato part avec deux compagnies pour protéger les travaux du 
détachement de sapeurs. 

Les 120 cosaques «rouges» qui avaient chassé les 200 co- 
saques de la-droujina régionale sous Liskovski et les 120 sol- 



EN SIBÉRIE 431 

dats de Tchesinski proviennent, pour la plupart, de la stanitza 
(îazimourskaia et du posselok (village) Adamski. Leur action, 
motivée au début par les désirs d'indépendance et de vengeance 
contre le rude régime de Semeonof, a, par le genre même de 
leur vie de rebelles et outlaw^s défaits, pris la forme du bri- 
gandage. Il entre pourtant dans leurs exploits une réminiscence 
des principes humanitaires qu'ils ont évoqués pour expliquer 
les débuts de leur action. Il est vrai qu'ils ont volé aux habi- 
tants du village Bouchoulé, n'en exceptant pas les plus pauvres, 
jusqu'aux dernières papakhas, bottes, paletots de fourrure. 
Dans la boutique coopérative du chemin de fer, qui pourvoit 
presque intégralement aux besoins d'une région sans céréales, 
ils ont pris toute la farine (197 pouds) que les officiers de 
Semeonof avaient laissée. 

Mais, à l'orphelinat, où ils se sont présentés avec les mêmes 
intentions, ils se sont inclinés devant la faiblesse de cette 
colonie d'enfants. J'y vois les granges de provisions intactes. 
Le directeur de l'institution qui, après avoir été nommé par le 
gouvernement tsariste, avait continué ses fonctions sous tous 
les régimes successifs qui avaient, par la suite, tourmenté la 
Russie et ce village, a même dû refuser la farine que la bande 
lui offrit pour ses petits. 

7. — Démocratie guerrière. — Conceptions de samouraï. 

Bouchoulé, le 19 octobre 1919. 

Ne voulant pas risquer mon wagon dans les rencontres aux- 
quelles nous nous attendons pour demain, je le renvoie à 
Kouenga, et prends place, avec le soldat russe que l'ataman 
Semeonof a mis à ma disposition, dans le wagon de 3' classe 
que les officiers japonais occupent. 

Il existe un contraste frappant entre le genre de vie que les 
autres Alliés — entre autres les Tchèques — mènent dans leurs 
wagons parfois si confortables, et même luxueux, et la vie 
extrêmement simple, sobre et dénuée de confort, que mènent 
ici les officiers japonais. On a enlevé du wagon toutes les 



432 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

banquettes. Nous sommes tous couchés sur le plancher, les 
uns à côté des autres, sur toute la longueur de la voiture, sur 
les abondantes couvertures que les autorités japonaises mettent 
à la disposition des militaires sans distinction. Les bagages 
personnels sont défendus. Chez ces officiers, qui sont parfois 
de grands seigneurs, aucun objet qui rappelle, même de loin, 
le luxe. Je me souviens d'une visite que j'avais faite au général 
Hosono, commandant de brigade, à Mandchouria. La chambre 
d'hôtel où le vieux guerrier me reçut, extrêmement proprette, 
ne contenait cependant qu'une seule petite valise, et ses usten- 
siles de toilette étaient exactement les mêmes que ceux de n'im- 
porte quel soldat. Ce vrai samouraï conduisait souvent des re- 
connaissances à la tête de ses éclaireurs. 

Dans notre wagon, les soldats d'ordonnance couchent à nos 
pieds, aux côtés du poêle, toujours chauffé rouge, par ce froid 
sibérien. Ils y posent sans cesse de nouvelles chaudières, 
théières, casseroles, où bouillent toujours les mêmes viandes et 
légumes de conserve. Car officiers et soldats mangent exacte- 
ment les mêmes plats que chacun prépare, selon un rite iden- 
tique, dans la même et identique boîte d'aluminium. 

Les relations entre les soldats et leurs supérieurs me sur- 
prennent par leur cordialité et leur simplicité. La tant vantée 
discipline japonaise a ceci de remarquable, qu'elle fonctionne 
sans bruit ni effort. Le soldat qui entre fait une révérence 
cérémonieuse, qu'il répète en sortant. Il parle à l'officier d'une 
voix un peu artificielle et avec un timbre rudement masculin, 
qui surprend chez de si jeunes gens. Cette façon de parler, le 
cou tendu, la voix sortant du gosier, en phrases soigneusement 
articulées et que le paysan japonais, si timide quand il entre 
au service, apprend pourtant si facilement, est un legs de 
l'ancien samouraï, aux époques heureuses où les obligations 
militaires remplissaient des centaines de mille existences, du 
matin au soir. 

L'officier donne ses ordres sans jamais élever sa voix, et le 
soldat, silencieux, s'efforçant de comprendre le commande- 
ment, obéit religieusement. Le contraste est frappant avec 



"ilX 




Le fleuve Chilka (Amour). 




Paysage typique du 1 lau-lMikal. l.r IUu\f t.liilka. 



EN SIBÉRIE 433 

l'armée russe, où le goilt inné de l'insoumission chez le paysan, 
corrigé sous l'ancien régime avec le bâton, brisa la cohésion 
des rangs, dès les premiers jours de la révolution. 

Au Japon, la fidélité au chef compte depuis des siècles 
parmi les vertus les plus vénérables, et l'étonnante obéissance 
du soldat n'est qu'une préparation mentale à d'inouïs sacrifices 
et devoirs, dont les mérites sont enseignés par la morale cou- 
rante du pays. L'esprit féodal qui a, de sa paume puissante, 
modelé la nation pendant mille ans, unissant son enseignement 
pratique aux traditions séculaires, a créé cette unité d'intérêts, 
cette fraternité devant le danger et la mort qu'aucune démo- 
cratie ne saurait atteindre. Au Japon, l'esprit militaire, héri- 
tage de la féodalité, imprègne l'armée, hommes comme offi- 
ciers, d'une surprenante gravité et d'une intarissable correc- 
tion qui frappent agréablement par leur contraste avec les traces 
de dissolution qu'on voit dans certains autres corps expédi- 
tionnaires en Sibérie. Et ne vous méprenez pas : ces soldats si 
parfaitement soumis à leurs officiers, si rangés et corrects dans 
les rues, ne sont nullement des esclaves. Extrêmement fiers, ils 
font l'impression d'écouter à chaque moment quelque précepte 
impérieux. Ils semblent toujours prêts à punir chaque manque 
de politesse à leur égard, auquel les expose l'intolérable inso 
lence de certains étrangers, desquels ils se distinguent d'ail- 
leurs par une culture bien plus ancienne et plus profonde. S'ils 
me saluent, et même avec cordialité, la raison en est qu'ils ont 
observé d'abord les bonnes relations que j'entretiens avec leurs 
officiers et le respect que je témoigne à leurs institutions. 

Le général qui part en campagne, tout comme son ordon- 
nance qui soigne ses effets et éponge son cheval, entrent dans 
la même confraternité de guerriers, où seule l'importance de 
l'issue dicte les nécessités du commandement et de la soumis- 
sion. Aucuns degrés dans le confort, la nourriture ou le danger. 
Pendant l'affaire de Bogdatskoe, le général Hosono, comman- 
dant la brigade de Mandchouria, s'est avancé à la tète de ses 
troupes, essuyant le feu de l'adversaire, comme elles. Tous, 
officiers et soldats, reçoivent d'ailleurs en campagne exacte- 

iJ8 



434 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

ment la même nourriture, chacun la même ration de riz, de 
mande et de poisson séché ou en conserve, que chacun, ofR- 
cier comme soldat, prépare selon la façon traditionnelle du 
pays, dans exactement les mêmes boîtes d'aluminium. Chaque 
fois donc que la machine militaire s'ébranle, la vie présente 
pour tous sans exception cette uniformité qui frappe par sa 
jnonotonie avant que, par des réflexions ultérieures, on se soit 
rappelé sa grandeur. 

Le soir, après la fin des travaux, nous nous asseyons en un 
groupe étendu, autour des théières (qu'on remplit sans cesse) 
et des gâteaux nationaux. Les soldats, plus loin, écoutent, en 
un silence respectueux. Je finirais par les oublier, s'il ne me 
plaisait d'observer dans leurs visages immobilisés la tension de 
leurs prunelles brillantes, dirigées en un inlassable effort d'at- 
tention, sur leurs chefs. 

Chacun des officiers a appris, au moins, une langue étran- 
gère qu'il parle, en général, imparfaitement. Les deux colonels, 
un major et quelques officiers subalternes, se servent donc 
pour notre conversation de l'intermédiaire du lieutenant Miano, 
qui parle allemand à la perfection. Nous nous entretenons par- 
ticulièrement de choses militaires, et surtout des devoirs de 
l'officier. Mes interlocuteurs accentuent la différence entre les 
conceptions japonaise et européenne. Rien de plus étonnant 
pour eux que la facilité avec laquelle des régiments entiers se 
sont rendus à l'ennemi, pendant la grande guerre. Des mil- 
lions de prisonniers de guerre, des forteresses qui se sont ren- 
dues avec des milliers, voire des dizaines de milliers de com- 
battants, des canons intacts et des casemates remplies de 
munitions, voilà qui leur semble incompréhensible. Ils avouent 
que les redditions de Port-Arthur et, plus récemment, de 
Kiaou-Tcheou, les ont étonnés. Ils me rappellent le cas des 
militaires japonais, faits prisonniers pendant la guerre russo- 
japonaise, et condamnés à l'ignominie à leur retour, conspués 
par leurs voisins, et obligés, par le mépris unanime, de quitter 
la patrie. Ils me racontent celui de cet ofïîcier de marine japo- 
nais, naufragé sur un navire, que l'amiral Togo avait envoyé 



SIBERIE 



435 



pour bloquer l'entrée du port de Port-Arthur, et que les Russes 
avaient torpillé. Le reste de l'équipage avait péri. Lui seul 
fut tiré de l'eau et retenu en captivité pendant la durée de la 
guerre. De retour en son pays, il fut condamné par le tribu- 
nal militaire institué pour juger les officiers et les hommes qui 
s'étaient rendus à l'ennemi. On lui reprocha de ne pas s'être 
suicidé, pour éviter le déshonneur de tomber aux mains de 
l'ennemi. Condamné à mort, puis gracié, mais dégradé et 
chassé du service, il mit fin à ses jours. 

Toujours entourés par nos ordonnances, qui prennent un 
intérêt passionné à nos conversations, nous passons ainsi la 
soirée à échanger questions, récits et discussions où mes amis 
observent toujours un tact parfait et une courtoisie impeccable. 
Ils parlent d'un ton animé avec une grande facilité de parole 
et beaucoup d'esprit, en abandonnant l'attitude froide et mé- 
fiante qui les caractérise souvent et qui n'est que l'effet d'une 
longue éducation à la prudence. Ils sortent rarement des sujets 
militaires, auxquels ils s'intéressent profondément. J'ai beau- 
coup de succès avec le problème suivant : 

« Deux détachements ennemis, de Sooet 5oo hommes res- 
pectivement, se battent. Valeur guerrière égale chez les com- 
battants, armement et équipement identiques. Aucun avantage 
de terrain. II est évident que le second détachement rempor- 
tera la victoire. Combien d'hommes comptera-t-il au moment 
où l'autre, réduit à 20 hommes, se rend ? » 

Un calcul facile donne : 4o4 hommes (sans les décimales). 

A vrai dire, ces jeunes officiers, à quelques exceptions près, 
ne sont pas nourris d'humanités et belles-lettres. Mais je ne 
cesse de constater chez eux ce perpétuel souci de l'honneur, la 
mesure, la sobriété, la pauvreté orgueilleuse, et ce mépris du 
commerçant, qui sont à la base de toutes véritables aristocra- 
ties, fussent-elles d'épée, de robe ou d'intelligence, .\ussi les 
Toit-on se rembarquer pour le Japon comme ils sont venus, 
sans bagages, fiers de leur uniforme insouillé par des contacts 
commerciaux, et représentant, parmi le déchet des mercantis 
européens dont regorge la Sibérie, parmi les milliers d'ofTi- 



436 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

ciers européens qui vivent du désordre, un désintéressement 
noble et élevé. 

Le soir, un officier russe entre dans le wagon. C'est un sotnik, 
envoyé par le général Matséievski, commandant — fictivement 
— • les forces alliées sur le front de l'Amour. Le général 
demande au colonel Oumeda une énumération complète des 
forces russo-japonaises, ainsi qu'une estimation des forces enne- 
mies ; il a l'intention de mettre à la disposition du colonel 
Oumeda deux régiments de cosaques. Notre chef, flatté et 
reconnaissant, éconduit l'émissaire avec les formules usitées 
d'une parfaite politesse. 

8. — Contacts furtifs avec les rouges. 

Entre Bouchoulé et Zilovo, le 20 octobre. 

Le matin, le lieutenant Miano me réveille : 

« L'ennemi tire sur le pont, le colonel va examiner la situa-, 
tion et vous invite à l'accompagner. » 

Le pont de Chorga, composé de bases de ciment et de 
poutres, sur lesquelles reposent des arcs de fer, vient d'être 
incendié cette nuit pour la troisième fois. Les ingénieurs japo- 
nais que nous interrogeons se plaignent de leur travail de 
Danaïdes. 

Comme partout dans ce pays de basses collines et de fleuves 
abondants, où les froids subits et parfois terribles de la fin 
d'octobre rétrécissent et dessèchent les courants et où la fonte 
du printemps les élargit jusqu'à remplir les vallées, un mince 
filet d'eau coule à travers un terrain plat et uni, qui s'étend jus- 
qu'aux proches collines. A droite, quelques rouges, visibles à 
la lorgnette quand ils lèvent la tête, tirent sur les approches 
du pont pour en empêcher la réparation. Une épaisse fumée 
monte des poutres carbonisées, et le pont s'enfonce de plus 
en plus. 

Dès que nous nous en approchons, l'ennemi redouble la 
violence du feu. Les ingénieurs, à l'abri derrière une locomo- 



SIBERIE 



Î37 



tive, nous regardent d'un air ingénu. Ils semblent nous dire : 
<( Evidemment, il est de votre devoir de vous exposer, » Après 
avoir essuyé pendant quelques minutes le feu mal réglé de l'en- 
nemi, le rail sur lequel nous mettons les pieds est subitement 
teint de blanc sur une longueur de 2 mètres par une balle. Les 
rouges semblent avoir trouvé la distance ; il est temps de s'en 
aller. Mais qui donnera le signal de la retraite ? Eux ? Non, c'est 
impossible, ce sont des samouraï, quoique pour la première 
fois au feu. Oumeda m'invite à prendre le pas, mais je suis 
moi-même presque samouraï : ils ne m'y prendront pas. Nous 
restons donc encore quelques minutes, les bras croisés, à 
échanger des remarques sur le nombre apparent des ennemis, 
qui continuent à tirer, maladroitement, par bonheur. Oumeda 
m'invite, d'un large geste du bras, à retourner : 

— Vous êtes notre hôte. 
Je refuse avec indignation : 

— Jamais de la vie, puisque vous êtes plus élevé en grade. 
Nous restons donc encore un instant à causer, mais voilà 

une balle qui disparaît, en sifflant, dans l'herbe du talus à 
côté de nous, et une autre qui ricoche contre l'armature du 
pont. Lentement et comme à regret — non pour ces négli- 
geables balles évidemment — Oumeda se retire, suivi de 
Miano et moi. Plus loin, entre la locomotive et le train 
suivant, un intervalle de cinquante mètres : l'ennemi, deveni 
nerveux, tire à bout de forces. Oumeda s'arrête et, tout droit 
et très nonchalamment, se retourne une dernière fois, pour 
causer. Encore quelques mètres : ouf 1 c'est fini. 

On va déloger l'ennemi, dont la force réside dans la facilité 
de ses déplacements. Tous montés, les rouges attachent leurs 
chevaux dans les forêts derrière la crête où ils vont dresser 
leur embuscade, et — dès que l'adversaire se prépare h 
l'assaut — sautent en selle, pour reparaître à un autre endroit. 

Il faudrait, pour combattre un tel ennemi, des détache- 
ments équipés comme lui, opérant avec la même célérité, 
employant les mêmes ruses, bien guidés par des chefs qui 



438 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

connaissent la région, et prêts à intimider le terrible adver- 
saire par la plus impitoyable application du droit du talion. 

Au lieu de cela, voilà que les deux bataillons du colonel 
Oumeda &e rangent aux deux côtés de la voie, sous les arbres- 
Les sous-officiers inspectent minutieusement fusils et sacs. 
Ensuite les chefs de compagnie haranguent longuement la 
troupe alignée, comme centurions et tribuns à l'époque 
classique. On se prépare évidemment comme pour une bataille 
rangée, contre un ennemi qui, lui aussi, observe les règles 
classiques de tactique, tandis qu'on se trouve en face d'un 
adversaire, dont la force consiste à n'obéir à aucun système, 
à se trouver partout, et à ne résister nulle part. 

Heureusement pour nous, les forêts qui couvrent le pays 
sont-elles effeuillées, et la guérilla devient-elle moins efficace. 
-Quand la troupe est bien inspectée, quand les instructions ont 
été répétées, le détachement s'ébranle. En avant, le vieux 
colonel que j'accompagne, puis le drapeau et sa garde, 
quelques officiers supérieurs, et la troupe. Une section a été 
envoyée à droite, en reconnaissance. Nos soldats se déploient, 
forment un large front d'attaque, capable d'envelopper les 
forces ennemies. Tout cela sent le champ de manœuvre, et 
les trop méticuleuses préparations pour la grande tactique. 
Mais, d'un autre côté, il est agréable d'observer que le chef 
n'appartient pas à ces vieux officiers qui exagèrent la valeur 
de leur expérience militaire, et craignent que leur mort ne 
laisse la troupe sans défense. 

Toujours en tête du détachement, Oumeda monte la colline, 
laissant le drapeau en arrière, sur la pente, afin de ne pas 
Teocposer à une surprise de l'ennemi. A peine arrivés au 
sommet, où un magnifique panorama s'ouvre sur trois vallées, 
nous observons une cinquantaine de cavaliers, fuyant à 
travers une prairie déccmverte. Les fusillades de nos soldats 
éclatent, et un cavalier tombe, qu'on ramassera plus tard, 
mourant. 



SIBERIE 



439 



g. — Cavalcade dans la nuit. — Scènes chez l'habitant. 

Le gros des bandes ennemies s'est retiré à Ziiovo. Nos troupes 
vont regagner ce village, à pied ; les trains nous rejoindront 
plus tard. 

Je chevauche en compagnie d'un officier et de deux soldats, 
en arrière de nos rangs. Les bolcheviks n'ont pas été battus, 
et le silence qui règne à la nuit tombante est rendu mystérieux 
et menaçant par le danger qui semble planer sur nous. A 
notre droite, une rare brou>^saille montant jusqu'à la crête, 
où brillent, comme des paillettes d'or, les dernières feuilles. A 
gauche, au delà de la plaine que les courants printaniers 
ont creusée, une légère hauteur par-dessus laquelle le cou- 
chant rouge verse de larges jets de lumière brisée, dans un 
air très pur. 

Partout les maisons des gardiens du chemin de fer, délais- 
sées, ne contiennent que des meubles brisés et la paille oii les 
rouges ont passé la nuit. 

Nous rejoignons bientôt les desservants des mitrailleuses, 
qu'on a revêtus de costumes russes : manteau de fourrure de 
mouton et hautes papakhas, qui leur seyent bien, et qui les 
font paraître — puisqu'ils marchent très droits et martia- 
lement — plus hauts qu'ils ne sont en réalité. 

Il se joint à notre colonne un praporchtchlk avec dix 
cosaques. Les Japonais, auxquels l'inexplicable conduite de 
certains chefs russes inspire de la méfiance, les tiennent soi- 
gneusement à l'écart. 

Le soleil s'est couché. Dans la masse sombre des grandes 
collines, que couvrait tout à l'heure la même lumière brillante, 
se découvrent maintenant des plans successifs, s'échelonnant 
jusqu'à l'infini. Rien que du bleu, plus .foncé pour chaque 
plan plus éloigné, et se détachant, dans les profondeurs de 
l'horizon, en un pur outremer, contre les lueurs mourantes 
des nuages. 

Nous suivons dans une profonde obscurilé la seule route 
qui ait été tracée dans ces plaines sauvages, et qui est la 



440 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

voie ferrée. Après avoir enlevé les rails sur de grandes dis- 
tances, et détruit les ponts, les rouges ont envoyé les dernières 
locomotives disponibles, à toute vitesse, dans les ravins oi!i 
elles se sont écrasées contre les rochers, et dans le sable, où 
elles ont creusé de profondes ornières. 

Je rejoins finalement le colonel Oumeda avec ses officiers, 
dans une « kazarma » (habitation de travailleurs de chemin 
de fer) à 6 kilomètres de la gare Zilovo. Six officiers japonais 
ont pris place autour du samovar, au milieu d'une de c^s 
scènes de la misère humaine qui se reproduisent avec une 
telle monotonie qu'on finit par s'y habituer. Un vieillard aux 
bras tremblants, une assez jeune femme essayant d'être 
agréable dans ses haillons de couleurs voyantes, et une jeune 
fîUe idiote qui nous observe d'un regard tantôt niais, tantôt 
scrutateur, mais — sans doute sentant le danger dans cette 
réunion de militaires — ne répond aux questions que par gestes 
évasifs. Aucun lien de parenté entre ces trois individus, 
aucune communauté, sinon celle du travail commun dans ce 
coin désert. Les dernières provisions touchent à leur fin. 
Pillés, à tour de rôle, par les « blancs » et les « rouges », ils 
attendent, les bras croisés, la famine qui approche. 

Tandis que nos officiers discutent sur la carte les informa- 
tions qu'ils viennent de recevoir, entre le praporchtchik qui 
avait insisté pour nous accompagner. Un silence se fait à son 
entrée. Quand il s'assied à côté de nous, près de la théière, un 
soldat, ordonnance d'un capitaine, lui propose de sortir. 

Le praporchtchik s'écrie : 

— J'ai le droit de m 'asseoir ici, je suis officier I 

Les officiers japonais suspendent leur conseil de guerre, et 
regardent le Russe. d'un air froid et indifférent. Celui-ci a à 
peine bu une tasse de thé qu'un sous-lieutenant interprète le 
touche au bras : 

— Dès que vous aurez fini, veuillez bien sortir ; nous avons 
à causer. 

Ne comprenant pas ce dont il s'agit, il se laisse emmener 



EN SIBÉRIE ^141 

dehors, puis se voit fermer la porte au nez. On l'entend encore 
quelque temps crier ; 

— J'ai le droit d'entrer, je suis officier I 

Après avoir attendu deux heures dans la « kazarma )>, nous 
poursuivons notre marche, pour arriver à Zilovo à une heure 
dans la nuit. Les rouges ont quitté la gare, il y a une heure 
et demie. 



lo. — Village vidé par la peur. — Politique 

DE conciliation, 

Zilovo, le 21 octobre. 

Quand les rouges sont entrés à Zilovo, les autorités locales, 
chef de gare et chefs de dépôt, et les organisations adminis» 
tratives se sont sauvés, laissant leurs maisons et meubles à 
la charge d'une vieille épouse ou grand'mère. 

Par contre, les pauvres ménages se sont sauvés cette nuit, 
craignant de tomber aux mains des officiers de Semeonof 
qui ne tarderont pas à nous rejoindre. 

Au cours de ma promenade, deux ouvriers m'abordent 
craintivement. Je les rassure et arrête leurs confessions poli- 
tiques, auxquelles je n'attache d'ailleurs aucune foi. L'un 
d'eux demande ; 

— Vous serait-il possible d'intercéder auprès des Japonais 
en faveur d'une quarantaine de camarades qui se sont enfuis, 
par peur des trains blindés de Semeonof ? Ils se cachent, 
partie dans les priiski (mines d'or), qui se trouvent à 6 kilo- 
mètres d'ici, partie plus loin encore, dans la taïga, où ils 
ont allumé des grands feux pour se réchauffer, eux, leurs 
femmes et bébés. Ce sont des neutres dans la guerre civile. 
Les Japonais, qui sont des alliés des Semeonoftsy, protége- 
raient-ils nos camarades, s'ils revenaient? 

Je les conduis chez le colonel Oumeda, qui immédiatement 
ordonne au président de la Zemskaia Ouprava de promulguer 
la i)roclamation suivante : 



442 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

(( Le Commandement japonais annonce à tous ceux que 
la présente concerne, que les habitants du secteur d'Alexeievs- 
kaia doivent retourner de la taïga et des montagnes dans leurs 
foyers et reprendre leur travail. 

Zilowo, le 21 octobre. 

« (Signé) Sédiakine, 

« Président de la Zemskaia Ouprava. » 

Les deux ouvriers partent immédiatement annoncer aux 
fuyards la bonne nouvelle. Dès ce soir, ils ramènent quelques 
camarades ; les autres reviennent dans la nuit. 

Après les « revendications sociales » des bolcheviks, et les 
stupides représailles des Semeonoftsy, voilà un nouveau son 
de cloche, qui fait rentrer au cœur du citoyen la confiance 
dans l'avenir. Oumeda annonce au président Sédiakine la 
nouvelle politique qui sera suivie dans les régions que 
libérera l'effort japonais. A partir d'aujourd'hui, chaque 
citoyen neutre recevra protection et aide des armes japonaises 
contre, soit les rouges, soit les blancs. Et les combattants qui 
viendront livrer leurs armes, et se soumettront aux autorités 
japonaises, seront amnistiés" et protégés comme les autres. 

Pour faire comprendre la signification de cette nouvelle 
politique de conciliation, je mettrai en présence les deux 
forces qui se combattent, et entre lesquelles toute la populace,, 
indifférente aux régimes politiques et désireuse d'une paix 
économique à tout prix, mène une vie paralysée par la peur. 

II. — Une confédération d'insurgés. 

Le front, où les troupes d'Oumeda se battent, fait partie du 
« front mondial de la guerre contre le capitalisme ». Il est inti- 
tulé : le 3® rayon du front de l'Est. Grâce à l'excellente police 
de Koltchak, on ne trouve à l'Est d'Irkoutsk aucun commissaire 
bolcheviste de marque, capable d'organiser une armée rouge. La 
haine contre Semeonof, qui n'est pour une grande partie que 



SIBERIE 



443 



la haine contre l'autorité du moment, a réuni des combattants, 
animés de sentiments et poussés par des motifs entièrement 
différents. 

Des groupes de cosaques, peut-être réveillés par le désir 
de rétablir l'ancienne quasi-indépendance des stanitsas, mais 
surtout révoltés contre les officiers de l'ataman Semeonof, 
forment le noyau de la résistance populaire. Appartenant 
principalement aux stanitzas lomofski, Kourlitchenski et 
Oundienski, et ayant pris part à la grande guerre, ils tra- 
vaillent sous leurs officiers, dont le chef est le lieutenant 
Chvetsof. Ils avertissent partout la populace qu'ils sont venus 
(( libérer », de ne pas les confondre avec les bolcheviks dont 
ils répudient les doctrines, mais dont ils acceptent momen- 
tanément la coopération. Ils semblent commettre plus d'atro- 
cités que les gardes rouges, prétendant avoir à venger d'impar- 
donnables insultes. 

Une deuxième catégorie est mue par de vagues principes 
révolutionnaires, et composée de pauvres, conduits par des 
chefs énergiques formant l'âme de la bande. Aucun essai 
de travail constructif. Ils en sont encore au « Nimm-und- 
Essrecht » des premières époques de Marat et Lénine. La 
bourgeoisie qu'il est méritoire de piller, ce sont ceux qui ont 
accumulé des provisions pour l'hiver, le mauvais temps, la 
vieillesse. Mais les bourgeois étant tous chassés ou appauvris, 
ces gardes rouges, ne pouvant continuer leur vie oisive qu'en 
réquisitionnant, étendent les limites financières et sociales de 
cette classe, et prennent aux cosaques, aux paysans, aux 
ouvriers aisés, et finalement aux pauvres mêmes 

Leur religion, c'est de ne pas se raser, de se moucher des 
doigts. A un pauvre commis de la boutique coopérative de 
Zilovo, qui tire de sa poche un mouchoir blanc, un ini|)ortant 
garde rouge fait remarquer d'une voix pleine de menaces : 

— Je crois, mon petit, que tu es simplement un bour- 
geois I 

On voit donc, pendant chaque interrègne rouge, les per- 
sonnes un peu cultivées cracher bruyamment par terre, se 



444 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

frapper des mains sur les cuisses, crier, parler insolemment. 

Les chefs sont deux forçats, Parfionof et Namakonof. Le 
premier, de haute taille, robuste, énergique, brave, en somme 
une terrible brute, a constamment la bouche remplie de 
phrases sonores qu'il ne semble pas comprendre. Namakonof, 
ancien détenu pour abus de conflance, se nomme anarchiste, 
a des mœurs plus douces, et s'oppose aux atrocités. Ces deux 
presqu'analphabètes ne sauraient se débrouiller sans le secours 
intelligent des trois frères Abram, Salomon et Khaïm Lichman. 
Ces derniers, on ne les voit jamais aux combats. Ils n'apportent 
pas non plus dans les réunions la farouche énergie de 
Boanerges, et cet amour du prosélytisme qui caractérise 
Parfionof. Ils prêtent à un mouvement qui les aurait, à la 
moindre résistance, engloutis, leur bonne volonté, leur 
intelligence et leur habitude des affaires, et, en supportant 
difficilement les duretés de la vie errante, sauvent et 
augmentent leur fortune. 

Le troisième groupe est composé de brigands : i5o Khoun- 
gouzes que le Russe Abram Boika, on ne sait avec quel argent, 
est allé recruter dans les collines de Mandchourie chinoise. 
Ils sont bien habillés et armés. Le chef, de forte stature, se 
promène en un long manteau rouge flamboyant à large cein- 
ture d'argent. Poursuit-il un but politique ou se sent-il attiré, 
comme ses brigands, par la perspective du butin ? 

Ces trois groupes d'insurgés représentent en face de la 
féodalité — déjà! — impuissante des Semeonoftsy les trois 
tendances des époques primitives, dans lesquelles la malheu- 
reuse nation a glissé des griffes de l'Aigle mourant : l'indé- 
pendance des petites communes, l'anarchique bellam omnium 
contra omnes, et l'éternelle invasion de l'étranger. 

12. — Un service funèbre mixte orthodoxe-révolutionnaire. 

La troupe de Parfionof était composée de 4o hommes quand 
elle entra à Zilovo, le lo septembre, et s'accrut rapidement 
à une centaine. Deux jours plus tard, il y eut rencontre avec 



SIBERIE 



445 



les Japonais près du fameux pont de Chorga. Parfionof y 
perdit 6 lues et 2 blessés qui expirèrent bientôt à l'hôpital de 
Zilovo. Le i5, eut lieu l'enterrement qui donna lieu à des 
scènes grotesques. 

Même pour les bolcheviks, nouveaux athées et enragés 
mangeurs de prêtres, le Christianisme impose ses bienfaits 
spirituels pour les trois événements fondamentaux de la vie : 
la naissance, le mariage, la mort. On vit en jurant et en 
se débattant comme des diables, mais on se refuse à mourir 
comme des chiens. 

Le cortège funèbre se forma à l'hôpital. Les cercueils, 
drapés de rouge, furent promenés dans une procession consi- 
dérable, à laquelle aucun habitant n'osa manquer. Un 
nombre immense de drapeaux rouges flotta au vent. Quatre 
hommes robustes portèrent un énorme étendard écarlate, où 
on pouvait lire en caractères blancs : « Souvenir éternel aux 
lutteurs pour la Liberté. » 

Sous cette toiture d'un rouge flamboyant, se promenait le 
prêtre nationalisé sur ordre de Parfionof, couvert de ses 
vêtements sacerdotaux, que les rouges — après de longues 
discussions — lui avaient permis de conserver. 

Ce prêtre, secondé par son diacre, basse réputée dans 
toute la région, entonna les litanies des morts. Ils 
avaient à peine commencé, que la bande rouge, sous la 
présidence des forçats Parfionof et Namakonof, et des com- 
missaires Salomon, Khaïm et Âbraam Lichman, se mit à 
hurler la Marseillaise, puis V Internationale, ensuite la 
Marseillaise, et ainsi de suite. Le diacre, fameux pour le 
volume de sa voix, essaya de sauver sa réputation, mais sa 
voix et celle du prêtre se perdirent dans le chœur tumultueux 
des terribles bandits. On n'entendait les mélodies majestueuses 
du plain-chant que pendant les pauses entre les chants révo- 
lutionnaires. 

Tout le monde n'en entra pas moins à l'église, où on fit. 
comme de coutume, le tour de la nef. Faux-m.onnaycurs, 
assassins, nouveaux incrédules, suivirent le prêtre, un cierge 



446 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

à la main, tout comme jadis quand ils priaient, enfants 
innocents, d'un air grave et sérieux, devant le cercueil d'un 
parent, dont ils ne pouvaient encore réaliser la mort. Puis on 
recommença à chanter, le prêtre et le diacre leurs litanies, 
les rouges la Marseillaise et l'Internationale. Les panny- 
khides C) s'achevèrent dans cet horrible et grotesque ouragan 
de voix. 

Puis, le cortège se reforma, et gagna lentement, mais non 
solennellement, le cimetière. Le prêtre ouvrit la série des 
discours par une prédication adaptée aux tragiques circons- 
tances du moment. Il rappela à ces brigands la fragilité de la 
vie humaine, les charmes et même les avantages de la vertu. 
Il toucha d'un doigt prudent et délicat à leurs crimes sans 
nombre, crimes joyeusement commis, pour lesquels il osa 
à peine exiger le repentir. Il les honora du nom de guerriers, 
il loua la force de leurs bras, mais les invita prudemment à 
prendre du repos. 

— Échangez, leur cria-t-il, le glaive contre la charrue! 
Reprenez les utiles travaux des champs, plantez des oliviers 
et des lauriers dans vos jardins, faites la paix avec Dieu et 
avec vos ennemis! 

Mais les terribles yeux de Parfionof et les regards moqueurs 
des frères Lichman furent sans cesse fixés sur lui. On l'inter- 
rompit par de furieux grognements. L'orateur essaya de 
continuer, mais ses jambes fléchirent, et il cessa brusquement 
sa prédication avant l'exorde. La voix de Parfionof tonna : 

— Tout ce que vous avez dit là est stupide et inepte. Nous 
continuerons la guerre contre les « gros capitalistes », nous 
détruirons les « palais », nous pendrons les « rois », nous 
fusillerons les a bourgeois », etc., etc. 

i3. — Petits seigneurs préféodaux et trains blindés. 

En Sibérie règne ce désordre spécifique qui caractérise les 
époques de transition. L'ancien régime ne s'est conservé que 



(}) Service funèbre. 



EN SIBÉRIE 447 

dans les mœurs. Tous les yeux cherchent à retrouver dans la 
société actuelle le squelette de l'ordre ancien : il y a un gou- 
vernement central, ayant des délégués dans les provinces et 
régions, des troupes en garnison partout, et consultant des 
<;orporations représentatives de la populace. Mais toute cette 
organisation n'est qu'apparence et simulacre. 

En réalité, il n'y a que l'anarchie qu'engendre l'emploi 
arbitraire de la force. Le gouvernement central, auquel les 
gouverneurs régionaux s'opposent, n'a qu'un pouvoir local. 
Les officiers, tout en répétant les gestes et usages de l'ancienne 
•discipline, font exactement ce qu'ils veulent. Les zemstvos 
sont rarement écoutés. Le règne brutal du sabre se prolonge 
outre mesure. Toute une nouvelle classe d'officiers s'est 
formée, dont l'initiation au noble métier militaire s'est faite 
■dans la guérilla et les répressions sanglantes, si douloureuses 
à chaque homme d'honneur. 

Même les officiers d'ancien régime, que le hasard de la révo- 
lution a jetés dans cette fournaise, ne sont unis par aucun lien 
à ce^ populations sibériennes. Ils sont étrangers au pays, où 
ils réintroduisent des conceptions politiques périmées. Ils ont 
pris comme émules, non les grands colonisateurs, les Moura- 
vief, les Prevalski, les Semeonof-Tian-Chanski, ces purs repré- 
sentants du génie russe, mais les conquistadores, sans motifs 
politiques, fondant des règnes brutaux et passagers. 

Ce règne du sabre revêt sa forme la plus dangereuse dans 
l'organisation des trains blindés, vraies forteresses roulantes, 
dont les châtelains exercent tous droits seigneuriaux de haute 
«t basse justice, et surtout celui de prélever des impôts. 

Pour baptiser ces terribles instruments, on a choisi les mots 
qui composent le poème d'un adorateur de Semeonof : 

Ataman Semeonof, 
Grozny Miestitel, 
Bezpochtchadny Pobicditct, 
Spravcdlivy Ousmiritel ('), Etc. 



(') Ataman Semeonof, 
Cruel vengeur. 
Impitoyable vainqueur, 
Juste pacificateur. Etc. 



448 LA GUERRE RTJSSO-SIBÉRIENNE 

Le jeune colonel Stepanof, compagnon d'armes de l'alaman 
dès ses débuts sibériens, commandait la « division de trains 
blindés » et en fit un instrument de vengeance. Mais il exagéra. 
Que l'on fît des exemples parmi les combattants bolcheviks, 
pris, les armes en mains, ou parmi les commissaires ou insti- 
gateurs, rien de plus naturel, si l'on juge que la générosité 
serait mal comprise de l'adversaire. Il se trouve dans les hor- 
ribles représailles des guerres civiles un élément de justice que 
l'âme populaire comprend et approuve. Mais il faut que l'ap- 
plication de ce jus talionis soit dictée par le justicier, qu'elle 
se règle en quelque sorte sur l'opinion publique, et que ses 
excès se fassent — plus ou moins sincèrement — motiver par 
le souci du bien public. Il aurait fallu que les exécutions fussent 
faites avec éclat, mais avec mesure et prudence, et qu'elles res- 
tassent des exceptions. C'est le contraire qui eut lieu. 

Le siège de l'état-major des trains blindés, la gare Adria- 
nofka, a été pendant plus d'un an la scène de massacres aussi 
atroces qu'inutiles. Je me contenterai de citer, en fait 
d'exemple, le témoignage d'un officier russe, le poroutchik 
N..., appartenant au groupe d'Adrianofka : 

1^ En juillet 191 9, arriva de la direction de Verkhnié-Oudinsk 
un échelon de 348 personnes civiles, parmi lesquelles plusieurs 
femmes et des enfants de i5 à 16 ans, tous arrêtés pour des 
raisons vagues, envoyés à Tchita, où l'on ne savait qu'en faire, 
et puis à Adrianofka, où on n'était jamais embarrassé de trou- 
ver des remèdes prompts et efficaces. Le colonel Stepanof, qui 
— dit mon interlocuteur — ne disposait pas d'assez de vivres 

- pour nourrir la nombreuse compagnie, prit place, avec le 
colonel Popof et les cosaques de la garnison de Makovéieva, 
dans le train blindé « Semeonovets » et conduisit l'échelon 
vers le champ d'exécution, le « Tarskaia Padj », situé à 3 kilo- 
mètres de la gare. Les malheureux, poussés des wagons par les 
cosaques, se mirent à courir pour sauver leur vie, mais furent 
fauchés par des mitrailleuses. Après une demi-heure, train 
blindé et échelon retournèrent à Adrianofka, pour laisser 
passer l'express venu d'Omsk, puis se rendirent à nouveau au 



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lian'^porl japonais sur la Cli 





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Drapeau du /l' ri'';.'iiiiriit japonais 



EN SIBERIE 



449 



Tarskaia Padj pour achevor la terrible besofriH'. Le même soir, 
les cosaques vendirent ijiil)li(iuenient les vêlements ensanglantés 
des victimes. 

Ces horreurs maladroites furent commises par une petite 
minorité et soulevaient de sévères critiques de la part des offi- 
ciers plus modérés et clairvoyants. Malheureusement, les colo- 
nels Stepanof et Popof, Frciberg et Aparovitch, les capitaines 
Sidorof et Skriabine, le lieutenant Merof et tutti quanti, avaient 
été investis par l'ataman de pouvoirs illimités. Les docteurs 
Zimine et Tichinof, et un lieutenant Mantchourof, (pii avaient 
osé élever la voix contre les exécutions d'Adrianofka, ont été 
fusillés sur ordre de Stepanof, pour bolchevisme naturellement. 

Ce furent des monstres. Le sous-capitaine Skriabine avait, 
entre autres, fait insérer dans une revue destinée aux équipages 
des trains blindés un article didactique, enseignant aux officiers 
moins expérimentés comment il fallait s'y prendre pour attirer 
des femmes honnêtes dans leurs trains et pour en abuser ensuite. 
J'ai eu l'article sous les yeux ; il était signé : « Pielka Orlini 
Glaz », le pseudonyme de Skriabine. Je possède aussi des témoi- 
gnages prouvant que Skriabine, — d'ailleurs issu d'une famille 
honorable et admiré des dames pour ses bonnes manières — et 
ses amis ont usé de ces procédés envers les femmes, sœurs et 
fiancées de leurs camarade^. II m'a d'abord été difficile de com- 
prendre pourquoi ces jeunes brutes les avaient baptisés « mé- 
thode italienne ». Je me rappelai ensuite certain passage, dans 
les Mémoires de Casanova, probablement l'unique genre de lit- 
térature que ces barbares prisaient. 

J'ajoute, entre parenthèses, qu'on peut reprocher aux offi- 
ciers de Kalmykof des crimes tout aussi légèrement conuuis. En 
novembre 1918, ils exécutèrent un docteur suédois, représen- 
tant à Khabarovsk de la Croix-Rouge suédoise, dont je ne i)uis 
retrouver le nom, A part quelques griefs tout à fait ridicules 
contre ce savant qui avait charge d'àme des pri.st)uniers de 
guerre dans la province maritime, on l'iurulpail d'un crime 
odieux : d'avoir voulu répandre le typhus |.;iruii l;i population. 
En décembre 1018, lors de mon passage à Vladivostok, on me 

2«J 



450 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

montra les pièces à conviction : ce furent des tubes renfermant- 
du sérum contre la fièvre typhoïde ! 

i4. — Politique de violences des Semeonoftsy. 
Enquête a Zilovo. — Assassinat de neutres. 

Zilovo, le 22 octobre 1919. 

Les équipages des trains blindés obtiennent par réquisition 
les vivres que Tchita ne leur procure pas. Les officiers, qui ne 
subissent aucun contrôle, ne sauraient toujours échapper à Ja 
tentation de s'enrichir aux dépens du pays. Mon ami Sédiakine, 
président de la Zemskaia Ouprava régionale, ancien officier, 
antibolchevik si quis alius, me montre aujourd'hui la dépêche 
suivante qu'il va envoyer à l'ataman : 

« Confirmant la dépêche des réfugiés (N.B. des bourgeois 
qai s'étaient enfuis à l'approche des rouges!), je vous prie de 
donner un ordre urgent aux troupes de rendre la farine, les 
vêtements et tous autres articles. Les troupes ne recon- 
naissent aucune autorité locale. Depuis presque un mois, elles 
mangent sur le compte des villageois, sans jamais payer. De 
pareils actes causent de nouveaux mécontentements parmi les 
habitants. Je prie d'ordonner une enquête avec le concours 
des représentants du gouvernement. 

« Le Président d» la Zemskaia Ouprava : 
(Signé) Sédiakine C). » 

Pour bien comprendre à quel degré les énergumènes des 
trains blindés font du mal à leur cause, il suffit de rappeler un 
fait qui caractérise toutes les guerres civiles : entre deux petites 
minorités qui mènent la lutte, une énorme majorité, naturel- 
lement neutre, tout en espérant le retour de l'ordre, se soumet 
au vainqueur du moment. Chez cette majorité se trouvent tous 
les éléments qui assureront à la patrie de demain la reprise du 
travail interrompu et la continuité de la vie morale. La sagesse 



C-) Il est inutile d'ajouter que l'enquête, menée sur ordre de l'ata- 
man, par un jeune colonel, ami des officiers inculpés, n'a abouti à 
rien. 



EN SIBERIE 



451 



îa plus élémentaire dicte le devoir de les écarter de l'advcr- 
•saire et de se les gagner C). Les officiers de Semeonof, 
au contraire, ont pris l'habitude de punir les habitants des 
villages que les rouges ont occupés, pour « connivence » avec 
l'ennemi. Voici un exemple ; 

Le lo septembre 1919, après la fuite de la garnison 
(( blanche », une quarantaine de rouges entrèrent au village 
Zilovo. Ils le quittèrent huit jours plus tard, devant la menace 
japonaise. Une centaine d'habitants pauvres les suivirent ; les 
autres, contents de les voir partir, s'apprêtèrent à acclamer les 
vainqueurs. Les troupes japonaises entrèrent le 18 septembre ; 
le train blindé blindé « Miestitel », conduit par les colonels 
-Stepanof et Popof et le capitaine Skriabine, le lendemain. 
Une députation, venue pour leur offrir le pain et le sel, fut 
arrêtée et fusillée quelques jours plus tard, en compagnie 
d'une douzaine d'autres habitants. Une enquête chez les auto- 
rités russes et japonaises m'a appris qu'on se trouve ici en face 
d'assassinats barbares, et ce qui est pire, iniitilcs et stiipidcs C). 



(^) Une convention tacite entre troupes de Koltchak et troupes 
soviétiques, d'ailleurs confirmée par des instructions de l'amiral, a 
assuré aux fonctionnaires de chemins de fer — principalement aux 
mécaniciens, — aux ouvriers des services communaux, etc.. la liberté 
de servir les maîtres du lieu, sans être plus tard inquiétés par les 
successeurs au pouvoir. 

(^) Voici quelques noms et détails : 

Kovalof, réputé riche, propriétaire du bain public de la commune, 
ennemi des bolcheviks, a été tué pour avoir déposé au commissariat 
rouge son fusil, qu'il semble avoir caché quand les pardes blanrlies 
étaient venues. Ce fusil était un Berdan, dont on avait scié la moitié 
du canon, et qui ne servait qu'à tuer des lapins. Kovalof laisse une 
femme et huit enfants. 

Podapregori, mécanicien, 26 ans de services au chemin de fer, 
<( bezpartieni », homme rangé et flegmatique, a été fusillé pour être 
parti le 10 septembre, avec sa locomotive, vers la gare d'Ourioum, 
et pour en avoir ramené les /|0 rouges sous les forçats Parfionof et 
Namakonof. Des témoins me déclarent avoir vu à ses côtés, sur l<i 
locomotive, trois rouges armés de fusils. Il laisse une femme et trois 
«nfants. 

Alexandrof, petit clerc à la gare, fusillé pour avoir proféré, il y a 
xm an, en août 1918, sous la domination tchèque, dos menaces à 
l'adresse des «bourgeois». 

Andreef, aiguilleur, ivrogne notoire, fusillé pour avoir altaclié son 
petit pavillon rouge pour signaux au-dessus de sa porte, (]uand les 
4o rouges sont entrés îi Zilovo. 



452 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

En outre, quelques Semeonoftsy commettent dans leurs for- 
teresses ambulantes toutes sortes d'horreurs avec de jeunes 
femmes. On va les arrêter dans la soirée, sous un prétexte 
quelconque. 

« Tu t'es promenée avec un commissaire! » 

« Tu leur as épingle une cocarde rouge sur le veston! » 

« Tu as réparé leurs costumes! » 

« Tu as couché avec eux! », etc., etc. 

Ces femmes se gênent généralement de confesser ce qui s'est' 
passé avec elles (j'en ai deux fois fait l'expérience), et cette j 
pudeur est un atout dans le jeu des gardes blanches. A une J 
jeune fille de Nertcliinsk, le sous-capitaine Skriabine a dit : j 

(( Si tu dis un seul mot de ce qui s'est passé, nous te retrou- 1 
verons même sous la pierre tombale (pod kamniem). » j 

1 

i5. — Un témoignage de viols collectifs. l 

Le document qu'on va lire a été rédigé et signé en ma- | 
présence par la femme Dovgal, que Sédiakine connaît depuis. | 
longtemps. Je cite ce terrible témoignage sans y rien changer : 

« La première soussignée, Domna Alexeievna Dovgal, a dé- 
claré en présence des deux autres soussignés, Vasil Mikhaelo- 



Taranenko, petit bourgeois, « bezpartieni », fusillé pour avoir acheté 
deux fusils de chasse au commissaire Lichman, qui les avait confis- 
qués dans une autre commune. 

Sapojnikof, commerçant israélite, beau-frère des Lichman, fusillé 
pour avoir gardé les marchandises que les commissaires Lichman- 
avaient (( réquisitionnées ». 

Tchougaï, 17 ans, ouvrier mécanicien, fusillé pour s'être promené 
avec un fusil pendant le séjour des rouges. Etc., etc.. 

On prétend, au village, que les équipages des trains blindés ne se 
contentent pas de fusiller leurs victimes, mais les hachent en pièces.- 
J'ai fait des efforts pour faire déterrer les cadavres, ramassés et enter- 
rés au cimetière, mais personne n'ose se compromettre avec moi. 
On attend l'arrivée des Semeonoftsy, après que les Japonais auront 
purgé la contrée de rouges. 

En sortant de Zilovo, pour fusiller 16 prisonniers dans une 
forêt, les Semeonoftsy rencontrèrent sur la voie ferrée 12 ouvriers 
chinois travaillant pour la Compagnie du chemin de fer. Sachant 
qu'il y avait des Chinois (ou plutôt des Khoungouzes) parmi les 
rouges, et voulant — à la mode persane — faire un exemple salutaire^ 
ils prirent ces personnes inoffensives et les fusillèrent du même coup. 



EN SIBÉHIE 453 

■•vitch Sédiakine, ancien officier de l'armée russe et président de 
la Zemskaia Ouprava de Zilovo, et le capitaine Ludovic Herma- 
novitch Grondijs, ce qui suit : 

{( Mon mari a été arrêté par la milice locale de Zilovo, le 
28 octobre 1918, et a été condamné à onze mois de prison, 
pour avoir été mobilisé dans une bande rouge, qu'il a accom- 
pagnée sans porter des armes. J'ai six enfants, dont l'un est 
sorti du gymnase. Après l'arrestation de mon mari, ma vie a 
été pénible, et il a été notamment difficile d'assurer à deux de 
mes enfants la continuation de leurs études au gymnase. 

« Le 19 septembre 1919, une vingtaine de bolcheviks, sous 
le dangereux chef Parfionof, sont entrés à Zilovo, et tous les 
villageois sont sortis pour leur offrir du pain. Les bolcheviks 
m'ont apporté du matériel pour vêtements et m'ont ordonné 
d'en faire des costumes. J'ai obéi, comme d'ailleurs toutes les 
femmes désignées pour cette corvée. 

« Le 18 septembre, sont entrées l'avant-garde des cosaques 
et les troupes japonaises et, le jour suivant, le train blindé 
« Miéstitel », pour faire quelques arrestations. Les noms de 
teus ceux qui avaient travaillé pour les bolcheviks avaient été 
communiqués aux officiers de Semeonof. 

« Dans l'après-midi du 19, ma fille, âgée de 19 ans, a été 
arrêtée, en compagnie de deux autres jeunes filles. Une de 
oelles-ci, M"^ Sédiakine, fille du deuxième soussigné, a été 
presque immédiatement relâchée sur la prière de sa mère. Au 
sujet des deux autres, une, violente discussion s'est élevée entre 
deux officiers, dont l'un voulait les retenir au wagon, mais on 
finit par les envoyer chez elles avec ordre de revenir le matin 
suivant vers 8 heures. Mais déjà le même soir, à 11 heures, 
deux soldats entrèrent chez nous, pour conduire ma fille au 
train. Heureusement, le hasard a voulu que l'un d'eux, Solda- 
tenko, ait été un camarade de mon fils au gymnase et con- 
naissait ma fille. Il avait honte d'exécuter ses ordres et .sortit 
de chez nous, pour aller arrêter quelque autre jeune fille. 

(( Le misérable prétexte dont se scrvaicul les S(>rnc()iiofts\ 
ipour arrêter ces jeunes filles éhiil (|M'i'lles ^e setaienl |Moiuenees 



454 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

avec des rouges, ce qui, par exemple, et pour ma fille, et 
pour celle du deuxième soussigné, est notoirement faux. 

« Le 20 septembre, à lo heures du matin, deux soldats- 
sont venus pour m'arrêter, prétendant que j'avais volé chez le 
docteur Maximof les étoffes que les bolcheviks m'avaient appor- 
tées pour en faire des costumes. Je m'évanouis en route, et 
continuai ensuite mon chemin en m'appuyant sur les bras des- 
soldats. Là je reçus des traitements du feldscher Tribus, dans^ 
le coupé du provodnik d'un wagon de 3® classe. Dès que mon- 
état se fut quelque peu amélioré, on me poussa dans un appar- 
tement du même wagon, où je trouvai trois autres femmes : 
Maroussia ..., âgée de 25 ans, et deux petites, la servante du 
docteur Maximof, âgée de i4 ans, et la servante du buffet de 
la gare, i5 ou i6 ans. 

« Bientôt un jeune officier entra, type ordinaire, petit,- 
blond, la face et toute la tête rasées. Il nous examina, fît la 
grimace en m'apercevant, et sortit. Immédiatement après, un. 
soldat est venu pour chercher la plus âgée des jeunes filles, et 

l'a emmenée après avoir ordonné à Maroussia d'attendre 

au cabinet où Tribus m'avait traitée. 

« Une demi-heure se passa à peu près, et j'entendis les- 
conversations suivantes entre les soldats : 

« — Le capitaine me l'a aussi permis. 

« — Avec laquelle? 

« — Avec celle-ci (montrant le cabinet de Tribus). 

« On chuchota pxisemble, puis le premier remarqua : 

« — Et ces catins, après les avoir bien ...... je les fusilleras 

toutes moi-même. 

« Un autre survint. 

« — Je le ferai aussi. 

« Un quatrième interrompit : 

« — Pas du tout, tu ne le feras pas, tu es malade. 

« Discussion véhémente. Finalement on le rassure : 

« — Bon, tu iras aussi, mais après tous les autres. 

« La fille revint, toute pâle et pleurant. L'officier la suivi!" 
et s'enferma au cabinet de Tribus avec la jeune femme qui y 



EN SIBERIE 



455 



avait attendu. Il y resta à peu près un quart d'heure et s'éloi- 
gna ensuite. Dès qu'il fut parti, les soldats devinrent bruyants 
et joyeux. Tribus me poussa dans le second appartement du 
wagon et ferma la porte entre les deux appartements. A peu 
près une dizaine de soldats se trouvaient chez les jeunes 
femmes. D'autres commençaient à affluer de tous côtés. Ils 
voulaient immédiatement entrer, mais furent repoussés par 
ceux qui s'y trouvaient devant eux. 

« J'entendis alors les cris d'une des jeunes filles, proba- 
blement de la plus petite : 

« — Va-t'en, ne me touche pas! 

« Et ensuite de violents sanglots et gémissements. Des jure- 
ments horribles répondirent, des cris : « Tais-toi! » et puis les 
plus sales expressions du célèbre vocabulaire du soldat russe. 
Enfin la fille se tut, et depuis je n'entendis plus une seule des 
femmes. 

« Bientôt un soldat sortit du premier appartement, l'air 
satisfait, et cria à ceux qui occupaient le second appartement 
(oii je me trouvais) : « Vous pouvez tous entrer, si vous n'avez 

pas de maladie sur votre » Et, un par un, tous entrèrent, 

criant aux premiers de se hâter. Quand, une fois, la porte 
s'ouvrit tout entière, je vis qu'on avait, dans l'appartement 
où ces ignobles choses se passaient, entouré d'un rideau la 
partie oij se tenaient les jeunes femmes. Un soldat vint du 
dehors et demanda : 

« — Qu'est-ce qui se passe donc ici? 

« On le regarda en riant. 

« — Ah, je vois, on a arrangé un petit lupanar. 

« — Voilà, mais on ne demande pas de nom. 
,« Vint le jeune soldat Soldatenko, qui prit sa place dans la 
file des soldats. Je lui demandai : 

« — Puis-je te parler un instant? 

« — Certainement. 

« Et il m'emmena un peu plus loin. 

« — Voici, mon enfant, je vois ce qui se passe. Tuo-moi. je 
ne veux pas qu'on fasse la môme chose avec moi. 



456 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

« — Tu as donc bien peur? 

« — Oui, mon garçon, tue-moi I 

« — Sois tranquille, tiotia, on ne te fera rien du tout C). 

« Puis il me mena m'asseoir un peu plus loin, d'où je ne 
pouvais plus rien voir de ce qui se passait à côté. 

« Trois soldats faisaient leur toilette dans l'appartement où 
j'étais assise. Un se rasait. Un autre s'approcha : 

« — Hâte-toi donc, et va aussi, toi! 

« Le premier répondit : 

(( — Je n'ai aucune envie. Si c'était le soir, si j'avais près 
de moi une gentille fdle, seule avec moi, ah, ce serait tout 
autre chose. 

« Mais tout à coup, jetant son rasoir, il court vers la porte, 
et crie à ceux qui sont à côté, occupés : 

(( — Hâtez-vous, j'ai tout juste une forte envie! 

« Mais cela dura quelque temps, et après avoir crié et voci- 
féré, il s'éloigna subitement, maugréant comme tous les 
diables. 

(( — Voilà, diable, ce que ces salauds ont fait. Hs ont tra- 
vaillé si lentement, que mon envie a passé. 

« La plupart des jeunes garçons ont aussi eu leur tour, à 
l'exception d'un enfant qui refusa, quand on l'engagea à faire 
comme les autres : 

« — Je ne suis pas du tout venu pour cela, mais pour tout 
autre chose. Et comment pourrais-je, après cela, regarder dans 
les yeux de ma mère.»* 

« A peu près une quarantaine de soldats ont passé par !e 
wagon, dont moins d'une dizaine ont refusé de participer aux 
brutalités. Parmi ceux qui attendaient, l'un derrière l'autre, 
l'un dit tout haut et avec l'approbation des autres : 

« — Si nous restons ici encore quelques jours, toutes les 
femmes, sœurs et filles des rouges y passeront. 

« Ceux qui sortaient de la pièce voisine avaient encore leurs 
pantalons ouverts, montrant leurs nudités et arrangeant leurs 



(}) La femme Dovgal a 45 ans. 



SIBERIE 



457 



vêtements en ma présence, tout lentement, soit par négligence, 
soit parce que le temps leur avait manqué, soit par insolence. 

(( Après que ces scènes eurent duré à peu près trois heures. 
Je même officier qui avait commencé ce jeu revint en riant : 

« — Alors, c'a bien marché? 

(( Les soldats se vantèrent : 

(( — Moi, j'ai 

« Un autre : 

« — Ce n'est rien, moi je 

« Et ainsi de suite. Les farces ne cessent pas. Officier et 
soldats en rient à gorge déployée. Ensuite l'officier commande : 

(( — C'est bieni Et maintenant, faites ici un peu d'ordre, et 
iavez vos mains! 

« Ensuite vint bientôt l'ordre : 

« — Artilleurs à la plate-forme! 

« Et le monde se dispersa. 

(( Le train blindé se mit en mouvement dans la direction 
d'Ourioum et s'arrêta 5 ou 6 verstes plus loin, en face des 
mines d'or. On tira quatorze coups d'obus vers ces mines. 
Aucune réponse à ce feu, et on rentra à Zilovo. 

(( On me mit dans le v^^agon destiné aux arrestations, mais ou 
me délivra après dix minutes. J'étais libre. Dès que je fus 
rentrée parmi les miens, une violente maladie se déclara, 
accompagnée d'une complète paralysie du bras gauche, d'une 
paralysie partielle de l'épaule droite et de la langue. Je n'en 
suis pas encore complètement guérie à ce moment. 

(( Le Vengeur partit le même jour de Zilovo, et revint 
deux jours après. Dans la matinée du 22 ou 28 septembre, 
deux officiers de son équipage vinrent de bonne heure prendre 
le thé chez moi. Ils parlaient librement sur divers sujets, exa- 
minaient ma bibliothèque qui est assez bien fournie, etc. Dans 
l'après-midi du même jour, l'un d'eux revint, mais celte fois 
pour m'arrôter. Je me trouvais au lit, paralysée et n'aiirais pu 
me lever. L'officier posa deux soldats, baïonnette au canon, 
près de mon chevet, pour le cas où mon état s'améliorerait. 
Le D*" Maximof, qui croyait encore i\ ma culpabilité, refusa 



458 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

d'abord de venir, et ne vint que très tard dans la soirée. Aprè& 
m'avoir comblée de cris et de reproches, auxquels il me fui 
presque impossible de répondre, il me délivra un certificat, de- 
vant lequel les soldats, à contre-cœur, se retirèrent. On m'a 
depuis laissée en liberté, mais je crains encore toujours qu'on 
ne me reprenne. 

(( Plus tard, j'ai revu les deux filles maltraitées. Elles me- 
prièrent de ne rien dire à personne. Pour moi, je ne crois pas- 
que ce soit un déshonneur d'être violée dans de telles circons- 
tances. Et voilà certainement aussi la raison pourquoi les mul- 
tiples arrestations de jeunes femmes par les trains blindés sont 
entourées de mystère. Une femme de Zilovo ('), emmenée 
par l'équipage, est morte en route. Une autre, maltraitée 
comme elle, se trouve actuellement malade, dans la prison de 
Nertchinsk. Toutes deux étaient jeunes, et personne ici ne 
possède des détails exacts sur elles. 

« Cette fois, les trois victimes de l'équipage du Miestitel sont 
parties avec les rouges, suivies par toutes les jeunes parentes 
des bolcheviks et par d'autres jeunes femmes du village 
Zilovo. 

(( Domna Alexeievna Dovgal, 

« Ludovic Hermanovitch Grondijs. d 

a Vassil Mikhaelovitch SÉDIAKI^E. 

i6. — Les troupes japonaises bien accueillies 

PAR LA POPULATION. 

Zilovo, le 28 octobre 1919. 
Le colonel Oumeda a fait aujourd'hui un discours devant 
les habitants, que Sédiakine a réunis à la gare. La populace, 
parmi laquelle le président de la Zemskaia Ouprava me désigne- 
plusieurs ouvriers qui, après s'être sauvés par crainte des- 
trains blindés, se sont rendus à l'appel du commandant japo- 



C-) Ce fut une jeune garde-malade, attachée à l'hôpital de Zilovo^ 
Le feldscher, personne intelligente et pondérée, m'assure que sa jeu- 
nesse et sa fraîcheur ont été les seuls motifs de son arrestation. 



EN SIBÉRIE 45&^ 

nais, est favorablement impressionnée par la promesse suivante- 
qu'Oumeda vient de répéter publiquement : 

<( Tous les bolcheviks, combattants inclus, qui se rendent 
librement en livrant leurs, armes, sont protégés contre qui que 
ce soit, par mes troupes, auxquelles j'ai donné les ordres les 
plus stricts. Ils pourront reprendre leurs travaux, sans être 
inquiétés C). » 



(^) On ne lira pas sans intérêt les mâles paroles que le colonel 
Oumeda adressa à la populace, dans une proclamation affichée dans 
toutes les communes des districts de l'Amour : 

« Vers la fin de la guerre mondiale, la révolution a éclaté en Russie, 
et ce pays a été obligé de conclure une paix séparée avec l'Autriche 
et l'Allemagne. Ainsi la Russie, après une guerre sanglante et hé- 
roïque de quatre années, n'a pas pu prendre part à la conférence pour 
la paix et n'a reçu, comme ses anciens alliés, aucune part de la vic- 
toire. Chez elle régnent les bolcheviks. Partout le désordre. Le grand 
Empire s'est éparpillé en un grand nombre de provinces indépen- 
dantes, et le spectacle de cette chute nous inspire une indicible pitié. 

« Il y a des gens qui se figurent que le bolchevisme a eu le mérite 
de délivrer le pays du fardeau du tsarisme, mais en réalité le bolche- 
visme n'a rien fait que détruire l'ordre du gouvernement et conduire 
le peuple vers le bord du gouffre. Non seulement les Alliés, mais aussf 
l'Allemagne et l'Autriche considèrent le bolchevisme comme un grand 
danger pour toutes les nations. Les conditions de la vie sont deve- 
nues si difficiles dans tous les pays, que le désordre en Russie pourra 
gagner les autres nations. Pour cette raison, les Alliés désirent qu'en 
Russie un gouvernement fort s'établisse au plus vite. 

« Des troupes alliées ont été envoyées en Sibérie pour secourir les 
Tchécoslovaques, avec l'aide desquels ils continuent à rétablir l'ordre. 
Le Japon se trouve déjà, depuis de longues années, en bonnes rela- 
tions avec son voisin russe. Nous ressentons de la sympathie pour la 
Russie et une grande pitié pour l'Empire écroulé. Nous souhaitons 
que chez elle l'ordre se rétablisse le plus tôt possible, et envoyons 
nos soldats pour l'y aider. Il reste encore beaucoup à faire. Les bol- 
cheviks sibériens n'ont pas d'armée, ils ne disposent que de bandes 
de voleurs et d'assassins, qui se rassemblent aussi facilement qu'elles 
se dispersent. La guerre avec eux ressemble à une chasse de mouches. 
Ces bolcheviks habitent les lieux où on se bat, ils connaissent les 
autres habitants et tous détails topographiques du pays. Pour nous, 
au contraire, il est difficile de nous entendre avec la population, de 
tirer d'elle des informations exactes. Poiu- cette raison notre travail 
n'est pas terminé, et il continuera encore quelque temps. Mais vous 
nous connaissez, nous, les Japonais, la pciu- de mourir ne nous arrê- 
tera pas, avant que notre but soit atteint. 

« Nous travaillons pour le bien de la Russie, et, malgré cela, une 
partie de la population aide les assassins bolchevilîtes. C'est comme s» 
l'on se mettait les bottes sur la tête, et le chapeau aux pieds (pro- 
verbe japonais). Peut-être a-t-on peur des bolcheviks ot se figu^e-t-0I^ 
<itr« très habile. Mais réfléchissez. L'homme ne doit-il pas se laisser 



460 LA GUERRE RUSSO-SIBERIENNE 

Voilà un nouveau son pour des citoyens habitués au spectacle 
de tant de parents fouettés et fusillés pour avoir fait partie, il 
y a plus d'un an, d'un comité ou d'une bande rouges. Les 
Russes, généralement de taille fort élevée, regardent avec éton- 
nement les petits soldats japonais, qu'on s'était habitué à redou- 
ter comme alliés des terribles Semeonoftzi, et qu'on voit entrer, 
parfaitement disciplinés, mesurés et corrects. Leur présence 
dans ces villages est acclamée d'abord par la bourgeoisie, heu- 
reuse de la protection qu'ils accordent contre les rouges, par 
les pauvres, qui se sentent garantis contre les horribles trains 



gouverner par une voionté forte, inébranlable, et par des principes 
moraux? L'armée japonaise est le meilleur médecin pour la Sibérie. 
Il est de votre devoir de nous aider, et même, s'il le faut, de sacrifier 
votre vie pour la patrie. Si vous, les Russes, vous abandonnez aux 
événements sans résistance, la situation deviendra bientôt intenable. 
'Comment, en Sibérie, trente fois plus grande que le Japon, ne s'y 
trouve-t-il pas assez de patriotes pour sauver la patrie? 

« Les armées japonaises sont guidées par des principes chevale- 
resques et jamais ne tueront im bolchevik qui n'aura pas pris les 
armes, ou qui se sera rendu sur le champ de bataille. J'ai donné en 
ce sens des instructions fort strictes. 

« Les relations entre Japonais et Sibériens s'améliorent. Je vous 
prie de nous aider. N'oubliez jamais que nos soldats font leur devoir 
envers leur patrie, et puis, qu'ils vous aident. S'ils se conduisent 
parfois envers vous autrement que vous ne vous y attendriez, n'ou- 
bliez pas qu'ils sortent d'une autre civilisation. Le bolchevisme n'a 
d'influence que dans votre malheureux pays ; il n'existe même pas 
dans les autres pays. Pour vous exciter contre nous, on prétend que 
nous voulons annexer des territoires sibériens. Ce sont des mensonges. 
La solidarité entre nations est telle, qu'aucun pouvoir ne pourrait, 
sans le consentement des autres gouvernements, faire des annexions. 
On dit aussi que les Japonais se conduisent mal. Nous ne nous défen- 
drons pas. Vous jugerez vous-mêmes. 

« Supposez, maintenant, que nous quittions la Sibérie. Le plus ter- 
rible désordre s'ensuivrait, et les gens convenables seraient obligés 
de quitter le pays. Le bonheur d'un peuple repose sur l'ordre qui 
permet aux habitants un travail appliqué et libre. Sibériens, aidez- 
nous de toutes vos forces, pour détruire le bolchevisme. Après l'op- 
pression par le tsarisme, vous devez maintenant vivre sous le joug, 
plus terrible, du bolchevisme. Si Dieu vous fait tellement souffrir, 
vous-mêmes, les Russes, en restant dans l'inactivité, en êtes respon- 
sables. Rendez-nous possible de vou aider, sans regarder aux diffé- 
rences de race et de nationalité qui régnent entre nous. Aidez-nous 
pour que la tranquillité et le simple bonheur humain retournent chez 
vous I 

« Le Colonel Oumeda. » 



SIBERIE 



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blindés, enfin par le monde des petits commerçants, fatigués 
de l'inutile et interminable guerre civile qui n'aboutit qu'à la 
destruction des communications et du commerce et au renché- 
rissement de la vie. Toutes les classes s'adressent, soit par l'in- 
termédiaire de Sédiakine, soit directement, au commandement 
japonais, avec leurs plaintes et désirs. 

Les soldats japonais ont reçu les ordres les plus stricts. Je 
les observe souvent, quand ils entrent dans les maisons parti- 
culières pour s'y procurer du pain (qu'ils préfèrent souvent au 
riz) ou de la volaille. Pour ne laisser aucun doute sur leurs 
bonnes intentions qu'ils ne réussissent que rarement à expri- 
mer dans la langue du pays, ils tiennent au bout de leur bras 
tendu en av